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oessité que je subis ; je la reconnais et je m’incline, mais je n’en suis pas moins de l’avis du pigeon de la Fontaine:
L’absence est le pins grand des maux.
« C’est en s’éloignant de moi et en m’éloignant d’elle que Viviane m’a fait glisser sur cette pente au bas de laquelle je ine suis retrouvé ce que je suis aujourd’hui. Loin de moi la pensée de lui en faire un reproche ; tout bien et tout mal, dans cette vie, devait me venir de cette chère créature; cela est naturel et je ne m’en plains pas. Vous serez surpris de la persistance de ce sentiment, que rien n’a pu éteindre en moi ; est-ce encore de l’amour? Non pas, mais ça en est le souvenir embelli. C’est une sorte de mirage rétrospectif. Si je pouvais y retourner, qu'y trouverais-je? L’oasis que je me figure et la source vive, ou le désert et son aridité? #
« Je ne rajeunis pas, m'écrivait-il une autre fois ; ma barbe blanchit, mes cheveux s’argentent, et je prends un air tout à fait vénérable. Je me regarde et me retrouve à peine ; je ne suis plus que la ruine de celui qui fut jadis. Tant mieux, je saluerai sans déplaisir le jour de la destruction complète. Viviane est-elle aussi vieillie que moi? je voudrais le savoir. Je me la représente toujours, comme autrefois, jeune, svelte et rapide. Quelle étrange impression nous éprouverions si, tout à coup, le hasard nous mettait face à face! Sans doute chacun de nous se dirait : « Est ce
LES FONCES PERDUES
donc là ce que j’ai tant aimé ?» Je ne sais par quel phénomène les événements les plus récents de ma vie ne m’apparaissent jamais ; il me faut une sorte de volonté préconçue pour penser à Juliette, tandis que ma mémoire me parle sans cesse de Viviane, souvent d’Hélène, et môme quelquefois de Mariolle,dontle parapluie m’aurait été bien utile par certains jours de soleil. Décidément il en est des souvenirs comme des paysages, le lointain les rend plus beaux. Cependant, je ne vis pas exclusivement dans le passé, et je [me prépare à partir bientôt avec Youssouf, que j’attends maintenant d’un jour à l’autre; j’avoue que lorsqu’on viendra m’annoncer que sa cange est arrivée à Assouan, j’aurai un bon mouvement de plaisir. Je me promets monts et merveilles de cette expédition nouvelle ; je pense aux hippopotames, qui sont très-nombreux dans le Bahr el Abiad, et je fonds des balles. On dirait que je vaist’en guen'e, comme M. de Marlborough. Beppo ne partage pas mon enthousiasme, et il m’a déclaré tout net que, la chasse n’étant pas ce qu’il aime, il retournerait au Caire aussitôt que je partirais avec le djellab. Cela me contrarie ; mais, depuis si longtemps je suis accoutumé à faire contre fortune bon cœur, que j’ai bien vite pris mon parti de celte désertion. Ce voyage sera plus long et peut-être plus périlleux que le premier. Je serai prudent, soyez-en certain ; ce qui vous le prouvera, c’est que j’ai fait bonne provision de sulfate de quinine; car on dit que le pays est très-fiévreux. Du reste, je suis déjà assez aguerri au climat pour n’avoir rien à redouter. »
Youssouf el Belbeyssi ne tarda pas, en effet, à revenir à Assouan ; les préparatifs du départ furent bientôt faits, et l’on se mit en route pour ce voyage d’où le pauvre Horace ne devait jamais revenir. Je reçus de lui une lettre datée de Khartoum, où forcément il avait fait halte, car la ville est située au sommet du large delta qui sépare le Nil bleu du Nil blanc ; c’est toujours un lieu de repos et de ravitaillement. Là, il avait rencontré un prêtre appartenant à la mission catholique, aujourd'hui détruite, que l’Autriche entretenait à Gondokoro, à l’extrême frontière de la domination du vice-roi d’Égypte. Il espérait pouvoir accompagner le missionnaire jusque-là, entraînant avec lui Youssouf, qui y trouverait des entrepôts d'ivoire plus considérables que ceux avec lesquels il trafiquait habituellement. Il m’écrivait ces nouvelles l’avant-veille du jour où il devait s’embarquer sur le fleuve Blanc.
Les mois s’écoulèrent et je ne reçus plus d’autres lettres. J’étais inquiet. Au. ministère des affaires étrangères, on n’avait pu me donner aucun renseignement; j’avais écrit à un de mes amis qui habite le Caire, pour le prier d’aller aux informations. Il me répondit qu’il n’avait pu rien apprendre du sort d’Horace ; que le djellab n’avait même pas encore reparu à Assouan ; que, du reste, il n’y avait pas à se préoccuper d’une absence et d’un silence si prolongés, car les communications de toutes sortes sont difficiles et très-lentes avec le Bahr el Abiad. Une telle réponse ne me rassurait qu’à moitié, et j’allais faire de nouvelles démarches lorsque je reçus un pli volumineux, parti du Caire et
apporté par le paquebot français qui fait le service entre Alexandrie et Marseille. Je l'ouvris avec joie quoique l’adresse ne fût pas de la main d’Horace; mais ma joie ne fut pas de longue durée.
« Vous souvenez-vous, m’écrivait Horace, de cette belle comparaison, dans le Plutus d’Aristophane ? « Le carquois « de ma vie est épuisé. » Je puis la répéter aujourd’hui, cher ami, car je crois bien que j’ai tiré ma dernière flèche ! L’archer est las et va se reposer pour toujours. Mais la porte du repos définitif est bien douloureuse à ouvrir, et je souffre cruellement. Connaissez-vous les fièvres intermittentes pernicieuses? Eh bien , je les ai. On meurt invariablement au troisième accès, si on le laisse arriver. J’ai eu le premier avant-hier, j’attends le second demain, je me hâte de vous écrire. Comme Raoul dans les Huguenots, je chante :
Le danger presse et le temps vole 1
Né à Paris, mort à Gondokoro : il aima trop dans sa patrie, il chassa trop les hippopotames du Nil blanc, et obiit! telle peut être mon épitaphe. Il y a de ramertume~en moi plutôt que de la douleur. Quelle vie manquée, que de facultés restées. stériles, que d’efforts avortés, que de forces perdues! Je ne m’abandonne pas; je me défends de mon miiux ; jusqu’au bout je lutterai contre la mort, et cependant j’ai la conviction que je suis vaincu et que tout est fini. J’ai été saigné avant-hier; je prends le sulfate de quinine
par dose de 80 grains; ne soyez donc pas surpris si mes idées ne sont point toujours parfaitement nettes ; la tête me tourne et le bourdon de Noire-Dame n’est rien en comparaison des cloches qui sonnent dans mes oreilles. Les pères de la mission sont excellents pour moi ; ils me parlent de Dieu et me donnent de la tisane avec une égale complaisance. Ils m’ont installé sous une grande tente, à l’abri d’un mimosa gigantesque; j’ai de Pair et ne souffre pas trop de la chaleur. Mon ami Youssouf paraît fort inquiet de ce qu’on pensera de lui ; il craint qu’on ne l’accuse de m’avoir fait disparaître pour s’emparer de ce que je possède ; je lui ai promis un bon certificat, et cela l’a un peu rassuré. Il me soigne à sa manière, avec dévouement, et profite de ma faiblesse pour fumer en paix ma provision de tabac. Il a cousu au col de ma chemise un talisman infaillible pour guérir les fièvres paludéennes. De leur côté, les missionnaires ont commencé une neuvaine pour hâter ma guérison. Vous voyez, d’après cela, que toutes les bonnes chances sont pour moi. J’en ai encore pour quatre ou cinq jours, telle est la vérité; la mort m’habite, je l’ai vue, par mes yeux, tout à l’heure en me regardant au miroir. Cher ami, les marécages de ce pays sont fort malsains, et ils auraient grand besoin d'avoir un égout collecteur, comme Paris.
« Je plaisante, je fais ce que je peux pour plaisanter; mais avec vous, pourquoi feindre et ne pas arracher mon masque? C’est peu de chose que de donner ce qui me reste à vivre ; mais je donnerais tout ce qui peut faire l’espérance
d’un mourant pour voir Viviane soulever le rideau de ma tente et s’asseoir au pied de mon grabat, pour lui baiser encore une fois la main, pour lui dire : « Pardonne-moi le « mal que je t’ai causé, comme je te pardonne celui que je « te dois. » C’est elle qui m’a poussé ici; c’est elle qui m’a engagé dans une vie pleine d’absurdités et d’impossible ; c’est elle qui m’a jeté sur ce coin de terre pourrie où je meurs comme un chien abandonné. J’avais cru en elle avec une foi inébranlable; j’avais cru que criminel, parjure et traître, elle m’eût aimé encore. Elle a fait de moi une sorte de dieu détrôné de sa propre croyance, et j’ai cherché l’exil sans y trouver l’oubli. Eh bien, quand je m’interroge, je ne sens pour elle que des bénédictions dans mon cœur ; je mourrai avec son nom sur les lèvres, avec son image devant les yeux. Vous trouverez ci-joint une lettre pour elle ; vous la lui porterez vous-même ; vous entendez bien? vous-même. Ah! que je voudrais savoir ce qu’elle dira lorsqu’elle apprendra ma mort ! Tout sera fini depuis longtemps lorsque vous le saurez, et les longues fleurs des palmiers qui embaument l’air autour de moi auront déjà été remplacées par leurs fruits. Cette pensée est fort douloureuse, et l’on a quelque peine à la bien comprendre. ,
« J’étais fatigué de vous écrire, car je suis très-faible. Pendant que je me reposais, j’ai prié un des missionnaires de me lire l’Ecclésiaste. Je l’ai écouté ; il disait, avec un insupportable accent italien : « Vanité des vanités, tout est vanité. — 11 n’y a rien sous le soleil de meilleur à l'homme
que de manger et de boire et de se réjouir! » — Je l'ai interrompu.
« Non , tout n’est pas vanité ; non, le plaisir n’est pas fa seule loi de l’homme ; il y a autre chose, il y a l’amour ! Malheur à ceux qui, l’ayant possédé, le perdent et ne peuvent le ressaisir : ils en meurent. Depuis que j’ai quitté Viviane, mon existence n’a été qu’une longue agonie. Grâce au ciel, elle va bientôt se terminer. Elle n’a point été heureuse non plus, la pauvre femme, je vous l’affirme; elle a pu s’étourdir, faire bon visage aux événements, et dire à sa destinée : « Tu ne m’abattras pas ! » mais elle a porté secrètement au cœur une blessure qui n’est point fermée, et dont elle souffre encore. J’ai cet orgueil de croire que je ne suis pas de ceux que l’on oublie. Parfois je m’imagine qu’elle a pu avoir un autre amant après moi. A cette idée, tout mon cœur se soulève, et je n’y veux pas croire. Ah! nous pourrons nous frapper la poitrine et dire : « C’est notre faute ! » Nous avons essayé d’accommoder notre passion et les convenances ; nous avons voulu nous aimer autant que cela était donné à deux créatures humaines, et respecter les exigences d’un monde imbécile, hypocrite et corrompu ; la tâche était trop lourde, et nous y avons succombé. Si nous avions fait ce qu’on appelle une folie, si nous avions su puiser en nous le courage de braver le scandale, de fuir, et de ne vivre que l’un pour l’autre, nous serions encore ensemble, heureux, au seuil de la vieillesse, qui ne nous aurait pas désunis. Pourquoi nous sommes-nous séparés ? Il me semble cependant que rien n’était plus facile que de
LES FORCES PERDUES 30j
ne point nous quitter. Tout le malheur est venu de là. Peut-être notions nous pas de force à traverser notre crise ! Il faut le croire, puisqu’elle nous a emportés. Quand je pense que je ne la reverrai plus jamais, jamais, je me sens mourir de douleur. Si du moins je pouvais en parler à quelqu’un jusqu’à ma dernière minute, jusqu’à mon dernier souffle, cela me ferait du bien. Vous voyez, cher ami, que je n’ai point perdu mes mauvaises habitudes, et que je continue à rêver l’impossible. Heureusement que bientôt je ne rêverai plus du tout. Je vous écrirai encore, si j’en ai la force ou le temps. »
Deux jours après r
« Je viens d’avoir mon second accès. II faut que je sois de fer pour y avoir résisté. J’ai eu de telles secousses, que les pauvres pères de la mission m’ont cru possédé, et qu’ils m’ont jeté de l’eau bénite au visage pour m’exorciser. Je n’ai plus d’espoir, et l’on n’en conserve guère à mes côtés. Voilà Youssouf qui vient de prendre ma montre, afin, dit-il, de garder un souvenir de moi. Je l’ai laissé faire; lorsqu’on en est où j’en suis, le droit de propriété n’est môme plus discutable. Je suis très-las et tout à fait épuisé. Les cloches qui sonnent dans ma tète me fatiguent horriblement, et je ne sais que faire pour échapper à ce bruit épouvantable. Quelle fin, et en quel endroit ! Des poules viennent picorer jusque surmon matelas, et hier, pendant mon délire, il paraît qu’un buffle échappé a renversé ma tente. Au collège, mon professeur de rhétorique, enchanté d’un discours français qui me valut d'être le premier de
ma classe, me dit avec solennité : « Continuez, jeune « homme, et la France comptera un grand orateur de « plus ! » L’horoscope s’ est bien mal réalisé. Peut-on mourir plus misérablement et plus abandonné ! Je suis envahi par les moustiques; je n’ai même pas la force de les chasser, ils me dévorent. C’est bien entendu, mon ami : vous irez chez Viviane, vous la verrez, vous lui parlerez. Admirez ma sottise, j’allais écrire : « Vous me raconterez a ce qu’elle vous aura dit ! » Ah ! misère de moi! A Gondokoro ! dans des marécages ! Des nègres viennent de temps en temps passer leur tête effarée à l’ouverture de la tente et me regardent. L’un d’eux s’est approché de moi en grand mystère, et m’a supplié de venir lui dire après ma mort quel est le voleur qui lui a enlevé ses dents d’éléphant. Je voudrais cependant pouvoir être tranquille et mourir en paix ! Adieu, mon ami, nous ne nous reverrons plus, à moins d’un miracle ; mais je n’y compte guère. Si Dieu voulait que j’échappasse à mon troisième accès ; si, contre toute prévision, je pouvais me tirer de là et guérir, je reviendrais à Paris et j’irais voir Viviane, dut-elle me faire jeter à la porte par ses domestiques. Dites-lui de ne m’oublier jamais. Dans votre souvenir, ne me séparez jamais d’elle. Adieu. »
A cette lettre en était jointe une autre, écrite en italien, et dont voici la traduction littérale :
Lat. nord, 4°54'5", long. est. 5*0'46"9. —
Mission catholique de Sa Majesté apostolique l’empereur d’Autriche,
Gondokoro, le ... .
a Très-excellent monsieur,
« Le très-estimé M. Horace Darglail, Français de distinction rare, d’honorable courage et d’intelligence élevée, qui était venu chercher un refuge contre la fièvre pernicieuse dans la maison de la Mission, est mort hier, à l’heure du coucher du soleil. Malgré nos soins empressés et désintéressés, comme doivent toujours être les soins d’un prêtre chrétien, nous n’avons pas pu parvenir à sauver voire regretté compatriote, qui avait gagné, par des chasses excessives et un séjour prolongé sur le bord dangereux des marécages, le germe de la maladie pestilentielle à laquelle il vient de succomber. Il eut la force de nous indiquer votre nom et votre adresse, avec prière, à laquelle nous nous conformons humblement, de vous faire parvenir une lettre cachetée que nous joignons à la nôtre, en priant Dieu de vouloir bien vous les faire parvenir heureusement l’une et l’autre. M. Horace Darglail avait perdu toute connaissance pendant les vingt-quatre heures qui ont précédé la dernière, de sorte qu’on peut dire qu’il a franchi doucement, et sans s’en apercevoir, le redoutable passage au delà duquel nous devons nous trouver en présence de la souveraine miséricorde. L’office des morts a été dit solennellement, toute la communauté assemblée,
selon les rites de notre divine religion, sur la dépouille de l'infortuné voyageur. Il repose actuellement en terre consacrée, dans le cimetière annexé à notre chapelle. Nous avons eu la précaution de couvrir sa tombe de pierres et de plantes épineuses, afin de la sauver, autant qu’il est en nous, des profanations commises par les animaux féroces qui en grand nombre habitent ces parages. Nous y avons ajouté une croix en bois sur laquelle nous avons relaté, en grosse écriture, les noms du défunt, celui de sa patrie vénérable, et la date de sa mort. Son âme, j’espère, nous tiendra compte de tant d'efforts, et intercédera pour nous auprès de notre Créateur et de son ineffable Fils.
« Nous avons trouvé, parmi les effets appartenant au très-honorable M. Darglail, une somme d’argent peu importante et un petit lingot d’or dont nous n’avons pu deviner l’usage. Nous avons cru pouvoir conserver ces valeurs en toute sécurité de conscience, car elles sont une faible rétribution de nos soins, de la perte de temps employé à veiller auprès du malade, et des prières que nous n’avons cessé et ne cesserons de dire pour le repos de son âme. De plus, nous avons pensé aussi pouvoir garder trois fusils et deux carabines qui nous seront ici d’une sérieuse utilité, tant pour repousser les animaux nuisibles que pour tenir en respect les tribus infectées de paganisme qui voient notre établissement d’un œil défavorable. Nous sommes certains, en agissant ainsi, respectable monsieur, d’avoir votre approbation et d’avoir précisément deviné les intentions que le très-généreux M. Darglail n’aurait pas
manqué de nous exprimer, si la mort lui en avait laissé le temps.
« Dans l’espoir que notre conduite, dictée par le pur esprit évangélique, ne peut obtenir que voire favorable assentiment, j’ai l’honneur d’être, très-estimé monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »
Auprès de cette étrange épitre, je trouvai une lettre du consul général de France en Égypte, qui, en peu de mots, m’apprenait la mort d’Ilorace, et m’annonçait que le prochain courrier apporterait en France tous les objets qu’on avait pu recueillir dans sa maison d’Éléphantine.
Ce n’est pas l'histoire de mes impressions que je raconte ; aussi je ne dirai pas le chagrin que j’éprouvai en lisant cette triste nouvelle , en pensant au sort de ce pauvre garçon, abandonné si loin de son pays, sans secours, et dépouillé après sa mort par des mains avides. Sa dernière lettre contenait un petit billet à l’adresse de Viviane. J’avais charge de le remettre moi-même en mains propres. Quoiqu'il m’en coulât beaucoup, je voulus ne point manquer à la confiance qu’Ilorace avait placée eu moi. J’écrivis à Viviane pour lui demander un rendez-vous, ne lui cachant pas que j'avais un funeste événement à lui apprendre. Elle me répondit immédiatement, et dès le lendemain j’allai la voir. J’étais fort émti .
Elle était dans cette grande chambre à coucher tendue de soie bleue dont Horace m’avait si souvent parlé. Elle me parut vieillie, mais elle était charmante encore, et à lavoir, on comprenait parfaitement qu elle eût inspiré autrefois
LES FONCES PENDUES
une passion profonde. Elle avait plus que la beauté, elle avait le charme, et cela ne se détruit pas avec l’âge. Elle me reçut avec l’gisance d’une femme habituée à ne se laisser jamais décontenancer, et à ne montrer de ses sentiments que ce que le monde peut en voir.
— Veuillez m’expliquer, monsieur, me dit-elle, ce qui me vaut l’honneur de vous recevoir.
J'hésitais à lui porter le coup brusquement. Je lui dis (yu’elle n’ignorait pas sans doute que M. Darglail s’était retiré en Égypte. Au nom d’Horace, elle eut un léger froncement de sourcils ; mais elle inclina doucement la tète, comme pour me répondre : « Jele savais.» Je continuaijje me perdis dans beaucoup de détails inutiles qu’elle écoutait avec une politesse résignée. J’arrivai au dernier voyage d’Horace, à sa maladie, à sa mort. Elle faisait sur ellemême un violent et visible effort pour se contenir; son menton était crispé, ses lèvres tremblaient, ses yeux me regardaient avec anxiété:
— Ce n’est pas possible! s’écria-t-elle en me saisissant la main.
Elle dut lire sur mon visage que je n’avais point menti, car tout à coup, laissant retomber sa tète sur son bras, qui s’appuyait contre la cheminée, elle éclata en larmes. De mon cêté, je ne pus retenir les miennes. Elle essaya de se remettre.
— Excusez-moi, me dit-elle, cette nouvelle inattendue réveille tant de souvenirs...
— 11 est mort, lui dis-je, parlant de vous, écrivant votre
nom, et se jurant, s'il guérissait, de tout quitter pour revenir à Paris et vous revoir.
— Ah ! tout cela est inexplicable, dit-elle avec une impatience pleine d’angoisse. Mais s’il en était ainsi, pourquoi alors...?
Elle s'arrêta comme si elle craignait d’en avoir déjà trop dit. Ce quelle pensait, il me fut facile de le deviner :
— S'il m’aimait encore, pourquoi est-il parti ?
Elle m’interrogea de nouveau et me fit reprendre tout mon récit. Elle m’écoutait avec une ardeur fébrile, tordait son mouchoir entre ses mains, essuyait violemment ses yeux, et parfois disait : « Pauvre garçon ! »
Quand je lui parlai du petit lingot d’or qu’on avait retrouvé sur lui, et que les hommes de la mission s’étaient approprié, elle ne put retenir ses cris.
— Mais êtes-vous donc certain qu’il pensait encore à moi ? Prenez garde avant de me répondre. C’est bien grave, car vous allez peut-être me donner des regrets pour le reste de mon existence.
*— Dans toutes ses lettres, répondis-je, il ne me parlait que de vous, et votre souvenir ne le quittait pas.
— N’a-t-il donc rien envoyé pour moi? demanda-t-elle.
Je tirai de mon portefeuille la petite lettre d’Horace et
je la lui remis. Elle l’ouvrit avec précipitation, la lut d’un coup d’œil, et s’écria : — C’est impossible!
— Tenez, ajouta-t-elle en me tendant ce papier fragile qui avait traversé tant de pays pour apporter la pensée suprême d'un mourant * tenez* lisez ! C’est toujours lé
mémo homme ; il essaye de m'abuser, même après sa mort !
Le billet ne contenait qu’une ligne : « Viviane, je vais mourir. Je n’ai jamais aimé que vous ! »
Elle reprit avec emportement :
— Si celte lettre dit vrai, je ne me consolerai de ma vie !
— Madame, lui répondis-je, par tout ce qu’il va de sacré au monde, je vous jure que cette lettre est sincère. J’ai été et je suis resté jusqu’au dernier moment le confident d’Horace : il n’a jamais aimé que vous.
Viviane demeura immobile, me regardant fixement, comme si elle eût voulu pénétrer jusqu’au fond de mou âme ; puis, avec un geste plein de véhémence et de résolution , elle frossa le billet entre ses mains et murmura à demi-voix :
— Non, non, je n’y crois pas!
Elle fut silencieuse pendant quelques instants, évidemment en proie à un combat intérieur dont je pouvais suivre la trace sur son visage. Elle lut encore une fois la dernière ligne tracée par la main de celui qui n’était plus ; elle secoua la tête. Elle semblait refouler tous les sentiments qui l’assaillaient. On eût dit qu’elle écoulait, indécise et inquiète, un plaidoyer mental que seule elle pouvait entendre. Quelle sentence prononcerait-elle? Allait-elle absoudre ou condamner celui qui criait grâce du fond de sa tombe? En l’absolvant, c’est elle-même qu’elle condamnait. Enfin, d’une voix que la volonté de ne point paraître émue rendait brève et sèche, elle me dit :
— En m'écrivant celle lettre, M. Darglail se sera (rompe lui-même. Je l'ai connu : croyez-moi, il n’a jamais aimé que lui !
Pauvre Horace ! ce lut toute son oraison funèbre !
Par un testament écrit et déposé à Paris avant son dernier départ, il léguait toute sa fortune aux enfants de sa cousine Hélène.