LE CHANT DUN ÉCOSSAIS
— Bel être, nous savons ce que ton sort sera : Tu l'as dit l'autre jour, d'une voix gaie et grave, Que le musicien doit être le plus brave
Et mourir devant ceux que son chant baignera D'un flot mélodieux aux suaves méandres. Demain, lorsque ton peuple alerte attaquera L'ennemi enfoui dans les terreuses Flandres, Tu siffleras cet air plein de rêve et de cendre Qui semble distiller finement dans la nuit La grisaille d'Ecosse et son lunaire ennui : Musique de brouillard qui perle et qui bruine !
Un cheval canadien hennit dans le lointain ; La mér souffle sans fin son haleine saline.
— Monte-t-il jusqu'à vous, beaux astres' inhumains, Dont parfois on croirait que le regard s'incline, — Ce chant d'un Écossais qui va mourir demain ?
Août 1910.
Le chemin qui t'approche et qui conduit vers toi Est délié, penchant et noble;
On voit se mélanger au flot rose des toits Les carrés bleus de tes vignobles ;
Et puis l'on t'aperçoit au centre du vallon,
Un peu petite dans l'abîme, Toi dont la renommée est le chant le plus long
Que le sol ait voué aux cimes !
Ton nom et ta douleur ont dominé les cris De ceux qui luttent et qui saignent;
Les corps sentaient en toi le mal fait à l'esprit ; Mais est-il sage qu'on te plaigne ?
Je t'ai vue, ô beauté que rien n'a pu flétrir, Plus tourmentée et plus savante, Sans doute fallait-il que tu saches souffrir Pour que ta pierre fût vivante.
Vivante et délicate, et pareille à la chair,
Inspirant l'amour et les larmes Quand le vol des oiseaux et l'azur d'un soir clair
Te traversent comme des armes.
On ne sait plus quel vent soufflant d'un ciel affreux A pris ton noble corps pour cible,
A. fané ton portail suave et rigoureux. Et t'a faite enfin si sensible !
0 face fatiguée et calme, grand témoin
Des sacres, des fléaux, des âges,
L'univers te louait, mais le cœur t'aimait moins Quand tu n'avais pas ce visage,
Ce visage aplani, résistant, consentant.
Qui, montrant les os de sa face.
Sait bien que sa beauté, fille altière du temps, A la profondeur pour surface !
0 beau visage osseux où, dans l'emmêlement De tout ce qu'on voulut détruire.
Flotte de pierre en pierre, indivisiblement, Le charme illustre des sourires ;
Les anges, les beaux dieux, les rnadones, les rois
N'ont pas quitté leurs alvéoles ; Dans ce chaos tranquille et sans nul désarroi.
Leur songe se maintient et vole.
Cette antique assemblée aux doigts joints et brisés
A son logis dans ton désastre ; Ta gardes sous ton air finement épuisé
La solide clarté des astres.
L'oubli, qui chaque jour mêle tout ce qui fut Aux cendres légères des mondes.
Se heurte à ta vigueur qui dresse le refus De sa présence sombre et blonde.
— Qu'on cesse de te plaindre, ô roc, toi que l'on voit
Transpercé par des hirondelles, Toi, gouffre de l'azur, et la muette voix
Qui dit les choses éternelles!...