‹ Les forces éternellesChapitre 168 sur 223 · LIBÉRATION · texte numérisé non relu

LIBÉRATION

Comme la blanche étoile au bord des cieux d'ébène, Je me sens rayonner dans l'ombre ; nulle gène N'embarrasse ma pure et calme vanité ; Et je me sens puissante, indolente, tranquille Comme un profond jardin de palmiers dans une île.. — Mon douloureux Destin s'est en vous arrêté, 0 nuit secrète et courte entre deux jours d'été !

Si nous vivions un jour dans la même maison, Après nos longs labeurs qu'il est vain de poursuivre, Le temps ne me serait qu'une seule saison. Avec ses étés ou son givre.

Je pourrais repousser, dans un si noble accord, Ce chant de l'infini qui veut qu'on lui réponde, Après avoir, abeille aux lumineux transports, Recomposé sur toi le monde !

Je plierais ma tempête à tes calmes conseils, Sans même que ma flamme en soit diminuée. — J'apaiserais en moi les chevaux du soleil Qui me traînaient dans la nuée !

J'aimerais le moment où le puissant répit Du sommeil accapare et baigne ton visage, Où ton mobile esprit s'embue et s'assoupit, Où tu dors comme le feuillage,

Comme l'humble feuillage indistinct et mêlé Qui n'est plus qu'une part de la nuit sérieuse, Et te voyant ainsi, sans projets, accablé, Je pourrais enfin être heureuse !

Heureuse de ta paix de dolent animal Où tout le grand péril des désirs humains cesse, Et comme tout de toi m'aurait pu faire mal. Je songerais à ta jeunesse !

A ta jeunesse avide et qui n'avait d'égards Pour aucun corps rêveur que le destin opprime, Et je comparerais tes dédaigneuses cimes . A ton Içnt sommeil sans regard !

Je songerais à ta jeunesse combative.

Que je n'ai pas connue et dont j'aurais souffert. Puisqu'il m'est quelquefois trop poignant que tu vives, 0 surcroît de mon univers !

De mon bel univers qui n'avait que mon âge ;iuand je l'ai fait jaillir, romanesque et naissant, 3e la présomption de mon jeune courage Et de la chaleur de mon sang !

Ah ! comment saurais-tu, sombre joueur de viole, 3rage de minuit à des orgues pareil, 2e qu'est le flamboiement d'une àme qui s'envole Piller les vergers du soleil?

Comment comprendrais-tu, forêt du nord qui laisses La lune romantique en toi sonner du cor, Une fille d'Atlas qui soulève et caresse L'univers lié à son corps?

Tu ne sauras jamais ce qu'est mon clair mystère : Ce sublime remous de courage et d'azur ! Mais comme nous serions ensemble solitaires, Tout me serait bon, net et sûr.

Et tandis que, le front courbé sur ta personne, Je grouperais en toi tout ce que j'ai cherché, Par la fenêtre ouverte où le lierre frissonne, Je verrais les astres penchés,

ss

La lune, allègre et ronde, et les astres près d'elle, Je les verrais, penchés sur nous, et s'étonner Que mon cœur ébloui, qui pour eux était né, Ne leur soit pas resté fidèle !

— Et tout cela, mon Dieu! parce qu'en mon exil Terrestre, au bord d'un lac que les mouettes paisser Le turbulent destin a tissé fil à fil

Mon délire avec ta tristesse !

Dute heure signifie un désir, un espoir.

u il est doux d'écouter, dans le calme du soir,

uand la nuit de poussière et de rumeurs s'allège,

horloge du couvent, l'horloge du collège

îmer leur blé d'argent qui vient frapper le cœur !

ais ce chant s'enfle et dit à l'homme : « 0 voyageur,

Je suis le temps, jamais ma force ne s'arrête ;

Malgré la fraîche nuit, dont l'haleine est quiète,

Je suis le temps, porteur de l'incessant hasard.

Quoi ! tu te reposais de désirer? Repars.

Je viens désappointer ton repos sage, intime.

Respire ! Le doux vent a l'élan maritime

Des brises au grand cœur qui poussent les vaisseaux.

Ce soir, oîi le feuillage est tout gonflé d'oiseaux.

Où l'on entend dans l'air, que des parfums incisent,

Sommeiller les maisons et méditer l'église.

Si tu n'étais vraiment qu'un esprit satisfait

Tu no percevrais pas le murmure que fait

« Mon pas agitateur dans le dormant feuillage. « Voyage par l'esprit, par le désir voyage ! « Ne reste pas soumis à ton sort quotidien. « Les morts ne peuvent pas rompre le noir lien a Qui les noue à la place exiguë et sans choix « Où leur corps se défait subtilement.

Mais, toi, «r Es- tu un mort déjà pour que tu te reposes? « Quoi ! Tu n'attends plus rien, tu te résignes? Ose a Repousser sourdement, par molle lâcheté, « Le défi de bonheur qui vient des nuits d'été ! « Oui, le bonheur est dur, c'est un vent qui saccage, « C'est la vague jouant avec le coquillage, « C'est un ordre hardi envers un cœur guerrier... « Mais quoi! Lorsque j'exige ai-je l'air de prier? « S'agit-il de convaincre et tenter ton courage ? « Viens, esclave, je suis le séduisant orage, « Le Destin, pour qui l'homme est un plaisant bétai: c Qu'importent ton orgueil, ta vertu, ton travail, a Tout ce que ta raison construit avec prudence ; « Viens, sois aventureux, sois ivre, tremble, danse, « Aime, souffre, provoque, admets la volupté, «c Pauvre être, collabore à mon éternité ! c 0 cœur toujours giclant sous une main pressante, « Insecte que les nuits chaudes font s'allumer, « Instinctive raison, âme phosphorescente, « Crois-tu donc avoir fait autre chose qu'aimer?

Crois-tu avoir jamais écrit un seul poème, Te fùt-il inspiré par la beauté du jour, Qui n'ait été pour toi une action d'amour, Un cri audacieux, par quoi tu disais : « J'aime. » J'aime, je veux, j'attends », dit ton chant vif ou lourd; Et ta voix qui semblait fringante et souveraine, N'est que cette lugubre et plaintive sirène Des vaisseaux dans la nuit appelant au secours ! » insi parle la voix qui pénètre les moelles. - Et voici que, levant alors vers les étoiles es yeux qui reposaient sur un livre choisi, 'écoutant plus le bruit délicat et transi ue fait sous le zéphir ma persienne de toile, 3 n'ai que du dégoût et du détachement our ma calme demeure.

0 nuit ! ô firmament !

rovocateurs divins, prometteurs sans relâche, luelle est donc nettement, longuement notre tâche, i l'austère devoir insulte à vos projets? i l'apaisant ennui où mon cœur se rangeait rrite la vigueur violente des astres?

DUS aimez le plaisir, vous aimez le désastre, Jnsi vous ramenez dans vos cruels chemins ,e troupeau effrayé et prudent des humains, le devons-nous jamais atteindre enfin le havre? 'amour prend-il l'esprit et le sol le cadavre, nexorablement, jusqu'à la fin des temps?

S'agit-il, pour l'esclave humain, d'être content?

Est-ce là son effort unique, ardu, suprême,

L'ineffable butin à quoi tout cœur prétend?

■ — Et soudain, un conseil qui monte de moi-même,

Accède, hélas, aux vœux qui me viennent du soir,

Et je murmure, avec un sombre et triste espoir.

Tandis que le vent vif a la fraîcheur de l'onde :

Je me soumets à vous, Amour, impôt du monde.

Carnassier dont le croc met sa pointe profonde

Dans tout corps respirant qui n'est que ton forçat !

11 ne se pouvait pas que la corde cassât

Qui lie à ton vouloir ma course de nomade ;

Tu es parfois distrait, mais si l'âme s'évade

Tu l'enroules, ô maître, à ton puissant poignet!

Tout être t'appartient dès le moment qu'il naît.

Et jamais plus ce cœur n'appartient à soi-même.

Je sens bien tes raisons ; oui, je ressens l'extrême

Frivolité d'avoir voulu choisir la paix.

Le monde est tout entier l'agneau dont se repaît

Ton riant appétit. Non, je ne suis pas lâche.

Je le sais bien, qu'il faut que tu mordes et mâches

Tout ce qui est vivant, bondissant, fleurissant,

Pour propager le souffle animal et le sang

Avec une féroce et limpide innocence !

Mais je sais bien aussi que ta dure exigence

Est suave, que seul tu peux vaincre la mort.

— Animateur sacré, Contempteur du remords,

Je sais que tout se meut, a.i^it, combat, endure Pour que l'humaine vie et les jeunes verdures Aient dans l'immense espace un éternel retour! Je sais que l'arche altière et noble de l'amour, Où chaque être se croit élu, libre et vivace, Ressemble au joug qui joint et courbe sous sa masse Les deux fronts accolés des grands bœufs au labour. Oui, je sais tout cela. Je referme le livre Où mon esprit calmé, sans souffrir d'être seul Gisait.

Sur le feuillet, net et mince linceul, Les mots écrits avaient le froid léger du givre. C'est vrai que je cessais d'être triste et de vivre. Mais ton œil a surpris, ô pasteur des humains, Mon visage sans flamme appuyé sur ma main, Et tu n'as pas permis que ta plus chère esclave Échappât mollement à ton torrent de lave. Que te dirai-je, ô dieu? j'ai peur; j'ai tant souffert De bonheur, de douleur ; le diamant, le fer Ne sont pas plus aigus qu'un regard qui torture, Les yeux sont les démons gardiens de la nature : Pôles mystérieux où songent les aimants ! Que puis-je souhaiter ; je ne sais pas moi-même ; Tout trouble, tout déçoit, tout se défait, tout ment. Mais j'entends que mon cœur murmure faiblement. En évoquant des morts l'austérité suprême : « Dormir encor un soir près d'un enfant qui m*aiine... »

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