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Horace Darglail était venu au monde pendant les années qui suivirent immédiatement les grandes défaites du premier empire. Tous les hommes de cette génération ont porté, durant leur vie entière, quelque chose de triste et de pesant, comme si leurs pères leur avaient légué les mélancolies et les humiliations que leur imposa la double ruine de leurs espérances et de leur patrie. Lorsqu’il remontait dans son souvenir aux premiers jours de son enfance et qu'il pensait à son père, il revoyait un homme encore fort jeune, sombre, absorbé, parfois hautain et dur, qui regardait souvent avec amertume une épée de
colonel pendue au chevet de son lit, et que la restauration laissait inutile au fourreau. Le soir, au coin du feu, le père prenait l’enfant sur ses genoux et lui racontait de belles histoires pleines de batailles, de coups de canon, de victoires et de cris de triomphe. Horace contemplait son père avec une admiration qui n’était pas dénuée de quelque crainte. Il rugissait de colère contre les Anglais, et disait : « Moi aussi, je serai soldat ! » M. Darglail boudait le gouvernement des Bourbons, qui le lui rendait bien et ne s'empressait point de l’employer. Mais la guerre d’Espagne survint, on eut besoin de quelques officiers expérimentés; on pensa à l’ancien colonel des voltigeurs de la garde. Il fut réintégré dans son grade, partit pour l’armée, et le 6 avril 1825, il fut tué au passage de la Bidassoa, après avoir pu reconnaître de l’autre côté de la rivière, parmi ses adversaires actuels, d’anciens amis qui l’appdlaient par son nom, groupés autour du drapeau aimé naguère avec tant d’ardeur et d’abnégation.
Madame Darglail resta veuve avec Horace, son fils unique. C’était une femme d’une intelligence ordinaire, assez sérieuse, d’un naturel quelque peu sauvage, et fort occupée du soin de sa maison. D'un caractère positif et ferme, absolument étrangère à ces rêvasseries sentimentales et dangereuses qui, depuis l’éclosion du romantisme, ont poussé tant de femmes à leur perte, elle supputa sa fortune, la trouva suffisante, se résolut âne point se remarier, malgré sa jeunesse, et se consacra à l’éducation première de son fils. Elle vivait seule avec lui, n’ayant plus d’autre
parent qu’un frère, M. Verceil, qui habitait l’Amérique depuis plusieurs années.
L’enfant grandissait sans joie, sans chagrin, dans l’espèce d’existence neutre et incolore que sa mère s’était bute ; il n’avait guère de compagnons de son âge, et son plus grand plaisir était d’aller tous les jours aux Tuileries, et d’y jouer avec quelques camarades de rencontre, pendant que sa mère, assise au pied d’un marronnier, tirait l’aiguille de sa broderie, tout en le surveillant. Deux ou trois fois dans l’année, on l’habillait avec plus de soin que de coutume, puis on le menait faire des visites obligées à quelques parents de son père. C’était pour l’enfant d’insupportables corvées ; il tournait d’un air gauche sa casquette entre ses doigts ; il reniflait sans vergogne, et ne savait que répondre quand on l’interrogeait. Ces gens qui lui parlaient de son père, qui, sur son visage à peine formé, cherchaient la trace des ressemblances lointaines, qui lui demandaient s’il étudiait la géographie et voulaient lui faire réciter des fables, lui paraissaient des étrangers malveillants devant lesquels il n’osait point ouvrir la bouche. Il écoutait cependant et retenait souvent dans sa mémoire, comme pour y penser mûrement plus tard, ce qu’il avait entendu. Un jour, un de ces parents, sorte de vieux négociant enrichi, prit Horace entre ses genoux et lui dit d’une voix grave et convaincue, qui sentait son Prudhomme d’une lieue : * Chaque homme, en naissant, contracte envers la société et lui-même une dette qu’il doit acquitter! » Il fit une pause, et, se frappant avec orgueil sur la poitrine, il
ajouta cette chose énorme, qu’Horace n’oublia jamais : << J’ai payé ma dette, moi ! puisque j’ai fait fortune! » Avec quelle jcrte, en sortant de ces visites, où il avait entendu de tels propos, dont il sentait instinctivement la bassesse, Horace rentrait dans l’appartement de sa mère, où tout lui était familier, où les domestiques le choyaient, où il retrouvait sa petite chambre proprette, pleine de ses livres à images et de ses jouets de prédilection ! C’est là qu’il aimait à vivre ; assis sur une chaise basse, il regardait le feu avec fixité, pendant que son esprit, déjà triste, ruminait des rêves enfantins qui empruntaient leurs éléments les meilleurs aux histoires de fées et de génies qu’il avait lues la veille ou que sa mère lui avait racontées. Il était docile, assez curieux d’apprendre, point turbulent et souvent silencieux pendant des heures entières. Sa mère aurait bien voulu le garder auprès d’elle ; mais comment faire? Elle était veuve, encore jeune, assez jolie, et ne pouvait prendre, pour son fils, un précepteur qui; toujours près d’elle, sous le même toit, aurait fini peut-être par compromettre involontairement une réputation qu’elle voulait garder pure et à l’abri même d’un soupçon injurieux. Elle se résigna donc, non sans de longs combats intérieurs, non sans avoir versé bien des larmes dont son oreiller seul eut le secret, à mettre Horace au collège. Elle consulta quelques amis, prit des renseignements et acquit bien vite cette conviction qu’à Paris, les collèges sont tous aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Elle se décida pour celui qui semblait offrir le
plus de sécurité, pour celui dont les dortoirs étaient le plus larges et les cours le mieux plantées, et un jour pluvieux du mois d’octobre, Horace fit son entrée dans une de ces maisons universitaires, froides et moroses, où il devait passer neuf années de sa vie. Les neuf plus belles, à ce que l’on prétend, et que l’on regrette toujours : il ne les regretta gu ères.
Horace fut un écolier comme un autre : ni bon, ni mauvais. 11 se soumit sans trop de révoltes extérieures et fut régenté par une discipline étroite qui, ne pouvant ou ne voulant pas se modifier selon le caractère de chacun, adopte imperturbablement une règle uniforme, souvent intolérable pour les exceptions, qui sont d’autant plus nombreuses que le raisonnement et la résignation ne sont généralement point le partage de la première jeunesse. 11 plia cependant plutôt qu’il ne fut plié; il respectait le silence imposé dans le quartier des études; il écoutait machinalement la voix monotone du professeur qui répétait, pour la centième fois peut-être, le même commentaire sur le célèbre rejet du premier livre des Gêorçjiques,
fox qiioque per lucos vulgo exaudit a si lent es,
Ingens!... .
ou qui s’extasiait sur l’exorde ex abrupto : Quousque tandem! Mais sa pensée, le plus souvent, était bien loin de ce qu’il entendait. Il songeait à sa mère, à la maison, à son bon petit lit dans sa chambre bien chaude, au théâtre où il irait pendant les congés du carnaval, aux vacances
enfin qui lui donneraient deux mois de liberté. Il avait un calendrier sur lequel, chaque soir, il effaçait la journée qui venait de s’écouler; il comptait le temps qui le séparait du mois d’août et se disait : « Encore cent vingt jours, encore soixante jours. » Plus on approchait de l’instant désiré, plus les heures devenaient lentes et se traînaient lourdement; l’allongement des jours d’été semblait y ajouter quelque chose d’interminable.
Chacun parlait de ce qu'il ferait dans les vacances. Quelques écoliers, appartenant à des familles coloniales, baissaient la tète et ne disaient rien, car l’éloignement de leurs parents les forçait à passer leurs vacances au collège. Aussi, lorsque le jour tant attendu arrivait enfin, quelle joie ! quelle insouciance pour les camarades qu’on ne devait revoir qu’à la rentrée ! Comme promptement on avait fermé son pupitre, fait signer son exeat et couru chez l’économe pour y prendre les vêtements et le linge nécessaires pendant les vacances. On marchait allègrement dans les rues, fumant parfois une cigarette pour se donner l’air d’un homme, et l’on arrivait enfin à la maison, heureux d une indépendance de deux mois, dont, bien souvent, on ne savait plus que faire au bout de deux jours.
Horace avait toutes ces impatiences fiévreuses. Dans les derniers temps qui précédaient immédiatement les vacances, il était agité d’un trouble singulier et physique; il ne jouait plus, mangeait sans appétit, et dormait mal. La nuit, quand il se réveillait et qu’il voyait le long dortoir •éclairé par des quinquets fumeux, qu’il comptait les lits
étroits régulièrement rangés les uns à crtté des autres, qu’il entendait glisser le pas léger du veilleur, il avait des emportements de joie, des effervescences intérieures qui le soulevaient tout entier, car il se disait : « Dans une semaine, je ne serai plus ici et nous partirons pour Chailleuse. » Qu’était-ce que Chailleuse? Une propriété que madame Darglail possédait en province, et où elle menait son fds dès que les vacances étaient commencées. Les domestiques partaient en avant, afin de tout préparer pour le séjour de leur maîtresse, qui les suivait de près avec Horace. Dans ce temps-là, qui était d’hier et que les changements survenus en toutes choses ont déjà rendu si lointain , la France n’avait point encore de voies ferrées : on voyageait en diligence au bruit du fouet, à la poussière des routés, aux hennissements des chevaux. Certes on allait moins vite et avec moins de sécurité, mais à chaque pas l’imprévu abrégeait le chemin, et l’on conservait une personnalité, une liberté d’action effacées aujourd’hui par l’uniformité et la rapidité des wagons, qui ressemblent à de vastes voitures cellulaires. Madame Darglail prenait le coupé pour elle et son fils. Horace ne se tenait pas de joie ; certes il connaissait tous les accidents du chemin : le pont qu’il fallait traverser au pas; la vieille église que l’on contournait avec tant de peine dans une rue tortueuse où l’on accrochait souvent, mais" il les revoyait toujours avec plaisir, relisait les enseignes qu’il avait déjà lues l’année précédente, reconnaissait les postillons et se sentait très-fier quand il pouvait les appeler par leur nom.
Il prenait parti pour sa diligence, selon qu’il était dans la Royale ou dans la Gaillarde. Parfois il voyait apparaître un troisième véhicule qui faisait force embarras pour arriver le premier , qui appartenait à une Compagnie nouvelle et qu’on appelait invariablement la Concurrence! Aux relais, il regardait avec admiration l’activité du conducteur et des garçons d’écurie, qui s’empressaient de changer les chevaux afin qu'on ne perdit point l’avance gagnée ou que l’on pût rattraper celle que l’on avait perdue. Il avait peur d’être précédé par la diligence rivale, il eût voulu mettre lui-même la main à la besogne, boucler les traits et accrocher les paloniers; il ne respirait que lorsque le postillon, enfin monté sur son siège et tenant le cordeau d’une main ferme, enlevait son attelage d’un vigoureux coup de fouet : Allons, hue! l’Enragé! et l’on partait au grand trot, pendant que la lourde machine, roulant sur les pavés pointus, ébranlait les vitres qui tremblaient dans leurs châssis de bois. Il montait les côtes à pied, tâchait de s’approcher du conducteur, afin de causer avec lui, et se sentait fort heureux quand sa mère lui permettait de grimper sur l’impériale, où parfois il fit semblant de dormir pour mieux écouter un commis voyageur qui parlait femmes avec le postillon.
La diligence s’arrêtait à quelques lieues de la propriété de madame Darglail. On prenait une carriole à la poste, et l’on s’en allait tout doucement le long de la route, laissant souffler le cheval toutes les fois que le terrain semblait se bossuer quelque peu. On suivait longtemps la
grande route, et après avoir traversé la petite ville de Vergel, dont les vieilles murailles dévorées par les lierre s côtoient si gracieusement le lit encaissé de la rivière des Agerolles, on tournait brusquement à gauche et l’on entrait dans le chemin de traverse. Là on était en pays tout à fait ami : ce champ, on en connaissait le propriétaire; ce paysan, il travaillait à la ferme. La voiture roulait en geignant dans les ornières profondes et pleines de cahots; des enfants peu débarbouillés, tenant à deux mains le fond de leur culotte et écarqdillant les yeux, regardaient la dame, qui leur souriait en passant. Horace ne parlait pas, son cœur battait; on approchait, encore un quart d’heure de fondrières, et l’on y sera... Il n’y tenait plus, il sautait hors de la voiture, escaladait une haie, enjambait un échalier, prenait sa course à travers des prairies où quelques bœufs mélancoliques redressaient la tête pour le voir passer, et il arrivait dans la cour de la forme ; les oies se sauvaient, le chien aboyait, quelque valet de charrue qui sifflait en dételant ses chevaux soulevait son bonnet de laine pour le saluer ; il franchissait d’un saut les cinq marches Usées du vieux perron, et pénétrait dans la vaste cuisine où la fermière rangeait les jattes de lait sur la table.
— Bonjour la maîtresse! criait-il en entrant.
Et elle, répétant chaque année toujours et invariablement la même phrase, disait :
— Eh! qu’est-ce que c’est donc? Par ma fine foi, c’est notre jeune monsieur! Comme vous voilà grandi et forci.
et savant comme un livre, pour de vrai. Je vous attendais, mais pas si tôt, et voilà que je serre la crème pour vous barratter du beurre comme on n’en mange pas dans votre méchant Paris de misère. Votre mère n’est pas loin pour sûr; quand le chevreau est là, la chèvre est tout proche, vous savez bien; c’est égal, c’est une dame bien plaisante, j'ai agrément de la voir, et mon mari aussi, qui est aux champs.
Madame Darglail arrivait; la fermière allait au-devant d’elle , et bien vite , après avoir répondu à quelques questions bienveillantes , elle entamait l’éternelle litanie des tenanciers en présence des propriétaires. — Ah ! c’est que l’année a été bien mauvaise; le blé a versé sous la pluie ; il a fait un vent abominable ; le solier de la grange est tout chaviré ; il y a des pommes, c’est vrai, mais c’est quasi point des pommes, c’est du poumage. Nous avons bien du mal à joindre les deux bouts, mon homme et moi, pour payer notre bail, qui est bien lourd, au dire de tout le monde ; et puis voilà les chênes qui grandissent dans les haies; le blé, ça n’aime pas l’ombre, vous savez bien; ça mange de l’herbe comme plus de cent moutons, ces arbres-là ; c’est vraiment le cas de les faire abattre, parole d’honneur!
Madame Darglail, accoutumée à ces jérémiades, ne s’en occupait guère ; quant à Horace, il ne les écoutait même pas; il était déjà parti ; il allait, il courait sur la lisière des bois, pour dire bonjour au garde; dans les champs, pour voir si Bas-Brêt y gardait les moutons ; au verger, pour
faire tomber des poires à coups de pierres; à la mare, pour regarder les petits canetons jaunes barboter d’un air effaré ; partout, enfin, pour se reconnaître, pour se retrouver, pour prendre possession de sa liberté sans limites. Dans cette première course, il s’arrêtait parfois au détour d’un chemin, en voyant venir une fillette plus âgée que lui de deux ans, et qui conduisait gravement une bande de dindons. Il demeurait interdit, rouge, les yeux humides, la voix hésitante :
— Ah ! la Mariolle' enfin, c’est vous; je viens d’arriver.
Elle le regardait avec cette supériorité que l’âge et le
sexe donnent aux petites filles; en souriant, elle lui répondait par une question.
— Et vous, vous êtes-vous toujours bien porté, depuis tantôt dix mois que l’on ne vous a vu?
Puis une pointe de malignité apparaissait.
— C’est donc bien amusant le collège , ajoutait-elle, que vous n’en voulez point démarrer?
La Mariotte était la fille de la fermière, et Horace ne trouvait pas qu’il y eût au monde une personne. plus accomplie. Elle n’était point laide, el avec beaucoup de savon et beaucoup de grammaire, elle aurait pu faire quelque figure. Elle avait seize ans, se doutait qu’elle était jolie, car elle l’avait souvent entendu dire et n’était point fâchée d’être admirée par Horace. Elle savait rire à propos pour montrer ses dents blanches, et quand sa coiffe se détachait, elle ne se pressait pas de la remettre, afin qu’on eût le temps de voir ses cheveux blonds et épais,
retenus tant bien que mal par un vieux peigne en corne. Elle ne mettail de bas que le dimanche et aux fêtes carillonnées, et, d’habitude, elle s’en allait allègrement, faisant sonner ses sabots à ses pieds nus ; ses mains grosses, lourdes, fortes, noirâtres, accoutumées aux plus rudes ouvrages de la ferme, avaient de quoi faire reculer l’amoureux le plus intrépide; une bague d’argent attirait maladroitement les regards sur ces pattes difformes, et semblait les rendre plus désagréables encore. Mais Horace ne s’arrêtait point à de telles misères, et la Mariotte lui paraissait belle du talon au cimier. Il eût été incapable de définir le sentiment qui l'agitait auprès d’elle ; il subissait une émotion, et comme cette émotion lui était douce et charmante, il s’y abandonnait sans la raisonner ; du reste, quoiqu’il fût au collège, où les écoliers parlent sans gêne omni re scibili, et surtout quibusdam aliis , il était d’une innocence assez remarquable pour un bambin de son âge et élevé de cette manière. II soupçonnait vaguement entre l’homme et les femmes des différences essentielles, mais quand il cherchait à les comprendre, il tombait dans des rêveries sans fin qui ne savaient que répondre à ses questions. 11 était entraîné vers elles; il aimait à les voir, à s’en approcher, à leur parler ; sa mère l’avait conduit dans deux ou trois soirées dansantes chez des amis, et il en était revenu troublé jusqu’au profond du cœur, triste et ayant envie de pleurer. Il sentait bien que le mystère était là, mais quel mystère, et qui pourrait jamais le lui découvrir? Si pendant ses vacances il recherchait sans cesse la
Mariotte, c’était pour être auprès d’elle, et pour éprouver le plaisir de se laisser régenter par cette fille agréable, qui lui disait, en le regardant du coin de l’œil :
— Quand vous serez notre maître, à votre tour, monsieur Horace.il ne faudra point être dur au pauvre monde; la ferme nous est bien lourde, et vous qui serez si riche, vous pourrez bien la diminuer sans vous faire tort.
— Ah! Mariotte, répondait Horace, si jamais vous deveniez ma fermière, vous feriez le bail vous-même et vous payeriez ce que vous voudriez.
La Mariotte hochait la tête d’un air de doute et répliquait : Faudra voir !
En effet, quoiqu’elle fût née au village, comme disent les opéras comiques, elle ne brillait point positivement par sa naïveté. Comme tous les paysans, comme tous ceux qui s’épuisent pour arracher à la terre une nourriture souvent insuffisante, elle était âpre, avide, positive, et elle savait au juste combien il faut de pièces de six liards pour faire un écu de six francs. Elle aimait les robes de drap parce qu’elles durent longtemps , et les boucles d’oreille en forme d’anneau parce qu’elles sont pleines. Du reste elle était fort instruite pour son âge, car la vie des champs n’est point précisément faite pour laisser à l’innocence le temps de mourir de vieillesse. Les travaux partagés de la fenaison, de la moisson, du battage en grange , les plaisanteries qui sont d’autant meilleures qu’elles sont plus grosses , les couplets grivois qu’on chante sans s’inquiéter de qui les écoute, la vie en com-
mun des garçons et des filles, que ne peuvent retenir ni l’instruction qu’on ne leur a point donnée, ni la morale qu’on ne leur a pas apprise, infligent vile aux mœurs de la campagne des allures faciles et souvent provocantes. La Mariotte n’ignorait donc plus grand’chose ; elle sentait sa supériorité féminine et éclairée sur Horace. Tout en conservant vis-à-vis de lui cette sorte de déférence qui est une habitude corporelle des paysans, il y avait dans la façon dont elle lui parlait, dont elle se conduisait avec lui, une nuance de protection et d’affabilité qui semblait signifier qu'une jolie jeune fille comme elle était bien bonne de se laisser adorer par un enfant. Un mot cynique et sinistre de la fermière était toujours resté dans le souvenir de Mariotte : la vieille paysanne voyant un jour sa fille recevoir assez vertement Horace qui la dérangeait de sa besogne, avait dit en hochant la tête :
— Eh ! la Mariotte, il ne faut point tant rabrouer le jeune monsieur ; plus tard, c’est lui qui sera notre maître !
C’était donc là, à cette campagne, dans ce milieu où chacun s’empressait de le servir , qu’ Horace était heureux. Comme un poulain échappé de lecurie, il courait sans repos du matin jusqu’au soir, par les champs où il suivait la charrue pesante, par les prés où les troupeaux de bœufs ne l’effrayaient guère, par les bois où il grimpait aux arbres pour dénicher les geais, le long des ruisseaux où il entrait pieds nus pour pêcher les écrevisses.
Il vivait en pleine indépendance, comme un jeune Peau- Rouge, en communion perpétuelle avec la nature, sans
souci du soleil, de la pluie ou du vent, ravi d’aller à l’ombre des haies partager la soupe grossière des paysans, battant les chiens, fouaillant les chevaux et faisant des balançoires sur les hêtres. C’est à peine s’il voyait sa mère : au déjeuner et au dîner seulement; la dernière bouchée avalée, il se levait de table et sortait, le matin pour vagabonder à son aise, le soir pour aller dans la vaste salle commune de la ferme, s'asseoir sous le manteau de l’immense cheminée, être près de la Mariotte et écouter quelque batteur en grange beau conteur qui disait, au grand effroi des assistants, l’histoire du Meneu de Loups ou celle du Bissêtre qu’il avait aperçu, pas plus tard qu’hier, en passant près de la mare aux bleus. Ces heureslà passaient vite pour Horace, car il était à côté de la Mariotte ; il lui racontait à voix basse les ennuis du collège, le chagrin d’y rentrer après les vacances, le chagrin plus vif de la quitter, combien il pensait à elle, surtout pendant les études du soir, et la joie qu’il aurait à ne jamais quitter Chailleuse, élit y vivre fermier sur sa propre terre, gardeur de moutons, s’il le fallait, pourvu qu’il fût avec elle chaque jour de l’année. Parfois la fermière entendait ces propos. Eh bien, c’est ça, disait-elle, je vais aller demander votre main à madame pour la Mariotte, et vous deviendrez notre gendre, ce qui nous fera honneur dans le pays, pas vrai, monsieur Horace? Les paysans riaient, Mariotte aussi, et Horace se sentait rougir.
L’année où il venait d’avoir quinze ans, Horace en arrivant à Chailleuse, le cœur battant, se trouva plus troublé
qu’autre lois en présence de Mariotle; elle-même, elle n’était plus une petite fille, ses dix-sept ans prochains l’avaient sortie de l’enfance, et la femme, indécise encore et comme latente, se faisait déjà deviner en elle. Le soir, quand Horace entrait à la ferme, elle feignait de s’occuper des soins du ménage, pour n’avoir pas à s'asseoir auprès de lui, et puis elle allait, avec une indifférence apparente, se placer près d’un garçon qu’Horace n’avait pas vu les années précédentes, et qu’on surnommait le grand gars, à cause de sa taille et de sa force, peu communes. C’était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux courts sur le front, longs sur les oreilles; au visage accentué, aux yeux fins, à la bouche épaisse. Au moindre mouvement de ses bras nus on voyait le jeu de ses muscles saillants et vigoureux ; nulle graisse inutile n’empâtait sa beauté primitive et rustique. A dix lieues à la ronde, on n’aurait pu trouver un pareil compagnon pour enjouguer les bœufs, pour botteler la paille, battre en grange, réduire un cheval rétif. Lorsqu’il chantait, sa voix faisait trembler les vitres. 11 était prévenant avec les jeunes filles, et leur donnait volontiers de larges tapes dans le dos; de plus, on disait qu'aux assemblées il tenait tête à n’importe qui, et buvait vingt picliés de cidre sans en être troublé. Le grand gars paraissait plaire beaucoup à la Mariotte; mais il ne plaisait guère à Horace, qui se sentait gêné en présence de ce paysan vigoureux ; il ne pouvait se défendre d’être impressionné par sa force et son adresse, et il lui en voulait de l’importance qu’il avait prise à la ferme.
LES FORCES PERDUES il*
Un jour, un taureau était sorti inopinément de son étable, où il avait brisé ses liens ; il avait d'abord fait quelques pas tranquillement dans la cour, puis, subitement pris de fureur, s’était jeté contre un banneau qu’il avait mis en pièces ; les animaux se sauvaient, les femmes fuyaient en criant. Le grand gars arriva, marcha droit au taureau, qui s’était arrêté et l’attendait ; il lui parla comme pour le calmer, et tout à coup, le saisissant par les cornes, il le renversa sur le flanc.
— C'est ça un homme ! dirent les femmes, au milieu desquelles Horace s’était réfugié.
— Eli bien, monsieur Horace, ce ne sont pas vos Parisiens qui arrêteraient comme ça un taureau de quatre ans, dit le grand gars avec orgueil.
— Je n’en sais rien, répondit Horace, mais, à coup sûr, ils feraient moins d’embarras. Et il lui tourna le dos.
Le soir, on 11e parla que de cela dans la salle ; le grand gars se rengorgeait et étalait avec complaisance ses bras sur la table. Horace, impatienté et inspiré par le souvenir récent de quelque version latine, raconta l’histoire du Crotoniate qui tuait un bœuf d’un coup de poing, le portait sur son dos pendant l’espace d’un stade, et le mangeait à son souper.
— Faites-en autant, dit Horace, et je paye l’assaisonnement du rôti.
Le grand gars ne sut que répondre ; les rieurs 11e furent pas de son côté, et ce fut un triomphe pour Horace.
Sans bien savoir au juste pourquoi, il s’inquiétait de la
présence du grand gars à la ferme et, comme il n’était encore qu’un enfant, il s’en irritait ; il eût voulu faire déjà le maître et chasser cet homme qui l’importunait par ses airs conquérants et par sa face à la fois narquoise et obtuse. Il interrogea la fermière :
— Depuis combien de temps le grand gars est-il ici ?
— Depuis les Rogations; voilà tantôt plus de quatre mois.
— Et d’où vient-il ?
— De là-bas, de l’autre côté de la rivière des Ageroles : il a du bien, savez-vous, et quand il est tombé au sort, il n’a pas été gêné pour s’acheter un remplaçant ; c’est ça un fameux ouvrier.
— Mais, reprit Horace avec l’insistance de ceux qui cherchent à savoir un dernier mot qu'on ne veut pas leur dire, s’il est riche, pourquoi se met-il en condition?
— Ah! répondit la fermière en souriant d’une façon ambiguë, ce n’est point nuisant pour un homme de voir du pays ; c’est comme cela qu’il apprend la culture et devient un bon fermier.
Ces réponses ne satisfaisaient point Horace ; il parlait avec animation du grand gars aux autres garçons de la ferme qui, feignant de ne le point comprendre, lui répondaient lourdement.
— Eh ! monsieur Horace, il ne faut pas en vouloir au grand gars de ce qu’il a dit sur les Parisiens, ce n’était point pour vous déplaire : il sait trop bien que vous serez notre maître dans un jour à venir, et qu’il vous doit du respect.
Horace s’en allait, levant les épaules et accusant tout bas la stupidité des paysans; s’il eût eu l’oreille bien fine, peut-être les aurait-il entendus dire :
— Tout de même, le jeune monsieur en tient pour la Mariotte, et c’est pour cela qu’il ne peut pas voir le grand gars.
Ces jours-là, Horace boudait tout le monde et se boudait lui-même ; il sellait lui-même son petit poney, et ne ramenait le pauvre animal que trempé de sueur et fourbu à moitié. Le soir, si à la veillée il trouvait moyen de retenir Mariotte auprès de lui, s’il trouvait quelque bonne plaisanterie à décocher au grand gars, il redevenait gai, se couchait sans tristesse, et le lendemain se réveillait en chantant.
Parmi les jours de la semaine, Horace aimait surtout le dimanche; on s’habillait de bon matin et l’on partait ensemble, afin d'aller entendre la messe à la bourgade voisine. Fièrement, dans son uniforme de collégien, il marchait à côté de Mariotte, s’asseyait près d’elle à l’église, lui donnait son morceau de pain bénit, et parfois osait même se pencher à son oreille pour lui dire : « Ah ! Mariotte, comme vous êtes jolie avec votre coiffe blanche ! toutes les filles du pays sont là, et il n’en est pas une qui ait des yeux aussi bleus que les vôtres ! » Mariotte Souriait d’aise, mais elle répondait d’un air béat: « A l’église, monsieur Horace, il faut prier le bon Dieu ! »
lin dimanche cependant on était revenu à la ferme, et, après le repas de midi, chacun ôtant libre avait été de son
côté. La cour, si animée d’ordinaire, semblait déserte ; on n'y voyait passer que le garçon de garde qui se démenait solitairement, allant de l’écurie à l’étable, de l’étable au tect à porcs, du tect à porcs au poulailler et faisait seul la besogne de tous. C’était une de ces journées splendides comme la France en a souvent au milieu de septembre, chaude et pleine de soleil. Horace, en veste de toile, coiffé de son petit chapeau de paille, avait enfourché son poney et s’en était allé par les chemins ombreux. Il marcha longtemps au hasard, laissant à son cheval le soin de le conduire ; il était fort occupé à polir avec son couteau une baguette de coudrier qu’il venait de couper, lorsque son poney fit un écart. Horace leva la tète en même temps qu'il rassemblait son cheval, et, à vingt pas devant lui, il aperçut la Mariotte et le grand gars. Ils marchaient côte à côte, se tenant par leurs petits doigts enlacés ; il se penchait vers elle et elle paraissait l’écouter en baissant le front. Horace ne voyait que le profil souriant du grand gars et la nuque courbée de la Mariolte, dont quelques cheveux blonds brillaient au soleil comme des fils d’or. D’un double coup de talon vigoureux, il enleva son cheval, et passant comme une flèche auprès des promeneurs surpris qui se rejetèrent de côté pour éviter le choc, il leur cria :
— Eh ! gare là ! les amoureux !
Le lendemain , Mariotte l’aborda résolûment dans la cour, et lui dit :
— Mais, monsieur Horace, vous avez donc voulu nous renverser hier, avec votre cheval, dans le chemin creux
des Roches? Puis, sans attendre de réponse, elle entra dans des explications fort longues et assez confuses. Elle allait au bourg d’Ailiot voir sa marraine, qui y demeure, comme chacun sait; elle avait, d’aventure, rencontré le grand gars, lequel cheminait de ce côté-là, sans penser à mal, pour prendre l'air, parce qu’il avait la tête lourde, ayant bu un coup de trop le matin, après la messe, à cause d’un parent à lui qu’il n’attendait pas et qu’il avait aperçu au sortir de l’église ; ils n’avaient pas fait plus de cent pas ensemble. Elle continua sur ce ton pendant quelques minutes, s’embarrassant dans son propre discours, s’accusant par sa justification même, et rougissant malgré elle, car elle se doutait bien qu’llorace ne la croyait guère.
II l’écoulait avec beaucoup de calme, un calme extérieur, du reste, et qu’il ne gardait point sans efforts ; son cœur battait à lui faire mal. 11 tint bon sous la douleur, par fierté sans doute, et aussi par crainte d’éclater ep reproches inutiles s’il ne restait pas absolument maître do lui. Il se contenta de sourire et répondit froidement : — Vous ôtes libre de choisir vos compagnons de promenade comme bon vous semble. Puis il s’éloigna. Il était temps, les larmes le gagnaient. 11 ne reparut pas de la journée ; le soir, quand il revint, il avait la figure fatiguée, sa mère s’en inquiéta. « Ce n’est rien, dit-il; j’ai dormi au soleil, cela m’a donné la migraine. » 11 se coucha après le dîner et n’alla pas à la ferme.
Qu’eût-il répondu, si on l’eût interrogé? Rien, car il ne savait rien sur lui-même. 11 était troublé assez profondé-
ment pour se sentir dans un état anormal, mais il ne devinait point la cause réelle de son malaise. Quand il parlait, il employait volontiers le mot amour, mais il en ignorait la vraie signification. Dans ce jeune cœur, parfaitement pur, et auquel la femme inspirait une sorte de terreur mystérieuse, le platonisme seul remuait confusément. Nul désir sensuel ne l’agitait et ne pouvait l’agiter, car il n’aurait su en formuler aucun. Son ignorance l’en préservait, et surtout celte croyance générale aux adolescents, que la femme est une idole, et que c’est la profaner que de l’adorer de trop près. Ce qu'il comprenait le mieux, c’est qu’il détestait le grand gars, et qu’il eût tout donné pour le savoir à tous les diables. Et puis, et c’était là son plus vif chagrin, il se sentait ridicule. Encore confusément dessiné, mal attaché, comme le sont les enfants de cet âge ingrat, dans des vêtements de collégien disgracieux et peu dégagés, ignorant mille choses qu’il soupçonnait, auxquelles il voyait partout des allusions dont il ne se pouvait rendre compte , quelle figure faisait - il en face de cette jolie paysanne, déjà fort dégourdie, et de ce paysan bellâtre, orgueilleux de sa force, qui tous deux, il s’en doutait bien, ne lui témoignaient qu’un respect de convention, et devaient rire de lui sottement, dans leurs grosses plaisanteries de village, quand il n’était plus là. Il maudissait son extrême jeunesse, sa petite taille, et il se disait : Ah! si j etais grand! Être grand, c’est-à-dire avoir âge de barbe au menton, c’est là le rêve unique de tous les enfants. C’était le pauvre poney qui payait pour toutes les tristesses
de son jeune maître, et le vaillant petit animal ne se doutait guère qu’il galopait à perdre haleine parce qu Horace avait le cœur étouffé en pensant à Mariotte.
Un 'dimanche encore, en sortant de l’église, il entendit un propos qui lui sonna aigrement aux oreilles. Deux paysans causaient, et l’un dit à l’autre :
— Voilà la Mariotte qui devient grandelette et belle fille, tout de même ; son père a des écus dans un sac, bien sur, et elle ne chômera point d epouseurs.
— 11 n’y a point à craindre qu’elle en chôme, répondit l’autre, et les mauvaises langues disent comme ça, que le grand gars de l’autre côté de la rivière des Ageroles savait bien ce qu’il faisait en se louant pour une année à la ferme de Chailleuse ; qu’il n’est pas riche autant qu’on le croit, et que si on lui donne une bonne dot il prendra bien encore la fille par-dessus le marché. On dit aussi que c’est un malin, et qu’il s’est arrangé de manière à ce qu'on ne puisse pas lui refuser la Mariotte, à moins de faire un scandale, comme dirait M. le curé.
Horace revint très-pensif à la maison ; il avait rêvé tout le long du chemin aux paroles qu’il avait entendues, et dont le sens précis lui échappait. Il voulut savoir à quoi s’en tenir, et dit d’emblée à sa mère :
— Maman, qu’est-ce que c'est donc qu’un scandale? Madame Darglail répondit : C’est l'éclat que fait une action honteuse. Puis, surprise par réflexion de la question imprévue de son fils, elle lui demanda : Sur quoi a-t-on prêché aujourd'hui à la messe ?
LES FOKCES PERDUES
— Un n’a pas prêché, répondit Horace, qui répétait mentalement : l’éclat que fait une action honteuse, et qui ne comprenait pas davantage. 11 s’imagina qu'il était de son devoir d’aller trouver la fermière, et de la prévenir que le grand gars méditait une action honteuse contre la Mariotle, mais il ne put s’y résoudre : le point d’honneur du collégien, qui est de ne jamais rapporter, fut le plus fort ; et puis, qu’aurait-il pu répondre si on lui eût demandé de quelle action honteuse il voulait parler ?
La Saint-Firmin était prochaine; c’est le jour de fête, A' assemblée, du village de Papergalles, qui n était éloigné de la ferme que de deux lieues. C’était, chaque année, une vraie joie pour Horace d’aller à la Saint-Firmin ; tous les gens de la ferme s’y rendaient avec lui, et il s’y amusait fort. On sellait les poulinières,, les juments de labour ; chaque gars mettait une femme derrière lui, et l’on parlait en bande, suivant la grande route, à travers la forêt, et l’on riait à gorge déployée lorsqu’une fille maladroite, tenant mal son cavalier, manquait de se laisser choir et montrait ses mollets. Cette année on partit comme d'habitude. Le grand gars montait un poulain difficile, qu’il maniait avec une grande adresse. Du haut de son poney, Horace tenait la droite et causait avec la Mariotte, solidement placée, à califourchon, derrière le fermier son père, sur la Blanche, une jument douce comme un mouton. Arrivé au village, on parcourut le champ de foire, puis, pour se mettre le cœur en train, on vint s’asseoir dans une salle d’auberge pleine de buveurs qui fumaient, parlaient,
chantaient, se disputaient. Horace se plaça à côté de Mariolte, qui était auprès de son père; mais il ne put empêcher le grand gars de s’installer en face d’elle, ni leurs yeux de se rencontrer souvent. On buvait un petit vin blanc pointu, qui, mieux que le vin de Bréquigny, eût fait danser des chèvres. Quoiqu’il n'eût encore qu’une quinzaine d’années, Horace se sentit humilié de se voir dans ce milieu grossier, où l’on débattait des intérêts inférieurs qui lui étaient étrangers. Il fit bonne contenance cependant, car il lui était doux de se pencher vers la Mariotte, en lui disant : Ah ! qu’il ferait bon de se promener avec vous dans le bois des Étangs, du côté de la Butte-aux-Lapins ! Elle répondait machinalement : Oui, monsieur Horace, et elle continuait à regarder le grand gars, qui se carrait de l’autre côté de la table.
Le grand gars se mit à chanter avec une voix de fausset et des points d’orgue inconnus ; on l’admira, on l'applaudit. Horace, qui, plusieurs fois déjà, avait été conduit à l’Opéra, riait en lui-même de cette voix à la fois aiguë et sourde, qui n'avait d’autre mérite que de crier très-fort ; il se piqua d’amour-propre et voulut aussi avoir un succès devant la Mariotte. Il chanta une romance fort à la mode à Paris, vers cette époque. Les sentiments très-quintessenciés qu’elle exprimait furent peu compris par les paysans, qui entendaient pour la première fois les mots de sylphes et de sylphides. Tout le monde avait fait silence, dans le cabaret, pour mieux écouter le « petit Parisien de Chaillense. # Ce calme, cette attention extraordinaire troublaient Horace ;
il essayait de sourire et grimaçait ; il n’osait lever les yeux et était tout rouge ; plus d’une fois la voix lui fit défaut dans les hautes notes, et quand il eut fini, ce fut un soulagement. Un vieux paysan, qui l’avait écouté d’un air gouailleur, se leva, vint à lui :
— C’est bien gentillet tout de môme, ce que vous avez chanté là, monsieur Horace, mais c’est l’estomac qui vous manque ; à la bonne heure, quand le grand gars chante, on dirait le serpent de notre église.
Encouragé par cet éloge et par un coup d’œil de Mariotte, le grand gars entonna une nouvelle chanson avec une voix de chantre au lutrin :
Mon amoureuse a dix-huit ans ;
Elle est fraîche comme un printemps.
Elle est blonde comme les gerbes;
C'est plaisir de voir au soleil,
Son bras qui n'a pas son pareil Faucher les herbes I
Quand il eut fini, il porta son verre à ses lèvres en disant : A votre santé, la Mariotle ! Puis il but d’un trait, essuya sa bouche d’un revers de main, posa son verre sur la table et regarda d’un air de défi autour de lui, comme pour dire : Qui ose encore chanter, maintenant?
-Ah! se dit Horace, si j’avais trois ans de plus, comme je te souffletterais de bon cœur !
On sortit. Sur la place, devant l’église, les marchands forains avaient étalé leurs boutiques et dressé leurs tentes. On s’arrêta devant une loterie. Les femmes admiraient les
lasses symboliques, ornées de pensées ou de caniches, emblèmes de fidélité; mais ce qui excitait surtout leur convoitise, c’étaient les miroirs. Horace prit tous les billets* à la condition que le gros lot serait une de ces glaces encadrées de bois doré, qui pouvaient valoir cinq ou six francs. Il distribua les cartons aux gens de la ferme groupés autour de lui.
— C’est moi qui voudrais gagner le miroir ! disait Mariette.
— Si je le gagne, je vous le donnerai, répondit Horace.
On appelait les numéros sortants ; chacun gagnait quelque chose, — un coquetier, — un verre. — un pot à l'eau; — on cria enfin : 17, un|magnifique miroir richement encadré! Chacun chercha avec anxiété sur ses cartons. Le grand gars leva en l’air l’un des siens, et dit : C’est moi !
— Est-il heureux, ce grand gars! disaient tous les assistants désappointés.
— Eh ! les filles, cria le vainqueur, qui veut mon miroir? Je le donne à celle qui m’embrassera, là, devant tout le monde, à la bonne franquette ! et avant qu’on eut répondu, il avait saisi la Mariotte par la taille et lui appliquait un vigoureux baiser sur chaque joue.
Elle devint très-rouge, et dit : « Comme c’est bête, ce que vous faites là ! » mais elle prit le miroir et le mit sous son bras.
La soirée s’avançait, il fallait songer à partir. On sella les chevaux. La Mariotte avait précieusement déposé son miroir contre la muraille de la cour, pendant qu’elle allait
retrousser ses jupes et mettre son grand tablier de serge pour monter à cheval ; quand elle revint, la glace était brisée en mille pièces. — Elle se mit à pleurer; tout le monde s’attroupa.
— Elle aura glissé et se sera cassée, dit quelqu’un.
— Non, répliqua un autre, elle est trouée dans le milieu, comme si on l’y eût donné un coup de pied !
— Allons, cria Horace, en route, il se fait tard!
Le soir, en se couchant, il s’aperçut que son bas était taché de sang ; il ne se demanda pas pourquoi, il le savait. Le lendemain il prit sa glace de toilette, et, la portant à Mariolte, il lui dit :
— Voilà pour remplacer celle d’hier.
— Ah ! grand merci, monsieur Horace, dit la Mariotte ; mais je n’ai pas dormi cette nuit, tant j’ai cherché comment ce miroir s’était effondré comme cela.
Horace la regarda fixement et lui répondit :
— Ne cherchez plus, c’est moi qui l'ai brisé !
La Mariotte, ravie d’avoir un miroir relativement fort beau, ne demanda aucune explication et s’en alla, mirant sa mine futée dans la glace quelle portait avec orgueil.
Cependant la saison avançait ; on batlait les blés, les labours étaient déjà commencés sur quelques terres basses, et les grandes meules de céréales, espacées dans les champs, disparaissaient peu à peu, apportées à la grange pour s’égrener sous le fléau des batteurs. Malgré tout le mouvement qu’il se donnait, Horace n'était point gai, car l’heure approchait de rentrer bientôt au collège ; il assis-
tait aux travaux de la ferme, et, souvent, prenant aussi un fléau, il marchait à côté des gars et frappait en cadence les orges ou les blés répandus sous ses pas. Après chaque airée, on se reposait pendant quelques minutes, et l’on mangeait un morceau. De deux à trois heures, on se mettait à l’ombre et l’on dormait pour reprendre des forces.
Un jour qu’il avait été se promener, seul et à pied, pensant à la Mariotte, et se sentant vaincu près d’elle par une timidité qu’il ne pouvait ni surmonter ni définir, Horace revenait vers la ferme, justement à l’heure du repos. Comme il traversait un champ où des meules s’élevaient encore, il entendit parler derrière l’une d’elles; il reconnut la voix du grand gars et celle de la Mariotte. Instinctivement il s’arrêta et prêta l’oreille. Dès les premières paroles, il fut troublé, car il remarqua que les deux interlocuteurs se tutoyaient.
— Tu es une belle fille, la Mariotte, disait le grand gars, et tu n’as pas ta pareille au monde. Tu sais bien que je t’aime, mais il ne faut point tant nous presser; attends que le blé soit rentré, afin qu’on voie ce qu’aura rendu la récolte, alors je parlerai à ton père.
— Dépêche-toi, mon grand gars, de lui parler, répondait Mariotte d’une voix très-douce, car on commence à jaser sur nous dans le pays, et le dimanche ça me fait honte pour aller à l’église.
— De quoi donc jase-t-on? N’est-ce pas tout simple que je sois ton amoureux? tu es assez jolie pour cela. Le petit
3i LES FORCES PERDUES
Parisien le sail bien, et il te regarde plus souvent qu’il ne faudrait.
— Eh! laisse-le, c’est un enfant.
— Un enfant, qui sera tantôt un homme! Je ne l’aime point du tout, ce méchant morveux-là, et j’ai souvent envie de l’écaler comme une noix.
Horace n’en écouta pas davantage, et d’un bond il se trouva devant le grand gars et la Mariotte. Elle était assise, ou plutôt accroupie par terre; quelques brins de paille étaient mêlés à ses cheveux ; un désordre singulier avait dérangé le fichu de son corsage; la blancheur de sa poitrine, tranchant sur les tons hâlés de son cou, frappa Horace comme un éblouissement. Elle était animée, ses yeux brillaient. Legrand gars, debout près d’elle, appuyé du coude contre les javelles empilées, la regardait avec complaisance. Horace vit tout cela dans un éclair. Que comprit-il? Rien peut-être; mais, à coup sûr, il devina instinctivement. 11 cria : Ah ! le voilà, le scandale! Et, comme un chien furieux, il se jeta sur le grand gars, le frappant des pieds , des poings , et lui égratignant le visage. — La Mariotte s’était levée en criant : Ah ! mon Dieu ! quel malheur ! Le grand gars avait saisi Horace dans ses bras, et n’usait de sa force que pour paralyser les mouvements désordonnés de son jeune adversaire. 11 lui parlait comme à un cheval qu’on veut calmer, et disait : Allons! ho! ho! Mais qu’est-ce qu'il a donc ce méchant gars-là ? il rue comme un poulain.
La Mariotte s’était sauvée. Après avoir reçu encore deux
ou trois coups de pied dans les jambes, le grand gars renversa Horace sur le dos, le maintint immobile pendant quelques secondes, puis, prenant sa course, il s’enfuit à son tour. Horace fit un geste pour se relever et le poursuivre ; mais le sang-froid lui revenant, la honte de s’être colleté avec ce garçon de ferme le saisit, il se retourna violemment du côté de la meule, mit sa tête dans ses mains et éclata en sanglots.
Ce fut la première douleur qu’il dut aux femmes : elle fut amère, et d’autant plus cruelle qu’elle était irraisonnée. II n’aurait point su dire ce qui s’était passé entre la Mariotte et le grand gars, mais il sentait bien, à sa vive émotion, que c’était quelque chose d'insupportable pour lui. Il resta là longtemps, absorbé dans sa souffrance, la soulageant à force de pleurer, et désirant mourir. 11 craignit qu’on ne l’aperçut dans cet état de prostration, il se leva et s’en alla dans le bois; il n’en revint qu’à l’heure du dîner, rencontra Mariotte, lui dit un mot, et se sauva pour qu’elle ne vît pas ses larmes.
Le soir, dans la grande cour obscure, le grand gars s’approcha de Mariotte, et lui dit .
— Eh bien! l’as-tu vu, le méchant gars de la propriétaire?
— Oui, répondit Mariotte, qui paraissait émue.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit?
— Rien. Il m’a regardée et s’est mis à pleurer, en disant seulement : O Mariotte ! ça m’a retourné le cœur.
— Il fallait lui rire au nez, répliqua le grand gars d’un ton bourru.
3i LES FORCES PERDUES
— Je n’ai pas pu, repartit Mariotte. 11 est bien mignon, tout de même, avec ses jolis cheveux bouclés et son pauvre petit air triste; et puis, il n'est pas capon, sais-tu bien, il s’est jeté sur toi comme s’il était de ta taille !
— Tu sais, la Mariotte, dit le grand gars d’une voix très-sèche, je suis bon enfant, mais je ne suis pas fait pour être viré comme un fuseau entre les mains d’une fillette. Si tu trouves ton M. Horace si gentil que ça, tu auras affaire à moi.
Mariotte ne répondit pas ; il y eut un moment de silence. Le grand gars, qui pensait aux écus du fermier, reprit d’une voix moins dure :
— Pourvu qu’il n’en parle pas à ta mère, ça ferait du grabuge; les vieilles femmes, ça ne se rappelle jamais que ça fut jeune.
— Ah ! répliqua Mariotte, il n’y a pas de danger qu’il en parle ; il est bien trop fier, tu ne le connais pas.
— Allons ! dit le grand gars, il ne faut pas m’en vouloir, tu sais que je suis un peu vif. Voyons, embrasse-moi, ça me portera bonheur pour ma nuit.
On entendit le murmure d’un baiser ; le grand gars marcha vers l’écurie, et Mariotte rentra à la ferme, où Horace s’était gardé de venir.
Autant il s’empressait auparavant de se rapprocher de la Mariotte, autant, à celte heure, il mettait de soin à l’éviter. Dès qu’il l'apercevait sur sa route, il s'éloignait ; il passait presque toutes ses journées à cheval, au pas, rêveur, aspirant vers des choses inconnues qu'il ne pouvait
définir et laissant souvent son poney s’arrêter et arracher quelques herbes aux talus du chemin. Le soir, il n’allait plus prendre sa place sous la cheminée à large manteau : voir Mariotte et le grand gars l’un près de l'autre, assister au triomphe de son rival, refréner sa colère et faire bon visage à tous, c’était plus qu'il n’osait en demander à ses forces. Legrand gars, malgré sa jactance, n’élail point trèsrassuré. Un jour il aperçut Horace armé d’un fusil qu’il avait pris chez le garde pour aller tirer des merles; il hâta le pas, et dès qu’il fut à un détour du chemin, il se sauva à toutes jambes.
La veille du départ était arrivée. Le soir, Horace se rendit à la ferme, et, selon l’usage auquel il ne manquait jamais avant de rentrer à Paris, il fit un petit cadeau à chacun : aux filles il donna un mouchoir, un bonnet ; aux garçons, une pipe, uncouteau. Horace, baissant les paupières et n’osant point affronter les yeux de la Mariotte, lui remit une belle coiffe ornée d’une petite dentelle ; à chacun il dit un mot aimable ; quand il arriva au grand gars, il le regarda fixement au visage, et, par une malice d’enfant, il brisa d’un coup de pouce la pipe qui lui était destinée.
— Ah ! c’est fâcheux, lui dit-il, je vous en donnerai une autre l’année prochaine, si, par hasard, je vous retrouve encore ici.
Le grand gars ricana d’un air niais et ne sut que répondre, car il était mal à l’aise sous le regard d'Horace.
Le lendemain Horace se leva de bonne heure ; il se vêtit
plus chaudement que de coutume, en pensant à la nuit qu’il aurait à passer en diligence ; sa grosse redingote lui donnait un air plus sérieux et comme plus âgé. Il sortit pour aller voir une fois encore, avant de partir, les prairies, les bois qu’il aimait tant ; pour faire ce qu’il appelait lui-mème sa tournée d’adieu. Il faisait froid ; dans le ciel sans nuages le soleil venait d’apparaitre. Les parfums profonds que les chênes dégagent à l’automne chargeaient de leurs atomes l’aigre brise du nord-est. Au loin, à la surface des fossés pleins d’eau, quelques brumes blanches s’envolaient en rasant la terre, comme la fumée d’un feu rabattu par le vent. Tout s’éveillait : les coqs qui chantaient, les oies qui s’en allaient par troupes vers la mare, les moutons qu’on entendait bêler dans la bergerie, les chevaux qui se laissaient tristement harnacher de gros colliers ornés de laines bleues. Horace regarda tout cela avec mélancolie : — Hélas ! se dit-il, il laul déjà partir { — Les IUs de la Vierge voltigeaient dans l’air ou formaient de légers réseaux sur les sillons ; la rosée mouillait les herbes, s’égouttait des arbres, et, emperlant les toiles des araignées rustiques, en faisait des rosaces de diamant.
Il marcha, enfonçant ses mains dans ses poches, car le froid du matin le saisissait. 11 pensait que le lendemain, à la même heure, il arriverait à Paris, qu’il n’y aurait point d’arbres, point de soleil dans les rues, que le surlendemain il irait coucher au collège et qu’il lui faudrait attendre dix mois, dix longs mois pleins d’un travail insipide, d’une
discipline rigoureuse, de pensums, de retenues, d'injustices, avant de ressaisir cette bonne liberté des champs qui finissait si vite et qui lui était si chère. 11 était entré dans une grande prairie bordée par les bois ; absorbé dans ses propres pensées, il contemplait les admirables teintes vermeilles que le mois d’octobre donne aux hêtres, lorsqu’il entendit le grelot des vaches, dans le chemin. Far-dessus la haie, il regarda. Les vaches marchaient lentement, soufflant un tiède brouillard par leurs naseaux humides ;
quelques petits veaux, au front blanc et frisé, essayaient de teter leur mère; des bergeronnettes voletaient autour du troupeau. Derrière, dans sa jupe courte et ses sabots, venait la Mariotte. Elle allait en tricotant, la tète baissée, criant parfois un mot à une vache qui s’arrêtait pour happer de sa longue langue quelque ronce en passant : — Hé ! la Nivernaise, veux-tu marcher, ou je vais y aller !
— Bonjour, Mariotte, dit Horace, que faites-vous donc là?
Elle s’arrêta avec surprise, leva les yeux, rougit légèrement et répondit :
— Vous le voyez, je me tricote des bas de laine ; dame ! il faut penser au froid, voilà l’hiver qui vient.
Horace s’était promis, il s’était juré de partir sans dire adieu à la Mariotte ; mais en la voyant inopinément, il ne pensa même plus à sa résolution, qu’il croyait inébranlable.
— Où menez-vous donc les vaches? lui demanda-t-il.
— Mais là, répondit-elle, dans le pré aux Gendarmes, où vous êtes.
Il marcha le long de la haie, causant avec Mariolte qui suivait le chemin ; il poussa le lourd soliveau de l'échalier, le troupeau entra et se répandit au hasard dans l’herbe mouillée. Tous deux allèrent côte à côte, sans parler; du moment qu’il s’était vu auprès d’elle, son courage avait failli, une insurmontable timidité le serrait à la gorge. Que voulait-il lui dire ? Bien des choses, et rien qu’elle ne put entendre ; mais il ne savait par où commencer, il la regardait, soupirait et se taisait. Ils se dirigèrent vers le bois ; Mariotte était un peu émue, elle s’arrêta à la lisière.
— Il ne faut point, dit-elle, que je quitte mes vaches, à cause du dégât qu’elles pourraient faire.
— Eh bien, restons ici, répondit Horace, vous ne les perdrez pas de vue.
La Mariolte leva des yeux étonnés vers Horace. « Ah ! se dit-elle, ce n’est qu’un enfant ! C’est égal, si le grand gars nous voit ensemble, je serai battue ce soir, pour sûr. »
Elle tricotait toujours, et parfois jetait un coup d’œil à la dérobée sur Horace qui, de plus en plus troublé, finit par lui dire :
— Combien avez -vous de vaches maintenant à la ferme ?
— - Vingt-six, sans compter la Fagotte qui est malade de s’être empoumée, répondit-elle avec un sourire qui, sur les lèvres d’un homme, aurait mérité des soufflets.
Après un instant de silence, Horace reprit avec effort :
— Cela vous est indifférent, Mariotte, de me voir par-
tir? Je vais retourner à mon collège, dans un endroit triste qui est une sorte de prison !
— Mais ne faut-il pas que vous deveniez un savant, répondit-elle, puisque vous êtes riche !
— Ah ! je donnerais volontiers ma science et ma fortune pour... Il ne put achever, il aurait voulu dire : pour être aimé de vous.
Elle le comprit, et pour se donner une contenance, elle se mit à gourmander une des vaches qui se frottait contre un pommier. En elle-même elle se disait : Comme ils sont drôles, ces Parisiens !
Il aurait désiré lui parler du grand gars, lui faire des reproches, mais cela lui fut impossible ; il entendait les battements de son propre cœur.
— Je ne voudrais pas m’en aller, Mariotte, sans vous laisser un petit souvenir de moi, lui dit-il ; dites-moi ce qui pourrait vous faire plaisir.
En parlant ainsi, il tâtait dans sa poche deux écus de six livres, qui lui restaient de son argent de vacances, et il pensait : Que va-t-elle vouloir? Pourvu que je puisse le lui donner ! Il espérait qu’elle lui demanderait une boucle de ses cheveux ou une bague avec des chiffres enlacés et qu'elle porterait toujours.
De son côté, elle réfléchissait, tout en manœuvrant ses longues aiguilles avec rapidité. Depuis longtemps elle avait grande envie d’un objet qu’elle considérait comme une luxueuse utilité ; mais cet objet pouvait valoir bien cher, et puis elle était bien jeune pour le posséder déjà ; du reste,
ce serait pour tonte la vie, car c’est une dépense qu’on ne fait qu’une fois dans le cours d’une existence.
— Eh bien, Mariotte, reprit Horace, qui cherchait déjà comment il ferait faire le bijou qu'on allait lui demander et qui espérai! obtenir de sa mère la somme nécessaire pour un tel cadeau ; eh bien, Mariotte, ne voulez vous pas me dire ce que je puis vous donner?
— Oh !-si, répondit-elle en prenant un air naïf, mais je n’ose pas.
— Et pourquoi donc?
— Dame ! c’est que ça doit coûter terriblement d’argent, et ça ne se trouve qu’à la ville.
— Dites toujours, ma chère Mariotte, -ma mère est bonne et ne me refusera pas, si je suis trop pauvre pour satisfaire votre fantaisie.
Elle hésita encore, souriant, rougissant, regardant Horace avec des yeux presque troublés ; puis, paraissant se décider tout à coup :
— Eh bien, dit-elle, je voudrais un parapluie !
Horace resta atterré. Quoi ! ce gage d’amour, ce souvenir à la fois plein de tendresse, d’espérance et de douleur, cet emblème destiné à rappeler un absent, ça allait être un parapluie ! Il n’en pouvait revenir et se disait : Mais de quoi donc est faite l’àme de ces gens-là? Mariotte vit sa surprise saris la comprendre.
— C’est si commode, reprit -elle, quand on va à la
messe, et qu’il pleut ! au moins on ne gâte pas ses hardes. Je le voudrais rouge, un peu grand, avec un anneau au bout.
— Vous l’achèterez selon votre convenance, dit Horace d’un ton froid ; et, croyant par un seul geste reprendre toute la supériorité qu’il avait si souvent et si volontiers abdiquée, il remit à Mariotte les deux pièces de six francs. Elle les accepta sans se faire prier et les laissa lestement glisser dans la poche de son jupon en disant : Bien merci !
— Adieu ! lui dit-il, pensez à moi, si ceux que vous qimez vous le permettent. — Ce fut la seule allusion, le seul reproche qu’il eut le courage de faire.
— Allons, répondit-elle, à vous revoir, l’an prochain, à la Notre-Dame d'août !
Il s’éloigna ; puis, subitement revenant vers elle, il la saisit par la taille et l’embrassa sur le cou ; puis il se sauva en courant, car les larmes le gagnaient. Elle le suivit du regard et haussa les épaules avec mauvaise humeur : Ce n’est pas sa faute, pensait-elle, il est si enfant ! Elle resta quelques instants indécise ; puis faisant le geste de quelqu’un qui prend son parti délibérément : — Tout de même, dit-elle, j’ai mon parapluie !
Deux jours après, Horace était rentré au collège. Parmi les années qu’il y passa, celle-ci fut peut-être la plus dure. Le souvenir de ses vacances pesait sur lui et augmentait encore le malaise qu’il devait à son âge, âge de transformation douloureuse où la nature agit souvent avec une extrême violence suivie de lassitudes énervantes et pénibles. Lorsqu’il pensait au grand gars, il était triste. Quand il se souvenait de la triviale demande du parapluie, il s'irritait
ou riait avec amertume. Il n’oubliait point la Mariolte, et dans le silence des longues études du soir, sa rêverie s’en allait vers elle. — Elle esta la veillée maintenant, se disaitil ; elle coud la grosse toile des tabliers, assise près de l’âtre, pendant que les garçons taillent les fourches pour la fenaison prochaine ou tressent des paniers en racontant des histoires et en chantant. Alors il se rappelait qu’à la dernière Saint-Firmin, il avait voulu chanter pour diminuer le succès du grand gars, et il se sentait encore humilié par ce souvenir.
C’élait surtout le jeudi soir que ses pensées se revêtaient de tristesse. On avait été en promenade pendant la journée : on avait suivi les quais monotones, traversé Passy, côtoyé le bois de Boulogne par les allées de la Muette et l’on était rentré au collège après avoir descendu la longue avenue des Champs-Elysées. Deux à deux, sous la surveillance'du pion, les mains dans les poches, l’habit boulonné, on avait rçarché tristement, traînant ses pieds dans la poussière, regardant les équipages qui passaient, les cavaliers qui galopaient, et quelquefois l’escorte de lanciers rouges qui accompagnaient la voiture du roi. On avait envié ce luxe, cette liberté surtout, et l’on s’était trouvé très-malheureux d’être parqué comme des moutons dans une bergerie. Horace subissait impérieusement ces mélancolies profondes. Rentré à l’étude, assis au bout du banc, contre la muraille, presque dans l’ombre, feignant de lire dans un précis d'histoire ouvert devant lui, il pensait aux belles promeneuses, enveloppées de fourrures, couchées
sur les coussins de leur calèche qui les emportait au grand trot; toutes elles lui semblaient belles et enviables, et il cherchait à se figurer ce que pouvait être cette créature mystérieuse qu’on appelle la femme. Il comprenait parfaitement qu’entre la Mariotte et les élégantes des Champs- Elysées, il y avait une différence considérable ; il s’en voulait alors de s’être laissé troubler par une femme qui n’était point faite f>our lui ; puis de rêverie en rêverie, tombant jusque dans l’absurde, il se disait : Ne serai -je donc jamais aimé? 11 se sentait triste à mourir et pensait :
A quoi bon vivre? On ne se doute guère de ce qui se passe dans la tête des enfants qui sont debout sur le seuil de l’adolescence. J’ai lu une lettre oifun marmot de seize ans écrivait : Hélas ! me faudra-t-il mourir sans avoir connu l’amour? Phrase ridicule, mais touchante, si l’on réfléchit que celui qui la traça souffrait sérieusement.
Quand arriva le temps des vacances, il tourmenta si fort Madame Darglail qu’elle le conduisit à Dieppe, sous pré- * texte de prendre des bains de mer. Toute l’histoire de Mariotte et du grand gars lui revenait sans cesse à la mémoire : souvenir mêlé de colère et de dégoût. Ce qu'il se rappelait de Mariotte, ses mains affreuses, ses cheveux mal peignés, ses pieds nus dans des sabots crasseux, lui apparaissaient aujourd’hui désagréablement et sous une forme pénible ; il s’arrangea donc de façon à ne point aller à Chailleuse, où Mariotte se disait peut-être, en se reluquant au miroir : Voilà le moment où notre jeune monsieur va bientôt venir. Lorsqu’il retourna à Chailleuse, il
avait vingt ans, et depuis deux années déjà était hors du collège, te grand mystère qui l’avait tant troublé n’en était plus un pour lui. Les élèves de seconde et de rhétorique font souvent plus que de conjuguer le verbe atrw, et parfois les ruisseaux purs et limpides sont entraînés par leur pente à traverser des mares stagnantes et fangeuses. Lorsqu’il revint à la ferme, il n’y passa que peu de jours, pour y régler une question d’intérêt. La Mariotte n’y habitait plus. Le grand gars, toujours très-empressé de montrer ses forces, avait parié de franchir la rivière des Ageroles, à la nage, avec un demi-sac de blé lié sur les reins; il s’était noyé en voulant accomplir cette sotte prouesse. Malgré ce qu’on savait, Mariotte ne manqua point de gens qui demandèrent sa main, car son père était riche. Elle avait épousé un fermier des environs ; Horace n’exprima même pas le désir de la voir : il se contenta de dire à la fermière :
— A-t-elle emporté son parapluie ?
— Pour certain ! répondit la bonne femme, qui n’entendait point malice à la question ; c’était compté dans le trousseau.
— Allons ! se dit Horace en souriant, j’ai fourni ma quote-part à la dot !
Lorsqu’il eut en poche son diplôme de bachelier, Horace s’imagina qu’il était subitement devenu un homme, et que la vie allait lui révéler tous ses mystères. 11 fut fort - surpris de s’apercevoir qu'il vivait en pleins arcanes depuis sa sortie du collège, et que l’existence était, en somme, une occupation assez monotone. Quand il eut été quelquefois au théâtre, qu’il eut, pendant l’hiver, trainé son ennui au foyer du bal de l’Opéra ; quand il eut chassé en automne, qu’il eut formé et brisé plusieurs liaisons insignifiantes et faciles, où le plaisir avait seul quelque part, il se demanda si tout cela valait bien les douloureuses aspirations qui l’avaient tant tourmenté pendant son adolescence. Pour beaucoup de ses camarades qu’il rencontrait
encore, la vie s’annonçait durement : c’étaient les écoles spéciales qui les avaient saisis au sortir de leur classe ; c’était le surnumérariat dans les ministères ; c’était l’École de médecine, l’École de droit; c’était le noviciat du commerce ou de la Banque ; chacun avait pris sa voie sous son impulsion propre ou sous celle de la famille ; pour tous il fallait travailler, afin de gagner au moins le pain quotidien et de faire une trouée dans la foule. Beaucoup regret-
taienl déjà le temps passé, temps d’insouciance où il n’v avait point à subvenir personnellement à des besoins ou à des fantaisies. Horace, qui était dans une posilion aisée, ne regrettait rien et se contentait de désirer. Quoi ? L’inconnu,’ car, jusqu’à présent, ce qu’il avait rencontré ne l’avait point satisfait.
# Le plus tentant pour l’homme, c’est l’inutile et l’impossible, » a dit Michelet. Nous nous faisons, dans nos rêveries premières, une haute idée de l’existence ; nous lui demandons plus qu’elle ne contient, et nous ne lui pardonnons pas de ne nous offrir que ce qu’elle renferme. Nous cherchons et nous ne trouvons pas. Nous interrogeons l’oracle, il reste muet, car il n’aurait rien à nous apprendre que nous ne sachions ; nous mangeons le fruit de l’arbre de la science et nous demeurons surpris et indignés de ne point nous sentir plus savants et « devenus semblables aux dieux. » Quand enfin l’expérience a fait la lumière en nous, nous arrivons souvent à cette amère conclusion que changer d’amis, de posilion, de patrie, de maîtresse, ce n’est le plus souvent que changer d’ennui. L’homme aspire vers l’infini, l’éternel, l’immaculé, et comme, de sa nature, il est fini, mortel, vicieux, il passe sa vie dans des contradictions douloureuses, qui de chute en chute, de déboire en déboire, le conduisent jusqu’à la mort, dont il a horreur parce qu’il ne la comprend pas.
Tourgueneff a dit : « La vie est une affaire brutale. » Horace ne s’en aperçut pas encore, et ne la trouva que plate et fastidieuse; il eût voulu être amoureux, et n’y
réussissait guère ; il ne savait pas que l’amour est une force indépendante de l’homme, qu’elle lui est donnée momentanément en vertu de raisons et de circonstances dont souvent il n’a pas conscience et dont il est rarement responsable. La facilité avec laquelle il rompait ses relations suffisait à lui prouver qu’elles n’étaient point sérieuses. L’amour n’est-il donc que le plaisir? se disait-il; il ne pouvait le croire, et se révoltait à cette pensée. II avait vingt-deux ans alors; il espérait, il regardait vers l’avenir, le voyait gros de promesses et s’imaginait que, tôt ou lard, il rencontrerait ce vase d’élection où il boirait la liqueur exquise, la liqueur rêvée dont il devait s’enivrer pour toujours. L’état d’Horace ne satisfaisait point madame I)arglail; elle ne pouvait voir, sans une certaine et vague inquiétude, cet esprit troublé qui cherchait des ailes pour prendre le vol d’Icare. Elle crut qu’en l’enlevant pour quelques mois à « la vie de Paris, » elle rendrait le calme à son fds, et elle l’engagea vivement à aller voir M. Verceil qui, ayant quitté l’Amérique, habitait aclueilement l’Ecosse.
— C’est mon frère, et par conséquent ton oncle, disait madame Darglail ; quand il a traversé la France, il. s’était pris d’amitié pour toi ; dans toutes ses lettres il s’informe de ta santé, de tes projets ; c’est un homme pratique et de bon conseil, tu devrais aller passer quelques semaines auprès de lui.
Un voyage est toujours attrayant pour un jeune homme. Horace ne mit point d’objection au désir de sa mère ; il
fit ses paquets et partit pour l'Écosse. M. Verceil était un homme singulièrement actif; quoique sa fortune fût déjà considérable , il voulait l’augmenter encore. Dans la force de l’âge, il n’avait pas cru que pour lui le moment du repos fût venu, et, à son retour des États-Unis, il avait sollicité une concession en Algérie, sur les bords de la Chiffa, afin d’y construire des moulins anglais. 11 avait été renvoyé du ministère de la guerre au ministère des finances ; on lui avait enjoint de communiquer ses plans au génie, qui les examinerait ; on attendait le rapport des officiers d’état-major relativement aux servitudes militaires. Après cinq mois de démarches, de marches et de Contremarches, cet homme, accoutumé aux allures du self qovernment américain, renonça à s’établir dans un pays hérissé de si tracassières difficultés ; il dit adieu à sa sœur et se rendit en Écosse, où, quinze jours après son arrivée, il était installé sur les bords de la Clyde, entre Glascow et Dumbarton. Lorsqu’il avait séjourné à Paris, Horace , encore collégien, l’avait vu rarement. M. Verceil, voulant être plus libre pour suivre ses affaires, avait refusé l’hospitalité que sa sœur lui offrait et s’était logé à l’auberge. C’est, du moins, ce que l’on avait dit à Horace. Son oncle ayant ramené avec lui de New-York une petite fille qui lui ressemblait beaucoup, ne s’était point soucié de trop la inonlrer, afin de n’avoir pas à répondre aux questions qu’aurait provoquées sa présence chez madame Darglail.
Horace arriva, par un bateau à vapeur, un matin, à
Dumbarton. Là il prit un cab qui le conduisit jusqu’à Sainte-Marthe : c’est ainsi que M. Verceil avait nommé sa propriété en souvenir d’une femme qu’il avait aimée jadis et perdue. Deux vastes bâtiments où tournaient les moulins s’allongeaient au bord de la rivière; plus loin, au milieu d’un jardin, s’élevait un cottage tout vêtu de verdure, gai aux yeux, d’aspect hospitalier, et près duquel un gros chien de Terre-Neuve se chauffait au soleil. Quelques pigeons s’épluchaient sur le toit qu’entourait le vol des hirondelles. Non loin, de basses et proprettes maisons de paysans indiquaient qu’un village ne tarderait pas à se former aux environs de la minoterie. On chargeait des sacs pleins sur des chariots blanchis par la farine et attelés de chevaux vigoureux dont les harnais noirs plaqués de cuivre brillaient d’une propreté qu’Horace n’avait jamais remarquée en France ; les cours n'étaient point encombrées de fumier, et il sentait à chaque pas qu'il était dans un milieu actif, confortable et sain. 11 demanda M. Verceil à un homme qui conduisait des chevaux vers l’abreuvoir ; l’homme, d’un signe de tête, lui indiqua le cottage et passa.
On introduisit Horace dans 1 eparlour; une jeune fille y travaillait qui, saluant Horace, lui offrit un siège et lui dit : « M. Verceil va venir. » Horace s’assit et regarda la jeune fille qui, placée contre la fenêtre, un peu rejetée en arrière, brodait sans lever les yeux. Elle paraissait avoir seize ans. Ses petites mains conduisaient agilement l’aiguille. Sa peau très-blanche avait de jolies nuances rosées
sur les jones ; de très-longs cils recourbés bordaient ses yeux bleus et tranchaient par leur couleur noire avec une magnifique chevelure blonde cendrée très-pâle à reflets nacrés. La robe simple, ornée de col et de manchettes de toile unie, laissait, apercevoir le bout d’un tout petit pied qui s’appuyait sur un tabouret. M. Verceil entra : « Qui est-ce qui me demande? » Horace se leva ; son oncle le regarda pendant quelques secondes avec indécision, puis ouvrant les bras : « Ah! my dear boy ! q ui pouvait t’attendre? Te voilà un homme maintenant! # Puis se tournant vivement vers la jeune fille : « Hélène, lui dit-il, viens embrasser ton cousin Horace. » 11 ajouta en rougissant un peu : « C’est ma fille, et si tu joues encore aux barres ou à la balle, elle est très-capable de faire ta partie. »
Après une conversation rapide et presque uniquement composée de questions, M. Verceil, resté seul avec son neveu , pendant qu’Hélène avait été faire préparer l’appartement destiné au nouveau venu, dit tout à coup : « Tu ne savais point que j’avais une fille? Ta mère ne te l’avait pas appris ? »
Sur la réponse négative d’Horace, M. Verceil reprit : « Je la reconnais bien là ! il eût fallu entrer dans des xeplications devant lesquelles elle a reculé. Oui, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, c’est ma fille ! Sa mère fut une brave créature devant Dieu, et je n'ai qu'un regret, c’est de ne l’avoir point épousée et n’avoir point ainsi donné une situation légitime à l’enfant qui, en naissant, devait
causer sa mort. Ce n’était point une duchesse, non, c’était une bonne et simple ouvrière... Ah ! tu t’étonnes que j’aie le regret de n’en avoir point fait ma femme, dit-il, en remarquant une expression de surprise sur le visage d'Horace ; eh ! eh ! jeune Français, il paraît que nous sommes encore dans les idées reçues ! Mon garçon, reprit-il d’un air très-sérieux, sache ceci : il y a quelque chose qui est supérieur à tous les préjugés bien portés, c’est l’accomplissement du devoir ! Marthe était jeune, probe , vertueuse ; je l’ai séduite, je n’ai jamais eu un reproche à lui adresser, et en ne l’épousant pas, je me suis conduit comme un coquin. »
Hélène, en rentrant, donna forcément un autre tour à la conversation. M. Verceil adorait sa fille, ce qui était fort naturel , car elle était charmante. Elle se sentait très -effarouchée auprès d’Horace, l’appelait monsieur, l’appelait mon cousin, et ne savait trop qu’elle contenance avoir envers lui. M. Verceil riait de sa gêne, et voulant y mettre fin le plus tôt possible, il lui dit : « Mais, morbleu! tutoyez-vous donc tous les deux, comme cela doit se faire entre' bons parents. » Les premiers instants furent difficiles ; mais dès le soir, ils se nommaient Horace, Hélène, et se disaient tu sans paraître trop embarrassés.
Ce fut uiie vie toute nouvelle qu’Horace mena à Sainte- Marthe, ou plutôt dont il fut témoin. En qualité de Parisien lettré, il avait toujours un tantinet méprisé les occupations de commerce, de fabrication et de banque. La France a
vécu si longtemps sous le régime de la monarchie absolue, restée encore à l'heure qu’il est, pour beaucoup d’esprits médiocres, le prototype du gouvernement parfait, qu’elle est accoutumée à n’accorder de considération qu’à la fainéantise et à la domesticité. Ne rien faire est honorable, et remplir une charge auprès du souverain, c’est avoir une haute position ; préjugés et folies coupables que le temps emportera, mais qu’on subit parfois à son insu, tant les idées fausses dont une nation est imprégnée par la tradition sont lentes à se modifier et à disparaître.
Cependant, il ne fallut pas longtemps à Horace pour comprendre ce qu’une existence comme celle de son oncle avait de respectable. M. Verceil le promenait dans ses moulins, dans ses magasins à blés, dans ses écuries, dans ses remises ; il lui montrait l’infirmerie, l’école, les bains ; c’est lui qui avait tout créé.
— Je vais leur bâtir une chapelle, disait-il à Horace. Ces gens-là sont religieux, et le culte leur manque ; je ferai venir un clergyman, et tout ira bien. Ils sont protestants, j’ai été élevé dans la religion catholique, mais cela importe peu : la bonne morale est toujours de la bonne morale; et quoique je ne sois pas un grand théologien, je me rappelle que saint Grégoire le Grand écrivait au moine Augustin qui venait convertir l’Angleterre : « Là où le Christ seul est adoré, la différence des rites importe peu. »
Hélène surtout était un objet de constante surprise pour Horace. Habitué à voir les jeunes filles du monde parisien,
accoutumé à leurs futilités, à leurs coquelteries hypocrites, à leurs conversations insipides, à la pauvreté des intérêts qui les occupent, à la vanité qu'elles tirent d’uue sonate mal jouée, d’une romance piteusement chantée, d’une fleur sotteipent peinte, à l’espèce d’effroi instinctif que leur inspire toute chose sérieuse, il’ ne comprenait guère sa cousine qui était à la fois une petite personne fort raisonnable et très-enfant. Quand un ouvrier était blessé dans les travaux, souvent dangereux de la minoterie, c'est elle qu'on appelait d’abord pour lui porter secours; chaque matin elle visitait l’infirmerie , réconfortait les malades et veillait elle-même à ce qu’aucun soin ne leur manquât. Horace fut fort étonné de la voir un jour saigner un charretier, qu’une congestion venait de renverser dans la cour. Chaque soir, de six à huit heures, elle faisait l’école pour les filles des ouvriers de son père. Horace, mû par une curiosité un peu ironique peut-être, pénétra une fois inopinément dans la classe, afin de voir comment la jeune et jolie maîtresse se tirait de sa besogne. Dès qu’elle le vit entrer, elle se leva, lui fit la révérence, et d’un ton doucement sévère, qui n’admettait point de réplique, elle lui dit :
— Mon cher cousin, notre règlement interdit aux hommes l’entrée de nos salles d’études.
Horace se retira sans répondre, assez sot de l’observation qu’il avait méritée. Il était fort dérouté par cette fillette de seize ans qui jouait toute seule au volant pour s’amuser, qui avait peut-être bien quelque poupée cachée
dans un coin, mais qui professait très-suffisamment l’histoire, et savait lestement faire un pansement à éclisses autour d'un bras fracturé. Quelle singulière éducation ! disait- il. M. Verceil souriait de l’étonnement de son neveu.
— Et, lui disait-il, si tu lui demandes de te jouer la symphonie en la de Bethowen, tu pourras te convaincre qu’elle comprend la musique. De quoi es-tu donc surpris ? De ce que je n’en ai point fait une mijaurée, s’imaginant que l’unique fonction de la femme dans l’existence est de se décolleter, danser et pla’re? Dès qu’elle a pu m’entendre, je lui ai appris que la vie était un combat, et que le plus tôt possible, il fallait s'armer pour la lutte. Je ne lui ai rien caché du rôle de la femme : elle sait qu’elle sera épouse et mère ; jamais je n’ai fermé pour elle les portes de ma bibliothèque; elle y a lu ce qu’elle a voulu, et je lui ai donné, honnêtement et franchement, toutes les explications qu’elle m’a demandées. Crois-tu qu’elle en soit moins chaste et moins pure? tu te tromperais étrangement : elle pense et 11e rêve point. C’est là le but que je poursuivais, et, grâce à Dieu, je l’ai atteint. Tes petites Parisiennes pourraient en rire, mais elle le leur rendrait bien, car elle a sur elles un avantage peu commun ; elle sait où elle va.
Malgré lui, Horace songeait qu’une telle (jeune fille, ainsi forgée dès l’enfance, ferait une femme excellente et une mère de famille incomparable. Il 11e s’arrêtait guère à cette pensée cependant, et vite il se disait : Le mariage
est une soltise; c’est le dernier port que l'homme ait à toucher dans l’existence ; il faut user de la vie avant d’y
renoncer ; et il fredonnnait le vieux refrain :
Buvons toujours, nous verrons ça plus tard.
Belle morale, fort en usage parmi les Français de nos jours, et qui iûène tout droit au naufrage, c’est-à-dire à l’ennui, à l’égoïsme, à la perversité; car la recherche des distractions devient souvent la moins innocente et la plus ■ dure des nécessités. Néanmoins, quand il se promenait à cheval avec sa cousine, — les habitudes anglaises autorisent cette liberté, — il remarquait ses jeunes grâces, sa petite taille bien prise, l’adresse de son maintien, et il écoutait son gentil babil avec plaisir. De quoi lui parlait-elle? elle n’aurait point été femme si elle ne l’eût interrogé sur Paris, sur les bals qu’on disait si beaux, sur les toilettes qu’on disait si élégantes. Horace, qui avait naturellement quelque ironie dans le caractère, ne se gênait point pour faire des peintures un peu ridicules de tout ce qu’il avait vu ; il se donnait ainsi et à bon marché, vis à vis de sa cousine, une supériorité qu’il savait faire valoir. Elle l’écoutait avec étonnement et, le plus souvent, finissait par dire :
— Bah ! tout cela ne vaut pas notre bonne vie à Sainte-Marthe !
— Dépit de petite fille forcée de demeurer à la campagne, pensait Horace ; et il avait tort. Hélène sentait in
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stiuclivement qu’elle se déplairait dans un inonde qui ne s’agite tant et n’est si bruyant que pour n’avoir pas le temps de réfléchir à son inanité.
M. Verceil, fort occupé pendant le jour de ses travaux qu’il surveillait lui-même, laissait aux deux jeunes gens une grande liberté dont ils usaient pour se quitter le moins possible. Horace était pour sa cousine une société intéressante et agréable ; de son côté, elle lui inspirait une tendre curiosité qui, sans être de l’amour, avait du moins l’émotion d’un intérêt nouveau. A vingt-deux ans, le cœur est bientôt pris, et, à seize ans, il aime à se donner. Horace avait de fort aimables attentions pour sa cousine, et Hélène, mettant un peu plus de soin que de coutume à sa toilette, semblait prouver qu’elle n’était point indifférente à la présence de son cousin. Un soir, en prenant le thé, elle laissa tomber sa tasse qui se brisa. Elle se désola :
— Quel malheur! c’était ma tasse de prédilection; seule ■je m'en servais, et je ne pourrai, sans doute, jamais retrouver sa pareille!
Le lendemain, au déjeuner, elle fut fort surprise de voir sa tasse devant elle : Horace était parti de fort bon matin, à cheval, avait fait la route au galop, et, à force de recherches, trouvé à Glascow une tasse semblable à celle qui avait été brisée la veille. Après l’avoir rapportée avec mille précautions, il eut la joie d’en faire la surprise à sa cousine.
— Parbleu! dit M. Verceil, cela mérite récompense, surtout si le cheval n’en est pas tombé fourbu. Allons !
Hélène, embrasse ce cavalier-là. Hélène ne se le fit pas répéter et, en rougissant un peu, elle offrit ses joues aux lèvres d’Horace.
Ce n’était peut-être pas sans une secrète intention que M. Verceil laissait son neveu et Hélène si souvent ensemble; il espérait qu’un goût mutuel les attirerait l'un vers l’au- ' tre, et il rêvait d’assurer le sort de sa fille en la donnant plus tard à Horace. Malgré les futilités qui le déparaient encore et que sa jeunesse rendait excusable, Horace n’avait point déplu à son oncle : il était joli garçon, adroit aux exercices du corps, hardi, franc du collier, ainsi que l’on dit ordinairement, avec de grands yeux qui regardaient sans hésitation, des accès d’une gaieté très-vivante et tout autant d’esprit qu’il en fallait. Il eut donc été un fort convenable mari pour une jeune fille, et il n’est point surprenant que M. Verceil y eût pensé ; mais une autre considération dirigeait encore ce dernier,’ et quoiqu’il se gardât bien d’en parler, elle n’en exerçait pas moins une grande influence sur son esprit. Dans le code civil, il avait lu, livre III, titre I, les articles 756 et 757 concernant la succession des enfants naturels; or, son désir le plus vif était de léguer sa fortune à sa fille, fille reconnue, il est vrai, mais non point légitime, et il aplanissait toutes les difficultés en mariant Hélène et Horace, car alors les deux parts d’héritage, délimitées par la loi, se réunissaient sur la double tète des époux. L’arrivée inattendue d’Horace, et son séjour à Sainte-Marthe, avait suggéré ce projet à M. Verceil, qui le mûrissait en silence,
étudiait son neveu et tâchait de découvrir en lui les aptitudes actives qu’il aurait souhaitées dans son gendre. De ce côté,» il n’avait pas lieu d'être satisfait. Horace aimait à lire,
montait fort bien à cheval, n’était point gêné pour lancer
un épervier à la rivière, mais il regardait avec plus de curiosité que d’intérêt les grandes machines qui se mouvaient dans la minoterie, et quand son oncle lui expliquait la différence qu’il y a entre le cotonneux et le langurock, et pourquoi le blé est broui, charbonné, échauffé ou coulé, il ne l’écoutait guère que par politesse et d’une oreille manifestement distraite. Lorsque M. Verceil cherchait à découvrir vers quel but tendait Horace, il ne pouvait y parvenir ; il ne voyait en lui rien de défini : ses pensées flottaient dans le vague, ne s ari étaient à rien de précis et ne tâchaient d’atteindre aucun résultat prévu d’avance. A toutes les questions amicales de son oncle, Horace ne répondait que par des phrases indécises : —
« Comptes-tu te marier plus tard? — Peut-être, cela dépend ; je n’en sais vraiment rien. » L’oncle se dépitait. « Dans la vie, disait-il, il faut savoir ce que l’on veut. — Batli ! ré-
pondait Horace, le plus sage est de s’en rapporter à la vie elle-même ; elle est plus forte que nous et sait nous conduire là où nous devons aller. »
— Raisonnement de paresseux! répliquait l’oncle; ce système est facile à suivre, mais il fait de vous la proie et parfois la victime du premier événement venu !
M. Verceil s’affligeait de voir son neveu si abandonné et comme déjà las, quoiqu’il n’eût point encore lutté. Il
cherchait la cause de cette sorte d’affaissement et la trouvait ; son esprit, en effet, n’avait point grande portée, mais il était juste et ferme, semblable au glaive romain, court, droit et fort. En réfléchissant à la vie d’Horace, il s’expliquait son caractère. Élevé par une femme, au milieu des gâteries du foyer, n’ayant jamais eu sous les yeux d’exemples de résistance, n’ayant eu à employer sa volonté que pour satisfaire des fantaisies souvent puériles, Horace ignorait absolument les difficultés de l’existence ; sa fortune personnelle le mettait à l’abri du besoin, la fortune de sa mère le rendrait presque riche ; dénué d’ambition, actif dans la rêverie, paresseux dans l’action, ne recherchant guère les plaisirs parce qu’ils ne l’amusaient pas, tourmenté d'espérances indéfinies, auxquelles il ne parvenait pas à donner un corps, vivant dans une époque sans grandeur idéale où le développement des intérêts matériels commençait déjà à devenir l’unique préoccupation du plus grand nombre, regrettant de n’être pas né dans ces temps d’ardeur et de surexcitation dont son père lui avait conté l’histoire, comprenant instinctivement que les formes politiques, philosophiques, sociales, religieuses, au milieu desquelles il vivait, étaient essentiellement transitoires et servaient de compromis entre un passé qui s’obstinait à ne point disparaître et un avenir qui se hâtait trop de s’affirmer, plein d’irrésolution comme tous les hommes de ces jours médiocres ; sam foi, parce qu’on ne lui avait pas appris à croire, trop féminisé par l’éducacation qu’il avait reçue, il se laissait aller au courant des
événements, regardant parfois curieusement les rives du fleuve qu’il descendait, mais n’éprouvant aucune envie do jeter l’ancre quelque part.
— Mais enfin, lui disait son oncle, si ta étais ruiné, que ferais-tu?
Horace leva les épaules en souriant, comme si cette supposition était inadmissible, puis il répondit : — Ma foi ! je crois que je me ferais soldat !
M. Verceil secoua la tète d’un air mécontent, puis il reprit avec une certaine vivacité : « O Français, tu es comme les petits oiseaux qu’on élève en cage et qui meurent si on ne leur donne la becquée. Vous êtes tous les mômes, dans ma chère patrie; vous prenez le gouvernement pour une table d’hôte, et c’est toujours à lui que vous courez sitôt que vous vous sentez le ventre vide ! Écoute-moi : j’ai été ruiné, moi, ruiné à plat, comme on dit; je n’ai demandé de place à personne, je n’ai point endossé d’uniforme qui me permît de mourir pour mon pays ou de faire faction à la porte d’un corps de garde ; j’ai conservé ma liberté et j’en ai fait bon usage. A vingt et un an, j’étais maître de mon patrimoine, puisque ta mère et moi nous étions orphelins ; toutes les folies, toutes les sottises que tu peux imaginer, je les ai faites ; j’avais jeté mon bonnet par-dessus lés moulins, et ma fortune avec mon bonnet. Cela dqra deux ans, au bout desquels je n’eus pas besoin d’un microscope pour voir le fond de ma bourse. Il y a de cela longtemps! Ta mère était déjà mariée, mon cher Horace, mais il n’était encore que bien vague-
meut question de toi. On réunit le conseil de famille, et l'on me lança vertement : on se cotisa néanmoins; on nie fit une petite pacotille qui pouvait bien valoir une vingtaine do mille francs, et l’on m’embarqua pour l’Amérique avec des souhaits de bon voyage qui voulaient dire : « Va te faire pendre ailleurs. » Je vendis ma cargaison tant bien que mal, et, comme j’avais fort bonne opinion de moi-même, je voulus tenter tout de suite une grosse opération, afin de m’enrichir d’un coup et de recommencer à bien vivre. Ah ! ce ne fut pas long, et je me retrouvai Jean comme devant, ayant donné mon dernier penny, ayant vendu mon dernier matelas pour payer mes dettes. Ç’a été dur! J’ai dormi plus d'une fois blotti derrière des balles de coton, dans les hangars que l’insouciance américaine laisse ouverts pendant la nuit. Il y a des jours où je n’ai point mangé ! » En disant ces derniers mots, la voix de M. Verceil fut émue comme si ellç se mouillait de larmes. Hélène, qui avait quitté son ouvrage, regardait son père avec des yeux humides. Il reprit : « Que faire? Je n’étais apte à rien, grâce à la parfaite éducation franco -catholique que j’avais reçue; heureusement qu’en traversant l’Atlantique, j’y avais jeté ma vergogne et tous les préjugés du vieux monde. Je suis entré comme interprète dans un hôtel ; j’ai guidé les voyageurs ; j’ai reçu les pourboires ; j’ai eu mon temps d’esclavage comme un peuple déchu. Tu rougis pour moi, n’est-ce pas, mon neveu .' A ma place, tu aurais fait des élégies à la lune, et lu te serais cassé la tête. Tu n’aurjjs été qu’un sol, laisse-moi te le dire. Quand j’eus cinquante dollars à
moi, bien gagnés, je le jure, à la sueur et à la rougeur de mon front, j’achetai un éventaire, des objets de papeterie, et je m'en allai par les rues de New-York, criant : Des plumes, de l’encre, du papier. C’était dur encore, je l’avoue, mais au moins j’avais conquis ma liberté. J’obtins la pratique d’un des gros négociants en grains de la ville. Un jour il m’interrogea. En deux mots, je le mis au courant de mon histoire ; elle n’élait pointfaite pour l’étonner ; les Américains en ont bien vu d’autres. Sans s’arrêter au métier que je faisais, il me proposa d’entrer chez lui pour tenir les écritures et faire la correspondance française. J’acceptai; j’entrai à l’essai : tant vaut l’œuvre, tant vaut l’homme. Je fis des voyages à l’intérieur, j’établis de nouvelles relations commerciales. Au bout de trois ans, mon patron m’associa à ses affaires, et je pus lire avec orgueil sur la devanture de notre magasin : Faverton and Verceil, corn-factors. A partir de ce jour, cela alla vite ; je finis par prendre la maison tout seul lorsque Faverton se retira. Ma fortune était faite quand je revins en France ; mais si ma patrie n’avait point changé, je n’en dirai pas autant de moi, j’étais devenu un véritable Yankee, et je sentis, moi qui voulais travailler encore, que je ne pourrais jamais vivre au milieu de ces toiles d’araignées administratives qui paralysent si bien l’initiative individuelle qu’elle n’existe plus dans ce pauvre pays des Gaules. C’est alors que je suis arrivé ici, et, s’il plaît à Dieu, j’y gagnerai de quoi faire à ma fillette une dot dont elle enrichera un honnête garçon, intelligent et travailleur... Et si je m’étais fait soldat
après ma ruine, monsieur mon neveu, où en serais-je?
— Mais mon oncle, répondit Horace en souriant, vous seriez peut-être maréchal de France.
— Il y a en France, répliqua M. Verceil, quatre cent cinquante mille hommes sous les armes, commandés par six maréchaux, quatre-vingts généraux de division, cent soixante maréchaux de camp ; parmi ces deux cent quarante-six chefs, le plus jeune a. certainement quarante ans; fais un calcul de proportion; multiplie les années de service par le nombre de soldats, et tu verras ce qu’il faut d’hommes et d’années pour faire un maréchal de France ou même un simple général. Bath! ajouta-t-il, j’aurais été fusillé pour avoir souffleté un sergent ignare, ou je serais crevé du typhus dans un hôpital militaire.
Il restait pensif, la tête penchée, absorbé dans ses réflexions et dans ses souvenirs.
— Et la conclusion, mon oncle? lui dit Horace.
— La conclusion, my dear boy, répliqua-t-il en relevant vivement la tête ; la conclusion, c’est qu’il faut dans la vie toujours savoir où l’on va, sous peine de se casser le cou dans le premier trou ouvert sur la route. J’ai rendu à la circulation générale l’argent que mon père avait amassé pour moi ; je me suis reconstitué une fortune, tout seul, à force de labeur; je n’ai d’obligation à personne, pas même à Faverton, car je l’ai amplement payé par mon travail, et tout cela parce que j’ai voulu. Sache vouloir, si tu désires être heureux : hors de la volonté, point de salut !
Horace souriait un peu de ce qu’il appelait les sorties
de son oncle, mais il n'en admirait pas moins l’indomptable énergie de cet homme qui travaillait sans relâche, moins certainement pour augmenter son bien-être, que pour obéir aux besoins de sa nature active et vigoureuse. De son côté, tout en s’attristant un peu de la nonchalance morale de son neveu, M. Verceil le jugeait avec une indulgence qui, peut être, n’était point tout à fait désintéressée. 11 se disait : 11 est encore bien jeune, et ce qui domine maintenant chez lui, c’est le Parisien du boulevard des Italiens, le Parisien désœuvré, ricaneur et futile ; cela passera et l’âge le modifiera. Si, par le mariage, il acceptait un devoir et une responsabilité, je suis certain qu'avec son âme naturellement droite, il n’y faillirait pas ; il verrait alors la vie sous un angle plus sérieux et deviendrait un honnête homme, dans toute l’acception du mot. Qu’il épouse seulement Hélène , et je me jiharge du reste. — En se parlant ainsi, M. VerceiU-avait raison, mais il restait à savoir si les événements permettraient â son projet de se réaliser.
Hélène n’imitait point son père et ne cherchait point à découvrir de quelles disparates était formée l’âme de son cousin ; elle le trouvait charmant, estimait qu’il avait fort bonne tournure et prenait grand plaisir aux petits soins dont il l’entourait. Elle n’interrogeait point son propre cœur, ne savait si ce qu’elle éprouvait était de l’amour ou de l’amitié, et du reste ne s’en préoccupait guère. Quand elle pensait au mariage, elle se disait bien, il est vrai, » qu'il serait fort agréable de se promener au bras d’un mari
comme Horace ; mais c’était plutôt une observation qu’un désir, et rien en elle, sous ce rapport, ne se formulait avec précision ; c’était une enfant, fort espiègle encore, quand les travaux sérieux ne la retenaient pas, et elle n’aimait rien tant que jouer au chat perché, ou au berger , avec Horace dans les grandes allées du jardin. On courait à perdre baleine, on sautait par-dessus les plates-bandes, on se cachait dans les massifs et l'on liait sans réserve lorsqu’on s’était découvert ou attrapé. Bien souvent Horace prit le bras d’Hélène après ces courses violentes où l’on s’était évité à tous les détours : il sentait battre le cœur de la jeune fille essoufflée, toute rose de fatigue ; il l’aidait à rassembler ses cheveux dénoués ; il marchait plus lentement pendant qu’elle s’appuyait tout entière sur lui, et il éprouvait lui-même une certaine émotion qu’il ne manquait pas d’attribuer à ce qu’il avait couru trop fort. Certes, Horace était entraîné vers sa cousine, mais il traitait d’enfantillage le sentiment qui l’agitait, brusquait ses pensées pour leur donner un autre cours, et repoussait de toutes ses forces la possibilité d’un mariage, quand cette idée tentait de s’imposer à lui. « Ne sommes-nous pas trop jeunes tous les deux, se disait-il, ce serait une folie ! Et puis, ajoutait-il, comme pour se déterminer tout à fait, le beau métier que celui de minotier î est-ce que cela me conviendrait? » Cependant, il entendait une voix interne dont il dédaignait les conseils et qui lui disait : Tu fais une sottise; le bonheur est peut-être ici. Cette voix, il devait encore l’entendre plus tard, parlant alors avec l’autorité
de l’expérience et lui disant: Le bonheur était là, tu n’avais qu’à l’accepter lorsqu’il s’offrait à toi. — Que de fois l’on passe ainsi à côté de sa destinéo, la pressentant sans pouvoir la découvrir, n’osant écouter l'instinct qui veut vous éclairer et qu’on prend pour le murmure indécis de sa propre faiblesse ! et l’on continue sa route vers les désillusions, vers les infortunes de l’avenir ; on veut retourner sur ses pas, il n’est plus temps ! le chemin lui-mème vous a saisi, pour ainsi dire, il faut le suivre, et l’on s’aperçoit alors qu’on a manqué la véritable étape. Saint Jérôme raconte que trois moines sont partis un jour des bords de rKuphrale pour atteindre l’endroit où le ciel se rejoint à la terre; la légende s’en est conservée en Arménie; depuis l’instant de leur départ, dit-on, ils marchent et marcheront jusqu’à ce qu’ils aient trouvé ce qu’ils cherchent. L’homme est semblable à ces trois moines, et la vie terrestre est si manifestement insuffisante à ses besoins et à ses aspirations, qu’il a été obligé, pour ne pas perdre toute espérance, d’inventer la vie future.
Hélène, dans son instinct irraisonné, était bien plus sage qu’Horace, car s'il lui avait dit : Veux-tu m’épouser? à l’heure même elle lui eût tendu la main, en lui répondant : Oui. La femme rêve de se fixer à jamais et vent se donner tout entière ; l’homme cherche à n’accepter que ce qu’il pourra quitter sans peine, car il veut demeurer libre toujours, différence essentielle qui divise irrémissiblerhent les deux sexes et en fait souvent des frères ennemis. Or, c’était là le fond même des désirs d’Horace : rester
libre. Pourquoi? Il eût été fort embarrassé de répondre si on le lui eût detnandé. M. Verceil démêlait vaguement cela et complait bien avoir avec son neveu une conversation à ce sujet, dès qu’il en trouverait l’occasion. En attendant, il voyait la jeunesse, la grâce, l’attrait mutuel de ceux qu’il nommait « ses deux enfants, » et il se disait : Ils s’aimeront! tout alors deviendra facile.
Bien souvent, en amour, on marche dans l’obscurité, jusqu’au moment où la lumière se fait tout à coup ; il suffit parfois d’un regard ou d’un geste pour être éclairé sur l’état de son propre cœur. Un fait insignifiant par luimême révéla à Hélène ce qu’elle devait penser du sentiment qui l’animait pour son cousin. Un soir qu’ils étaient réunis tous les trois dans le drawing-room, que M. Verceil lisait un numéro du Westminster Review, et qu 'Hélène travaillait à une tapisserie, Horace voulut prendre une gravure pendue à la muraille, afin de l’examiner de plus près. Il monta sur une chaise, et au moment où, saisissant le cadre à deux mains, il allait l’attirer à lui, le clou céda subitement ; la gravure vivement entraînée en avant par son poids s’abattit sur la tête d’Horace qui, perdant l’équilibre, tomba sur le parquet. M. Verceil courut à lui, mais il était déjà assis par terre, riant de sa mésaventure et essuyant quelques gouttelettes de sang qui coulaient de son front légèrement écorché par le verre brisé. Il regarda Hélène, se leva et se précipita vers elle ; il n’eut que le temps d’ouvrir les bras pour la recevoir évanouie contre sa poitrine. On eut quelque peine à la faire revenir à elle ;
elle (Mil une sorte do crise nerveuse, pleura beaucoup, et serrant convulsivement la main d'Horace qu'elle ne quittait pas des yeux, elle ne cessait de répéter :
— Ah ! comme j’ai eu peur !
— Je te croyais plus brave, lui dit son père ; quand John Ferlow a été mordu dans la cour, par son cheval furieux, c'est toi la première qui es accourue et qui as frappé le cheval sur la tête jusqu'à ce qu’il ait lâché le pauvre diable.
— Ah! répondit-elle naïvement, ce n’est point la même chose !
M. Verceil regarda fixement Horace, qui baissa les paupières, car, lui aussi, il venait de comprendre.
Le lendemain toute trace physique du polit accident de la veille avait disparu ; seulement Hélène, encore un peu oppressée, respirait mal et, tout en riant elle-même de son inquiétude exagérée, sentait les larmes la gagner lorsque son père l’en plaisantait. Quoique rien ne pipait modifié dans les rapports des trois personnages, un changement considérable s’était fait en eux ; M. Verceil, rassuré sur l’avenir de sa fille, se frottait les mains et chantonnait en surveillant les ouvriers qui se disaient entre eux : « Qu’a donc le patron aujourd’hui ? il est gai comme un pinson. » Ilélènp, joyeuse et triste à la fois du sentiment qui avait dormi en elle et qui s’était si brusquement éveillé, subissait le trouble involontaire de sa situation nouvelle ; son cœur s’agitait pour la première fois et lui causait une inexprimable confusion qui se traduisait par mille riens dont elle
était surprise, effrayée, charmée. Horace sYlait mis à l’instant même sur la défensive; l’amour légitime, conjugal, avec ses devoirs, ses vœux éternels, avec ses droits à la vie entière et au renoncement de toute autre espérance lui était apparu et l’avait épouvanté. Semblable à un novice près de jurer les serments imposés, qui tiént encore au monde et ne peut se décider à y renoncer pour jamais, il hésitait sur le seuil, il se retournait vers l’existence et lui criait : Est-ce donc là ce que tu m’avais laissé entrevoir? est-ce donc pour cela que tu es faite? Il fut lâche, non pour elle, mais pour lui ; il craignit de n’être pas assez heureux dans ce bonheur terre à terre qu'il entrevoyait. Il fut en réserve avec Hélène ; il combattit l’attraction qu’il éprouvait; il se guinda ; il se montra froid et la traita un peu en enfant. Elle s’en aperçut vite, ne comprit pas, s’étonna et disait à Horace : « Pourquoi es-tu boudeur? » Et elle le câlinait, le suivait, l’entourait de soins, l’admirait sans même penser à dissimuler le plaisir qu’elle éprouvait, tant, dans sa naïve honnêteté, elle s’imaginait peu qu’elle pût éprouver un sentiment blâmable en aimant son cousin. Un soir, en prenant le thé, on parlait mariage. M. Verceil avait intentionnellement amené la conversation sur ce sujet. Horace et son oncle débattaient le pour et le contre. Hélène écoutait, et parfois, imbue de sa libre éducation américaine, mêlait son mot à la conversation.
— Un homme ne doit jamais se marier trop jeune, dit Horace qui vit immédiatement son oncle et Hélène lever les yeux sur lui comme pour lui demander l’explication de
ses paroles. Il répondit à leur muette interrogation en répétant les divigations habituelles dont il se nourrissait : la vie qu’il faut connaître, l’expérience qu'il faut avoir acquise, la différence d’âge qui est nécessaire entre les époux. M. Vcrceil l’écoutait, et l’interrrompant tout à coup, il lui dit :
— Sais-tu les mathématiques?
— J en sais ce qu’on m’a appris au collège, répondit Horace fort étonné de la question, et j’avoue que cela ne m’a pas rendu bien savant sur les X et les A -f- B.
— Eh bien, reprit M. Verceil, tâche de te faire enseigner le calcul infinitésimal et tâche surtout d’en comprendre la moralité : sur une quantité infinie de chiffres, tu peux négliger les fractions, le total sera toujours le même. Toute la science de la vie est là, ne l’oublie pas , or, depuis une heure, tu ne nous parles que des fractions, et c’est le total que tu négliges. Qu’importe ton âge, si, jeune ou vieux, le mariage te donne le bonheur?
— Ce qu’il faudrait démontrer, répliqua Horace, continuant par plaisanterie à employer le langage mathématique.
— Le célibat démontre souvent, my boy , qu’on a eu tort de ne point se marier.
— De même, le mariage démontre souvent qu’on a eu tort de 11e point rester gar. on, répondit Horace ; la proposition est égale, c’est un cercle vicieux.
— Il me semble, dit Hélène, que vous avez raison et tort tous les deux : on doit se marier quand on aime et qu’on est aimé, sinon il vaut mieux rester libre.
LES FORCES PERDUES 7i
— L’innocence mène au salut et à la vérité, dit gaiement M. Verceil ; celte fillette nous fait la leçon, et elle est plus sage que nous. Cependant, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Horace, apprends le calcul infinitésimal et applique-le à la vie ; sans cela, étant du caractère que je soupçonne, tu te noieras dans des gouttes d'eau. Hap- . pelle-toi le proverbe turc : « Celui qui s'arrête à jeter des pierres à tous les chiens qui aboient, n’arrivera jamais
au terme de sa route ! » Sur ce, bonsoir. Il prit un flambeau et se retira.
— Tu ne veux donc point te marier? dit Hélène à Horace, lorsqu’ils furent seuls.
— Petite fille, répondit-il, allez coucher votre poupée ; laissez les hommes s'occuper de choses sérieuses et dormez bien cette nuit.
Hélène ne suivit pas le conseil de son cousin, car elle dormit fort mal. Elle démêlait confusément que l’attitude résistante d’Horace était dirigée contre elle, mais elle ne savait point en deviner la cause. Elle s’imaginait que peutêtre elle l’avait blessé, et cherchait en vain par quelle parole ou par quelle action. Elle se disait qu’elle n’était pas si « petite fille » qu’il voulait bien faire semblant de le croire, et que les six années qui les séparaient ne mettaient pas entre eux une distance telle qu’on ne pût la franchir facilement pour être heureux. i< Peut-être aime-t-il quelqu’un en France : ces femmes de Paris sont si coquettes ! » A celte pensée, tout le sang afflua vers son cœur; elle eut un déchirement douloureux, et enfonçant
sa tête dans l’oreiller, elle pleura amèrement. « Eh bien, se dit-elle, je ne me marierai donc jamais ! » Elle pleura plus fort, et se trouva tout à fait malheureuse. « Larmes d’amour, pluie de printemps, sont séchées eu peu de temps, # dit un vieux proverbe.
Le lendemain, au déjeuner, M. Verceil voulut reprendre la conversation de la veille :
— Au nom du ciel, ne parlons plus mariage, dit Hélène, qui sentit qu’elle allait suffoquer.
Une semaine se passa : Hélène avait repris peu à peu sa gaieté habituelle, et Horace gardait vis-à-vis d'elle la nuance de réserve qu’il affectait depuis quelque temps. Un jour qu’il avait fait une partie de longue paume avec son oncle, et qu’il s’était fatigué, il s'étendit sans façon sur le canapé du parlour et s’endormit. Il était parti depuis plus d’une heure déjà vers les pays des songes, lorsqu’il sentit un doux frôlement, semblable à un baiser, effleurer son front. Il ouvrit les yeux et aperçut une robe qui disparaissait derrière une porte ; il reconnut Hélène. Il se leva, fort ému. il fil seller un cheval et sortit seul. Longtemps il se promena, pensant à Hélène, comme autrefois dans les chemins boisés de Chailleuse, il s’était promené en songeant à la Mariotte. Mais cette fois, la situation était renversée. 11 ne s’agissait plus d’une paysanne rusée qui se moquait d’un enfant, il s’agissait d une jeune fille charmante qui, trop naïvement, laissait voir son amour à un galant homme. Qu'allait-il faire? à quelle résolution cet esprit indécis et inquiet allait-il s’arrêter ? Horace se sentait mal à l’aise
avec lui-mème, il comprenait qu’il était injuste, car il se sentait irrité de cette preuve de tendresse qui, dans toute autre circonstance et de la part d'une autre femme, l’eut peut-être ravi de joie; et sottement il se disait : «C’est une pression que je ne subirai pas.» Cependant Hélène était bien blonde, bien charmante et bien douce ; il ne se le dissimulait pas, et il aurait voulu pouvoir continuer à vivre près d’elle, mais sans s’engager, en se plaisant aux soins de cette jeune affection, tout en réservant sa propre liberté. Malgré ce mauvais et égoïste désir, il le reconnaissait impraticable. Sa cousine n’était point la première venue, et il n’avait pas le droit d’accepter un amour qu’il voulait ne pas partager. Or, en restant à Sainte-Marthe, par le seul fait de sa présence, il l’encourageait, et l’encourageant, il semblait promettre d’y répondre. Après bien des hésitations, après bien des dépits contre lui, contre Hélène, contre toutes choses, il décida qu’il ne lui restait qu’à quitter l’Ecosse et à retourner en France. Mais quel prétexte donner à ce départ subit, dont il n’avait point encore parlé, que rien ne pouvait avoir fait pressentir? Que dirait Hélène? que dirait M. Verceil? Il se résolut à mentir et à prétendre que sa mère le rappelait inopinément auprès d’elle. Après une longue promenade, il revint au cottage, à la fois irrité et satisfait du parti auquel il s’était arrêté, et dans lequel il se maintenait par toutes sortes de considérations spécieuses, comme savent en trouver tous ceux qui veulent faire et justifier une soltise.
Le lendemain, au moment où l’on finissait de déjeuner,
on apporta le paquet du courrier. Horace, dont le cœur battait un peu, lut lentement une lettre de madame Darglail, et lorsqu’il eut fini, il se leva et dit, en prenant un air contrarié :
— Quel ennui ! il faut que je retourne à Paris.
— Et pourquoi donc? demanda M. Verceil en levant brusquement la tête et en regardant son neveu.
— Ma mère, répondit Horace, me demande de revenir immédiatement pour régler une affaire importante qui ne peut souffrir de retard.
— C'est singulier! reprit M. Verceil; je reçois aussi une lettre de ta mère, et elle ne m’en souffle mot.
Hélène sortit en toute hâte et s’en alla dans sa chambre pleurer à son aise et sans témoin.
— De quelle affaire est-il donc question? demanda M. Verceil.
Horace inventa et débita assez maladroitement l’histoire d’une créance hypothéquée d’une façon irrégulière, qui pouvait aboutir à un procès et qui rendait sa prompte présence indispensable à Paris; aussi, ajouta-t-il en terminant, je partirai demain ; si vous avez des commissions, mon cher oncle, je me mets à vos ordres.
M. Verceil ne répondit pas; il reprit la lecture de ses lettres et des journaux pendant qu’Horace, fort content d’avoir annoncé son projet, mais assez embarrassé de sa contenance, se promenait de long en large en fumant. Quand M. Verceil eut fini de parcourir son courrier, il prit son chapeau et dit à son neveu :
— Viens te promener avec moi.
Horace suivit son oncle. Ils sortirent dans la campagne, et Hélène, cachée derrière un rideau de ses fenêtres, put les voir marcher côte à côte ; si die eût osé, elle aurait crié à son père : Ne le laisse pas partir !
On était au mois de juillet; les champs tout frémissants d'épis s'étendaient à perte de vue, moirés par les ondulations d’une brise douce et lointaine qui venait de la mer ; le soleil dans le ciel bleu, brillait chaudement et se reflétait en taches lumineuses dans les eaux profondes de la Clvde où passaient quelques navires aux voiles blanches et gonflées; à l’horizon, l’on apercevait un immense amas noirâtre surmonté de hautes cheminées qui poussaient incessamment des nuages de fumée; c’était Glascow et ses forges toujours mouvantes. Horace et son oncle allaient l’un près de l’autre et ne parlaient pas, chacun plongé dans ses réflexions et saisi, à son insu, par l’espèce de silencieuse émotion que cause le spectacle de la nature en fête. Ce futM. Verceil qui parla le premier. Brusquement, il dit à Horace :
— Pourquoi t’en vas-tu?
Au moment où Horace allait répondre, son oncle l’interrompit :
— Ne mens pas ; il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu m’as débité ce matin ; je n’ai point été dupe de ton prétexte. Ici, nous sommes seuls, et nul ne viendra nous déranger ; tu peux parler sans crainte. Pourquoi t’en vas-tu?.. Ah! tu ne réponds rien, reprit-il en voyant Horace
sc taire et baisser la tête... Tu nous quittes, parce que tu te sais aimé d’Hélène !
— Cela est vrai, dit Horace avec le soulagement de se sentir enfin sur un terrain solide, sans fraude ni mensonge.
M. Vereeil reprit : — Et parce que tu veux pas te marier ?
— Et parce que je neveux pas me marier, répondit Horace comme un écho.
M. Vereeil devint très-pâle ; il s'arrêta, et regardant Horace avec des yeux irrités et interrogateurs, il lui dit :
— Ah ! çà, est-ce que la naissance irrégulière de cette pauvre enfant serait pour quelque chose dans ta détermination ?
Horace eut un haut-le-corps de surprise trop naturel pour être joué, et son oncle ne put s'y tromper ; il reprit sa route, sa voix redevint calme, et il dit :
— Eh bien ! alors, pourquoi?
Horace n’avait rien à répondre ; il répéta toutes ses raisons, bonnes et mauvaises, frivoles et sérieuses. Pendant qu’il parlait, M. Vereeil, faisant un retour sur lui-même, se disait : «Hélas! à son âge, j’étais comme lui. » En terminant, Horace disait :
— Enfin, mon oncle, j’ai vingt-deux ans passés et je ne veux pas encore enterrer ma vie.
— Ali ! my dear boy, répliqua M. Vereeil avec un ac cent d’amère tristesse, si je pouvais t’infuser ma vieille expérience! si je pouvais te faire vivre ce que j’ai vécu! tu
cesserais bien vite de demander à la vie des aventures et des émotions quelle ne donne jamais qu'en échange de douleurs et de regrets sans nom. Tu saurais alors que là où l’on ne se trouve pas trop mal, il faut rester, sous peine de rencontrer pire ; tu saurais que tout changement porte en soi son chagrin et je dirai même sa punition. Prends garde, cher fils de ma sœur ! il n'y a pas d’espérance si belle, si tentante qu’elle soit, qui vaille une bonne réalité honnête, comprise entre le devoir et le bien-être. Tu ne réponds rien ; les vieux moines n’ont jamais converti les jeunes pécheurs, je ne le sais que trop. Je te répète aujourd’hui tout ce qu’on m’a dit autrefois, et tu n’écoutes pas plus que je n’écoutais jadis; cela doit être ainsi* et je suis un sot d ; en être étonné.
Ils causèrent longtemps. Horace disait; — L’idéal; l’aspiration, l’imprescriptible besoin de s’élever vers les sphères supérieures.
— Au diable soit ton jargon romantique! reprit M. Verceil. Tout cela est à la mode aujourd'hui : vos poètes pleurent, vos femmes sont poitrinaires ; tout le monde joue au méconnu, à l’incompris, au mourant, au désespéré. C’est bon pour les écrivailleurs, d’accord; cela succède à la nature et aux âmes sensibles de J. J. llousseau, fort bien ; mais la vie n’est pas faite pour ces rêvasseries malsaines ou tout au moins inutiles. Qu’est-ce donc que la poésie ?
— La voilà ! dit Horace s’arrêtant et montrant sur la lisière d’un champ de blé une large place où les coqueli
cols, les bleuets, les folles avoines, les nigèles réunis for' maient un merveilleux bouquet naturel et rustique.
— Insensé ! s’écria M. Verceil avec une colère qui n'était pas feinte; ta poésie n’est même pas bonne à faire du foin !... Voilà la vraie, la sainte poésie. — Et arrachant une poignée de tiges de froment chargées de beaux grains dorés, il la mit par un geste violent presque sous les yeux d’Horace. C’est tout aussi beau que tes fleurettes, et ça fait du pain ! — Allons, dit-il au bout d’un instant, riant lui-même de sa vivacité, tu manques d’expérience, mon garçon ; !u prends la vie pour un opéra-comique, je t’attends à ton dernier couplet.
Ils marchèrent silencieusement ; Horace s'enfonçant de plus en plus dans sa résolution par cela même qu’elle avait été sévèrement contredite, M. Verceil s’affligeant, tâchant néanmoins d’appliquer au fait actuel sa théorie du calcul infinitésimal et n’y réussissant guère.
— Ta mère viendrait habiter avec nous, dit-il tout à coup, continuant à voix haute la pensée qui l’occupait; le cottage est assez grand pour nous tous; au besoin, s’il survenait des enfants, rien ne serait plus facile que d’ajouter un corps de logis à celui qui existe déjà ; moi, je veillerais toujours sur la minoterie, tu m’aiderais dans ces travaux, tu y prendrais goût ; quand je serais devenu vieux, tu me succéderais, et je resterais, au soleil, à jouer avec mes petits-enfants.
La voix de M. Verceil était émue. Horace le regarda et vit une larme briller dans ses yeux. 11 fut sur le point de
se jeter dans les bras de son oncle et de lui dire : Je reste, mais il se répéta le vieux mot de Molière : « Allons, ferme, mon cœur! » et il demeura impassible, feignant de n’avoir pas remarqué le trouble du père d’Hélène.
Ils revenaient vers Sainte-Marthe ; on apercevait déjà les arbres verdoyants qui entouraient le cottage; M. Vorceil ralentissait le pas.
— Il y a là, dit-il en étendant la main vers la maison, il y a là une pauvre enfant que ton départ va rendre bien triste ; ne reviendras tu jamais la voir? Je la connais, elle est fdle à t’attendre, si elle sait qu’un jour nous te reverrons ici.
— Certainement, mon oncle, répondit Horace, je compte encore user de votre hospitalité.
— Prends garde, Horace ' reprit M. Verceil ; ce n’est point une promesse banale que je te demande Hélène a seize ans, le mariage ne presse donc pas; j’ai idée que la vie, puisque c’est la vie qui t’attire, te laissera le regret de n’êlre pas resté ici. Le jour où tu seras las de tout ce que tu vas rencontrer, arrive-nous, sans te faire annoncer, les bonnes nouvelles n’ont point besoin de courrier; nous te recevrons à bras ouverts, nous tuerons le veau gras, et nous chanterons hymen ethyménée! Mais si tu ne dois revenir que pour nous faire une visite passagère, ne reviens jamais!
Horace était un peu de ceux qui croient se sauver en gagnant du temps; il accepta avec joie la proposition de son oncle. « Soit! lui dit-il, en lui tendant la main, et je
serai peut-être de retour ici plus têt que vous ne pensez.
— Cela est bien possible, dit M. Verceil, c’est ici ton refuge et ton bercail, méchante brebis égarée! et la vie, cette vie si belle qui t’attend, se chargera de t’y ramener.
Hélène sortit au-devant des promeneurs : elle était trèspâle et défaite; elle regarda son père avec anxiété. *
— 11 reviendra ! lui dit-il.
Elle se jeta à son cou en pleurant: — Ah ! pourquoi le laissez-vous partir !
Le paquebot sur lequel Horace devait s’embarquer quittait Dumbarton dans la matinée du lendemain. Dès six heures du matin, Horace faisait sa malle; il entendit un léger bruit derrière lui, il se retourna, et debout, sur le seuil de la porte entrouverte, il vit Hélène: ses yeux battus annonçaient la mauvaise nuit qu’elle avait passée. Elle tendit silencieusement la main à son cousin, et faisant effort pour retenir ses larmes, elle lui dit : « Veux-tu que je t’aide?» Elle lui offrait les objets qu’il rangeait en tremblant un peu. II la voyait essuyer furtivement, d'un rapide revers de main, ses paupières humides et rougies; il souffrait lui-même. Il ferma sa malle avec un mouvement qui ressemblait bien à de la colère. Hélène s’était assisse, et no se contenant plus, pleurait la tête appuyée contre la muraille. Il la prit dans ses bras. « Du courage, chère enfant ! lui dit-il; il faut que je retourne à Paris; je reviendrai. . bientôt. Tu m’écriras, car je ne veux pas restersans nouvelles de toi. » Elle répondait par des signes de tète affirmatifs. Elle se leva, se plaça devant la glace, ôta son
peigne; sa chevelure roula sur ses épaules comme un flot d’or ; elle prit sur la table une paire de ciseaux, et se coupant une épaisse mèche de cheveux, elle la donna à Horace.
— Tiens, lui dit-elle, emporte-la; regarde-la quelquefois en pensant à moi ; ce que je fais là est peut-être mal, mais j’ai tant de chagrin! Et elle s’éloigna en chancelant.
Horace se mit à jurer, c’est la dernière ressource des hommes quand ils ne savent plus que faire ou que dire, il regarda sa petite chambre; le papier à fleurs bleues, les tentures en étoffe de Perse, les gravures de chasse ; il se sentit triste jusqu’au fond de l’âme ; il abandonnait là une bonne part de lui-même, et il le sentait, sans consentir à se l’avouer.
L’instant du départ fut rude, quoique chacun se fût préparé à le bien supporter. Retenant leurs larmes, Hélène et Horace s’embrassèrent, puis ce dernier sauta lestement dans la voiture où son oncle était déjà installé. Aussi longtemps qu’Hélène put la suivre du regard, elle resta immobile à la même place, agitant la main en signe d’adieu ; à un détour de la route elle ne vit plus rien ; alors elle rentra chez elle. La maison lui parut vide et déshabitée ; presque involontairement, elle se rendit dans la chambre qu’avait habitée Horace et elle y pleura longtemps.
A Dumbarton, M. Verceil conduisit Horace jusqu’à l’embarcation et le quitta fort ému, après avoir reçu de lui la promesse qu’il reviendrait bientôt. Horace s’assit sur le
pont du paquebot, au milieu des voyageurs empressés, des matelots chargeant les colis. La mer était fort belle, très-calme, verte et profonde. La vapeur s’échappait du tuyau avec un bruit mélancolique. Horace avait le cœur écrasé et ne pouvait secouer l’oppression qui l’étouffait. Seul, loin de tout témoin, perdu dans la rumeur tumultueuse d’un navire en partance, il hésitait maintenant et se demandait s’il ne valait pas mieux, obéissant à un bon mouvement, répudiant d’avance tous les espoirs que l’avenir contenait, aller fixer sa vie dans ce coin de terre actif et travailleur, auprès d’une femme charmante, au milieu d'une famille dont il serait la joie. Tout ce qui, le matin encore, lui semblait si aride, si éteint, si loin des destinées qu’il rêvait, lui apparaissait maintenant, à la minute suprême, fertile, animé et plein d’un bonheur inespéré. 11 eut là une lutte terrible qu’il a appelée lui-même le combat de ses bons et de ses mauvais anges. Ce fut là, en effet, sur ce bateau, que son sort se décida et prit sa direction définitive.
Le paquebot ne partait pas; on attendait un steamboat de Glascow dont il devait prendre la correspondance ; Horace maudissait et bénissait à la fois ce retard imprévu. Il était comme une aiguille placée eptre deux aimants; il hésitait, frémissait et ne savait se résoudre. « lleste ! » disait une voix. — Pars ! » disait l’autre. II eût voulu être déjà en pleine mer et espérait qu’un accident, l’arrêtant au rivage, le forcerait à retourner chez son oncle. Ce serait un signe de Dieu, se disait-il, et j’y obéirais. Pauvres hommes! pour
LES FORCES PEItMIES 85
mettre fin aux contradictions qui les obsèdent, ils demandent toujours à la Divinité de prendre part aux misérables intérêts de leur vie !
Ses yeux remontaient le cours de la Clyde ; il se disait ce que son oncle lui avait inutilement dit la veille : « Ma mère viendrait habiter avec nous, je prendrais part aux travaux de la minoterie. » Puis il se représentait Hélène dans ses vêtements blancs de mariée, toute rose de joie et de pudeur; il lui semblait entendre sa voix charmante : « Ah ! méchant! pourquoi voulais-tu partir?»
Le bateau de Glasrow était arrivé; on dérapa les ancres, le paquebot oscilla ; on releva les échelles ; l’eau moutonnait sous les aubes. Horace se leva brusquement, voulant crier: « Arrêtez! » Il mesura de l’œil la distance qui le séparait du port, et il eut envie de se jeter à l’eau pour gagner terre en nageant. Un sanglot lui monta jusqu’aux lèvres, et il s’affaissa en pleurant contre le bastingage. Son nœud gordien venait d’être tranché. Il écoutait d’un air ahuri les commandements du capitaine et les réponses du timonier. « Bâbord un peu; bâbord encore. — Elle y est toute. — Comme ça ! » Puis les ordres cessèrent. On n'entendait plus que le lourd battement cadencé du balancier qui faisait tressaillir le navire, et le rapide mouvement des roues qui frappaient l’eau résistante. Le capitaine regardait autour de lui, prenant les points de repère sur la côte, et, ne voyant plus d’obstacle -à redouter, au moment de céder la direction du bateau à l’officier de quart, il cria le mot sacramentel qui prouve la fin de l’appareillage et indique
8i LES FORCES PERDUES
qu’il faut suivre l'aire de compas préalablement indiqué: « En roule ! »
— Eh bien! soit, en route! en route pour l’imprévu, pour le vrai voyage de la vie ! en route pour la terre où l’on est heureux ! se dit Horace regardant presque avec colère dans la direction de Sainte-Marthe, où demeurait celle qui avait failli l’arrêter en chemin.
Huit jours après son arrivée à Paris, Horace perdit sa mère. Elle succomba rapidement à une maladie de cœur dont elle souffrait depuis longtemps, et qui prit tout à coup un caractère désespéré. 11 se trouva donc seul, libre et riche.
J’ai dit qu’Horace était riche ; sa fortune en effet était quelque chose en ce ternps-Jà où la hausse impudente des loyers, renchérissement successif de toute denrée n’avaient pas encore créé, pour la vie de Paris, d’insurmontables difficultés. Ces jours heureux sont passés, et Horace n’aurait point mené, à l’heure présente, l’existence douce et facile qu’il eut jadis. Il regretta sa mère, près de laquelle il avait toujours vécu et qu’il aimait tendrement. Sa solitude première l’étonna plus qu’elle ne l’effraya, et elle ne lui inspira pas le désir de demander au mariage une nouvelle famille. Hélène et son oncle lui écrivirent, et tous deux, sans s’être donné le mot, se rencontraient dans la même pensée : « Que vas-tu faire maintenant ? Tu sais que Sainte-Marthe t’offre un asile contre l’isolement et la tristesse. » Horace répondit que les soins de la succession le retenaient encore à Paris, mais que son intention était d’aller à Dumbarton, dès qu’il serait libre.
— Il reviendra bientôt, dit Hélène en lisant cette lettre.
— Dieu le veuille! répondit M. Verceil qui paraissait moins convaincu que sa fille.
Ce fut à cette époque que je connus Horace et que je me liai avec lui. C’était un grand jeune homme assez timide, malgré un air de hardiesse naturelle, un peu mélancolique à travers des accès de gaieté folle, curieux d apprendre légèrement dédaigneux et souvent ironique. Rien de saillant dans sa vie. 11 travaillait sans excès, et paraissait parfois s’ennuyer très-naïvement là même où les autres s’amusaient; s’il avait maîtresses, rien ne portail à faire supposer qu’elles eussent une influence réelle sur lui.
Depuis un an déjà il avait perdu sa mère, et son existence ne s’était point modifiée. Sa petite fortune avait réuni autour de lui des amis de circonstance sur le compte desquels il ne semblait pas se faire grande illusion ; il était assez généreux pout être très-entouré, mais il n’en tirait point vanité, et parfois je l’ai vu recevoir avec un visible embarras les protestations affectueuses qu’on lui faisait. Ce qui me frappa le plus, lorsque je pus l'étudier à mon aise, ce fut quelque chose d’indécis qui le retenait dans d’incessantes hésitations et le paralysait parfois en face des circonstances les meilleures. On eût dit que, poussé par sa nature profondément aimante et très-honnête, il eût voulu se donner tout entier, sans arrière pensée de se reprendre jamais. Il n’avait point rencontré, sans doute, un objet digne de son choix ; car il se gardait intact au milieu de ses relations. Il ressemblait à un dévot qui n’a pas trouvé de Dieu : il pensait souvent à Hélène, mais c’était en quelque sorte, comme à un pis-aller; il savait tout le charme de la jeune fille, il devinait facilement
le bonheur neutre qu’il aurait auprès d’elle ; il se figurait bien l’existence agréable, mais un peu dénuée, qui l'attendait à Sainte- Marthe, et se disait alors : « Bah! il sera toujours temps de finir par là ! » Il eût fallu qu’un événement inopiné lui imprimât la direction dont il cherchait vainement le germe en lui-même. Il semblait toujours attendre ! «
Les curiosités intellectuelles l’avaient entraîné vers le monde des artistes. Il fut un des assidus de la Childeberte, cette grande maison , aujourd’hui détruite , qui s’élevait en façade sur la place Saint-Germain-des-Prés, et qui, pendant bien des années, fut exclusivement occupée par des peintres. Il ne resta pas longtemps dans ce milieu ; il se fatigua vite de ces charges d’atelier qui étaient fort à la mode à cette époque. On riait beaucoup lorsqu’on peignait en tigre un chien de boucher et qu’on le lâchait, avec une casserole attachée à la queue, à travers les femmes épouvantées qui, le dimanche, sortaient de l’église après la grand’messe. On trouvait fort divertissant de se déguiser en bédouin et de s’en aljer, affublé d’une couverture en guise de burnous, s’asseoir en cercle sur la place, et d’y fumer gravement un manche à balai en s’émouclietant avec un plumeau. C’étaient les belles joies de ce moment, où le romantisme avait un peu tourné toutes les têtes. On jurait : foi de gentilhomme ! on s’appelail sérieusement messire Y les plus hardis portaient des pourpoints, et dans les restaurants on demandait une bonne côtelette de Tolède. Parmi toutes ces folies qui devaient
s’éteindre devant l’indifférence générale, on ne s’oubliait pas cependant, et sous prétexte qu’un gouvernement doit protéger les arts, on assiégeait volontiers les ministères pour obtenir des commandes et faire acheter les tableaux dont les amateurs n’avaient point voulu. Horace, relativement riche, était choyé par ce groupe d’artistes qui, sous les apparences de la nonchalance et du désintéressement, cachaient une âpreté vorace et bourgeoise. Chacun cherchait à l’accaparer et à l’encombrer de ses barbouillages. Une fausse honte l’induisit souvent en sottes dépenses. Mais peu à peu, ne se sentant qu’un goût médiocre pour ce rôle de Mécène de bas étage auquel on l’engageait trop vivement, il espaça ses visites et bientôt les cessa tout à fait. 11 ne garda pas un bien excellent souvenir de son rapide passage à travers ce monde futile, sensuel, intelligent néanmoins, mais singulièrement diminué par l’ignorance et l’esprit de coterie, monde encore déclassé et qui cherche vainement à se créer une place régulière au milieu d’une société à la fois ivre d’égalité et de distinction. L’habitude de contempler .l'humanité sous son aspect extérieur le condamne à n’être que superficiel et amusant. La recherche incessante des procédés matériels de l’art, lui ôte la faculté des grandes études qui fécondent l’esprit et élargissent le cœur. A force de se préoccuper de la forme, il néglige et finit par oublier l’âme. Horace ne fut pas long à comprendre tout cela, et il s’éloigna avec regret de ces hommes que, dans le principe, il avait recherchés avec illusion et plaisir ; de leur fréquentation néanmoins
il conserva dans les allures, dans la diction, dans l’habi-» tude générale de son esprit et de son corps quelque chose d’original et d’imprévu qu'il n’avait pas auparavant.
La société des jeunes gens dits comme il faut, de ceux qu’on appelle encore les fils de famille, ne lui réussit pas mieux. Il en connaissait beaucoup et se mêlait parfois à leurs plaisirs, y apportant cette nuance d’ironie dédaigneuse qui semblait être son reflet particulier. 11 les côtoya cependant plutôt qu’il ne se confondit avec eux ; car ils avaient dans leurs façons d’être quelque chose qui déplaisait à sa nature droite et peu portée au mal. Volontiers ils eussent dit, comme la comtesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul : « Les mœurs, c’est bon pour le peuple, » et ils mettaient cette triste maxime en action. Horace allait avec eux au bois de Boulogne, à l’Opéra, au restaurant en vogue où l’on soupait alors. Il s’étonnait de leur futilité, de la mince valeur des intérêts qui les faisaient agir, et il se disait avec une certaine tristesse : « Quand ils se seront ruinés et qu’ils auront mangé la fortune de deux ou trois danseuses, on en fera des ambassadeurs, et leurs grâces surannées leur serviront à représenter le pays auprès des nations étrangères. Tant il est vrai, qu’aujourd'hui encore et malgré tant de révolutions, les relations seules, à défaut d’intelligence, de savoir et de moralité, suffisent à tirer un homme de l'oubli et à en faire un personnage important. » Il pensait à cela, sans jalousie, car il n’avait aucune ambition, mais avec un dégoût qu’il ne parvenait pas toujours à dissimuler.
. Ce fut à la suite d’un souper à grand fracas qu’il quitta cette bonne compagnie pour ne jamais la regretter. Il y avait là la fine fleur des élégants du moment et quelques unes de ces beautés interlopes, d’autant plus impudentes dans leur célébrité éphémère, que les exigences de la vie les mènent rapidement de la loge de portier où elles sont nées jusqu’au grabat d’hôpital où elles doivent mourir. Un vieux comte, connu pour son bonheur au jeu, un jeune marquis déjà épuisé, deux ou trois petits vicomtes habitués des courses de chevaux, le fils d’un baron de l’empire enrichi dans les fournitures, le descendant en ligne directe d’un fabricant de bougies, le neveu d’un ex-carrossier du roi, formaient le personnel masculin et fort mélangé de cette réunion. Quant aux femmes, elles étaient aussi bêtes que décolletées. On les appelait par des sobriquets plus piquants les uns que les autres : Amadou, Clarinette, Trombonne, Pierre à fusil ! Une de ces aimables personnes devait une certaine réputation d’originalité au billet suivant qu’elle écrivit, un jour de colère, à l’un de ses amants :
« Homme vil et peu délicat qui donne rien aux aux femmes; il y en a au moins qui ont des complaisances ! mais vous, vous n’ètes ni l’un ni l’autre ! »
Le souper fut fort gai et très-bruyant : les jeunes gens parlaient en imitant la- voix d’un cabotin subalterne qui, à ce moment, était tout à fait à la mode. On dit beaucoup d’obscénités, on se grisa raisonnablement ; on vida quelques verres pleins de vin de Champagne glacé sur les épaules de ces demoiselles, enfin ce fut charmant, et l’on
eut beaucoup d’esprit. On chanta ; quoi? des paroles sans nom sur des airs impossibles. L’un des convives voulant, comme il le dit lui-même, passer à un ordre de choses plus élevées, entonna sur l’air qui fait sautiller les clowns anglais, la chanson suivante :
Je reviens d’enterrer ma tante,
Je l’ai mise dans son cercueil,
Elle me laisse assez de rente Pour me permettre un joli deuil!
Elle est dans un coffre de chêne Où tout de son long on peut tenir!
11 ne faut pas que ça la gêne!
Où y a d’là gêne, y a pas de plaisir.
On battit dos mains. Un autre, jaloux d’un tel succès, se leva pour chanter à son tour :
Mon oncle est mort! ah! nouvelle charmante!
De lui j’hérite, et j’en avais besoin I Je vais avoir cent mille livres de rente,
Et j’ai, de plus, un vieil oncle de moins.
On cria bravo ! Le plus touchant, c’est que les deux chanteurs avaient été enrichis, l’un par la mort de sa tante, l’autre par la mort de son oncle. Horace, gardant sur ses lèvres un sourire de commande, eut un haut-le-cœur en écoutant tout cela. « Eh quoi! se disait-il, voilà les gens
qui poussent des cris d’effroi et d’horreur quand on touche théoriquement à la famille, et ils ne s’aperçoivent pas qu’ils la minent, la déshonorent dans la pratique ordinaire de la vie. » Il prétexta un mal de tête, prit son chapeau , sortit, ne revint pas et ne revit jamais familièrement ces compagnons qui, presque tous, ont fait aujourd’hui leur chemin dans le monde et même en police correctionnelle.
Retiré de ces deux sortes de sociétés, fréquentant avec plaisir quelques hommes obscurs voués à des travaux sérieux, il eût vécu dans une solitude relative assez singulière à son âge, s’il n’avait conservé quelques rares relations dans le monde où son esprit et son affabilité le faisaient rechercher. Ce n’est point qu'il se fit une grande illusion sur les gens qu’il y voyait. Sa^ clairvoyance naturelle ne lui avait pas permis d’être dupe pendant bien longtemps de ces dehors agréables qu’on appelle les convenances et qui sont simplement les apparences des vertus qu'on devrait avoir et qu’on n’a pas. Il n’avait pu se méprendre à ce bon ton, à ces façons de dire particulières, à ces usages transmis par le passé qui cachent une frivolité de mœurs sans pareille. Un jour, dans une de ces réunions, il avait entendu un vieux noble dire avec conviction : « On nous a enlevé nos privilèges, mais on ne nous ôtera jamais nos préjugés. » Il avait gardé bonne note du mot, dont il avait apprécié la vérité profonde. 11 avait promptement vu le dessous des cartes et il n’avait pas fait preuve d’une perspicacité bien extraordinaire en reconnaissant que, pour les gens qui se disent exclusivement du monde,
la religion, la morale, l’amour, le mariage, sont simplement des affaires de convention. Paraître est tout, être n’est rien. Seul le scandale est interdit, et le vice est au moins toléré. Il s’aperçut encore de ce phénomène étrange que, pour cette catégorie de personnes, il est plus important d'avoir eu un grand-père illustre il y a deux ou trois cents ans, que d’être quelque chose par soi-même. 11 s’aperçut aussi que tout travail fait déroger, et qu’en dehors d’une fortune héritée pleine d’oisiveté et de bien-être, il n’y a d’honorable que la domesticité d’une grande charge auprès du souverain. On ne prohibe pas cependant la spéculation, ni l’agiotage, ni le jeu, surtout lorsqu’on y a du bonheur. Quant à l’instruction, elle n’est point indispensable, un certain jargon la remplace facilement ; et lorsqu’un homme du monde demande l’explication d’un tableau intitulé Œdipe et le Sphinx et dit : « Ces diables de peintres . ont des expressions à eux qu’on ne comprend jamais ! » on se contente de sourire avec indulgence en disant : « On ne peut pas tout savoir ! » 11 est une science difficile qu’il, faut posséder cependant, c’est celle des alliances, celle des influences qu'on doit ménager, créer et garder; il faut connaître aussi où sont les héritières par qui l’on aura chance d’augmenter plus tard la fortune de sa famille, car « si le financier manque son coup, les courtisans diront de lui : C’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille. # Le mot est de la Bruyère, et vrai aujourd’hui comme autrefois.
Horace riait de ces travers et ne se laissait point entamer
par l’exemple. Il écoutait, donnait parfois la réplique, ne heurtait pas trop les vanités qui s’étalaient naïvement devant lui, ne dédaignait pas de faire, de temps en temps, l’essai du bon vouloir des femmes aimables qu’il rencontrait, et se demandait souvent si ces gens-là étaient réellement dupes de la comédie qu’ils se jouaient à eux-mêmes. Il était surpris cependant de voir avec quelle servilité ces usages frelatés sont suivis par les autres classes de la société. On s’imite du bas en haut de l’échelle, et l’on se dédaigne du haut en bas, à chaque degré successif. La femme du marquis méprise la femme du banquier qui méprisé la femme de l’avoué, et ainsi de suite jusqu’à la femme du portier qui méprise la femme du porteur d’eau. La dernière des petites commères enrichie par le négoce de son mari dit : « Nous autres, femmes du monde, » et la plus mince bourgeoise s’imagine qu’il suffit d’avoir trop d amants pour être une grande dame.
La maigre satisfaction d’amour-propre qu’un esprit médiocre eût trouvée dans ces coteries personnelles et mesquines 11e pouvait atteindre Horace, qui, réellement, avait le cœur haut placé. Il y allait par politesse, mais n’y trouvait aucun de ces intérêts sérieux qu’on est eu droit de demander à la vie. En un mot, il s’ennuyait, non point de cet ennui qui fait bâiller, mais de cet ennui proiond, essentiel, qui nous a été légué comme un héritage funeste par nos pères et qui rend l’existence insipide. Il y avait de sa faute et surtout de la faute de l’éducation incomplète qu’il avait reçue. On élève l’enfant dans une série d’illusions qui ne
résistent pas à l’expérience ; on lui persuade volontiers que, dans ce bas monde, tout est miel et vertu : il y trouve fiel et vice. On ne le fortifie pas contre l’inévitable bataille, puis, lorsqu’il a âge d'homme, ou à peu près, on le lâche désarmé, presque nu, au milieu du combat; au premier pas il est blessé et ne guérit jamais. Ce fut lâ le ' cas d'Horace : il marcha d’étonnements en étonnements, et chaque étonnement fut une meurtrissure, meurtrissure d’autant plus vive et douloureuse qu’il ne l’avait point prévue. A ces moment-là, il eut des heures très-pénibles et il rêva souvent la solitude, au fond d’une campagne, au milieu des bois ; rêves de jeune homme qui ne duraient guère et s’envolaient au sourire de la première espérance venue.
Donc il ne vivait point heureux, et il commençait à comprendre que pour ne point trop souffrir il faut, avant tout, être résigné. H y tâchait, non sans efforts, car il lui répugnait singulièrement de s’arracher les ailes que, lui-même et de ses propres mains, il s’était attachées aux épaules. Le temps avait marché pendant qu’il faisait ces déce\antes expériences. Il avait vingt-six ans, et le soir, au coin de son feu, pendant qu’il tisonnait en rêvassant, il ne pouvait s’empêcher de penser que sa cousine Hélène allait bientôt atteindre sa vingtième annéfe. 11 se la représentait telle que l’âge avait dû la modifier, toujours blonde et charmante, mais plus grave, plus développée, plus enviable. 11 se la figurait alerte et empressée, allant du cottage au moulin, parlant aux ouvriers, activant le travail des uns, s’api-
toyant à la fatigue des autres, saluant d’un jeune sourire les femmes qui passaient, et parfois s’arrêtant pour lever les yeux du côté de la France et se dire : « Se souvient-il encore de moi? » Dans ces moments-là, il était bien près de faire son paquet et de partir. Nulle liaison sérieuse ne le retenait à Paris, nul intérêt important ne l'attachait à la France, ses relations de société n’étaient point de nature, à le fixer jamais ; qui pouvait donc le faire hésiter encore, si ce n’est l’éternel et vain espoir de l’inconnu? « C’est bien dur de finir sans avoir commencé, » se disait-il. Alors il s’étourdissait, retournait dans le monde et s’enfonçait violemment dans la vie pour y chercher la perle qu’il ne trouvait pas. Le découragement le saisissait derechef, et il écrivait à son oncle : « Je suis bien capable de tomber inopinément un de ces jours, comme une bombe, à Sainte- Marthe. » M. Verceil ne laissait jamais attendre ses réponses : « Arrive donc, cher enfant, lui disait-il ; ta cousine me parle de toi bien souvent, et voilà que je commence à me faire vieux. »
Enfin, après de nouveaux mécomptes, après quelque ennui plus vif que les autres et tout aussi mérité, il prit son parti et résolut à passer en Écosse. « Allons, se dit-il, préparons l’épithalame ; entrons au port sans avoir navigué; vivent la bonne mouture et le mariage 1 Quand je serai mort, on mettra sur ma tombe : Bon époux , bon père et bon meunier. »
Sans se presser, car la raison seule et non point la passion, avait déterminé sa conduite, il fit ses préparatifs de
départ. Il ne prévint même pas son oncle, qu'il voulait surprendre; il ne parla à personne de sa résolution, car il la sentait mal assurée et redoutait quelque raillerie. Quand il eut réuni ses papiers de famille, qu’il eut fait quelques emplettes indispensables, qu’il fut prêt, en un mot, il eut une tristesse amère en pensant à la maturité subite que sa vie allait prendre. Ce n’était point un homme futile; en lui le fond était sérieux. Ses ridicules n'avaient été que de surface, le tuf était resté solide et inattaqué. Le mariage lui semblait une chose fort grave; s’il choisissait une compagne, c’était pour la vie; il était résolu à partir avec elle sur le même radeau, pour la terre promise ou pour le naufrage ! qu’importe ! On l’avait entendu dire : « Être marié, c’est être deux !» et ce qui dans la bouche d’un autre, eût semblé un lieu commun banal, était dans la sienne une profession de foi absolue. Il allait au mariage comme on va au cloître, avec des vœux éternels. Au niomenl de les prononcer, il hésitait encore ; qui ne le comprendra? Il n’était pas homme à prendre une femme pour augmenter sa fortune et ne lui. demander que des convenances extérieures; il l’exigeait tout entière, parce qu’il se donnerait tout entier. Dans cet état d’esprit, il était triste et plein de fluctuations douloureuses.
11 était donc décidé à se rendre en Écosse pour épouser Hélène. 11 devait partir dans huit jours, lorsqu’un événement imprévu, fort insignifiant en apparence, un de ces hasards qui remplissent la vie, vint tout à coup modifier ses projets et changer pour toujours le cours de son existence.
Un de ses amis ayant acheté un cheval de selle et voulant l'essayer par une course un peu longue, le pria de l’accompagner. Horace consentit. L’ami était mauvais cavalier sans doute, car il fût rapporté chez lui dans un assez piteux état, à la suite d’une chute qui lui avait brisé un bras. Horace s'installa auprès du blessé. Le départ pour l’ Écosse en fut naturellement retardé. L’ami se rétablit peu à peu , et sa mère invita Horace à dîner. Parmi les convives se trouvait une femme qu’Horace n’avait point encorevue; il était à ses côtés pendant le repas, fut assez empressé auprès d’elle et s’étonna de son esprit aimable. — Qui était-elle? Il lui avait été présenté, mais cela ne lui apprenait rien, car il ne connaissait point son nom.
Après le dîner, pendant que les hommes fumaient entre eux, Horace amena la conversation sur elle et apprit que Viviane X... était une femme distinguée, vivant à Paris, avec un état de maison convenable, loin de son mari qui occupait de hautes fonctions dans une colonie voisine de la France. On vantait sa causerie, les aptitudes don! elle était douée, sa bonté qui se reflétait sur son doux visage et la sûreté de ses relations. Elle n’habitait pas avec son mari. On ne savait trop pourquoi ; des humeurs dissemblables ou des torts réciproques les avaient séparés amiablement par le fait , quoiqu’ils restassent toujours en communication et que chaque courrier apportât et emportât une lettre des deux époux.
A l’éternelle question qu’un homme adresse sur toute
femme : A-t-elle des amants? un des convives répondit par le vers célèbre :
Montaigne eût dit : Que sais-je? et Rabelais : Peut-être I
Lorsqu’on rentra dans le salon, Horace alla, de lui-même, chercher sa place auprès de Viviane, et, tout en causant avec elle, il la regarda attentivement. Sa grâce n’était point feinte, elle en avait dans tous ses mouvements et dans chacun de ses gestes; une sorte de nonchalance naturelle la faisait ressembler à ces flexibles roseaux qui s’inclinent et se relèvent sans jamais toucher terre. Elle n’était point jolie cependant, mais toute sa personne avait un charme inexprimable, biën plus dangereux que la beauté. L’expression singulièrement douce de son visage s an rnait au contact de la conversation. Nulle ne savait écouter comme elle ; elle eût délié les lèvres d’un bègue tant elle paraissait attentive et empressée à ce que l’on disait. Il y avait là évidemment les habitudes polies d’une femme du monde ; mais il y avait surtout l’entrainement d'une curiosité que rien n’avait jamais satisfaite. La blancheur mate de son teint, la nuance presque orangée de ses yeux, le brillant de ses cheveux châtains, la forme allongée de ses lèvres un peu pâles lui composaient une physionomie étrange qui attirait et retenait l’attention. Elle ne pouvait passer inaperçue, et partout où elle s’était montrée, elle avait entendu dire : « Qui est-elle ? »
no LES FORCES PERDUES
Elle avait des élégances innées que l’éducation avait augmentées encore; elle marchait à ravir, ce qui est une science de premier ordre pour une femme, et elle laissait voir un pied souple et merveilleux avec une naïveté si profondément habile qu’elle paraissait naturelle. On la disait charitable; elle était intelligente plutôt que spirituelle ; l’ironie ne l’amusait guère ; les plaisanteries rapides la déroutaient un peu ; les sarcasmes lui déplaisaient, et volontiers elle se serait tournée du côté des vaincus si, pour les gens du monde, la défaite, d’où qu’elle vienne, n’était un crime impardonnable. Et puis elle était trop femme pour ne point admirer la force et pratiquer en toutes choses la politique du fait accompli. Horace fut ébloui; il se sentit en présence d’une force féminine supérieure; dans ce maintien à la fois abandonné et plein de réserve, dans ces yeux dont l’expression le troublait, il lui sembla lire de vagues promesses qui contenaient peut-être ce bonheur qu’il avait tant cherché et n’avait point trouvé encore. Un observateur plus froid aurait pu cependant remarquer chez Viviane quelques-uns de ces signes extérieurs par où l’âme, si contenue, qu’elle soit, s’échappe involontairement. Sa bouche, de forme fine et appuyée sur un large menton, avait quelque chose d’implacable que ne pouvait dissimuler la douceur du sourire; ses mains longues, flexibles, d’une agilité, d’une adresse extraordinaires, prenaient, dans certaines poses irréfléchies, un caractère de cruauté peu commune. Horace sembla le deviner, car, lui parlant de sa main, il lui dit en souriant :
— Vous avez donc déchiré bien des cœurs pour avoir des ongles si roses?
Viviane rougit légèrement en entendant ce madrigal et n’y répondit pas. Quant à lui, il était sous le charme, il en parla avec feu à son ami encore pâle et fatigué de sa chute.
— Prends garde, lui dit ce dernier ; Viviane n’est point la première venue, il y a bien des gens qui ont souffert à cause d'elle. Elle a la grâce et l’attrait des plantes narcotiques: il est dangereux de s’endormir à son ombre, on peut ne se jamais réveiller.
Horace rentra chez lui fort satisfait de sa soirée ; il ne pensa guère à sa cousine Hélène, mais il pensa beaucoup à Viviane. Il n’en était point épris, mais il en était troublé, se frottait les mains et riait en se disant : « Ce serait une charmante maîtresse , elle a doublé, depuis peu, le cap de la trentaine, cap de tourmente pour les maris, cap de bonne espérance pour les amoureux. Parbleu! avant de partir pour m’enterrer en Écosse, j’ai presque envie d’en courir l’aventure. Elle est mariée ; qu'ai-je donc à craindre? Une dernière amourette de quelques semaines ne me déplairait pas, et je pourrai toujours m’en débarrasser lorsqu’il sera temps. »
Viviane avait invité Horace à venir la voir ; il y alla dès le surlendemain. 11 fut reçu avec affabilité et sortit un peu plus ému qu'il n’était entré. « Ce n’est point de l’amour, » se disait-il ; et, en effet, ce n’était point de l’amour, c’était plutôt un besoin de galanterie sans grande importance,
une curiosité frivole, comme l'usage du monde en éveille chez beaucoup d’hommes. Cependant il ne partait pas. « Qu’importe, disait-il encore, je ne suis pas attendu et j’arriverai toujours assez tôt à Sainte-Marthe; voyons d’abord la fin de tout ceci. »
11 fut invité à dîner par Viviane ; il accepta. Il arriva un peu avant l’heure indiquée, la trouva seule au coin du feu, car les soirées de septembre étaient déjà froides. Sans tomber à ses pieds comme un héros d’opéra-comique, sans môme lui dire qu’il l’aimait, il lui fît nettement comprendre qu’il la trouvait fort à son gré et qu’il serait heureux de ne point lui déplaire. Pendant toute la soirée, elle eut à son égard des attentions assez particulières pour qu’il le remarquât, et en conçut bonne espérance. Il revint la voir souvent ; leur conversation se tenait sur une pointe d’aiguille, toujours près de tomber dans l’amour pur ou dans la simple galanterie ; l'un et l’autre excellait à ce jeu difficile qui consiste à paraître s’abandonner toujours et à ne se livrer jamais. Il ne la démêlait pas bien et ne pouvait la saisir. En la quittant, il se disait : « Est-ce un raffinement de coquetterie? est-ce un sentiment sérieux qui la fait agir? # et il ne parvenait pas à se répondre.
Quant à lui, son trouble n’atteignait pas encore le cœur ; il l’enveloppait peut-être, mais ne l’avait pas pénétré; il faisait comme les enfants, il jouait avec le feu, sans craindre de se brûler lui-même.
Au commencement d’octobre, par une de ces belles journées qui souvent, en France, précèdent l’hiver et le
font pressentir, pendant que le soleil éclairait de lueurs aiguës les arbres déjà roussis par le hâle, il se rendit chez Viviane. Ses dernières conversations avec elle lui avaient donné le droit d’espérer beaucoup ; il était gai en marchant et chantait l’air de Fru Diavolo :
C’est demain, oui, c’est demain, C’est demain qu’on nous marie I
Le coeur rapide, le pas allègre, il allait sans souci des passants, songeant à cette femme charmante qui ressemblait à tin bouquet bien composé, car elle avait tous les parfums.
Quand il quitta Viviane, il n’avait plus rien à lui demander, car elle n’avait plus rien à lui refuser. Il était entré chez elle joyeux et léger, il en partit triste jusqu’au profond de lui-même ; ce n’était plus le même homme et il se cherchait en vain. On nous raconte qu’autrefois, dans les temps antiques, le néophyte s’arrêtait longtemps sur le seuil des temples redoutables avant d’oser pénétrer leurs mystères et que, sorti enfin des longues épreuves, des voûtes ténébreuses, après avoir gravi les plus hauts degrés de l’initiation, il se retrouvait tout autre et comme transfiguré. Il en fut ainsi d’Horace. De gaieté de cœur, il avait défié l’orage, sans même le prévoir ; il se sentit foudroyé. Stupéfait, ahuri, ivre pour ainsi dire, il marcha devant lui sans savoir où il allait. Il traversa Paris qui
bruissait, monta la longue avenue des Champs-Elysées dont la rumeur l’assourdit, pénétra dans le bois de Boulogne, qui, à cette époque, était calme et presque désert, s’assit au pied d’un arbre, dans une allée écartée, laissa tomber sa tête trop lourde sur sa poitrine qt s’engourdit dans une rêverie confuse pareille à la somnolence d’un malade. Quelque chose de nouveau et d'absolument inattendu venait de surgir en lui. Pour la première fois de sa vie, il comprenait que l'amour est bien réellement de ce monde et qu’il peut vous saisir à l’improviste pour vous terrasser. Vaguement toute sa vie passée lui apparut, depuis les rêves ébauchés qui le tourmentaient au collège, pendant les longues études du soir, jusqu’aux réalités décevantes où il avait inutilement occupé sa jeunesse. l,e souvenir d’Hélène l’effleura. « Ah! se dit-il, que ferais-je maintenant auprès d’elle? » Viviane le possédait déjà ; la liqueur qu’il avait bue était trop forte pour lui, elle l’enivrait ; il en souffrait et ne pouvait secouer l’inexprimable et délicieux malaise auquel il était en proie. Une minute suffit-elle donc à bouleverser ainsi un homme qui n’est plus un enfant! On le lui aurait dit qu’il ne 1 aurait pas cru. Cependant il pouvait en faire la douloureuse expérience sur lui-même. Il comprit instinctivement qu’il commençait une vie nouvelle, et les fantômes d’autrefois semblaient venir lui demander un dernier adieu. Depuis celui de sa mère morte qui lui mouilla les yeux, jusqu’à celui de la Mariolte qui lui arracha un sourire, ils vinrent les uns après les autres comme des amis qui, la veille d’un
départ, viennent souhaiter bonne route et longue vie au voyageur.
Le froid de la nuit le réveilla de son engourdissement. 11 se remit en marche. Il y avait si loin de ce qu’iT éprouvait aujourd’hui à ce qu’il avait ressenti jadis, qu’il ne savait comment l’expliquer. Il contenait un sentiment plus fort que lui, trop fort pour lui, et il en souffrait comme d’une sensation aiguë. Il allongea son chemin pour traverser la rue que Viviane habitait et pour passer devant sa maison. Les fenêtres du salon et de la chambre à coucher étaient éteintes, et il se rappela alors qu’elle devait être à l’Opéra. 11 s’y rendit et s’arrêta debout dans le couloir qui conduit aux stalles d’orchestre : une danseuse efflanquée et, un danseur prétentieux sautaient sur la scène au bruit d’une musique quelconque. Il n’y fit point attention et regarda dans la salle. Dans une loge en face de lui, il aperçut Viviane, calme, souriante, pleine de grâce et de saveur. II tint longtemps ses yeux attachés sur elle. Elle se tourna indifféremment vers lui, le reconnut, lui fit un petit signe de tête qui signifiait: « Ne venez point me saluer, je suis avec des personnes que votre présence étonnerait »; puis, du bout de son éventail replié, elle lui envoya un imperceptible baiser. Pendant deux heures il resta ainsi, la contemplant et s’enivrant de la voir. Lorsqu’elle descendit le grand escalier, il passa près d’elle et put lui serrer la main ; il la regarda monter dans sa voiture, qu’il eut bien envie de suivre en courant, et rentra chez lui harassé, épuisé, courbattu.
IOG
Sur sa table deux lettres l'attendaient, l une de Viviane ; un simple billet, mais plein d’une tendresse qui ne paraissait pas feinte et à laquelle le cœur d’Horace ne répondait que trop; l’autre de M. Verceil. — « Eh bien ! my dear boy, disait-il, la vie de Paris est donc bien amusante que tu ne peux te décider à la quitter, ne serait ce que pour venir nous voir? J’ai été comme toi à ton âge, j’aurais donc mauvaise figure à te gronder, et puis je n’ai qu’un goût médiocre pour les rôles d’oncle grognon. Sais-tu qu’en prenant des années et en devenant femme , ta cousine Hélène n’enlaidit point ; on commence à en parler autour de nous, et les fils des négociants de Glascow me rendent visite plus souvent qu’autrefois ; je regrette que tu n’aies pas idée de les imiter J’ai beaucoup pensé à toi dernièrement en relisant la Fontaine , car tout minotier que je suis, mon cher neveu, je n’en aime pas moins les belles choses. Ne te mire pas trop dans l’eau qui passe ; rappelleloi l’histoire du chien qui lâcha la proie pour l’ombre :
A toute peine il regagna les bords,
Il n'eut ni l’ombre ni le corps. »
Horace rejeta cette lettre avec mauvaise humeur, car elle répondait directement à tout ce qui l’agitait.
— Ah ! c’est fini, s’écria-t-il ; je suis perdu !
Il se mit au lit, dormit lourdement, el le lendemain, se réveillant avec une faim peu commune, il se rappela qu’il n’avait point dîné la veille. La journée fut dure poyr lui,
car il était le siège d'un combat dont il ressentait tous les chocs. II eût pu se croire habité par deux contradicteurs. « Ne retourne pas chez Viviane, disait l’un ; cours auprès d’Hélène : c’est là qu'est le devoir et la sécurité. — Qu’iraistu faire près d’Hélène? disait l’autre : t’enterrer et faire souche de petits meuniers ; jette- toi dans les bras tendus de Viviane : c’est là qu’est la vie et le bonheur. » Il entendait les deux voix et ne savait que leur répondre ; sa raison écoutait l'une, sa passion écoutait l’autre. Il sentait très-nettement que, s'il revoyait Viviane, c’en était fait d'Hélène. Cependant, sans l’avoir jamais éprouvé par luimême, il devinait que ces liaisons, si profondément serrées .qu’elles soient, finissent toujours par se dénouer dans les larmes et l’amertume. L’illégitime n’est jamais que transitoire ; sans en être certain, il le soupçonnait et se le disait. Il était comme un marinier qui choisit sa route entre le torrent et le lac : le torrent est rapide, accidenté, profond , et peut l’engloutir ; le lac est paisible, uniforme, inoffensif, et sûrement, mais lentement, le conduira vers son but.
La fortune probable d’Hélène n’entrait pour rien dans ses calculs, il n’y pensa même pas. La lutte n’avait lieu qu'entre sa tête et son cœur; il ne se trouvait pas d’amour pour sa cousine, et il se sentait violemment poussé vers Viviane. II se figurait la colère de son oncle, car il ne pouvait se méprendre sur le sens exact de sa dernière lettre ; il se représentait le chagrin de cette enfant charmante qui, depuis quatre ans, n’avait pas cessé de l’attendre, et sa vanité, tout autant que ses bons instincts, le
faisait souffrir du mal qu’il allait causer. Quelques paroles déjà murmurées à son oreille par la médisance lui avaient insinué qu’il ne serait pas le premier à faire battre le cœur de Viviane ; cette légèreté aimable qu’on lui attribuait avait même peut-être décidé Horace à marcher vers elle, car l’homme a horreur de l’obstacle. Mais son insouciance curieuse s 'était vite envolée, chassée par un amour aigu qui tout à coup s’éleva en lui. Tout cela lui revenait dans ces heures douloureuses où, maître encore de sa destinée, il ne savait vers quel pôle la diriger. L’homme aime les sentiments sérieux, souvent il les invoque ; en réalité, il les redoute, car toujours pour lui ils sont une chaîne : autant la femme désire se donner, autant l’homme cherche à se réserver. Horace rêvait son abandon complet et radical, mais il n’en éprouvait pas moins à son insu un sentiment de défiance qui lui criait : * Prends garde ! en lui montrant Viviane. » Que faire? où aller?
La raison fut vaincue, la passion triompha. Il alla chez Viviane. C’était briser avec toute son existence écoulée ; c’était dédaigner un engagement moral qui longtemps encore devait troubler sa conscience ; c’était oublier les vœux de sa mère, qui avait ardemment désiré le mariage d’Horace et d’Hélène ; c’était rompre avec les derniers débris de la famille; c'était répudier le passé et commencer une vie nouvelle ! Nouvelle, en effet, car jusqu’alors il n’avait fait que tourner autour de l’amour et n’y était jamais entré jusqu’au fond. Nageur indifférent à la surface de l’abîme, il allait plonger dans ses profondeurs.
Peut-être aurait-il reculé encore s'il eût trouvé Viviane montée à son diapason: Mais il ne put s’y méprendre, elle écoutait avec une surprise mal dissimulée les accents passionnés d’Horace ; on eût dit qu’elle aussi avait simplement cherché une aventure agréable et qu’elle hésitait avant de s’engager dans les chemins nouveaux où l’on voulait l’entraîner. Ce n’était point de la froideur, c’était une sorte de réserve instinctive, un vague effroi de l’inconnu violent qu’on soupçonne sans bien l’apercevoir. Elle semblait redouter de s’abandonner à des sentiments trop forts pour elle, encore inconnus et qui pouvaient la conduire hors de la ligne fort habile, où jusqu’alors elle avait maintenu sa vie. Ces hésitations, qui se traduisaient de mille manières dans les conversations, dans la correspondance des deux amants, exaspérèrent au plus vif l’amour d’Horace. Comme il craignit que Viviane ne lui échappât, il se précipita vers elle avec une ardeur sans pareille et que jamais encore elle n’avait rencontrée. Si les rôles eussent été retournés, il est probable qu’Horace eût eu peur d’une telle et si puissante explosion ; il eût craint d’être dévoré vivant, et, obéissant aux invincibles lois de l’instinct de la conservation, il se fût retiré, quitfe à le regretter huit jours après. Certes Viviane eût préféré une tendresse plus douce, moins exclusive, moins égoïste, moins troublante pour ses habitudes, plus en harmonie avec ses sentiments qui ne manquaient peut-être pas d’une certaine banalité ; mais l’amour vrai est une maladie contagieuse, et celui d’Horace était si sincère, si irrésistible,
si absolu, qu'elle fut entraînée peu à peu à le partager tout à fait ; aussi deux mois après leur première union, il put la prendre dans ses bras et lui dire : « Ah ! maintenant tu m’aimes comme je t’aime, et nous sommes bien réellement l’un à l’autre. »
Quoiqu’il fût fort jeune encore et qu’il n’eût jamais été atteint par les durs cailloux que jettent les mains invisibles de la calomnie, Horace redouta sagement le grand jour pour sa tendresse ; il voulut l’enfouir loin des yeux malveillants du monde et, s’il le pouvait, hors de ses regards. Craignant de compromettre gratuitement Viviane en la recevant chez lui ou en se montrant trop souvent chez elle, il chercha et découvrit, dans un coin isolé de Paris, un appartement qui donnait sur de vastes jardins ; deux entrées séparées permettaient de s’y rendre sans être remarqué. „Ce fut là qu’il creusa le nid mystérieux où il cacha ses amours. 11 en fit une retraite à la fois intime, grave et souriante où il put, pendant de longs moments, s'abandonner sans contrainte au charme qui le dominait. Comme on eût dit au moyen âge, il se sentait possédé ; mais l’exorcisme lui eût fait horreur; il chérissait son mal et il en vivait. Plusieurs fois par semaine, à des heures lixées d’avance, Viviane venait le trouver dans ce doux cliez-eux où il était toujours arrivé avant elle. Qu’était-ce alors? de l'amour? oui, certes, mais aussi des causeries sans fin, car leur cerveau lui-même participait à leur extase. Horace ne se lassait pas d’elle ; il ne se fatiguait point de l’aimer, de l’adorer ! elle réalisait tous les rêves
que jadis il avait pu faire et les dépassait sans effort, ingénument, par la libre expansion de sa nature éminemment gracieuse, prévoyante et facile. Ils s’écoutaient mutuellement avec admiration : gais ou tristes, qu’importe? Ils se retrouvaient toujours en harmonie.
Il se mettait à la fenêtre, derrière la persienne demifermée ; de l’œil il parcourait la rue, il l’attendait, il la guettait. Une voiture paraissait au loin, la glace de la portière s'abaissait pour laisser apercevoir une main rapide. Il descendait alors, se cachait dans un angle du vestibule ; puis ils gravissaient l’escalier, bras dessus, bras dessous, sans parler, joyeux comme des amoureux de quinze ans ; souvent sur le palier désert, il l’embrassait par-dessus le voile qui la cachait. Lorsqu’ils étaient entrés, eux qui s’étaient vus la veille, ils se jetaient dans les bras l’un de l’autre, comme s’ils se retrouvaient après dix ans d’absence et se disaient : « Enfin ! » Jamais il ne s’accoutuma à l’émotion de cette rencontre qui se renouvelait si souvent,' et, quand il courait au-devant de Viviane , jusqu'au dernier moment , son cœur battait comme au premier jour.
Toute gracieuse, délicate et attentive qu’elle fût, Viviane n’était point une femme mièvre. Aux Italiens, elle ne levait pas les yeux vers le ciel en écoutant les roulades de Mario, et jamais elle ne chanta le Lac de Lamartine. Son cerveau n’était point futile, il était trop féminin pour comprendre l 'abstrait, mais il recherchait les choses sérieuses, essayait de se rendre compte, examinait, retenait, comparait :
chose rare, il élait possible et même agréable de causer avec elle. Elle ne vous ramenait pas incessamment, ainsi que les autres femmes, sur ce sempiternel sujet de l’amour qui leur est favori, unique pour ainsi dire, et sur lequel elles reviennent si souvent, avec une sottise si persistante, une hypocrisie tellement peu déguisée, une curiosité si malsaine qu’elles en dégoûtent les hommes pour toujours; j’entends les hommes qui n’ont point la tête absolument vide et non pas ces êtres nuis, fraîchement frisés, imbéciles à vingt-cinq carats , bons tout au plus à donner la réplique à ces poupées ridicules qui montent leur machine à paroles avant de paraître dans les salons où elles sont attendues, semblables aux babies qui servent de jouets aux enfants et qui disent papa ou maman , selon qu’on presse leur ressort à gauche ou à droite. Non, Viviane n’était point ainsi ; c’était une vraie femme ; il ne lui a peut-être manqué qu’une moralité mieux forgée, ou de meilleurs exemples, pour s’élever tout à fait au-dessus de son sexe, et entrer de plain-pied dans la région du raisonnement, en quittant celle de la sensation dont la femme, jusqu'à présent, n’est pas encore parvenue à sortir. Là, en effet, gît la différence essentielle qui sépare l’homme de la femme. Le premier est un être de sentiment et de raisonnement ; le second est un être de sensation et d’impression ; et cela suffit pour que les deux sexes forcés de vivre côte à côte, l’un près de l’autre, l’un par l’autre, ne puissent jamais s'identifier que momentanément et soient toujours des frères ennemis.
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Autant Viviane s'éloignait par ses précieuses qualités des femmes qu’Horace avait déjà connues ou fréquentées, autant son amour pour elle s’éloignait de celui que déjà il avait ressenti. Il n’en pouvait douter, il était la proie du monstre ou du dieu insatiable, qui demande à mesure qu’on lui donne, et dont rien n’assouvit la faim dévorante. 11 setait donné sans réserve, sans esprit de retour : vivre près de Viviane, le plus souvent, le plus longtemps possible, être à elle, se sentir possédé dans toutes ses facultés, dans toutes ses pensées, dans son essence même, lui semblait un bonheur extra-humain , qu’il s'étonnait d’avoir mérité. Comme un marin perdu qui sombre en pleine mer au profond de l’Océan, il sombra dans cet amour, il y disparut. Il quitta ses amis, brisa ses relations et s'enfonça si bien dans ses joies secrètes qu’on eût pu le croire devenu invisible. Quand par hasard on le rencontrait, on pouvait, dès le premier coup d’œil, juger qu’il se passait en lui quelque chose d’anormal et d’inaccoutumé. Son visage, ordinairement calme et assez sévère, semblait illuminé par le feu intérieur qui brûlait dans son âme ; son front portait ce je ne sais quoi d’indéfinissable et d’indescriptible, qui est le signe du bonheùr : sorte d’étoile mystérieuse qui irrite les hommes et attire les femmes. Les uns le jalousaient, les autres cherchaient à s’en approcher, comme si elles eussent voulu leur part de son rayonnement; mais il passait impassible entre eux sans même les apercevoir. 11 aimait trop Viviane pour céder même à un caprice; son amour le défendait sûrement contre toute atteinte,
et ne fût-ce que par orgueil, il ne l’eût jamais trompée.
Il s’extasiait de tout, de sa grâce, de sa bonté, du développement de son esprit. 11 n’avait pas encore fait cette découverte élémentaire et décevante : dans les femmes, c’est nous-mêmes que nous aimons, et leur intelligence, que nous admirons parfois, n’est jamais que le reflet de la nôtre. Plus tard il put acquérir cetto cruelle expérience ; mais alors il ne songeait guère à tout cela, il avait mieux à faire, à être heureux, et il l’était. Il l’était sans partage, sans soupçon, sans arrière-pensée. Cependant, lorsqu’il recevait de Viviane une de ces lettres adorables qu’elle savait écrire mieux que personne, il tombait parfois en mélancolie et se disait : « Peut-être, a-t-elle déjà écrit des lettres semblables, car, hélas ! je ne suis pas le premier qu’elle ait aimé ! » Il chassait vite ces idées mauvaises ; mais, tout le jour néanmoins, il lui en restait une teinte de tristesse qui le rendait plus tendre encore auprès de Viviane, lorsque l’heure était venue de la revoir ! Le jour où ils ne se rencontraient pas, ils s’écrivaient, et quelles lettres! quels cris d’amour! quelle explosion! — Il y a des mots de toi qui sont plus doux qu'un baiser, lui disait Viviane, et qui me remuent tout entière lorsque je les lis ! — Où donc as-tu appris le secret de ces phrases enivrantes qui me grisent comme un vin trop capiteux? lui répondait Horace. — Ainsi tous deux ils chantaient le duo de l’amour, absorbés en eux-mêmes, aveuglés, 'ne voyant rien, insensibles à tous, au monde, à ses intérêts, à ses bruits, vivant sur leur propre substance, et se dévo-
rant à qui mieux mieux, à force de tendresse et de passion sans frein ni mesure.
Quelquefois, au risque d’être reconnue et compromise, elle vint le voir chez lui, à l’improviste ; jamais elle ne le surprit, car il l'attendait toujours, et toujours il lui semblait qu’elle allait entrer. Un soir, quelle devait aller nu bal, elle vint prendre le thé r.u coin de son feu. Il avait eu soin de renvoyer ses domestiques. Comme deux enfants qui jouent à la dînette, ils s’amusèrent l’un l’autre à se servir, à ouvrir les buffets, à chercher le sucre, à faire bouillir l’eau, à couper des tartines. En grande toilette, toute parée, ruisselante de diamants, elle allait et venait dans le petit appartement d'Horace, comme une jeune servante tout à coup métamorphosée en princesse. 11 l’admirait, la regardait, baisait ses bras nus, riait de la frayeur qu’elle avait d’être décoiffée, et ne se tenait pas d’aise en la voyant si belle. Enfantillage qui serait risible, s’il n’était la forme extérieure d’une félicité profonde attachée aux fibres les plus intimes du cœur. Quand Viviane regarda la pendule pour voir s’il fallait partir, elle s’aperçut qu’il était deux heures du matin. Le temps avait passé d’une aile si rapide qu’ils ne s’eu étaient même pas doutés. Ils en rirent tous les deux et ne regrettèrent point le bal manqué. Il lui mit sa capeline, entoura son cou pour qu’elle n’eût point froid, l’enveloppa de son grand manteau de satin blanc ouaté, la reconduisit jusqu’à sa voilure avec mille recommandations et, le cœur heureux, il rentra dans son salon. Il y retrouva ce parfum subtil que toute femme jeune et
aimée répand autour d’elle; il s’assit devant sa cheminée, et, au lieu d’aller dormir, comme l’heure l’v conviait, il resta jusqu’au jour songeant à Viviane et savourant les joies dont il débordait.
Souvent il se demandait s’il n’était pas fou, si tout cela n’était pas un rêve et si, quelque jour, ce beau conte de fée ne s’évanouirait pas comme un songe. Mais ces instants de doute étaient courts ; la douce réalité qui l’enveloppait lui apparaissait alors dans sa splendeur éblouissante et chassait les mauvaises images. Si on lui eût demandé : « Combien de temps vous aimerez-vous ainsi? » il eût répondu : « Toujours! » et il eût été de bonne foi, car il croyait leur amour éternel. Il se comparait lui-même en souriant à ces hommes qui portent des besicles de couleur, et qui, tout en distinguant très-nettement les objets, les voient uniformément revêtus delà teinte bleue de leurs lunettes; il >oyait tout à travers Viviane, car elle habitait son cœur et son cerveau. 11 eut ses folies avec elle, folies plus jeunes que leur 3ge et auxquelles elle se prêtait avec ravissement, car elle y trouvait une nouvelle preuve de tendresse. Us se voyaient tant qu’ils voulaient, et cela, pourtant, ne leur suffisait pas. Parfois Horace partait de chez lui, vers minuit, chaudement vêtu contre le froid de l’obscurité, portant de petits pistolets dans ses poches, en crainte d’une mauvaise rencontre peu probable. Il allait ainsi, par les rues, rasant les murs, comme un amoureux qui se cache ; arrivé au but de sa roule, il guettait les environs avec soin, et si nul passant n’apparaissait à cette
heure tardive, il donnait le signal que Viviane attendait debout derrière la fenêtre entr'ou verte. Du premier étage où était situé son appartement, elle laissait tomber une corde solide, garnie de nœuds qu’IIorace saisissait pendant que Viviane lui criait à voix basse : « Prends bien garde! » Il montait, leste et vigoureux, d’un dernier effort atteignait le balcon et sautait dans la chambre où Viviane le recevait dans ses bras. Devant le bon feu de la cheminée il se réchauffait, prenait la tasse de thé qu’on avait préparée exprès pour lui, et se sentait en pleine possession de son bonheur, car il lui semblait qu’il venait de l’augmenter encore par plus de mystère et un tout petit danger.
Aux dernières heures de la nuit, avant même l’apparition du crépuscule, il reprenait sa route périlleuse et se laissait glisser jusque sur le trottoir en levant les yeux vers celle qui alors tremblait pour lui ; l’un et l’autre ils prenaient leur rôle au sérieux ; bien souvent il lui a crié : « Adieu, Juliette ! # et elle a répondu : « Adieu, Roméo! » Lentement, pour mieux écouter ses souvenirs récents, il marchait dans les rues désertes, joyeux et le cœur battant, riant de la sotte précaution qu’il avait eu d’emporter des armes, car il se disait qu'un homme animé d’un amour comme le sien est invulnérable et invincible. Parvenu près de chez lui, il jetait à la poste une lettre préparée d’avance, lettre qui disait : « Tout va bien ! » et qui était destinée à calmer les inquiétudes de Viviane, toujours prompte à s’alarmer sur le sort de celui qu elle aimait. Quand elle le revoyait, après ces rendez-vous nocturnes, elle le question-
naît sans repos, lui faisait raconter vingt fois les incidents de cette promenade inoffensive à travers Paris endormi : « Bien vrai ! bien vrai ! lui disait-elle, il ne l’est rien arrivé! » Elle s’imaginait volontiers, et non sans un certain orgueil qu’il avait bravé toutes sortes d.e périls pour arriver jusqu’à elle, et sincèrement elle admirait un courage dont il n’avait pas eu besoin. Certes on en peut rire, mais ils étaient de bonne foi et naïfs; ils croyaient à leurs fictions romanesques et les aimaient, car elles affirmaient un amour dont cependant ils n’avaient point à douter.
Rarement entre eux ils s’occupaient du mari de Viviane. Lorsqu’il en était question, elle disait : « Ce pauvre Ernest! » et n’en parlait jamais, du reste, qu’avec une sorte d’affection où il y avait plus de bienveillance commandée que de véritable amitié. Les deux époux s’écrivaient régulièrement : c’était tout ce que l'on savait d’eux. Horace ne vit jamais ce mari toujours absent, mais bien souvent il regretta que Viviane fût mariée, car il aurait voulu pouvoir se consacrer entièrement, publiquement à elle, avoir le droit de vivre sans cesse à ses côtés et de lui donner son nom. Eût-elle été assez sage, si l’occasion eût été favorable, pour repousser ce sacrifice, ce dévouement d’un homme plus jeune qu’elle? Qui sait? Leur amour les avait affolés, et ils estimaient que la vie ne leur suffirait pas à se le prouver.
Tout emporté qu’il fût par ce tourbillon plus fort que lui et auquel, du reste, il s’abandonnait avec bonheur, Horace n’avait point oublié Hélène, et quand il eut compris
que sa liaison avec Viviane était sérieuse et profonde, il se résolut à faire acte d’honnéîe homme, acte cruel mais nécessaire, et à briser d’un seul coup toute espérance surnageant dans le cœur de sa cousine. Il écrivit donc à son oncle que ses occupations lui interdisaient absolument de quitter Paris, qu’il se voyait foi;cé de renoncer à aller le voir à Sainte-Marthe, et enfin, après bien des phrases qui n’étaient point sans quelque gène, il ajoutait : « Voilà qu’Hélène est grandelette maintenant, elle a vingt ans passés ; pourquoi donc ne la mariez-vous pas ? Je suis persuadé que sans grandes recherches vous trouveriez facilement, dans votre voisinage, soit à Dumbarton, soit à Glascow, un mari qui offrirait toutes les conditions de fortune et de sécurité que vous pouvez désirez pour votre fille. »
M. Verceil resta plus de six mois avant de répondre à cette lettre. Enfin il écrivit : « J’ai suivi ton conseil, mon cher neveu, et j’ai admiré avec quelle sagesse désintéressée lu me le donnais. Ta cousine se marie ; elle épouse un grand beau garçon de vingt-neuf ans qui n’a pas cru me faire trop d’honneur en me demandant la main d’une fille riche et charmante; jnon gendre s’appelle Pol Mac- Sperfield, et dès aujourd'hui il est associé à mes affaires. La noce se fera dans huit jours; je ne t’y invite pas, afin de ne pas tejdonner l’ennui de me refuser. Ta cousine est fort heureuse dece mariage, mais elle est si occupée qu'elle n’a pas le temps de t’écrire; elle me charge de toutes ses amitiés pour toi ; j’y joins les miennes en te souhaitant de
mener ta vie de façon à n’avoir jamais rien à regretter. »
Ce fut un soulagement pour Horace, bien qu’il s’y mêlât quelque grain de dépit. Il en parla à Viviane.
— Quelle sottise tu aurais commise, lui dit-elle ; est-ce qu’il pouvait te convenir d’épouser une petite provinciale et de faire tourner des meules de moulin? Ton aisance te suffit, tu n’as donc pas besoin d’augmenter ta fortune. Notre destinée, à nous deux, était de nous aimer, tout le reste est chimère !
— Ah ! comme tu as raison, ma chérie ! lui répondit-il; je ne puis te voir, je ne puis penser à nous sans me rappeler la chanson écossaise : « Elle était née pour être belle et moi pour mourir de son amour ! »
De temps à autre Horace écrivait à son oncle, car, entre eux, rien ne motivait une rupture , mais les lettres étaient froides et contraintes ; d’un côté, elles laissaient deviner un embarras mal dissimulé, et de l’autre elles accusaient souvent l’irritation d’une déconvenue imméritée. Parfois, Hélène ajoutait quelques mots aux lettres de son père ; ces lignes étaient toujours très-simples, mais affectueuses ; on sentait qu’il y avait là une empreinte première qui ne s’était pas tout à fait effacée.
Que dire encore d’Horace et de Viviane, qu’ils n’avaient rien à envier à personne, et voilà tout, car le bonheur ne se raconte pas. Heureux les peuples qui n’ont point d’histoire ! heureux aussi les amants qui n’en ont pas ! Pendant sept ans, — cela compte dans la vie d’un homme, — ces deux êtres, unis dans la même pensée, dans une tendresse
égale, dans une foi commune, dans une espérance partagée, ' purent croire qu’ils échapperaient au sort de tous et que rien, si ce n’est la mort, ne pourrait jamais les séparer. Après de si beaux jours, après tant d'années si parfaites, ils devaient, sur eux-mêmes, reconnaître que rien ici-bas, ni dans l’ordre des sentiments, ni dans l'ordre physique, ne peut être soustrait à la loi universelle, qui est la désagrégation, la dispersion et l’anéantissement.
Ce fut peut-être leur liberté même, la liberté sans limites dont ils jouissaient, qui insensiblement les mena à leur porte. L’absence de contrainte engendre volontiers l’abus ; les joies les plus recherchées finissent par dégénérer en habitude, et les difficultés matérielles prolongent souvent des sentiments auxquels elles devraient rester toujours indifférentes. Mais la mort est si habile et si rapide à se glisser dans l’homme et dans tout ce qui lui appartient, qu’elle profite de la moindre fissure pour s’établir tyranniquement dans les endroits secrets où l’on pensait que jamais elle ne pourrait pénétrer. On meurt souvent pour n’avoir plus pensé à vivre ; Goethe eut raison de faire graver sur sa montre: Memento vivere. La vie est un combat, ceux qui oublient de combattre sont vaincus et terrassés avant même de soupçonner leur défaite. Horace et Viviane étaient dans une telle sécurité sur eux-mêmes, vis-à-vis l’un de l’autre et des événements possibles, qu’ils furent saisis par l’orage sans l’avoir vu se former.
Ils en étaient arrivés à cette heure singulière et doulou-
LES FORCES PERDUES m
reuse qui ne manque jamais de sonner à un certain moment pour les liaisons de cette sorte, si solidement nouées qu’elles soient ; l’instant de la crise était venu. Les heureux, les prédestinés, les indifférents peut-être, les sages à coup sûr, traversent courageusement cette étape pénible et se retrouvent après, fatigués, diminués, mais n’ayant point désespéré d’eux-mêmes, et ils peuvent, se reprenant par la main, continuer sans trop de malaise la route qu’ils avaient commencée ensemble. Mais ceux qui sentent battre dans leur cœur le sang trop chaud de la passion, les ardents, les convaincus s’arrêtent, luttent, se meurtrissent mutuellement et s’en vont, pleins de regrets, de souvenirs amers, de récriminations injustes, mourir chacun dans son coin comme un loup blessé. Ceux-là ont sans doute vécu plus vite, plus fort, plus amplement que les autres; mais de quelles incurables douleurs, de quelles cicatrices toujours ouvertes ne payent-ils pas les heures d’extase qu’on leur a enviées sans savoir quel en serait le châtiment? On ne revient jamais sain et sauf de ces batailles occultes et acharnées, on y laisse toujours la meilleure part de soimèrne et l’on s’en retire avec une sorte de déchéance morale qu’on ne connaissait pas.
Ils étaient toujours les mêmes ; rien en apparence n'avait été modifié dans leur vie, et cependant quelque chose d’inaccoutumé, une vague et imperceptible lassitude, les alanguissait lorsqu’ils se troqvaient en face l’un de l’autre. Il y avait parfois dans Horace une pointe d’ironie, et dans Viviane une espèce de défiance latente et indéfinie qui ne
savait sur quoi s’appuyer. Us restaient plus silencieux que jadis ; on eût pu croire qu’à force d’avoir causé ensemble ils avaient épuisé tout sujet de conversation et ne savaient plus que se dire. Horace sortait de ce mutisme qui le mettait mal à l’aise, et posant sa tête sur l’épaule de Viviane, il lui disait : « Ah ! qu'on est bien près de toi! » et il ne s’imaginait pas que rien put être changé entre eux. Un fait bien insignifiant par lui-même fut le premier éclair de la tempête.
Un soir, en parcourant d’anciens papiers du temps de sa jeunesse, il mit la main sur le fameux sonnet d’Arvers qu’il avait copié jadis. Il le relut, le trouva fort beau, et pensant au plaisir que Viviane éprouverait à l’entendre, il le transcrivit avec soin. Le lendemain, il était avec Viviane dans leur chez-eux ; elle se tenait debout devant la cheminée, le pied sur un chenet et, se chauffait, car il faisait très-froid. Encore sous la vive impression de la poésie qu’il avait admirée la veille, Horace lira le sonnet de sa poche, et après avoir dit à Viviane : « Écoute quelque chose de charmant, » il lut :
Mon àme a son secret; ma vie a son mystère;
Un éternel amour en un instant conçu !
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su 1
Hélas I j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés et pourtant solitaire,
Et j’aurai, jusqu’au bout, fait mon temps sur la terre. N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre.
Elle ira son chemin , distraite et sans entendre Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.
A l’austère devoir pieusement fidèle ,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
— Quelle est donc cette femme? et ne comprendra pas I
Viviane regarda et écouta attentivement Horace, sans faire un geste, pendant qu’il lisait. Lorsqu’il eut fini, elle prit le papier, le lut à son tour et, le posant sur la cheminée, elle dit :
— Ces vers sont en effet d’un joli sentiment ; elle sembla hésiter et ajouta: Pour quelle femme les avez-vous copiés ?
— Es-tu folle ? demanda Horace en éclatant de rire.
— Tu as raison, je suis folle, répliqua Viviane avec un geste d’épaules qui indiquait qu’elle était mécontente d’elle, je ne sais ce que j’ai ; n’en parlons plus.
Horace, du reste, n’y fit aucune attention ; une pareille question était tellement vaine qu'il ne s’y arrêta même pas; mais, pour elle, il n’en fut point ainsi. Ces vers la tourmentaient; elle s’imaginait y découvrir la trace de quelque passion secrète inspirée à Horace par une femme dont il cachait le nom ; le sentiment exprimé par ce sonnet n’avait aucun rapport avec leur mutuelle situation ; ils s’aimaient, se l’étaient dit, et se le prouvaient; pourquoi donc s’était il engoué de cette poésie, jusqu'à prendre la peine de l’écrire? Elle eût pu se répondre: Il a éprouvé en lisant
ces vers un plaisir qu’il a voulu me faire partager ; elle eût été dans le vrai absolu, mais c’était trop simple et elle n’y crut guère. Lentement, adroitement, avec de grands circuits, comme un renard qui rampe vers un faisan rasé dans un roncier, elle revint autour d’Horace avec mille questions : Où as-tu été ? — Qu’as-tu fait ? — Quelles personnes as-tu rencontrées? — Horace répondait sans deviner où elle en voulait venir, avec beaucoup de calme et de douceur. A la fin, il lui dit en souriant :
— Faut-il signer mon interrogatoire ?
Elle éclata. — Vous feriez mieux d’être franc avec moi et de me dire pour qui vous avez copié ces vers qui, du reste, sont plats, prétentieux et pleins d’afféterie.
Ce fut en vain qu’Horace s’évertua à la faire revenir de son erreur, elle n’en voulut démordre; ils se querellèrent vivement, longtemps ; elle, avec la persistance aveugle des femmes nerveuses; lui, avec une roideur de sarcasme qui lui était naturelle ; ils n’arrivèrent à se convaincre ni l’un ni l’autre et, pour la première fois, irrités et mécontents, ils se quittèrent sans se donner le baiser d’adieu. Ce ne fut qu’un nuage qui se dissipa de lui-même aux rayons de leur tendresse; mais il devait reparaître souvent à l’horizon et finir par couvrir tout leur ciel. Le fer avait été engagé, grave imprudence, car elle prouve que l’on peut combattre tout en s’aimant, et se blesser tout en restant unis; dès lors, il n’v a plus de paix certaine, il n’y a plus que des repos et, de trêve en trêve, de duels en duels, on arrive épuisé, meurtri, vaincu d’avance, jusqu’à la lutte suprême
qui met tin à ce beau rêve dans lequel on a vécu si longtemps.
De l’heure où ce malheureux sonnet amena entre eux une dispute acrimonieuse, il resta dans leur cœur un double sentiment qui devait y germer et porter des fruits funestes. Viviane, étonnée de la vivacité avec laquelle Horace avait repoussé ses soupçons, garda un fond de défiance qu’elle s’efforçait vainement de dissimuler, et qui souvent se faisait jour malgré elle. Elle pensait qu’il ne se serait point si vertement défendu s’il n’eût été coupable, et s’il n’eût eu intérêt à la dérouter. De son côté, singulièrement humilié de voir injurieusement tourner contre lui une attention aimable, heurté de front par une accusation que rien n’avait pu lui faire prévoir et que rien n’expliquait, Horace se dit : « A quoi bon n’avoir aucun reproche à s’adresser, si cela ne sert qu’à les endurer tous, » et il se répétait alors avec amertume la phrase incorrecte, et si vraie, de Joseph de Maistre : « C’est le prodige, c’est le tour de force de la fidélité, de résister au soupçon. » Il n’avait cependant nulle envie de trahir Viviane; il ne la trompa jamais; il n’eut besoin d’aucun effort pour se garder intact. En dehors d’elle, les femmes n’existaient pas pour lui.
Était-ce la défiance de Viviane et l’exaspération que cette défiance causait à Horace, qui devaient tuer leur amour ? Non pas: ils le crurent tous deux, mais ils se trompèrent. Quand un homme meurt, on dit : Il est mort d’une pleurésie, d’une fièvre maligne, d’une maladie quelconque. La vérité, simple comme un lieu commun, est
qu'il osl mort parce que les forces vitales lui oui fait défaut. Il eu est ainsi de l’amour: il s’éteint parce qu’il ne trouve plus en lui les éléments nécessaires à sa subsistance. Ce n’est ni la jalousie, ni la trahison, ni l’incompatibilité d’humeur, qui, d’agonie en agonie, l’ont conduit jusqu’à sa fin : c’est l’impossibilité de vivre encore. Nul mari soupçonneux ne les força à se séparer ; nulle autre maîtresse ne vint distraire Horace; nul amant ne s’empara de Viviane ; nul événement imprévu n'assaillit leur existence ; nulle ruine ne les atteignit ; rien, en un mot, ne les empêcha de continuer à vivre comme par le passé, ce passé heureux qu’ils ont tant regretté, et cependant cela leur fut impossible. Ils s’étaient tant nourris de leur propre substance, si follement, si prodigalement, qu’ils s’étaient épuisés, semblables à qn lac qui n’est alimenté par aucune eau vive, et qui se vide insensiblement par sa seule évaporation. C’est la loi: qui ne se renouvelle pas, meurt; qui s’absorbe, périt. Un cataclysme brisant subitement le lien qui les unissait aurait mieux valu; au moins ils auraient pu n’accuser que le sort; ils auraient pu se dire : Sans ce malheur, nous serions encore ! tandis qu’ils ne purent s’en prendre qu’à eux-mêmes, s’accuser mutuellement, se rejeter leur faute l’un à l’autre, et ils empoisonnèrent leur vie en voulant prolonger leur amour à toute force, lorsque déjà il était fini.
Il n’y a que la foi qui sauve : ceci est vrai pour l’amour comme pour la religion. Viviane n’avait plus la foi, et elle en souflrait. Horace s’épuisait en efforts inutiles, en vains
raisonnements pour la lui rendre ; il n’y réussissait pas, et s’exaspérait. Viviane, avec l’instinct merveilleux de ceux qui tremblent pour leur bonheur, sentait confusément qu’elle était moins aimée ; aux grands élans, le calme avait succédé; une vie très-tranquille, un peu éteinte même, avait remplacé les folles ardeurs qui poussaient autrefois Horace, la nuit, vers sa maison ; on n’escaladait plus les murailles, et, pour s’atteindre, l’escalier, le prosaïque escalier, paraissait suffisant. Elle craignit sans doute d’être délaissée ; mais à coup sûr, voyant son amant moins empressé auprès d’elle, elle s’imagina qu’elle avait une rivale et qu’Horace se dépensait ailleurs. Toutes les autres femmes eussent eu cette pensée, car elles ne peuvent comprendre que le cœur vive sans pâture, et elles croient beaucoup trop naïvement, par une sorte d’orgueil d’espèce, que nul homme ne peut être sans aimer. Aussi, pénétrée de cette idée absolument fausse, et n’attribuont la demifroideur d’Horace qu’à une liaison nouvelle habilement dissimulée, elle en arriva vite, une fois entraînée sur cette pente, aux suppositions les plus absurdes. Tout lui devint un prétexte à soupçons et à reproches.
Horace, dès le principe, dans les premiers jours de leur union, lui avait très-nettement dit que jamais il ne mettrait ses amis en relation avec elle. Un peu de jalousie et. beaucoup de prudence l’avaient déterminé à cette résolution, qu’elle approuva, car nul mystère, dans la vie insidieuse de Paris, n’est assez profond pour cacher le bon heur. Maintenant, ce fait si simple et si raisonnable lui
revenait à la mémoire, et elle en tirait cette conclusion étrange qu’il avait eu un intérêt personnel et coupable à dissimuler sa vie, de même que plus tard elle devait aller jusqu’à lui dire : « Tu ne m’aimes plus, donc tu ne m’as jamais aimée ! » — Hérésie insensée qui fit soupçonner à Horace que la femme est naturellement dénuée de raisonnement.
Comme un lion pris dans un filet, Horace cependant se débattait avec une violence convaincue à travers cette jalousie soupçonneuse qui chaque jour changeait d’objet, mais dont le fond restait toujours le même. Voyant que ses actions les plus plausibles, que ses paroles les plus innocentes, étaient tournées à mal et contre lui, il pritThabitude de ne plus jamais rien raconter à Viviane de ce qu’il faisait, et il lui arriva souvent, non pas de déguiser, mais de ne point dire la vérité. Peine perdue ! Elle reconstituait selon sa douloureuse fantaisie les heures qu’il avait passées loin d’elle, et quand il insistait pour lui prouver qu’elle se trompait , elle poussait un soupir, et disait avec résignation :
, — C’est bien, mon cher Horace, soyez persuadé que je ne demande qu’à vous croire.
Horace avait quelque peine alors, en présence de ce doute ironique, à ne pas se mettre en fureur. Parfois il n’y réussissait pas, ou il y réussissait mal, et chaque jour entre eux l'abîme s’élargissait. Les heures de répit étaient devenues de plus en plus rares, et ils semblaient tous les deux ne prendre quelque repos que pour s’attaquer mieux, plus fortement, à outrance.
Un jour que la querelle avait été plus vive encore que de coutume, Viviane, rentrée chez elle, sentit quelque regrclde tant d’amertume si dangereusement versée. Elle écrivit à Horace après dîner, lui envoya sa lettre par un domestique, en donnant à ce dernier ordre d’attendre la réponse. Horace n’était pas chez lui. Énervé, fatigué de ces luttes stériles d’où nulle conviction sérieuse ne parvenait à se dégager, il était sorti aussitôt son repas terminé, et, autant pour prendre l’air que pour fuir sa solitude, il avait été se promener sur les boulevards extérieurs. Jusque vers minuit il avait marché, pensant aux tristesses qui l’accablaient, songeant avec horreur à la vie pleine d’épines où Viviane et lui se précipitaient, invoquant une lumière pour se conduire à travers le chaos qu’il entrevoyait, et, câliné par cette longue course, il était rentré chez lui, où il avait trouvé la lettre qui l’attendait. Avant de se coucher, il y répondit joyeusement, avec une sorte de gratitude attendrie. Mais le lendemain matin, avant même que sa lettre eût été mise à la poste, on lui en apportait une autre de Vivianne, bien différente de la première. « Avouez, lui disait-elle, qu’il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître la vérité? J’ai eu la sottise de vous écrirè hier au soir pour adoucir la peine où je vous avais vu. Vous n’étiez même pas chez vous, et vous aviez eu soin de ne pas me dire que vous comptiez sortir. » — Horace répondit : « J’ai passé la soirée à marcher sur les boulevards extérieurs et à me désespérer en pensant à nous. # — Elle n’en crut pas le premier mot, et quand, le lendemain, ils se
virent, elle lui dit avec un calme voulu, et en dénouant négligemment les brides des son chapeau :
— Chez quelle fdle de votre connaissance avez-vous été avant-hier, dans la soirée ?
Elle détourna la tète avec effroi, en voyant l’expression des yeux d’Horace. En effet, il venait de se dire : — Si je la tuais, ne serais-je pas dans mon droit? Deux secondes après, Horace s’était jeté la face contre son lit, car il avait horreur de lui-même ; de plus, il sentait qu'à force d’injustice on l’entraînait absolument hors de sa nature, et qu’on faisait naître en lui des idées mauvaises dont jamais il ne se serait cru capable.
— Viviane! Viviane! lui dit-il en se redressant et en
tournant vers elle son visage bouleversé, que faut-il donc faire pour vous convaincre? - y
Elle répondit froidement : — Être sincère !
En était-elle parvenue à ce point de folie de croire qu'il ne pouvait s rtir de chez lui qu’avec l’intention de la tromper? Peut-être; en tout cas, on eût pu s’y méprendre. Chose terrible à dire, elle était de bonne foi, car c’était une âme profondément honnête. De plus, elle était trèsintelligente et très-bonne. Quel démon la poussait donc à frapper ainsi Horace de blessures dont chaque contre-coup revenait vers elle? Certes, au lieu de continuer cette vie qui ressemblait à un combat de gladiateurs s’enferrant mutuellement à chaque passe, il eût mieux valu se séparer. Ils n’y pensaient même pas ; bien plus, une rupture ne leur semblait pas possible.
LES FORCES fERDtlES
Il ne suffit pas d’aimer, il faut savoir aimer, et c’est peut-être la plus difficile de toutes les sciences. Or, ces deux pauvres êtres, imbus, pénétrés tyranniquement par leurs douleurs personnelles, avaient désappris cet art charmant qu’ils avaient jadis si merveilleusement pratiqué; chacun ne voyant, ne ressentant que sa propre souffrance, s’efforçant de la diminuer sans pouvoir y parvenir, fort d’une innocence qui ne servait à rien, combattait égoïstement pour sa cause, et ne faisait aucune concession. Chacun d’eux se croyait en état de légitime défense, et portait des coups à son adversaire pour parer ou rendre ceux qu il en recevait. A ce métier-là on s’use vite et l’on ne tarde pas à périr. Viviane, affolée par la jalousie, qui n’est peutêtre, après tout, que l’extension malsaine du droit de propriété, se croyait la femme la plus malheureuse du monde, et elle accusait Horace, qui lui renvoyait 1 accusation. Ensemble, à la même minute, à la même seconde, chacun d’eux se disait : « Quel mal lui ai-je fait? Pourquoi me faire tant souffrir. » Et ce duo lugubre durait des heures entières ! Puis la fatigue les prenait ; un mot dit au hasard rappelait la vivacité des tendresses d’autrefois, ils tombaient dans les bras l’un de l’autre, se juraient de s’aimer toujours, et dans une ivresse douloureuse trouvaient l’oubli de leur chagrin. A la suite de ces sortes d’ardeurs nouvelles qu’allumaient les dernières étincelles d’un amour près de s’éteindre, ils s’écrivaient des lettres passionnées, toutes pleines de serments et d’amour. Ils croyaient alors que la crise était passée, et que de cette tourmente ils
s'échapperaient sans naufrage. Espoir inutile; à leur première rencontre, leur mutuelle irritation, momentanément endormie par la lassitude, se réveillait plus aiguë que jàmais. — C’est ta faute ! — Non c’est la tienne ! — Ah ! si tu m’aimais ! — Ah ! si vous m’aviez aimée !
Peut-être connaissant, par l'expérience de son propre passé, la fragilité du cœur humain, Viviane s’était-elle imaginé que chez l’homme la constance est impossible. Peut-être, en se souvenant de tout ce qu’elle avait vu dans le monde, crut-elle qu’Horace ne répugnait pas aux trahisons, et ne comprit-elle pas qu’il avait mis sa vie sur l’enjeu de son amour pour elle. Cela était certain cependant, et, pour lui, tout avait cessé d’être dqs qu’il l’eut rencontrée. Son existence passée lui avait apparu comme un songe effacé dont on cherche vainement les images ; c’est en elle, c’est par elle, pour elle qu’il avait vécu. Nous le savions bien, nous, ses amis, qu’il avait quittés et délaissés sans même tourner la tête. L’un d’eux, mesurant la profondeur de la passion où il s’était absorbé, dit un jour : — Pauvre Horace ! dans quel état nous reviendra-t-il?
Une fois, que leurs reproches avaient, débordé pleins d’aigreur et d’âcreté, Viviane s’arrêta tout à coup, et regardant Horace, elle lui dit :
— Si j'étais libre, m’èpouseriez-vous?
Pendant sept ans, Horace avait souffert de cette idée qu’elle n’était point libre, et qu’il ne pouvait publiquement et irrémissiblement lier sa vie à la sienne ; mais surpris par cette brusque question, encore endolori par la