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Les forces perdues

Je te dédie ce livre , mon cher entant, parce qu’il contient, sous sa forme romanesque, des enseignements dont tu pourras faire ton profit. Est-ce un roman, est-ce l’histoire réelle d’un homme qui a vécu parmi nous? Je ne pourrais trop le dire moi-même. J’ai connu Horace, et je sais sa vie; à des faits vrais, dont j’ai été le témoin ou le confident, j’en ai ajouté d’autres qui m’ont paru probables, qui comblaient des lacunes, et qui sont, à mon avis, nécessaires pour compléter le récit d’une existence entière. J’ai fait, en un mot, ce que les architectes appellent une restauration, lorsqu’à l’aide de ruines et de documents ils rétablissent les plans d’un monument détruit.

Je n’ai point dit quelle fonction Horace exerçait, ou tenta d’exercer ; cela, en effet, eût été superflu : le milieu est seul utile au romancier. La situation sociale doit lui rester indifférente, si elle n’a pas une action essen-

tielle et directe sur son héros; or, les passions qui font mouvoir le mien sont absolument indépendantes de ce que l’on appelle : un état. Pour savoir comment il a aimé, qu’importe qu’il ait été notaire, poète, diplomate ou médecin? sous ces différentes formes, l’homme apparaît toujours avec ses passions innées , ses sentiments développés par les influences ambiantes, ses aspirations servies ou brisées par les circonstances ; or , c’est de l’homme seul que j’ai voulu m’occuper, abstraction faite du rôle extérieur et factice qu’il a pu jouer, momentanément, dans la vie.

Dans notre temps, époque critique par excellence, où les vieilles formules sont tournées en dérision, sans que les nouvelles soient encore écloses, temps de malaise et d’incertitude, il m'a semblé instructif d écrire l’histoire d’un homme qui, né honnête et intelligent, n’a pu se créer qu’une existence douloureuse et peu enviable, par cela seul qu’il vivait dans des jours indécis, au milieu d’un monde qui sacrifie volontiers le devoir au plaisir et prend ses intérêts pour des 1>rincipes. Si j’avais eu une épigraphe à mettre en tête de ce récit, je l’aurais été chercher dans Bossuet, et j’aurais dit avec lui : « L’homme arrive au tombeau, traînant après lui la longue chaîne de ses espérances brisées. »

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