‹ Les forces éternellesChapitre 106 sur 223 · LE SOMMEIL · texte numérisé non relu

LE SOMMEIL

Je ne puis sans souffrir voir un humain visage Clore les yeux, dormir, et respirer si bas : Un mystère m'étreint, j'ai peur, je ne sais pas Pourquoi soudain cet être est devenu si sage, Sans défense, lointain, hors de tous les débats...

— Ne ferme pas les yeux ! Se peut-il que je voie, 0 mon unique enfant, ton clair et jeune corps Tout plein de vive humeur, de bourrasque, de joie. De colère, de feu, de raison et de torts, Emprunter tout à coup, dans la paix qui te noie, L'humble faiblesse, hélas ! et la bonté des morts !

MINUIT

Minuit, heure où l'on dort, recevez mes louanges, Tour d'ébène, miroir d'argent, rose des nuits, Par qui l'âme vivante à la mort se mélange, Vous qui bannissez l'heure et recouvrez l'ennui !

Tout le jour je m'effraie, ou m'irrite, ou m'étonne, Le sort pour me combattre a d'infinis secrets, Mais votre voix, alors, à mon côté chantonne : « Sois sage, songe à moi, je viendrai, je serai,

« Je serai près de toi dans quelques couples d'heures, a Ma force a des moyens contre ce qui te nuit ; « Ténébreux carnaval j'emplirai ta demeure, « Je suis le pitoyable et le tendre Minuit.

MINUIT 235

« Noir comme le Nubien qui servait Cléopàtre,

c Je serai ton esclave, et sur tes yeux scellés,

. Tandis qu'un peu de feu crépite encor dans l'âtre,

« J'épierai ton esprit inerte et consolé.

« Même les sûrs amants qui t'ont donné leur àme € Et dont le chaud élan sur ton cœur s'imprimait, « Ont été moins que moi .l'ami que tu réclames, « N'ont pas tant contenté ton cœur qui les aimait;

« Plus que la passion ou que la paix rêveuse,

. Je donne le bonheur, moi le plus vieux des dieux,

<i Mon autel sans éclat, toujours silencieux,

« Est sombre, ou bien fleuri d'une pâle veilleuse !

« Mais dans ce circonspect et profond paradis a J'étreins entièrement le corps qui s'abandonne, ï Et la sévère enfant que ma main étourdit » Garde la chasteté des morts et des madones.

<L Parfois la volupté, comme un climat, s'étend a Sur ton esprit charmé qui sent qu'on le protège, « Et tu te réjouis dans tes beaux draps de neige c D'être imprécise et pure avec un cœur content.

-^<> MINUIT

« Aussi je ne suis pas jaloux de tes journées, " Que m'importe celui qui t'enlace et t'étreint ! « C'est moi qui nouerai seul à l'entour de tes reins « Ma caresse fidèle et toujours ordonnée, « A cette heure funèbre, et que toute àme craint, « Où le corps immobile et froid comme l'airain « A l'éternel Minuit livre sa destinée... »

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