‹ Les forces ennemis, comédie en 3 actesChapitre 19 sur 24 · SCENE VII Adrien, Lucienne · texte numérisé non relu

SCENE VII Adrien, Lucienne

(Lucienne entre.)

Lucienne Qu,' est-il survenu dans ta vie que tu viennes me voir?

Je t'en trouve toute surprise.

J'ai pensé qu£. nous ne nous serions jamais revuSy ou du moins plus jamais parlé.

Adrien Je Vavais pensé comme toi.

Lx;CIE>"NE

Le mariage est la force destructive des affections anciennes. Il est le grand despote des cœurs. Il les réduit à l'unité.

Adrien

Mais il ne détruit pas le souvenir...

Lucienne

Quelquefois!

Adrien

Je me suis toujours souvenu de toi, avec la tendresse que je t'avais vouée et que je n'ai jamais cachée à personne...

Lucienne

Pas même à ta femme?

Adrien Pas même à ma femme...

Lucienne

Je te crois. Tu as toujours dit la vérité. Maintenant raconte-moi ce qui t'amène... Ta femme sait-elle que tu viens me voir, moi, ton ancienne maîtresse?

Adrien Elle le sait.

LrCIENNE

Elle Wa donc pas de préjugés? Mes félicitations.

Adrien Ce qui m'amène, c'est quelque chose de très...

LrciExxE

... de très grave?

Adrien

JVo«, de très simple. C'est le plaisir de te revoir^ de te serrer la main ajyrès une lon^gue absence...

LrCIENNE

Ah!

Adrien

Je n^ai pas de secrets pour ma femme. Elle a pleine confiance en moi, et c'est elle-même qui m'a engagé à te revoir.

Ltjcienne

Ce que tu me dis là est tellement exce^Hionnel... que cest admirable.

Adrien Sous nous sommes dit que le mariage ne doit pas

être cette force destructive dont tu parlais. Il est déjà un sacrifice aux préjugés mondains, puisqu' en dehors de lui la société refuse à deux êtres qui s'aiment sa haute considération. Le lien qui a existé entre eux est une chose respectable, même quand il ne dure pas jusqu'à la mort et qu'un autre lien le remplace. Le souvenir en demeure sacré dans les âmes sincères. Nos affections ont été sincères, n'est-il pas vrai?

LrCIENXE

Oui, mais elles ne s'égalaient pas. Tu as trouvé une femme que tu aimes plus que tu ne m'as jamais aimée.

Adrien

Jamais je ne t'ai laissé ignorer l'état de mon cœur et c'est en quoi nous ne nous sommes pas trompés l'un l'autre.

LXJCIEXXE

C'est vrai. Je ne puis pas dire que tu m'aies trahie. Adrien

Mais je ne puis penser à ma jeunesse sans penser à toi. Tu en fais partie comme la chair qui recouvre mes os.

LrciExxE

C'est donc pour mieux raviver tes souvenirs que tu es ici, que tu n'as pas craint de réapparaître devant moi?

Adrien

Je suis ici parce que ma femme et moi avons été d'accord pour dire qu'il ne faut pas qu'un amour plus ijuissanf soit comme le tombeau perpétuellement scellé d'un amour plus ancien, mais dont on ne doit pas jeter aux vents les cendres.

Lucienne

Mais ne vous êtes-vous pas dit également que ces deux amours sont comme des forces ennemies et qu'il est dangereux de les mettre en contact?

Adrien

Je n'en redoute rien, parce qu'il est une chose qui les sépare, et permets-moi cette franchise, ma chère Lucienne: c'est ma volonté.

Lucienne

Ta volonté de ne pas faire revivre l'ancien amour pour détruire le nouveau?

Adrien Oui, et pardonne-moi si je dis ce que je pense.

Lucienne

Et cependant, tu m'avais voué iine affection dont je te serai toute ma vie reconnaissante.

(Ils s'asseyent.)

Depuis ton départ, Adrien, je me suis nourri de ton souvenir, et je n'ai plus eu d'autre amant que toi, que toi seul. Tu Vas toujours été, quoique parti. Tu continues à vivre dans mes rêves de jours et de nuits. En lisant, je pense à toi presque autant qu'à la substance intellectuelle.

Je ne suis pas isolée. Des amis viennent me voir. Ils joudssent ici de cette liberté d'allures qui est pour moi une règle de conduite, et qui n'exclut pas le respect. Et tu sais ce que j'entends par le respect. Ce n'est pas le respect bourgeois, le respect fade et mièvre. Au milieu de nos folles convarsations, alors que je semble joyeuse et débordante d'idées, c'est encore et toujours à toi que je pense. Au fond, mon âme reste triste, si mes lèvres sourient et si même les rires éclatent. L'amour donne des douleurs cuisantes, comme un clou ijlaiité en pleine poitrine.

Adrien

Je croyais que le temps avait été le grand remède lémtif...

LtrCIENNE

En a\pparence peut-être. Je suis de ces patients qu'on ne chloroforme pas et qui souffrent sans qu'vM muscle ne bouge... Quand tu m'as quittée, j'ai cru mourir... Je me suis raidie contre toute défaillance... Depuis lors, je me promette dans le monde avec le masque des stoïques, mais dans le cœur la lave reste incandescente...

Adriex

-Ve me dis pas cela. Tu me ferais regretter d'être ■venu, et cependant c'est avec bonheur que je te revois.

LVCIEN>^B

Est-ce qu'il est donc si facile de chasser loin de soi le souvenir qui brûle et que ta présence inattendue ravive? To-i-même, peux-tu oublier en vie revoyaîit les heures d'ivresse que nous avons passées ensemble? Tu m'as dit souvent que toujours tu en resterais hanté... Rappelle-toi... dans ce lit d'hôpital... quand tu m'as apporté N ietzsche... j'ai tiré de dessous mes couvertures mon bras tout nu, tout blanc... Tu m'as dit... plus tard... que tu en avais frissonné... qu'un trouble itiexprimable t'avait gagné... précurseur des voluptés futures. Est-ce vrail

Oui.

LUCIEXNE

Quand, après ce séjour de misères, tu es venu vers m^oi, en mon logis, timidement, m' apportant d'autres livres, me demandant mes imjjressions sur ceux que j'avais lus, je cherchais à scruter ton cœur, connaissant l'état du mien... Ma pensée était à cent lieues des 2>hilosophes quand je te parlais d'eux. Et toi, tu me semblais mouvoir dans les nuées quand tu me disais que Zarathoustra est un Christ moderne sans culte et sans prêtres... Nous nous jouions la comédie

de V intellectualité, alors que le monde n^ existait pas en dehors de nos âmes...

Adrien

... Et de nos sens.

Lucienne

Chez toi, c'étaient les sens, chez moi, c'était mon âme /

Adrien Non, chez moi, c'étaient l'un et l'autre.

Lucienne

Comme moi, tu as vécu de cette illusion. Ce fut mon malheur... mais ce ne fut pas le tien. Tu ne m'aimais ?ja.s autant giie je t'aimais, jjuisque tu as préféré une autre femme à moi, puisque le soleil a pu luire sur le jour où tu m'as abandonnée, toi l'homme sincère et dans la loyauté duquel je croie toujours. D'ailleurs, tu me Vas avoué, jadis: Nos deux affections manquaient d'équilibre.

Je te l'ai dit. Mais je proteste quand tu soutiens que les sens seuls me gouvernaient. C'est une amitié profonde, inaltérable, d'une espèce 2^'^'>'ticidière qui me lie à toi, et ce fut même, à certaiîis moments, un douloureux regret de ne pouvoir atteindre à la puissance de ton amour. Tu le sais bien...

LES FORCES EXNEJIIES 83

LrCIEXNE

Ce grand amour, tu Vas enfin rencontré?

Adriex

Voyo^ns, parlons d'autre chose. Je viens te trouver en vieil ami, pour te serrer cordialement la main, et te montrer que les préjugés demeurent mes ennemis et qu'il est ridicule- de ne plus se revoir alors qu'on s'aime toujours sincèrement...

LrciEXXE

Il aurait fallu revenir plus tôt, dès le lendemain de ton mariage/ Aujourd'hui tu rallumes brusquement le feu qui couvait, tu. y lances comme un jet de naphte...

Adeieiî

Tu es toujours la même femme étrange, exceptionnelle, d'une impulsivité farouche. J'aurais dû m'en douter.

LrciExxE

Et tu ne serais pas venu?

Adrien-

Ecoute-moi. Tu me demandais tout à l'heure si j'aime d'un grand amour. Eh bien! oui. Je ne saurais pas bien définir ce qui m'a le plus attiré vers ma femme. Est-ce sa beauté, est-ce son esprit, est-ce la jmndération de ses jugements? Peut-être tout cela

ensemhle... Mais les accordailles furent spontanées, sans nulle intervention mondaine, sans aucun calcul d'intérêt. Elles furent même dépourvues de ce souci banal de se ranger, de faire une fin. Pas un nuage n'est venu assombrir notre union. Tu avais souscrit d'avance à la possibilité de cet événement qui pouvait nous séparer un jour. Tes paroles d' amertume, auxquelles je ne m'attendais guère, me contraignent à te faire souvenir de ce que tu m'as toujours dit, mêm,e au plus fort de notre félicité. Je ne me sentiais pas fait pour une liaison éternelle entre nous deux, parce que, il faut bien en convenir, ce qui dominait nos rapports était une sorte de griserie...

Lucienne

Oui, chez toi! Pas chez moi! Mais encore cette griserie eut un charme ineffable, que tu renies. Ton mariage a été la rébellion de tes sens. Tu t'es réfugié dans de la pureté, dans de la chasteté, dans de la blancheur!...

Adrien

Ton exaltation est si soudaine que je ne m'en rends vraiment pas compte...

LrCIENNE

Moi, je ne me rends pas compte de ta visite. Il y a deux ans que tu es marié et tu ne viens me vo-ir qu'aujourd'hui. Certes; nous aurions jju vivre en vieux camarades, et sans trahir aucun sermenti, si la rupture n'avait pas été aussi complète et si nous nous étions

reçus de temps à autre, en tout bien et tout honneur. J'aurais traîné avec plus d'allégeance la chaîne de mes illusions. Mais ta survenue ici, après cette disparition déjà si longue pour moi, a éveillé en mon cœur un immense espoir. Veux-tu que je te dise ce que j'ai pensé en te revoyant? Adrien revient à moi. Son mariage Va déçu. A la fadeur du présent, il préfère le ragoût du passé. Il n'est pas mort pour moi! L'amour pour sa femme n'a été qu'un feu de paille. Le voilà éteint!

Adriex Quelle erreur est la tienne!...

LrCIEXNE

Ta parole retentit comme un glas dans la nuit... Tais-toi! Si je me suis trompée, tu as eu tort de revenir. Mais est-ce que je me trompe bien? Ton retour est si étrange?

Adeien Et quoi! Que penses-tu?

LrcrENNE

... Qu'au milieu du calme de ta vie nouvelle, il y a des morsures qui ne se ferment pas, qu'ici même, tu tâches de chasser loin de toi le sentiment qui te pousse, ou plutôt le souvenir des voluptés inoubliables, que tu regrettais peut-être déjà d'être revenu, en passant le sewil de ma porte, et que tu te raidis contre l'inéluctable...

Adrien Non.

Lucienne

Tu luttes toujours, malheureux ! Tu es bien mon Adrien, c'est bien toi qui me viens revoir? Tu n'es pas un fantôme? Souviens-toi de notre passé de fièvres et d'ivresses. Tu m'as souvent dit que j'étais l'ensorceleuse, que personne autant que moi ne connaît l'art des câlineries, que j'étais l'amante idéaley que toutes les joies du cœur, de l'esprit et de la chair, tu les as éprouvées entre mes bras!... Oui, je me rappelle maintenant tes moindres paroles et je te les répète, parce que je veux te garder. J'en suis sûre: Tu as menti! Chez toi, tu n'as pas trouvé le bonheur. Le pot au feu de tous les jours et les querelles de traversin te répugnent.

Adrien De grâce! Pas un mot de jjIus!

Lucienne

Laisse-moi te dire tout ce que je pense et tout ce que je sens, et tout ce ciue j'espère. Reviens à moi. Je t'en supplie. J'ai faim et soif de ta tendresse. Pardonne-moi... Mais il y a si longtemps que j'ai dû me contraindre. Personne n'a pris ta place, je te le jure. Ceux qui viennent me voir sont des amis, chez lesquels j'ai tôt fait de détruire de f"ux espoirs. Peut-être m'a-t-on calomniée. Les apparences sont contre moi

et je me suis presque plu à les faire naître. Mais tu sais combien m' importent peu les opinions du monde...

Adrien^

Je te connais trop pour ne pas croire tout ce que tu me dis. Mais...

LrCIENNE

Tais-toi, tais-toi donc! Tu me diras peut-être des choses ir réparable s... J''ai eu vu pressentiment. Je t'ai attendu. J'étais certaine de ton retour. Je te l'ai juré: Personne n'a pris ta place. Rends-moi confidence pour confidence. Dis-moi que tu es malheureux, que tu demandes à être consolé, que tu cherches ici un refuge, que tu, n'es pas mort de tes sens et que tu retournes vers ton ensorceleuse, qui te vouera toujours la même tendresse consta^ite et attentive. Quand je t'ai revu, .'■oiidain, tout mon sang m,' a reflué vers le cœur... Je crois qu'il n'y en avait plus une goutte dans mes veines. Tu retrouverais ici ton ndd de joie et d'amour. Reviens à moi... N'est-ce jjas, tu demeureras, tu «-e m'abandonneras plus?

Adrien

C'est impossible/ Tu te trompes sur mes intentions. J'aime ma femme, je l'aime comme au premier jour. N'espère pas me fléchir... Tu me ferads regretter d'être venu... Tu es une fascinatrice... Mais le sortilège de tes séductions ne saurait avoir d'effet sur qui est loyal et veut le rester. J'ai pitié de toi, parce que je sa>is la

pitissance de ton affection si vraie, si sincère... Tu t^ abuses en me croyant malheureux et de là vient le réveil de tes espérances et ce sursaut de tes nerfs! Excuse-moi si je t'arrache à ton erreur, presque brutalement, et si ce n'est plus une main caressante qui se pose dans la tienne. Pauvre enfant, elle est brûlante, ta main! Tu es dévorée de fièvre... Et c'est moi qui en suis cause! Encore une fois, pardon, pardon! Cette crise d'illusoire félicité a dépassé la tension normale... Elle est bien dans ta nature qui court si vite aux sensations extrêmes. C'est pourquoi tes paroles, dont je suis profondément ému, t'ont monté du cœur aux lèvres, comme si elles n'avaient passé par ton cerveau qui les eût arrêtées! Oui, j'ai eu tort de t' apparaître brusquement, après une si longue absence... Cepeîida?it, l'idée de te revoir était bonne, n'est-ce pas? Mais ce qui lui manquait, c'étaient la régularité et l'habitude...

Je t'ai dit la vérité, comme je te l'ai toujours dite. Et maintenant^, adieu, Lucienne, adieu, et pardonnemoi!

(Lucienne tombe dans une crise de désespoir),

Lucienne

Tu n'aurais pas dû revenir!

Adrien

Apaise-toi. Nous continuerons à penser souvent l'un à l'autre, avec une tendresse infinie. Tu es de celles qu'on n'oublie jamais. Adieu!

LrciENNB

Son, reste encore/

Adrien

Laisse-moi partir. Cela vaut mieux pour toi et pour moi...

LrCIENNE

Surtout pour toi!

(Adrion après avoir ombrasse son ancienne maîtresse sur le front, quitte à reculons la place. Il est à peine sorti que Lucienne se laisse choir sur un fauteuil.)

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