ASTRES QUI REGARDEZ
Astres qui regardez les mondes où nous sommes, Pure armée au repos dans la hauteur des cieux, Campement éternel, léger, silencieux, Que pensez-vous de voir s'anéantir les hommes? A n'être pas sublime aucun ne condescend ; Comme un cri vers l'azur on voit jaillir leur sang Qui, sur nos cœurs contrits, lentement se rabaisse. — Morts sacrés, portez-nous un plausible secours ! Notre douleur n'est pas la sœur de votre ivresse ; Vous mourez! Concevez que c'est un poids trop lourd Pour ceux qui, dans leur grave et brûlante tristesse, Ont toujours confondu la vie avec l'amour...
Juin 1915.
Les vers que l'on écrit en songeant aux batailles Tremblent de se sentir hardis.
Que peut le faible chant dont mon âme tressaille, Puisque les soldats ont tout dit?
Puisqu'ils ont ajouté, ces dompteurs infaillibles Du danger, de l'ennui, du temps,
A leurs actes brûlants, à leur âme visible, Des cris stoïques ou contents !
Puisqu'ils ont simplement, et comme l'on respire, Connu le sublime et l'affreux,
Quelle voix au lointain oserait les traduire? L'on n'est rien si l'on n'est pas eux.
Puissent-ils, ces ardents remueurs de la terre, Que leur cœur devrait étonner,
Entendre fièrement, quand nous parlons, se taire Notre grand amour prosterné !
— 0 soldats patients, sérieux, sans emphase,
Qui contemplez votre labeur.
Concevez que la vaine activité des phrases
Nous confonde et nous fasse peur!
Concevez que, vraiment timide, on considère Vos beaux visages rembrunis.
Où la pluie a frappé, où le soleil adhère. Où s'est répandu l'infini !
Concevez, qu'ébloui, on se dise : « Ces hommes Sont l'espace et sont les saisons ;
Et, pourtant, ils étaient jadis comme nous sommes Leur désir, leurs vœux, leur raison
Inclinaient vers la claire et spacieuse vie. Vers l'amour, la paix, le bonheur;
Mais l'offense est venue, ils n'ont plus eu envie Que d'être têtus et vainqueurs!
Les voilà dans le sol, debout, et côte à côte
Plantés comme des peupliers ; La terre indifférente a senti par ses hôtes
Un rêve immense s'éveiller,
Ils sont là, longuement, sous le climat terrible
Qu'est devenu le noble éther; Le feu, l'acier mortel, les hululements criblent
L'antique silence de l'air.
La Nature ignorante ajoute à ce vacarme Sa pluie ou ses cuisants soleils;
Ils sont là, sans répit, sans refus, sous leurs armes, Et depuis trois ans si pareils
Que l'on pourrait penser qu'une forêt vivante.
Bleuâtre, animée et sans fin, A surgi des sillons, et que le sol se vante
D'avoir pour sève un sang divin !
Ils ont vingt ans. C'est l'âge ébloui et sublime
Où l'être dans l'azur est pris.
Ces corps adolescents ignorent nos abîmes :
Ils font la guerre avec l'esprit !
Hélas ! Ils font la guerre inique avec leurs ailes,
Ces anges aux yeux sérieux !
Quand leur àme voit tout s'ébranler autour d'elle,
Ils ont la sûreté des cieux !
Mais nous ne savons pas, nul ne saura, leur mère
Elle-même ne saura point Parfois quelle tristesse, hélas ! quelle eau amère
Vient noyer leur cœur ferme et joint.
Jamais nous ne saurons ce que vraiment ils pensent, Tout seuls, chacun seul avec soi,
Quand ils goûtent, chacun tout seul, dans le silence. Ce qui peine et ce qui déçoit !
— C'est à votre secret, que vos cœurs nous refusent, A ces grands cris que vous taisez,
Que j'adresse aujourd'hui, maladroite et confuse. Cet humble hommage malaisé.
Laissez que le poète, empli de sa faiblesse. Et qui n'est rien, n'étant pas vous,
Vous dise : Je m'unis à tout ce qui vous blesse. Je fais le guet à vos genoux.
Mains jointes, je m'unis à ces douleurs passives Que jamais vous ne laissez voir;
Je veille à vos côtés au Jardin des olives, Je goûte à votre fiel, ce soir.
Je ne peux pas mêler ma voix à votre gloire, A vos divins renoncements :
Hommes éblouissants qui montez dans l'Histoire, Je vous contemple seulement!...
4 août 191".
PAirVRE AME, TV GÉxMIS..
Pauvre âme, tu gémis! Oui, la guerre interpose
Entre la nue et toi ses sanglantes cloisons.
La bonté, dans les cieux, fait une immense pause;
Le monde est obscurci d'une épaisse saison.
Et pourtant, à travers l'humaine déraison,
L'Amour, épars et sûr, respire en toutes choses !
Où veux-tu qu'il ait fui, lui, l'être universel,
Lui, saturation et principe des mondes.
Lui, joint à tout humain comme la mer au sel.
Agitateur divin qui transforme et qui fonde,
Et qui, de corps en corps, fait le souffle éternel?
Attends ! Quelle que soit l'inique destinée
Qui, de ces beaux vivants, fit des milliers de morts,
L'éther débordera de claires matinées.
Les fleurs se dissoudront en odorants transports :
L'amour, c'est l'infini, l'air, l'espace, le temps;
Songe à cela, pauvre âme, espère, endure, attends..
Mai 1917.
Les morts pour la Patrie ont la gloire plénière.
Ce long halètement des cœurs vers la lumière,
Où le génie humain épuise son effort,
Ceux-là n'en ont pas eu besoin : ils sont bien morts :
D'un coup ils ont rejoint l'éternité des siècles;
Artisans du futur, ils ont près d'eux les aigles
Et la colombe avec l'olivier en son bec.
Us dorment sous la vaste épitaphe des Grecs
Dont le monde à jamais s'enooblit et s'étonne :
« Passant, regarde, et va dire à Lacédémone... »
Ces mots-là sont plus beaux qu'avoir vingt ans encor.
Nul ne mourra jamais aussi bien qu'ils sont morts.
L'ode, la symphonie et les nobles musées
Ne peuvent égaler ces âmes amusées
A jeter, comme un blé débordant le semeur,
Les astres qu'un héros lance aux cieux quand il meurt.
ont rendu la nue épique et surhumaine ;
space, imprégné d'eux, perpétue et ramène
irs souffles, leurs regards et leurs fiers mouvements.
ne sont plus des corps, ils sont des éléments.
nous laissent la mort restreinte et solitaire,
ngoisse de descendre, amoindris, sous la terre :
st par la solitude et son manque d'amour
'il est dur de quitter la lumière du jour !
as, dans notre agonie anxieuse et chétive,
us saurons qu'il est vain que l'on meure ou qu'on vive,
isque, pendant des jours et des nuits, les combats
laient de jeunes corps qui ne murmuraient pas. •
is eux, foule héroïque éparse dans la brise,
calcade emportée, escadrons, pelotons,
ont cerclé l'azur d'une immortelle frise
fait à l'univers un sublime fronton î
5 mondes périroiyt avant qu'ils ne périssent.
urants, nous envierons leur turbulent destin, us dirons, en songeant à leur grand sacrifice : ,zur brillait, c'était quelquefois le matin and il fallait partir au feu ; le frais feuillage
mouvait comme l'eau drainant ses coquillages.
voyait s'éveiller le doux monde animal.
ideur de la fumée et du chaume automnal
Répandait son furtif et pénétrant bien-être ; Les volets dans le vent battaient sur les fenêtres Le village était gai, sentant qu'il serait fier, On respirait l'odeur de la gloire, dans l'air; Parfois, on entendait tomber les glands des chêne; Jetés par l'écureuil ; la pierreuse fontaine De son jet mesuré, distrait et persistant. Lavait, désaltérait ces visages contents Qui laissaient sans regret une dernière alcôve. Les femmes apportaient les glaïeuls et les mauves Du verger. Les enfants se faisaient signe entre en Que ces aînés partaient pour d'ineffables jeux. On s'empressait, nouant à la hâte, aux armure- Les fleurs, prêtes déjà pour des tombes futures. Les soldats se mettaient en marche. Lem' maint Semblait prendre congé du joug quotidien Dont nulle àme ici-bas, si Dieu Ta faite altière, N'a supporté sans pleurs le pain et la litière... Ils partaient, ils étaient hardis, chacun voulant Étonner son ami par un plus noble élan, Leurs âmes, en montant, se bousculaient sans cl Sur la céleste voie où les héros font route. Ils riaient. En riant, ils savaient que l'on meurt Quand on accepte avec cette royale humeur De courir à l'assaut comme à la promenade. Ils mettaient leurs gants blancs devant la canonna Et tendaient cette main de fiancé joyeux
LES MORTS POUR LA PATRIE 3a
il vierge d'airain qui leur broyait les yeux
qu'à ce que le jour sombrât sous leurs paupières...
3 morts, assistez-nous à notre heure dernière! inez pitié de nous, sachez combien vraiment
js vous avons aimés fièrement, humblement !
îs-nous, pour qu'un peu de force nous soutienne :
eus la mort des élus, sache endurer la tienne
vec ce qu'elle a d'àpre, et de pauvre et d'amer.
lui, j'ai goûté le feu, j'ai marché sur la mer, t'ai crié : Lève-toi ! à des têtes penchées,
t ma voix réveillait les morts dans les tranchées.
'ai noué sur mon cœur frémissant et muet
fne chaîne d'acier que le soupir rompait.
l'ai tenu dans ma main une moisson de lances,
t manié un fer plus dur : la patience.
ai bu mon sang. J'ai pris, il le fallait aussi,
•e l'ennemi blessé un fraternel souci.
I toi, qui n'as pas pu mourir dans cette gloire,
paise-toi. Je suis un ange dans l'Histoire,
'Histoire, que tout être implore les doigts joints !
[ais je commande encor, chère âme, et je t'enjoins
le poser doucement ton front dans ma blessure, n'étais pas cruel quand je tuais. Mesure,
»ans ce cœur entr'ouvert d'où s'épanche le sang, Combien la haine est faible et l'amour est puissant.
ous fûmes les soldats de l'amour, ceux qui disent :
« Nous faisons l'avenir, et nos terres promises ï — La liberté, l'espoir, l'orgueil loyal et droit, — « Nous ne permettrons pas, ô peuples, que vos n « En fassent un désert où de serviles hordes « Enchaîneraient la Paix et la Miséricorde ! ot Nous gravissons les monts. Honte à celui qui ni « Un obstacle à l'attrait sublime des sommets « D'où le cœur s'apparente à la nue infinie... »
Si vous parlez ainsi près de mon agonie. Soldat de dix-neuf cent quatorze, cher' humain, Je laisserai s'ouvrir docilement ma main Qui fermait sur le monde une étreinte acharnée; Et, simple comme au jour d'automne où je suis ne Je verrai sans regret mon esprit s'engloutir Dans votre éternité illustre de Martyr !
Octobre 1914.