SCENE VI
Adrien
Adriex (jetant un regard circulaire.)
Comment expliquerai- je cette visite? C'est le point embarrassant. Dire toute la vérité n'est pas possible, mais j'en dirai une partie, la plus profonde. Qu'importent les circonstances qui l'entourent! Je trouvais tout à fait naturel de venir ici. Maintenant, je me crois ridicule, et suis assez inquiet sur l'issue de cette aventure. Je suis certain de moi-même et cependant Vidée qu^ dans une minute Lucienne sera ici, devant moi, me bouleverse. Que dira-t-elle? Que nous dironsnous? Voilà deux ans que nous ne nous sommes plus revus.
(Allant vers la table sur laquelle se trouvent les livres.)
Ses goûts ne l'ont pas quittée. (Examinant les livres.) L'Intelligence pair Tadne; L'Enigme de l'Univers par Hœclel; Essai sur le libre arbitre par Schopenhauer ; Les Fleurs du mal de Baudelaire; Auguste Comte par Stuart Mill... Tiens! Le Nietzsche que je lui ai donné... superbement relié. Il ne l'était pas encore qunnd nous avons rompu. C'est étrange. (Feuilletant le livre.) Ce volume porte des annotations de sa main...
Qu'ai-je lu? "3'ou.s avons offert à cet étranger l'hos-
pitalité de notre cœur; maintenant il habite chez nouSy — qu'il y reste autant qu^il voudra. " Quel commentaire a-t'elle ajouté à cette yensée de Nietzsche? " Uétraiiger que le hasard a mis sur mon chemin est le seul qui ait habitô mon cœur et qui l'habitera jamais. Et Nietzsche a été le trait d'union de nos cœurs. "
Aurais- je à ce jjoint hanté son âme?
Voici une autr-e pensée: " Je suis assis devant le portique jjour tous les coquins et je demande qui veut me tromper. " Qu'a-t-elle dit de ces mots amphibologiques? " La femme dont le cœw n'est pas une hôtellerie ne va pas s'asseoir devant le portique et elle n'ira pas vers des déceptions nouvelles. "
Autre pensée de Nietzsche: " Et Zarathoustra courut et courut sans cesse, ma)is il ne trouva personne. Il fut seul et il ne trouva toujours que lui-même, il jouit de sa solitude, il savoura des heures entières. "
" Moi aussi, ajoute-t-elle, je jouis de la solitude de mon, cœur, mais je n'm pas couru pour trouver un autre que lui. Je vis dans son souvenir. "
Oh! 2Juis-je croire qu'il s'av/isse de moi? Elle s'est bien reconnue dajis ce j^assage: " Mais je vis de ma propre lumière, j'absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi", puisqu'elle a écrit à côté: " C'est aitisi qu'on ne dépend jamais de la pensée des autres ".
La singulière créature/ tSi elle ne s'était pas confinée dans les écrits de ses philosophes, elle fût devenue une femme intraitable et terrible... Elle a dans les veines du sang des Slaves, et elle est Française, par la naissance, l'esjjvit et le charme... Elle est comme
tuie force de la nature tenue en bride va^ la raison... Sous nous sommes r^uitfés les meilleurs amis du monde. Elle semblait comprendre. Qunnd je lui dis la nouvelle, son regard brilla comme de V acier et elle eut un sourire d'amertume... Je crus à un éclat... Mais son -impression première m'a paru s'éteindre comme une flamme dans la cendre... Que pensa-t-elle? Elle demeura impénétrable...