LA JEUNESSE DES MORTS
Le Printemps appartient à ceux qui lui ressemblent,
Aux corps adolescents animés par l'orgueil,
A ceux dont le plaisir, le rire, le bel œil
Ignorent qu'on vieillit, qu'on regrette et qu'on tremble.
— 0 guerrière Nature, où sont ces jeunes gens ? Quel est ton désespoir lorsque saigne et chancelle La jeunesse, qui seule est fière et naturelle
Et brille dans l'azur comme un lingot d'argent ? Ces enfants, bondissant, partaient, contents de plaire Au devoir, à l'honneur, à l'immense atmosphère. Aux grands signaux humains brûlant sur les sommets. Us dorment, à présent, saccagés dans la terre Qui fera jaillir d'eux ses rêveurs mois de mai...
— Songeons, le front baissé, au glacial mystère Que la Patrie on pleurs, mais stoïque, permet.
Ils avaient vingt ans, l'âge où l'on ne meurt jamais,..
Comment vivre à présent ? Tout être est solitaire, Les morts ont tué les vivants,
Leur innombrable poids m'attire sous la terre. Pourquoi sont-ils passés devant?
J'écoute respirer l'immensité des mondes;
Le sol s'assoupit sous le vent, Le silence des morts, dans l'ombre agit et gronde
Les morts enterrent leurs vivants !
Je ne peux plus aimer, ni vouloir, ni comprendre,
A peine si je suis encor.
Ma famille infinie est impalpable cendre.
J'ai honte d'habiter un corps.
J'ai honte de mes 5^eux, qui songent ou s'élancent, Accablés, attentifs, hardis.
p Les garçons de vingt ans ont tous un coup de lance I Qui les fixe au noir paradis !
Qui pourrait tolérer cette atroce injustice, Cette effroyable iniquité ?
', Nature, fallait-il que de ces morts tu fisses Remonter un candide été !
Et la terre mollit en un brouillard qui fume ;
C'est un long gonflement d'espoir.
Les arbres, satisfaits, se détendent et hument
Le calme respirant du soir.
Mon âme pour toujours a perdu l'habitude
De son attache avec l'éther ; Tout m'éloigne de l'ample et vague quiétude
Du cynique et tendre univers.
A présent qu'ont péri ces épiques phalanges,
Hélas, on voit trop vos dédains.
Triste espace mêlé de soleil et de fange,
Qui vous détournez des humains î
Rien ne peut plus cacher à nos regards lucides,
A notre effroi hanté, figé, Le vide de l'azur et l'empire du vide
Où tout vient fondre et déroger!
— Le vent tiède, les bois, les astres clairs, la lune, Ce noble arrangement du soir indifférent, Qui pourtant séduisait les âmes une à une, Par un doux aspect triste et franc ;
Les villes, les maisons, toute la fourmilière
Humaine qui se meut, Et s'endort confiante, en baissant ses lumières. Le front sur les genoux des dieux.
Tout me semble néant, à tel point s'interpose
La mort entre la vie et moi.
Je ne vous verrai plus, abeilles sur les roses.
Vertes pointes des jeunes mois!
Subit éclatement du printemps qui s'arraclie
A des liens serrés, obscurs !
J'aurai les yeux rivés à l'invisible tache
Que fait la douleur sur l'azur.
Je vivrai, les regards enchaînés sur l'abîme Creusé sans fin par ce qui meurt;
Je verrai l'univers comme on regarde un crime, Avec des soubresauts de peur,
Je ne chercherai plus quel rang occupe l'homme Dans ce chaos vaste et cruel,
Je ne bénirai plus, le front baissé, la somme De l'inconnu universel,
— Et cependant, l'espace éclatant et sans borne, 0 mon timide ami me semblerait étroit, Si je sentais encor, au fond de mon cœur morne. Brûler ma passion pour toi !
Avril 19}j.
LA MORT DE JAURES
J'ai vu ce mort puissant le soir d'un jour d'été.
Un lit, un corps sans souffle, une table à côté :
La force qui dormait près de la pauvreté !
J'ai vu ce mort auguste et sa chambre économe,
La chambre s'emplissait du silence de l'homme.
L'atmosphère songeuse entourait de respect
Ce dormeur grave en qui s'engloutissait la paix ;
Il ne semblait pas mort, mais sa face paisible
S'entretenait avec les choses invisibles.
Le jour d'été venait contempler ce néant
Comme l'immense azur recouvre l'océan.
On restait, fasciné, près du lit mortuaire
Écoutant cette voix effrayante se taire.
L'on songeait à cette âme, à l'avenir, au sort.
— Par l'étroit escalier de la maison modeste,
LA MORT DE JAURÈS 43
Par les sombres détours de l'humble corridor, Tout ce qui fut l'esprit de cet homme qui dort, Le tonnerre des sons, le feu du cœur, les gestes, Se glissait doucement et rejoignait plus haut L'éther universel où l'Hymne a son tombeau.
Et tandis qu'on restait à regarder cet être Comme on voit une ville en flamme disparaître. Tandis que l'air sensible où se taisait l'écho Baisait le pur visage aux paupières fermées, L'Histoire s'emparait, éplorée, alarmée, De ce héros tué en avant des armées...
LA MOHT DE JAL'HES
L'aride pauvreté de l'âme est si profonde Qu'elle a peur de l'esprit qui espère et qui fonde. Elle craint celui-là qui, lucide et serein, Populaire et secret comme sont les apôtres, N'ayant plus pour désir que le bonheur des autres, Contemple l'horizon, prophétique marin, Voit la changeante nue où la brume se presse. Et, fixant l'ouragan de ses yeux de veilleur, Dit, raisonnable et doux : « Demain sera meilleur. »
— 0 Bonté ! Se peut-il que vos grandes tendresses, Que vos grandes lueurs, vos révélations.
Ce don fait aux humains et fait aux nations Inspirent la colère à des âmes confuses? Faut-il que l'avenir soit la part qu'on refuse Et l'archange effrayant dont on craigne les pas?
— Grand esprit, abattu la veille des combats, C'est pour votre bonté qu'on ne vous aimait pas...
LA MORT DE JAURES
Vous étiez plus vivant que les vivants, votre air Était celui d'un fauve ayant pris pour désert La foule des humains, à qui, pâture auguste, Vous offriez l'espoir d'un monde éfral et juste. Vous ne distinguiez pas, tant vos feux étaients forts, L'incendie éperdu que préparait le sort. Vos chants retentissaient de paisibles victoires... — Alors, la Muse grave et sombre de l'Histoire, Ayant avec toi-même, 6 tigre de la paix, Composé le festin sanglant dont se repaît L'invisible avenir que les destins élancent, Perça ta grande voix de sa secrète lance Et fit tonner le monde au son de ton silence...
Août 1914.