SCENE I
Comte de Ricourt, Noël
DE RlCOTmi
Alors, vous ne lui connaissez pas d'amant, monsieur Noël?
Noël
Je ne lui en connais plus. Elle aime la société des hommes, mais elle n'aime pas les hommes.
DE RlCOTTET
Elle ne les aime plus ?
Noël
On dirait qu'elle se venge d'eux en leur donnant parfois un espoir bientôt déçu et en se faisant passer pour ce qu'elle n'est pas...
DE RlCOURT
Ou pour ce qu'elle a été?...
Noël
C'est bizarre. Je ne lui ai jamais connu jjIus d'un amant... à la fois. Et à cette époque:, le coup d'œil le 2jIus exercé n'aurait pu distinguer l'homme de son choix. Maintenant, c'est tout à fait le contraire. Elle n'a pas d'amant, et un étranger pourrait croire que le sont tous ceux qui veulent l'être... On parle chez elle littérature et politique, avec une liberté d'esprit admirable... Et liuis, elle est une arti>^te... Elle fait de la très bonne sculj^ture.
DE RlCOTJRT
Elle n'a aucun préjugé. Tout ce qu'on peut penser d'elle lui est indifférent. Quelque chose de triste et de las plane sur son existence. A-t-elle eu une déception d'amour?
Noël
On ne l'a jamais bien su. On a /jarZe du docteu/r Adrien Madier, qui la fréquentait beaucoup et qui s'est marié un beau jour. Mais elle a toujours eu la coquetterie du silence et du mystère, si c'en est une/
DE RiCOTJBT
Jusqu'à 2^'>'ésent, — j'en suis sûr, — personne n'a obtenu d'autre faveur que d'ftre reçu ici, dans une familiarité charmante, avec des façons parfois un peu garçonnières et brusques, mais qui nous autori-
sent à bousctder fout, fout, tout! C'est tin laisseraller délicieux, n'est-ce pas?
Noël
Je crois cependant que celui qui pousserait trop loin l'obsession amoureuse finirait par passer un mauvais quart d'heure.
DE ElCOTXBT
Lambert surtout devra prendre garde à lui. Il enrace de faire buisson creux. C'est uru bon cœur, parfois un peu puéril, et, en général, il ne manque pas de jugeote. Il paraît qu'il a beaucoup de flair en Bourse pour prévoir la hausse et la baisse. Mais ici il devient grotesque à tenter l'impossible. Il aura plus tôt fait de ramener au pair la rente turque que de conquérir Lucienne. J'observe souvent la figure où brillent des yeux de fièvre.
Noël
Il doit être ainsi quand il assiste à la dégringolade d'une entreprise financière. Mais tout cela lui fait prendre le l'irée pour un homme.
DE RiCOXJRT
Oui, c'est bien cela! Et qui donc est ce docteur Adrien Madier dont vous parliez tout à l'heure? Il est venu récemment à la légation. Mon ministre désirait avoir de lui des renseignements sur une œuvre dont il s'occupe beaucoup.
Noël
G^est un docteur qui mène une vie très noble et qui se vO'Ue à des œuvres humanitaires. Un caractère loyal, d'un.e grande bonté/ On raconte sur lui des traits admirables. Il a épousé une femme tout à fait supérieure, à laquelle son père, professeur à l'Ecole normale, donna une forte éducation, dans les idées du plus pur rationalisme et en dehors de toutes les conventions. Elle aide son mari dans son apostolat.