VIII. — Ignominie électorale
Chassés de ces positions centrales, les néfastes politiciens reparurent ailleurs.
S'ils ne purent faire réformer une deuxième fois les fils de leurs électeurs influents à qui on fit repasser le conseil de revision dans une autre circonscription, leur imagination y sut pourvoir.
Entre autres, M. Dalbiez, député de Perpignan, écrivait à l'un de ses électeurs : « En réponse à votre lettre, j'ai l'honneur de vous informer que, d'faccord avec M. le sous-secré«
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taire d'État, nous vous avons fait placer aux usines du Saut du Tarn. »
Il y a bien des façons d'exercer l'industrie électorale dont l'objet principal est de ruiner la Cité pour soudoyer, corrompre les citoyens.
D'abord pour les allocations aux femmes et enfants des mobilisés. Voici ce qu'on pouvait lire dans les journaux à la fin de 1914 :
(( Plus de politique ! C'est bientôt dit.
<'- Écoutez cette histoire : Il est un axiome, surtout appliqué dans le Midi, c'est que pas un seul centime des fonds d'assistance ne doit être distribué sans que « le Parti » le permette et en profite.
« C'est ainsi que le sous-préfet de Villefranche (Haute-Garonne) s'étant aperçu que les indemnités de chômage et les indemnités aux familles de mobilisés étaient distribuées impartialement et sans souci d'ordre politique par une commission composée de magistrats indépendants, celle-ci fut dissoute et remplacée par une commission nouvelle composée du directeur de l'école laïque, de l'en--
treposeur des tabacs, du vétérinaire sanitaire de l'arrondissement et du correspondant du journal radical-socialiste la Dépêche^ tous gens sûrs qui ne laisseront plus passer un sou sans qu'il en soit tenu compte au Parti par le bénéficiaire.
« Le député du cru est un ancien boucher nommé Balinguier. Dès que le sous-préfet lui a signalé les femmes qui ont obtenu de la commission une allocation, il envoie à celles-ci une circulaire toute prête ainsi conçue :
« Madame,
« Il m'est agréable de vous faire savoir que « la commission d'appel vous a accordé une a allocation au titre de femme de mobilisé.
« Je m'en réjouis et vous prie de vouloir « bien agréer, avec tous les vœux de bonne « santé que je forme pour votre mari,rhom- « mage de mes sentiments respectueux et f< dévoués, w
Balinguier, député;
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De son côté, M. Maurice Barrés dénonça des maires qui refusaient l'allocation à des familles dont les hommes étaient connus pour voter mal. Avec le système électif, tout devient prime électorale. N'en fut-il pas de même pour les marchés de la guerre ? En tout cas, un journal du sud-est, dans les premières semaines des hostilités, célébrait en termes dithyrambiques le service inestimable rendu à la population par le député de Tendroit, « dont les démarches et la haute influence ont obtenu à notre chère cité l'installation d'un hôpital militaire. Grâce à lui, lecommerce local est sorti de son marasme, etc.. Les électeurs ne l'oublieront pas... »
Le sous-secrétaire d'Etat du service de santé étant député du Gard, le journal le PaySy qui tient au régime, nous apprit un jour qu'il existait dans ce service u un bureau du Gard » pour s'occuper tout spécialement des électeurs de celte région, « qu'ils soient galonnés, blessés, infirmiers, civils, militaires ou militarisés w.
De candides Français s'étonnaient qu'on installât si loin et si mal des hôpitaux temporaires. Ils méconnaissaient les savoureuses beautés du suffrage universel. Un hôpital n'est pas fait pour soigner les blessés, mais pour faire aller le commerce des bien votants. Et de tout ainsi. En temps de paix, les casernes, les régiments étaient « donnés » aux villes qui votaient bien et retirés aux autres. Tout dernièrement, on entendit à la tribune de la Chambre un député socialiste et antimilitariste, M. Valière, réclamer une garnison pour sa circonscription.
Il n'y a pas que l'élu. 11 y a aussi celui qui veut l'être. 11 y a le parti. Le 2 mai 1914, le Petit Beaugeois publiait cet avis :
« M. Rabouin n'étant pas et ne pouvant jamais être, du fait de son élection par la droite, le député du Beaugeois républicain, nous informons nos amis, élus et militants, que M. Gioux, comme par le passé, garde les intérêts du parti.
« 11 rendra, comme hier, service à tous
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par ses relations et ses attaches gouvernementales.
« On peut s'adresser à lui en toute circonstance. »
Avec la guerre, les mêmes causes eurent les mêmes effets. Pour satisfaire un groupe de la Chambre, on prenait un député, un jeune avocat pour le sous-secrétariat de TAéronautique. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que de penser à sa circonscription en la dotant d'un champ d'aviation.
Pourquoi donc le parlementaire avisé qui s'était démené pour faire octroyer à ses électeurs un hôpital à exploiter ne se serait-il pas félicité de s'être opposé à toute préparation de la défense nationale? L'Allemagne ne nous a attaqués, peut-être, que parce qu'elle a pu nous croire à sa merci. En tout cas, c'est faute de préparation que nous avons été envahis, que la guerre a été si longue, qu'il y a eu tant de blessés, et que, par conséquent, on a dû avoir tant d'hôpitaux qui font si bien les affaires des boutiquiers radi-
caux-socialistes. Un politicien doit s'accoutumer à d'aussi monstrueux calculs.