EGO
Je suis ; 'les autres sont des ombres Que mon regard distrait nonchalamment dénombre, Comme on voit à travers les vitres des wagons Défiler les ruisseaux, les forêts, les maisons. De tous les cris jo^'eux et tristes, sur la route. Ma pensée, absorbée à me servir, n'écoute Que ceux dont un écho sur moi retentira. Que l'idée et les faits m'arrivent à pleins bras, Je les démêle, tel qu'on fait au jeu de cartes ; Ce qui n'a rien pour moi n'est rien et je l'écarté. Seul je sens la pensée arriver jusqu'à moi, Seul je la sens agir, ainsi que seul je vois De la lampe à mes yeux un chemin de lumière. Dans le vallon commun, la montée ou l'ornière
M'accompagne le doigt de la vie, et par lui Seul je me sens vrsé, de même que nie suit Le reflet de la Iviue à travers l'onde noire. Imitant Dieu qui fit le monde pour sa giloire, Je ramène vers moi mes actes, gerbe en fleur. Je médite g^ourmand d'en tirer du bonheur ; Egoïste avisé j'en façonne d'avance Ma pilace au ciel, ma part d'orgueil, ma subsistance.
Sachant mon indullgence et mon amour pour moi, J'ai voulu, scrupuleux, en trouver le pourquoi. Je me suis récité mon passé, page à page, En reconstituant les gestes par image.
J'ai revu ma pensée apparaître et mûrir, Produire des effets et, plus tard, s'en nourrir. Je l'ai suivie au bout de routes souterraines, Comme dams son élan vers des beautés sereines, Et depuis ma première infime ambition J'ai revu la soudure entre mes actions. L'intrigue de mon livre est complète et logique Et chaque événement par les autres s'expli<iue.
J'ai ressenti l'effort des choses d'alentour
Comme un arbre verdit, s'effeuille tour à tour,
Se courbe et fait des noeuds suivant l'heure et la terre,
^Nlais n'en yardc pas moins son essence première.
De savoir la raison de mes torts je m'absous,
Je m'aime parce que de moi je connais tout.
Je m'aime tant, qu'avec d'autres hommes, peut-être,
Je changerais de biens, de visage et d'ancêtres,
Mais je ne changerais contre aucune odj'ssée, —
Je n'abdiquerais pas en faveur de l'amour.
En faveur de l'orgueil, en faveur de mes jours,
— L'essence qui me rend unique : ma pensée.