JE CROYAIS ÊTRE
Je croyais être calme et triste, Simplement, sans demander mieux Que ce noble état sérieux D'un cœur lassé. Le soir insiste :
Avec les glissements du vent, Et la froide odeur des herbages, Et cette paix des paysages Sur qui le désir est rêvant, Il défait mon repos sans joie, Ce repos qui protégeait bien, Il exige, hélas! que je voie Ces rusés jeux aériens Où tout s'enveloppe et se pille, Du sol tiède aux clartés des cieux...
— Pourquoi, soir mol et spongieux D'où coule un parfum de vanille, Blessez-vous, dans mon cœur serré Qui soudain s'entr'ouvre et vacille, Cette éternelle jeune fille Qui ne peut cesser d'espérer?
Le silence éternel de ces espaces
infinis m"efTraie.
Pascal.
Je reviens d'un séjour effrayant; n'y va pas! Que jamais ta pensée, anxieuse, intrépide, N'aille scruter le bleu du ciel, distrait et vide, Et presser l'infini d'un douloureux compas !
Ne tends jamais l'oreille aux musiques des sphères, N'arrête pas tes yeux sur ces coursiers brûlants : Rien n'est pour les humains dans la haute atmosphère, Crois-en mon noir vertige et mon corps pantelant.
Le poumon perd le souffle et l'esprit l'espérance, C'est un remous d'azur, de siècles, de néant; Tout insulte à la paix rêveuse de l'enfance. En l'abîme d'en haut tout est indifférent!
Et puisqu'il ne faut pas, âme, je t'en conjure, Aborder cet espace, indolent, vague et dur, Ce monstre somnolent dilué dans l'azur, Aime ton humble terre et ta verte nature :
L'humble terre riante, avec l'eau, l'air, le feu, Avec le doux aspect des maisons et des routes, Avec l'humaine voix qu'une autre voix écoute, Et les yeux vigilants qui s'étreignent entre eux.
Aime le neuf printemps, quand la terre poreuse Fait sourdre un fin cristal, liquide et mesuré ; Aime le blanc troupeau automnal sur les prés, Son odeur fourmillante, humide et chaleureuse.
Honore les clartés, les senteurs, les rumeurs; Rêve ; sois romanesque envers ce qui existe ; Aime, au jardin du soir, la brise faible et triste, Qui poétiquement fait se rider le cœur.
Aimé la vive pluie> enveloppante et preste, Son frais pétillement stellaire et murmurant ; Aime, pour son céleste et jubilant torrent, Le vent, tout moucheté d'aventures agrestes!
L'espace est éternel, mais l'être est conscient, Il médite le temps, que les mondes ignorent ; C'est par ce haut esprit, stoïque et défiant, Qu'un seul regard humain est plus fier que l'aurore !
Oui, je le sens, nul être au cœur contemplatif N'échappe au grand attrait des énigmes du monde. Mais seule la douleur transmissible est féconde, Que pourrait t'enseigner l'éther sourd et passif?
En vain j'ai soutenu, tremblante jusqu'aux moelles, Le combat de l'esprit avec l'universel, J'ai toujours vu sur moi, étranger et cruel. Le gel impondérable et hautain des étoiles !
Entends-moi, je reviens d'en haut, je te le dis. Dans l'azur somptueux toute âme est solitaire, Mais la chaleur humaine est un sur paradis ; Il n'est rien que les sens de l'homme et que la terre !
Feins de ne pas savoir, pauvre esprit sans recours. Qu'un joug pèse sur toi du front altier des cimes, Ramène à ta mesure un monde qui t'opprime, Et réduis l'infini au culte de l'amour.
— Puisque rien de l'espace, hélas ! ne te concerne, Puisque tout se refuse à l'anxieux appel, Laisse la vaste mer bercer l'algue et le sel, Et l'étoile entr'ouvrir sa brillante citerne.
Abaisse tes regards, interdis à tes yeux Le coupable désir de chercher, de connaitre, Puisqu'il te faut mourir comme il t'a fallu naître, Résigne-toi, pauvre àme, et guéris-toi des cieux...
Deux êtres luttent dans mon cœur, C'est la bacchante avec la nonne, L'une est simplement toute bonne, L'autre, ivre de vie et de pleurs.
La sage nonne est calme, et presque
Heureuse par ingénuité.
Nul n'a mieux respiré l'été;
Mais la bacchante est romanesque,
Romanesque, avide, les yeux Emplis d'un sanguinaire orage.
Son clair ouragan se propage Comme un désir contagieux !
La nonne est robuste, et dépense Son âme d'un air vif et gai.
La païenne, au corps fatigué.
Joint la faiblesse à la puissance.
Cette Ménade des forêts.
Pleine de regrets et d'envies, A failli mourir de la vie, Mais elle recommencerait !
La nonne souffre et rit quand même :
C'est une Grecque au cœur soumis.
La dyonisienne gémit Comme un violon de Bohême !
Pourtant, chaque soir, dans mon cœur.
Cette sage et cette furie Se rapprochent comme deux sœurs Qui foulent la même prairie.
Toutes deux lèvent vers les deux Leur noble regard qui contemple.
L'étonnement silencieux De leurs deux âmes fuse ensemble;
Leurs fronts graves sont réunis ; La même angoisse les visite :
Toutes les deux ont, sans limite, La tristesse de l'infini!,..
Un vent hardi, tout neuf, qu'on ne vit pas hier. Est né du dernier froid de l'hiver qui décline, Le soir plus clair s'attarde un peu sur la colline, Il semble qu'on accorde activement dans l'air
Un orchestre secret qui s'essaye et qui vibre ; On ne sait pas où sont tous ces musiciens Qui soudain, sous le ciel plus étendu, plus libre, Excitent le réveil des printemps anciens.
Le branchage est partout pointu, prêt à se fendre. On sent l'effort naissant des bourgeons secs encor Il semble qu'on entende un vague son de cor, Mais amolli, rêveur, qu'on peut à peine entendre.
Quel est donc ce complot qui se prépare, et doit Triompher promptement, tant l'allégresse est sûre, Et quel est ce dieu vif, affairé, dont les doigts Font dans la sombre écorce une tiède cassure?
Sur le bord d'un chemin un chevreuil fait le guet :
Son visage de grand papillon brun surveille
La préparation du printemps. Ses oreilles
Ont l'ample enroulement des feuilles du muguet.
Quelle est cette subite, invisible présence Par quoi tout l'univers est de bonheur atteint. Qui fait gonfler le sol, qui promet l'espérance, Par qui le ciel rêveur est enfin moins lointain?
Oui, ce ciel délicat, qui songe et semble grave, Tant il doit commander un ordre universel, Semble dire à chacun : « Je m'approche, sois brave, « Écoute mon auguste et dangereux appel.
« Oui je descends sur toi, sur les bêtes, les plantes,
« J'exige ton accueil, je m'empare de vous,
« 0 monde ! Le chaos, comme une eau molle et lente
« Se retirait devant mes bondissants genoux !
« Je suis le dieu qui vaque aux choses éternelles,
« Le Printemps inlassable, et chaque fois plus doux,
« Car jamais le plaisir humain ne se rappelle
« Mon fringant tambourin et mes chantants remous;
« Je suis ce qu'on ne peut évoquer, tant ma grâce
« Est faite d'un secret que je porte avec moi.
« Je suis ce qui étonne, et l'inquiet espace
« S'emplit en frémissant du parfum de mes mois !
« Je suis, par mon habile et perfide mélange
« De mystique langueur et de désir formel,
« Le moment où la terre et les êtres échangent
a Le plaisir d'être fort, l'espoir d'être éternel !
« Lorsque tout t'apparaît décrépitude et cendre
« Je suis celui qui dit : « Non, tu ne mourras point,
« Ce que le temps abat ma main vient le reprendre,
« Si loin que va la Mort je vais toujours plus loin!
« Non, vous ne mourrez pas, âme et corps pleins de sève !
« C'est moi le fossoyeur, moi l'ami des charniers,
« Moi le terreux Printemps, qui baise et qui soulève
« Les os les plus obscurs et les plus dédaignés !
« Je répands tous les morts dans mon immense geste
« Qui couvre tout à coup l'univers de plaisir !
« Les glauques océans, les rafales agrestes
« Balancent la durée éparse du désir... »
Voilà ce que proclame, en ce soir clair et tiède, Le doux vent qui contient l'Éros aux pieds divins. — Qu'il soit béni, le dieu ancestral et sans fin Qui nous suit pas à pas et revient à notre aide, Car, si ce n'est la mort, est-il d'autre remède, 0 race des humains ! à vos maux incessants. Que ce fougueux oubli que verse dans le sang L'incontestable Amour, à qui toute âme cède?...