PRÉFACE
E quelque côté que nous portions nos yeux nous trouvons le mystère. Depuis le gland que nous foulons aux pieds et dont le germe microscopique renferme l'essence nonseulement du chêne gigantesque qu'il va produire, mais encore des milliers de chênes tous semblables qui en sortiront ensuite, jusqu'au rayon de l'étoile traversant pour nous arriver des espaces incommensurables à l'aide d'une substance que nous ne parvenons pas même à concevoir, tout dans la nature est l'inconnu pour nous, dès que, sortant de l'observation des faits, nous voulons chercher au-delà des causes prochaines et ne point prendre les mots pour des explications.
Ils sont nombreux cependant les esprits superfi* ciels pour qui rien ne peut se produire, par le jeu des forces naturelles, en dehors des faits observés depuis longtemps, consacrés par les livres et grou«. pés plus ou moins habilement à l'aide de théories
dont la . durée éphémère devrait cependant bien démontrer l'insuffisance ( i )•
Quand un phénomène insolite parvient à leur connaissance, les uns le nient (2), les autres le rapportent à des puissances divines ou diaboliques. Il en a été ainsi dans tous les temps. VEruditum vulgus de Pline subsiste encoi^ et jamais il n'a ménagé la raillerie ou Tanathème à ce qui ne cadrait point avec son enseignement.
Je ne prétends point contester la possibilité d*êtres invisibles, d'une nature différente de la nôtre et susceptibles d'actionner la matière. De profonds philosophes l'ont admise à toutes les époques comme conséquence de la grande loi de continuité qui régit l'univers. Cette vie intellectuelle, que nous voyons en quelque sorte panir du néant et arriver graduel-
(i)*cLe8 fluide électrique, magnétique, CHlorifique, lumineux que l*on admettait au commencement de ce siècle comme supports de Mectricité, du magnétisme, de la chaleur et de la lumière, n'ont certes pas, aux veux des physiciens de nos jours, plus de réalité que les quatre éléments, eau et terre, air et feu, inventés autrefois au temps des Ioniens et au temps de Platon
r>ur correspondre à la liquidité, à la solidité, à la volatilité et la combustion. Ces fluides supposés ont même eu dans l'histoire de la science une existence plus brèvte que les quatre éléments ; ils ont disparu en moins d'un siècle et ils sont réduits à un seul, l'Ether, auquel on «ttribue des propriétés imaginaires et parfois, contradictoires. Mais déjà l'alôme des chimistes, l'éther des physiciens semblent disparaître à leur tour par suite de conceptions nouvelles qui tentent de tout expliquer par les seuls phénomènes du mouvement. > Bbrthblot, Origines de P Alchimie, p. 319.
(2) f Quand nous nous trouvons en présence d'un phénomène, nous ne pouvons dire (|ue ceci : Je comprends ou je ne comprends pas. Notre raison n'a rien ni à nier ni à afiormer, lorsque notre intelligence ignore. Si, ne pouvant expliquer un fait, nous affirmons qu'il est surnaturel, nous parlons au hasard, comme ]es av.eusles parlent de couleurs. • (Dr CHASBONNisa- Dbbattt, . Maladies et facultés diverses des mystiques.)
« Le rôle le plus sage de l'homme, c'est de constater, par l'étude des. faits, ce qui a une existence réelle, et, une fois cette constatation &ite, d'en, admettre l'objet, que nous le compre-
lement jusqu'à l'homme, s'arréteralt-elle brusquement à lui pour ne reparaître qu'à l'infini, dans le souverain régulateur des mondes? c'est peu probable. Je ne nie pas plus Tezistence des Esprits que je ne nie celle de l'Ame en cherchant à expliquer certains faits sans avoir recours à leur hypothèse; mais une question n'est réellement élucidée que quand des milliers d'observateurs l'ont envisagée chacun à un point de vue spécial ; c'est alors qu'en réunissant et en comparant toutes ces silhouettes^ on peut espérer en saisir le relief. Dans les sciences physi* ques il faut du reste procéder par approximations successives en élargissant peu à peu le domaine de nos conquêtes au lieu de se lancer sans gouvernail à travers l'océan sans limites de l'Occulte.
Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d'étudier les manifestations d'une force particulière, non encore définie, paraissant prendre naissance dans
nions ou non, au lieu de prétendre Tabolir, par cette seule raison que nous ne le comî>renons pas. » (Hirm, la Notion de force dans la science moderne),
» S'il est de la dignité de la science de se tenir en garde contre la supercherie et la crédulité, il est aussi de son devoir de ne pas rejeter les faits par cela seul qu'ils paraissent extraordinaires et qu'elle demeure impuissante à en fournir l'explication. (Paul Richbb, Etudes cliniques sur PHpstéro-Epilepsie),
ff Les fiiits que nous disons surnaturels répondent à ' deux conditions différentes : d'abord nous n'en connaissons pas la cause; puis nous ne les voyons pas èurvenir communément.
« Tafat que les hommes n'ont pas su expliquer les éclipses, ils y ont vu des efièts surnaturels parce que les éclipses représentaient en quelque sorte une anomalie à l'ordre astronomique quotidien et parce q^u'aucune intelligence humaine n'en pénétrait la cause. Quoi de plus surnaturel que ce cercle noir qui, un beau jour, sans cause appréciable, envahit pour quelques minutes le disique éclatant du soleil ? Mais dès qu on a établi la cause et la loi des éclipses, le surnaturel est devenu phénomène naturel; l'invraisemblance s'est transformée en un tait scientifique, et cela uniquement parce que notre ignorance de la cause a été dissipée, a (Ch. Richst, La suggestion mentale et le Calcul des probabuités.)
Forganisme humain, susceptible d'agir sur les corps extérieurs animés ou inanimés pour produire, dans Certains cas, des phénomènes de mouvements sans intermédiaire visible et j'ai essayé, toutes les fois que je Tai pu, de montrer les rapports de cetje force avec les forces déjà connues.
Je me suis efforcé de réunir un grand nombre de récits tendant à établir la réalité de faits qui, ne pouvant se reproduire à volonté, seront mis en doute, ainsi que l'ont été, par exemple, les aérolithes et les éclairs en boules, jusqu'au moment oti l'esprit public se sera habitué à les considérer comme possibles (i). J'ai toujours eu soin d'indiquer les sources auxquels je les ai puisés afin que le lecteur fût en mesure de juger par lui-même du degré de confiance qu'il peut leur accorder. Mais il n'est point de critique historique qui vaille de nouvelles observations : une seule bien établie recevra, comme l'unité devant une série de zéros, des témoignages multiples et concordants que nous rapportons, une valeur équivalant à la . certitude.
. (i) Lorsque Howard lut à la Société royale de Londres un compte-rendu des premières recherches approfondies faites sur les aérolithes, le naturaliste genevois Pictet se trouvait présent. A son passage à Paris. Pictet communiqua à l'Académie des sciences le compte-rendu de Howard ; mais i 1 fut interrompu par le mathématicien Laplace qui s'écria : c Nous en savons assez de fables pareilles. ■ Et Pictet ne jugea pas opportun de continuer.
Les éclairs" en boule n'ont été admis par la science ofiSdelle que depuis les travaux d'Arago.
M. Ch. Richet montre, par -un heureux exemple, cet efiet de l'accoutumance sur notre esprit :
c Voici une pierre qu'on lance en l'air et qui retombe. Cela ne m'étonne pas. Je sais depuis mon enfince-et tous les hommes le savent depuis leur enfance, que nul objet ne peut rester suspendu en l'air et que tout ce qui est plus louni que l'air doit tomber. Mais pourquoi ? Quelle est donc cette torce m3rstérieuse qui attire les objets vers le sol? J'en vois les effets qui me
Ces faits je les ai groupés suivant des similitudes qui ne sont peut-être que afuperficielles, un peu comme si l'on classait les plantes d'après la couleur des fieurs. Toutes les sciences ont commencé ainsi et les premiers naturalistes oht placé la balejne avec les poissons.
€ Même en mathématiques, dit M. F. Tannery, (i) c*est souvent par des chemins peu sûrs qu^on * va à la découverte. Avant de faire la grande route qui y mène, il faut connaître la contrée où l'on veut aller; c'est cette connaissance même qui permet de trouver les voies les plus directes ; c'est l'expérience seule qui indique les points où il faut porter l'ef* fort. >
La difficulté d'attribuer les effets à leur véritable cause se fait particulièrement sentir dans l'ordre des phénomènes qui nous occupe.
On verra plus loin que le contact, ou même la simple approche, de certaines subtances sur des parties déterminées du corps des sensitifs suffit à produire l'anesthésie cutanée; chez ces sensitifs comme chez les extatiques, l'anesthésie complète peut être déterminée par une impression cérébrale.
Uanesthésie complète peut être provoquée chez tout le monde par le chloroforme et les médica-
parnissent naturels, car \ chaque instant je les constate; mais, quant à comprendre la cause, cela m'est absolument impossible. La science a prouvé que la matière attire la matière, mais pourquoi ? Comment? Par quel procédé? Nous n'en savons rien. • Donc le fait delà chute d'une pierre n'est vraisemblable que parce qu'il se présente fréquemment et c'est pour cela seulement qu*il est vraiiemblable. C'est un feit fréquent, qui à nos yeux est devenue naturel parce qu'il est fréquent. De par la connaissance intime des causes, il serait absolument surnaturel. » • (La suggestion mentale et le calcul des probabilités).
(i) Introduction à la théorie des fonctions d'une variable» — Paris 1886: — Prélacc.
ments analogues; chez tout le monde aussi, on peut amener l'in^ensiï^ilité de la peau par des frictions à l'aide de pommades convenablement préparées.
On sait qu'il suffit d'avoir les mains légèrement humides pour pouvoir les plonger impunément dans un métal en fusion.
Les prfitres païens émerveillaientlesfoules entrempant leurs bras dans un vase rempli de poix en ébul* lition, au-dessus d'un foyer ardent. Suivant l'auteur anonyme de^ Philosophumena^ ce n'étdt qu'une illusion produite à Taide d'un mélange de vinaigre et de carbonate de soude qui, placé au fond du v£fse, donnait, aux premières atteintes du feu, un dégagement- abondant de gaz.
Voilà. donc le même phénomène extraordinaire produit de quatre manières différentes.
Un esprit juste, témoin seulement du résultat, pourrait aisément se tromper sur la cause, mais il serait inexcusable si, parce qu'il connaît le /me, il affirmait qu'il y a nécessairement là une supercherie (i).
Beaucoup de gens sont disposés à considérer comme des illusions chez les autres les sensations qu'ils ne peuvent percevoir eux-mêmes. C'est là encore une erreur de jugement sur laquelle je dem$ride la permission d'attirer l'attention du lecteur.
Voici, par exemple, le spectre solaire; il présente, au delà du rouge et du violet, des rayons qui ne sont point aperçus par nous, mais qui trahissent
(OOnse BOiment de l'aventure du Dr Bouillaud à TAcadémie de médecine a propos du phonographe dont il voulait fiiire un ventriloque.
leur présence, les uns par des effets calorifiques^ les autres par des actions chimiques (i). En' photo*tograpbiant des surfaces complètement blanches en apparence, on est parvenu à faire voir de3 écritures* qui avaient été lavées habilement soit pour commettre de^ faux, soit tout simplemeùt pour' faire resservir des feuilles de parchemin. Un 'savant photographe, M. Davanne, m'a raconté comment il avait été fort intrigué autrefois par de petites tâches couvrant la figure d'une dame sur un cliché sans que rien dans Iqs substances employées pût lui en' faire soupçonner l'origine. II en eût Texplication; quelques jours plus tard, en apprenant que la dame en* question venait d'être enlevée par la petite vérole : l'iodure d'argent avait été impressionné par la co« loration particulière de boutons encore invisibles^ pour les yeux ordinaires.
II n'y a donc rien d*absurde (2) à supposer que
(i) Il semble résulter d'expériences -récentes de sir John LubboNck {Fourmis, abeilles et guêpes), que les fourmis ajiierçoivent les rayons ultra TÎolets.
(2> n faut distinguer entre Tabsurde et l'invraisemblable entre ce que M. Ch. Richet, dans l'article déjà cité sur la sug'^ gestion mentale^ appelle l'invraisemblance absolue et l'invraisemblance relative. « Ainsi, dit-il, le mouvement perpétuel est une invraisemblance absolue. I^ mécanique a démontré que'lo*' mouvement perpétuel ne peut pas exister et la preuve est rigoureuse Il est encore d'autres invraisemblances qu'on peut
s'abstenir- de discuter et qui sont aussi des invraisemblances absolues; car elles contredisent des faits acquis et prouvée. Par exemple, que quelqu'un vienne dire que le soleil est plus petit que la terre, ou que l'oxygène ne .peut pas se combiner 4ivec l'hydrogène, ou que les nerfs n'agissent pas sur les muscles: ce sont des all^tions qu'il est inutile de combattre; car elles sont en contradiction avec la science ••.•• Mais il y a aussi des invraisemblances relatives^ Par exemple, qu'on vienne nous raconter qu'un ptérodactyle vient d'être découvert en Afrique* Le fiaiit lui-même serti d'une haute invraisemblance. Depuis les époques jurassiques, aucun ptérodactyle n'a vécu; :ai. aucun être analogue. L'Afrique a été trop souvent parcourue pour qu'une oiseau aussi gigantesque ait pu échapper aux explorateurs, etc.
certaines personnes, clans certains états, peuvent percevoir des sensations lumineuses que d^autres ne perçoivent pas. M. Hugo Magnus, professeur d'ophtamologie à l'université de Breslau, a même déjà dé* montré (i) que les peuples primitifs ne distinguent que les couleurs du spectre voisines du rouge, celles du côté du violet leur paraissant simplement des gris plus ou moins foncés (2)*
Voici encore le sens de Torientation ; il y a quelques mois, M. Viguier en faisait le sujet d'un article dans la Revue philosophique.
< On a signalé, dit-il, chez des animaux fort divers et certains hommes vivant plus ou moins rapprochés de l'état sauvage, une faculté remarquable qui leur permet de revenir en ligne droite à leur point de départ après avoir parcouru des distances considérables et décrit des méandres sans fin. Sur le fait
Cependant, quelle que soit la force de ces raisonnements, personne n'aura le droit à priori de nier qu'il existe en Afrique des ptérodactyles virants* . • • • U s'agit donc là d'une invraisemblance par ignorance et non d'une invraisemblance pir contradiction. L'invraiseàiblanoe par ignorance n'est que relative; rinvrAisemblanœ par contradiction est absolue.
i Lès ncrh agissent sur les muscles. Dire que les nerfs n'agissent pas sur les muscles, c'est énoncer une invraisemblance de contradiction, partant qui ne mérite ni réfutation ni examen. Mais que Ton vienne dire l'aimant agit sur les muscles, le cuivre agit sur les muscles; ce sera invraisemblance d'ignorance ; car rien ne nous autorise à nier qu'un aimant placé prèa d'un musde soit sans action sur lui. Que savons-nous des propriétés de l'aimant ? Pourquoi n'agirait-il pas sur la fibre musculaire comme sur le fer? On dira; jamais nous n'avons rien constaté de semblable. Soit, mais au moins avez-vous démontré le contraire? Placez-vous, si vous doutes, dans les mêmes conditions que odui qui a expérimenté, et alors vous pourrez conclure, auunt qu'on peut le faire aprèa une expérience négative. En tous cas, ne niez* pas à prion. Un science actuelle irest pas aasez avancée pour vous donner ce droit-là. •
(i) Die Etttwikêtung des Farbeiuhmes — léna 1877*
(a) Les h]rstériques présentent fréquemment le même phénomène. (Bakth : Ùu sommeil naturel et de ses diverses formes. - Paris, 1836},
infime de ces retours extraordinaires le doute n'est plus.permis aujourd'hui, mais sur les conditions dans lesquelles ils s'affectuent, les discussions ont été vives, les opinions fort .diverses et Ton est encore bien loin de s'entendre. »
Ne voyons-nous pas tous les jours des gens, incapables de distinguer une note vraie d'une note fausse, admettre sans difficulté que des musiciens ont l'oreille assez délicate pour suivre dans lin concert la partition de chaque instrument ?
Il n'en est pas moins vrai que celui qui étudie ces sortes de questions n'a jamais les mêmes éléments de certitude que s'il opérait dans un laboratoire avec des instruments d'une sensibilité constante dont il n'a qu'à lire les indications, sur des substances toujours sous sa main et à son entière discrétion.
< Il se trouve, dit l'illustre Berzelius à propos des recherches de Reichenbach sur l'Od, dans lu même position qu'un juge appelé à juger un délit dont il n'a pas été témoin oculaire et qui doit peser, faire un choix de tous les détails des dépositions des témoins. Le savant doit posséder ici la même finesse pour questionner, faire également abstraction de toute opinion préconçue et examiner toutes les assertions avec la çaême rigueur qu'un juge, pour ne pas ajouter foi à la légère et se laisser induire en erreur par des dépositions rusées ou mensongères. Cette recherche, en raison des divers obstacles qui Tentourent, devient une des plus difficiles qu'un savant pudsse entreprendre et l'on doit admirer celui qui, ayant un nom considéré dans la science, ose affronter les préjugés, les esprits
bôi'ô^Si les X pfdsomptibns' et mécae k - dérision et potifsuiyrfi traiidiment le but .qu!il s'éstprbposé. . U n »ujet..de recherches ne doit pas- 6tre abandonné parce qu'il est difficile à explorer ou parce qu'il est négligé ou méprisé par les savants contemporains. »
Je prie donc le lecteur d'être indulgent pour ces premiers essais, de ne s'attacher qu'aux grandes lignes 'et de ne point s'arrêter aux erreurs de détail que les études ultérieures rectifieront peu à peu.