scène qu’elle avait interrompue, il hésita à répondre
— Ah ! s’écria Viviane en se levant avec colère, jamais, jamais vous ne m’avez aimée ! Mais dites-moi donc alors dans quel intérêt vous m’avez l'ait croire à un amour qui n’existait pas!
Il resta stupéfait, ne trouvant d'abord rien à répondre. Un sourire d’une tristesse infinie passa sur ses lèvres, et il lui dit :
— Doute que les astres soient de flamme ; — doute que le soleil ait un mouvement, -- soupçonne la vérité d’être un mensonge, — mais ne doute jamais de mon amour!
— Eh ! reprit-elle durement, vous n’ètes pas le prince de Danemark, et je ne suis point la fille de Polonius. Je connais Shakespeare aussi bien que vous ! Faites trêve à vos sornettes ; dites-moi pourquoi vous m'avez persuadée que vous m’aimiez. Parlez sérieusement !
Il se leva, il la prit par les deux épaules, et, approchant doucement son visage du sien, il lui répondit :
— Parce que je t’adorais! parce que je ne sais pas de mots pour dire l'amour que j’avais pour toi ; parce que jamais tendresse semblable n’a germé sous le soleil !
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle avec angoisse, et en se laissant aller contre sa poitrine, peut-être dit il vrai, et peutêtre ne suis-je qu’une folle !
Cette fois, l’embellie dura plusieurs jours ; il y eut un calme relatif, et si ce ne fut pas du bonheur, ce fut du moins de la tranquillité. Ils se sentaient, malgré celle paix apparente, si peu sûrs d'eux-mêmes qu’ils osaient à
peine se parler. Ils craignaient sans cesse qu’un mot maladroit, une allusion fâcheuse, ne vint ralluqier l’incendie éteint. Pendant cette période adoucie, un jour qu’ils étaient ensemble, Horace s’était assis sur le rebord du canapé où Viviane était étendue; sur le même coussin leurs deux têtes se touchaient. Rêveurs, ils regardaient machinalement devant eux et ne se parlaient pas. Ils peasaient à eux-mêmes, aux heures passées qui jamais plus ne reviendraient. Horace, absorbé et comme magnétise par ses souvenirs, se racontait une soirée qu’il avait passée près de Viviane à l’Opéra ; il se rappelait qu’ils étaient seuls dans leur loge, que leurs mains se pressaient, que leurs cœurs battaient à l’unisson, qu’ils se tournaient l'un vers l’autre aux mêmes moments, en écoulant 4a musique du Prophète, que les mêmes notes les émouvaient de la même manière, que les mêmes cris les faisaient tressaillir en même temps, qu’ils étaient en communion parfaite, et que ce qui agitait l’âme de l’un agitait également et simultanément l’âme de l’autre. Une émotion violente le suffoqua, et il se mit à pleurer. Viviane sentit le froid de ses larmes ; elle se leva d'un bond :
— Qu’as-tu, mon cher amour, lui dit-elle, et pourquoi pleures-tu ?
— Ah ! répondit Horace avec abattement, je pleure sur nous.
Viviane eut alors comme une vision : elle comprit le grand écroulement qui s’était fait en eux et autour d’eux; rapidement, elle aperçut tout ce bonheur détruit qu’on uo
reconstruirait pas, tout ce chemin parcouru qu’on ne parcourrait plus jamais ; elle vit que tout allait finir, et, laissant à son tour éclater ses sanglots, elle s’écria :
— Ah ! quelle misère! quel désespoir !
Nous nous sauverons, si nous savons le vouloir avec opiniâtreté, lui dit Horace.
Elle secoua la tète, et, avec un découragement sans nom, elle répondit :
— Ah ! le naufrage est complet, et nous sommes sur le radeau de la Méduse !
Elle avait raison. A la fois bourreaux et patients, ils avaient usé toutes leurs forces à combattre l’un contre l’autre ; il ne leur en restait plus pour s’arracher au gouffre qui les engloutissait peu à peu. Ils étaient impuissants à se sauver, et le sentaient, ce qui augmentait encore leur impuissance. 11 eût fallu avoir le courage de se séparer momentanément, de se fuir, de demander aux voyages leurs distractions forcées, de se retremper dans la nature ; car l'homme est fils de la terre comme Antée, et reprend sa vigueur épuisée quand il touche le sein maternel. 11 aurait fallu chercher à se guérir loin l'un de l’autre par l’absence, qui déjà est une forme de l’oubli, afin de se retrouver ensuite vivifiés, ayant vu les choses d’un objectif plus éloigné, et par conséquent plus juste, et prêts à recommencer, non pas cet amour forcené qui avait abouti au désastre, mais une liaison douce, intelligente, indulgente et prévoyante, dont le commerce aimable peut si facilement s’établir entre deux esprits actifs et deux bons
cœurs. Mais hélas ! cette perspective possible ne leur apparaissait guère ; ils eussent voulu se ressaisir tout entiers, et ils ne s’apercevaient pas qu’ils ne s’appartenaient déjà plus. Chacun réclamait pour soi la plus haute part de malheur, s’attribuait toute l’infortune, enviait presque le sort de son compagnon de chaîne ; mais ils étaient aussi misérables l’un que l’autre , aussi abandonnés, aussi perdus ! Horace cependant éprouvait une double souffrance : non-seulement son cœur était en proie à un mal dévorant, mais son esprit bouleversé cherchait en vain un point d’appui où se reprendre. En effet, il avait cru sérieusement à la femme, et, pendant de longues années, Viviane avait été la vivante confirmation, la preuve de sa croyance. Imbu des idées préconisées par les écoles des réformateurs modernes, il avait eu foi dans le désintéressement de la femme, et, avec douleur, avec désespoir, il ne constatait que son insatiable voracité. Éclairé, ou, pour mieux dire, irrité par son expérience incessante et journalière, il en arriva à se dire : Elle préfère la torture au repos, l’insulte au silence, le martyre au sommeil ; quand elle n’a plus l’amour, elle fait de son amant un bourreau, plutôt que de s’avouer que tout est fini et que son cœur doit rester vide. La femme est comme la nature : abhorret vacuum.
Horace sentait bien instinctivement qu’un voyaga, un long voyage, pouvait seul, à l’heure présente, en faisant oublier toutes les causes d’irritation momentanée, les conduire tous deux vers une situation moins aiguë; mais il n’eut pas le courage de l’entreprendrp. 11 lui répugnait
absolument de s’éloigner d’elle pour un an ou deux, et il prit un moyen terme, c’est-à-dire un mauvais moyen : il résolut d’aller passer un mois ou six semaines à la campagne, afin de se reposer lui-même, car il était harassé par tant de luttes, et afin de laisser Viviane seule avec ses réflexions, qui peut-être la ramèneraient à la vérité.
— Laissons dormir nos chagrins pendant ces quelques jours, lui dit-il avant de la quitter. Signons une trêve, ajouta-t-il en souriant ; ne parlons pas des sujets qui nous font mal ; oublions-les, ou du moins ayons le courage de les contraindre à ne pas nous troubler. Ici du moins, en ta présence et près de toi, je puis répondre à tes accusations, les combattre, et essayer de les détruire; mais au loin, que deviendrai-je, si tes lettres sont encore pleines de reproches que je ne mérite pas, et si vingt-quatre heures séparent forcément les réponses que j’y ferai? Sois bonne, chère Viviane , nulle ne l’est plus et mieux que toi : dans, l'éloignement et dans la solitude, tu comprendras peut-être combien sont impies les souffrances dont nous nous accablons.
Elle le reconduisit elle-même au chemin de fer. Là, elle l’embrassa en pleurant, sans descendre de la voiture, et lui jura de faire ce qu’il désirait. Il était parti par le train du soir ; il arriva au milieu de la nuit en Bourgogne, chez l’ami à qui il avait demandé quelques semaines d’hospitalité. Au matin, quand il se réveilla, quand par sa fenêtre, et de son lit, il aperçut les bois déjà jaunis, éclairés par un gai soleil, il eut un sentiment de bien-être inexpri-
mable, et cependant mélancolique, car il se rappela les temps déjà si lointains de son en fange : Chailleuse, les courses effrénées dans les champs, son petit poney qu’il sellait lui-même, le verre de bon lait frais qu’il buvait à la ferme, et cette fille à la fois naïve et madrée qui, la première, avait ému son cœur. Combien loin tout cela, et quel changement radical s’était opéré en lui ! Sa vie cependant avait coulé douce et paisible ; nul accident n’était venu la remuer trop durement ; mais où l’avait-elle mené, à travers ce repos et à travers tant de bonheur? Hélas ! au port i commun où vont aborder tous les enfants des hommes : au découragement et à la négation !
Il passa ses journées à errer dans la campagne, parmi les prés où paissent les troupeaux, sous les futaies où les merles effrayés s’enfuyaient à son approche. Il aspirait à pleins poumons les effluves de l'automne en fête ; il jouissait de son repos, de sa solitude ; il reprenait possession de lui-même et rêvait la vie de Bas-de-Cuir, seul au fond des forêts, avec un fusil et un chien. Le grand air, qu’il ne connaissait plus, l’enivrait par sa force et par les arômes que les émanations des arbres y mêlaient ; il était comme étourdi par le silence, et se mêlait avec une joie profonde aux choses de la nature, que depuis si longtemps il avait désapprises. L’image de Viviane cependant ne le quittait pas, car il en vivait et parfois, comme s’il se fût adressé à elle, il disait : « Nous aurions pu être si heureux ! » Cette journée fut bonne, fortifiante, et pleine d’un calme dont il avait besoin. Lorsqu’il rentra à la maison, il
écrivit à Viviane. Il ne fit aucune allusion à leurs chagrins, raconta la bonne réception qui l’avait accueilli et le plaisir sérieux qu’il avait éprouvé à se promener tout seul au milieu de la campagne. Le lendemain, il reçut une lettre de Viviane ; il eut un battement de cœur en la décache tant. Elle n’avait pas encore celle qu’il lui avait écrite ; qu’allait-elle lui dire? — « Si lu m’aimais, tu ne m’aurais point quittée, car on n’est bien qu'auprès de ce qu’on aime. J’ai beau retourner toute sorte de raisonnements dans ma tête, je ne puis sortir de là. » — « Ah 1 se dit-il après avoir lu cette première phrase, elle est sans pitié ! » Tout ce jour il attendit avec anxiété la réponse que Viviane avait dû faire à la première lettre qu'il lui avait envoyée. Elle arriva enfin, et débutait ainsi : « Autant me dire tout de suite que vous ne vous trouvez bien, heureux et dispos que dans les endroits où je ne suis pas. » Il lui écrivit : « Je suis comme un chien qu’on veut noyer : toutes les fois que j’essaye de grimper sur la berge et de sortir de la rivière, vous m’y rejetez à coups de pied. » Horace se sentit redescendre jusqu’au fond de son découragement ; il était brisé dans tous ses ressorts, et plus d’une fois il se dit : « A quoi bon vivre? »
Leur correspondance fut plus aigre peut-être encore que leurs paroles ; cependant plus d’une fois il cria : (irâce ! et supplia Viviane de l’épargner. Mais aux réponses qu'elle faisait à ses lettres, il crut comprendre qu’elle ne les lisait pas, ou du moins qu’il les lisait avec un tel parti pris qu’elle n’v voyait pas ce qu’elle y avait mis, e|
que souvent même elle y voyait le contraire. Afin qu’on ne pût remarquer dans la maison où il était qu’il recevait chaque jour des lettres de la même écriture, il avait prié Viviane de les lui adresser poste restante au village voisin. Cette précaution même donna encore motif aux soupçons de Viviane, qui lui écrivit : * Vous avez donc bien peur qu’on ne sache que je vous écris ! Pourquoi tant de mystères î Est-ce que c’est la femme de votre ami qui reçoit le facteur? » En lisant cette phrase si gratuitement injurieuse, Horace eut un de ces rires nerveux qui amènent vite les larmes aux paupières.
Un jour, il partit de bonne heure, selon son habitude, pour aller chercher au village la lettre qu’il attendait, qu’il espérait, car elle devait répondre à une de ces longues et sincères justifications que l’on croit déterminantes, et qui, par le fait, sont toujours inutiles, car la femme possédée par une idée ne la laisse entamer par rien, et la poursuit imperturbablement à travers tous les obstacles dont vainement oi\ voudrait l'arrêter. 11 marcha par la route, soulevant la poussière devant ses pieds, regardant le ciel bleu où quelques grives passaient à tire-d’aile, énervé jusque dans la moelle de ses os, et se disant : « Il est impossible qu’elle ne m’ait pas compris ! » C’était le temps des vendanges ; les travailleurs empressés cueillaient les grappes,
les portaient à la cuve posée sur un chariot attelé de deux
grands bœufs qui poussaient dans l'air frais du matin la
vapeur de leurs naseaux. Les garçons riaient avec les fortes
filles aux bras nus, qui ne s’effarouchaient guère de leurs
plaisanteries salées et savaient y répondre. Horace s’arrêta. Il regarda celte vie active qui paraissait pleine d’insouciance et de santé ; il envia ces hommes qui l’enviaient, et se dit : « Qu'ils sont heureux ! » Erreur et sottise : chacun a son faix à porter ici-bas, et l’on jalouse celui du prochain , parce qu’on n’en connaît pas l’insupportable pesanteur. Il arriva à la poste, échangea un sourire avec la directrice, qui le connaissait déjà, reçut la lettre qu’il attendait, et, pour la lire à son aise, s'assit au soleil sur un banc de pierre attenant à la maison. La petite place était déserte ; quelques poules y picoraient des grains d’avoine tombés de la musette d’un cheval ; des pigeons roucoulaient sur les toits ; çà et là, une vieille femme regardait par la fenêtre de sa masure en tournant son rouet. Quelque chose de cette paix sereine et profonde montait dans le cœur d’Horace, qui, tenant la lettre dans sa main sans oser l’ouvrir, se disait : « Sans doute, elle va me dire : « Les écailles sont tombées de nies yeux; tu as « raison : aimons-nous, aimons-nous, et tuons les fantômes « qui nous assiègent !» 11 fit sauter le cachet de l’enveloppe : « Si vous étiez sincère, vous vous donneriez moins de peine pour me convaincre. Un mot suffit quand on dit vrai, et l’honnêteté est préférable, croyez-moi, au dédale de mensonges où vous vous engagez. » Gela durait sur ce ton pendant quatre pages. Horace était anéanti. Quoi ! tant d’efforts pour ramener un esprit qui semblait prendre à tâche de s’égarer, tant de franchise, tant de volonté de bien faire, aboutissaient à un redoublement d’accusations
acrimonieuses et insultantes! Regardant ce misérable papier, qui lui apportait l’expression d'une âme irritée et injuste, il répétait à mi-voix le cri que Musset a poussé dans ses vers à Lamartine :
O mon unique amour, que vous avais-je fait?
11 ne sentait plus ni colère, ni révolte, mais une défaillance de tout son être, une conviction de sa faiblesse pire que toutes les défaites, un anéantissement de toute velléité de résistance, comme doit en éprouver un innocent qui voit un jury se lever devant lui et répondre à sa défense : « Oui, l’accusé est coupable ! » 11 appuya sa tête contre la muraille et laissa couler sans contrainte les larmes qui montaient de son cœur à ses yeux. Qu’aurait-elle dit, si elle l’eût vu ainsi? Peut-être : « Vous aimez donc bien une autre femme, que vous pleurez à la seule idée d’être obligé de me la sacrifier? » Hélas! le jugement, comme la vue, a sa perversion morbide ; tout alors prend un aspect mensonger et devient illusion. 11 resta là longtemps engourdi dans son chagrin, semblable à un naufragé qui voit son radeau couler sous lui. Quand il rouvrit les veux, il aperçut une mendiante qui, debout, tenant un enfanta la main, en portant un autre sur le bras, s était arrêtée et le regardait pleurer. « Ali ! mon bon monsieur, lui ditelle d’une voix apitoyée, il n’y a que la mort qui soit un mal sans remède. Quand on est riche et jeune comme vous, il ne faut jamais désespérer! »
Horace fut ému par cette misère qui avait commisération de la sienne ; il vida sa bourse dans la main de la pauvre femme, qui n’avait jamais vu un pareil trésor, puis il se leva pendant quelle l'accablait de bénédictions, et reprit sa route.
Ce fut là, pendant ce séjour à la campagne, où il avait été chercher le repos, et où il trouva un lancinement plus aigu pour son malaise, que la première fois, pensant incessamment à Viviane, l’idée lui vint qu’il pourrait vivre sans elle, et qu’une séparation était peut-être préférable à leur vie tourmentée. 11 fut stupéfait et presque indigné d’une pareille découverte, car jusqu’à la dernière heure il avait cru qu’il la garderait ; comme elle avait cru elle-même aussi, et jusqu'à la dernière heure, qu’elle ne le perdrait jamais. Il avait beau regimber et se dire : « C’est impossible ! » Il avait beau ne point comprendre par quelle voie ils pourraient arriver à ce dur résultat, la cruelle vérité entrevue l'éblouissait de sa clarté. 11 savait par expérience que la conception mène forcément à l’exécution, et il devinait que du moment qu’il avait aperçu la possibilité de rompre, la rupture n'était pas loin. Et puis, pourquoi ne pas briser des liens devenus si douloureux ? n’était-il pas descendu lui-même aussi bas qu’on peut plonger dans l'abîme des peines secrétes, et ne comprenait-il pas qu’il était dans le cœur de Viviane comme une épine qu’elle ne pouvait arracher? Depuis deux ans que ce supplice durait, sauf quelques heures d’un répit rendu nécessaire par la fatigue même de la lutte, n'avaient-ils pas épuisé jusqu’au
delà de la lie la coupe nauséabonde que versent le soupçon, la lassitude et la jalousie? Malgré leur ferme vouloir d être justes, quelle marche rapide ils avaient faite en arrière !
Ils se cherchaient en vain maintenant et ne se trouvaient plus. La Viviane et l’ Horace d’autrefois, ceux des premières années, ceux qui s’étaient tant aimés, avec une telle pénétration, une telle espérance, une telle ivresse, étaient morts pour jamais, et à leur place apparaissaient deux êtres dont l’âme aigrie et malsaine semblait ne se complaire qu'aux âcretés dissolvantes et aux interprétations calomnieuses. Fallait-il donc prolonger une pareille torture? Non, certes! Et cependant Horace et Viviane se seraient dit : Tout vaut mieux que de se perdre ! Ils se tenaient par tant d’attaches invisibles, qu’ils ne pouvaient se résoudre à s’arracher l’un de l’autre.
Il faut tout dire : si Viviane avait fait les premiers pas sur le chemin fatal, Horace n’avait pas tardé à la rejoindre et même à la dépasser. Sa nature vive, parfois emportée, le poussait souvent au delà du but qu’il voulait atteindre.
Au lieu de considérer Viviane comme une malade qu’il fallait traiter avec beaucoup de douceur et de patience ; au lieu de chercher à guérir, à force de soins, le niai sans motifs, mais réel, dont elle souffrait, il ne fut frappé que de l’injustice qui l’atteignait lui-même ; il oublia le mot de 1 Shakespeare : « Quand la mansuétude et la violence jouent un royaume, c’est la joueuse la plus douce qui gagne, » et aux soupçons immérités de Viviane il répondit par des reproches quelle ne méritait pas. Ils avaient à l’envi enve-
nimè leur plaie, et quoi qu’ils pussent faire maintenant, elle était devenue incurable.
C’est là ce que se disait le triste Horace en se promenant à la campagne. Les amis chez lesquels il était s’étonnaient de la rêverie persistante où il demeurait plongé. En effet, il n’en pouvait sortir, et sans cesse il se disait : « Il faut rompre ! » mais, ne trouvait en lui ni courage ni résolution. Son ami était un sage, retiré à la campagne avec une jeune femme, dont le petit enfant jouait souvent cur la grande pelouse qui verdoyait devant la maison. Horace voyait ce' bonheur paisible ; involontairement, il faisait un retour sur lui-même, se souvenait de Sainte-Marthe, de sa cousine Hélène, et pensait: « Hélas! et moi aussi j’aurais pu être heureux ! » Ne se rappelait-il donc plus qu’il avait dédaigné ce bonheur, qu’il en avait accepté un autre, que seul il était coupable, et que lui-même il avait fait sa destinée? Mais il est doux d’accuser le sort quand on est malheureux, et de rejeter sur lui les fautes que l’on a commises.
Après une lettre plus accentuée encore de Viviane, et où elle laissait voir une jalousie irritée contre la femme de l’ami d’Horace, il quitta la éampagne et revint à Paris, décidé à en finir. Quand ils se revirent, avant même de soulever son voile, elle se jeta à son cou et lui dit : « Ab ! que je suis heureuse de te revoir !» — Il put croire que sa présence allait dissiper les nuages nouveaux que son éloignement avait accumulés ; il n’en fut rien, et il n’était point revenu depuis trois jours, que toute colère s’était rallumée. Un matin qu’elle ne l’attendait pas* il se rendit
chez elle, à la suite d’une de ces lettres violentes comme Viviane n’en écrivait plus d’autres. Seul devant lui-même et dans sa conscience, il se résolut à aller lui proposer de rompre une liaison qui ne leur offrait plus que des chagrins et qui empoisonnait leur vie. Quand l’action en commun devient une souffrance perpétuelle, chacun est en droit de reprendre sa liberté. Il se promit d'être calme, de tout supporter sans impatience, et d'amener Viviane à faire de cet amour, extravasé jusqu’à la décomposition, une . bonne amitié douce et adjuvante. Lorsqu’il entra chez Viviane, elle était debout. En l’apercevant elle se laissa tomber sur une chaise ; elle tendit ses bras vers lui et cria avec désespoir :
— Horace ! Horace ! Mais que nous arrive-t-il donc, et pourquoi suis-je si malheureuse ?
Son accent était si vrai, il était l’expression d’une douleur si profonde, qu'Horace se mit à genoux devant elle et lui baisa les mains, on oubliant tout ce qu’il avait l’intention de lui dire. Elle n’était point comédienne ; c’était une âme très-honnête, et du reste elle souffrait trop en ce moment pour essayer de se faire un rôle et de n’êlre pas parfaitement sincère. Toute la résolution d’Horace tomba, et il s’étonna même d’avoir pu la prendre quelques heures auparavant.
Cette journée eût pu être douce pour eux, et cependant ce fut d’elle que sortit la rupture définitive. Assis tous deux dans le grand salon où Viviane se tenait d’habitude, au coin de la cheminée, abrités et presque cachés par un vaste
paravent en laque de Coromandel, ils causaient et semblaient prendre un certain plaisir à confesser leurs torts.
Us auraient pu se croire revenus à leurs bons jours, si la pâleur de leur visage et la fatigue de leurs traits ne leur eussent rappelé dans quelles misères ils se débattaient.
— Tu as raison, tu as raison, mon pauvre Horace, disait Viviane; je suis insensée, je suis injuste. Par ce que tu as été, je devrais savoir ce que tu peux être, je ne le nie pas. Je suis en cet instant auprès de toi, me reprenant à la vérité de ta parole, comme un fou qui a des moments lucides : mais que voux-tu ? je souffre ! J'ai beau raisonner ma souffrance, elle est plus forte que moi ; elle me domine, elle m’entraîne, elle me jette contre des chimères qui me blessent et me font crier. Je n’ai plus ni paix, ni sécurité ; je sais que je puis suffire à ton bonheur, et je crois que je n’y suffis pas; mes soupçons me travaillent sans cesse, je ne les ai pas, ce sont eux qui me possèdent ; jour et nuit ils me harcèlent. Dès que tu as le dos tourné, je m’imagine que tu t’en vas auprès d’une autre femme faire l’essai de ce charme irrésistible que j’ai subi et qui m’a ensorcelée. Quand tu es près de moi, je ne suis môme pas certaine d’avoir ta pensée tout entière, et parfois, quand je t’ai vu rêveur, je me suis irritée, parce que j’ai imaginé que tu songeais à une autre. Je t’ai fait bien du mal, soit; mais, sans reproches, tu me l’as bien rendu ! Qu’est-ce que cela fait, après tout, si nous nous aimons. Qu’importent les blés-
sures, quand l’amour est là, toujours prêt à les guérir ? Tu m’accuses ; fous les torfs, c’est sur moi que tu les rejettes; crois-tu donc n’en avoir pas aussi?
— Écoute, lui répondit Horace, te sens-tu de force à reprendre la route où nous nous sommes perdus, comme des enfants égarés dans un bois? veux-tu faire un paquet de nos torts mutuels, des tiens et des miens, jeter fout cela à l’oubli, n’en jamais reparler, et recommencer une vie nouvelle, au hasard des événements qui peuvent nous atteindre?
Viviane parut hésiter; puis, prenant la main d’Horace el le regardant fixement, comme pour lire jusqu'au fond de son âme, elle lui dit :
— Toi seul, entends-tu bien, toi seul peux nous sauver ; car moi, je suis sans force contre les démons qui m’assaillent. Quand un enfant a peur la nuit d'un objet confus, on ne le bat pas ; on le conduit doucement vers la cause huile de son épouvante; on lui fait loucher du doigt ce prétendu danger ; on le rassure, et on lui prouve, par sa propre expérience même, qu’il n’a pas eu raison de s’alarmer. Fais avec moi comme tu ferais avec l'enfant dont je parle, et laisse-moi me convaincre par moi-même que j’ai eu tort de te soupçonner. J’ai beau être mariée, je suis libre, après tout : mon pauvre mari est pour longtemps, pour toujours peut-être, hors de France; je n’ai point d’enfants, et ma famille est dispersée. Que risqué-je donc en m’unissant plus intimement à toi? Le blâme du monde? Je sais ce qu’il vaut, et par ce. qu’il fait, j’ai droit de trou-
LES FORCES PERDUES 15i
ver étrange qu’il 11e soit pas très-indulgent. Donne-moi la clef de la maison ; que je puisse entrer chez toi à toute heure, sans t’avoir prévenu, quand je voudrai, selon les besoins de mon cœur ou de ma défiance ; que je puisse pénétrer dans ta vie et me persuader qu’elle est aussi dénuée d’intérêt étranger que tu veux bien le dire. Je ménagerai les apparences autant que possible. Du reste, lu ne veux pas te marier, qu’importe donc qu’on sache que je suis la maîtresse? Je veux avoir le droit de rôder autour de loi, comme ta femme, comme ta servante, comme une vieille amie à laquelle lu n’aurais rien à cacher.
Deux ans auparavant, une telle proposition eût ravi Horace; à l’heure présente, elle l’épouvanta. Pendant que Viviane parlait et qu’il l’écoutait sans l’interrompre, il se disait : « Songe-t-elle sérieusement à cç qu’elle désire, et que notre vie va devenir tout à fait un enfer ? Quoi ! malgré nos attendrissements passagers, nous en sommes venus à ce point que nous ne pouvons plus causer ensemble ou nous écrire sans que le fl* 1 nous déborde! Nous nous voyons trois fois par semaine, trois heures chaque fois, et pendant ces neuf heures nous nous harcelons sans repos, et nous avons à peine le temps d’échanger tous les reproches que nous croyons avoir à nous faire ! Que serait-ce donc, grand Dieu ! si chaque jour, si chaque heure nous pouvait mettre en présence l’un de l’autre? Notre existence deviendrait odieuse, et il n’y aurait plus pour nous un seul instant de répit. Et puis, quelle est cette
fantaisie nouvelle ? A quoi bon se perdre et s’afficher aux yeux de tous ? Ne sait-elle pas aussi bien que moi-même que je ne l’ai jamais trompée? Si elle m’aimait comme elle le prétend, elle croirait à ma simple parole et n’aurait point besoin de pouvoir pénétrer à toute minute, inopinément, dans ma maison et dans ma vie. »
11 résista, avec douceur néanmoins, et essaya de montrer à Viviane ce que son projet avait d’impraticable. Elle tint bon et la discussion s’échauffa.
— Si vous aviez confiance en moi, c’est-à-dire si vous m’aimiez, disait Horace, vous ne me demanderiez pas cette clef qui n’est point comme celles des contes de fées et qui ne vous apprendrait rien que vous ne sachiez.
— Si vous m’aimiez, répliquait Viviane, j’aurais une confiance que tous vos raisonnements ne parviennent pas à me donner; l’amour se prouve, il ne se démontre pas. Quand on n’a rien à dissimuler, on se laisse voir.
Longtemps ils firent de grands efforts pour se maintenir, mais le vent d’orage les emporta. Horace, pâle et les yeux brillants, finit par dire à Viviane :
— Non, vous n’aurez point cette clef! Je veux garder au moins un coin retiré où je puisse aller panser en paix les blessures que vous me faites : c’est le droit de mort violente pour nous deux que vous me demandez là, je parle au figuré. Eh bien, je ne veux point mourir et je me sauverai, seul, s’il le faut.
Le coup porta droit au cœur de Viviane, et elle fut effrayée de l’expression implacable qu’elle put lire dans les
yeux d’Horace. Elle se remit, insista de nouveau et tout aussi inutilement. Son dernier mot fut sec et dur.
— Si vous n’aviez rien à me cacher, vous auriez accepté ma proposition avec joie! Ah ! mon pauvre ami, repritelle avec émotion après un instant de silence, vous lâchez la proie pour l'ombre,- et vous le regretterez.
En entendant ces paroles, il se rappela qu’au moment même où il se liait avec Viviane, son oncle les lui avait adressées ; faisant allusion à ce rapprochement qu’elle ne pouvait soupçonner, il répondit brutalement :
— C’est fait depuis longtemps, — et refusa de s’expliquer lorsque Viviane lui demanda ce qu’il avait voulu dire.
A la suite de cet incident, ils ne se virent guère plus d’une fois par semaine ; ils semblaient avoir peur l’un de l’autre ; ils redoutaient de se trouver ensemble, car ils savaient combien vite ils oubliaient qu’ils s’étaient aimés. L’envie d’avoir la clef de la maison d’Horace était devenue une idée fixe pour Viviane; chaque jour, dans chaque lettre elle la demandait, mêlant la menace aux prières, comme un enfant têtu qui s’obstine, pleure, supplie, frappe du pied et dit : Je veux ! Horace refusait ; se croyant en droit de légitime défense, il fut inflexible. »
Un jour, enfin, elle lui écrivit : « Je ne suis pas femme à me contenter d’une demi-tendresse, ni d’une demi-confiance; je veux tout ou rien. Réfléchissez bien à ce que vous allez me répondre : Voulez-vous, oui ou non, m’envoyer la clef de votre maison ? »
Horace répondit : « Non ! adieu ! »
Il avait cru que tout était rompu, mais on ne brise pas d'un coup des chaînes qu'on a portées ensemble pendant près de dix ans ; il faut qu’elles se soient usées d’ellesmômes avant d'être séparées en deux pour jamais. Un mois après il était chez Viviane, pleurant dans §es bras et lui disant qu’il ne pouvait vivre sans elle. Ces deux malheureux offraient un spectacle navrant; ils se quittaient, exaspérés, furieux, se promettant de ne jamais se revoir, se disant un de ces adieux éternels sur lesquels on ne revient pas: puis ils couraient l’un vers l’autre avec frénésie, se ressaisissaient, se juraient qu’ils s’aimaient, se le prouvaient, s'enivraient de la liqueur violente qui fermentait dans leurs cœurs, puis retombaient dans leur découragement, dans leur désolation, dans leur colère ; alors ils se quittaient de nouveau et chacun d’eux se disait : Celle fois, c’est bien fini.
Un jour, il lui écrivait: Adieu ! « Viviane, vous n’ètes plus pour moi qu'un souvenir chéri. >: Elle lui répondait immédiatement : « Demain, je serai chez nous à l’heure ordinaire ! » et il y courait. Une autre fois c’était elle qui lui écrivait : « A quoi bon nous revoir? laissez-moi vivre seule et loin de vous. » il s’habillait en hâte, prenait une voiture, activait le cocher, arrivait chez Viviane qui, en le voyant paraître, lui criait : « Ah ! comme lu as bien fait de venir ! »
Mais après ces courts instants de passion, ils se sentaient repris par ce que Viviane appelait les mauvais diables, et ils restaient quinze jours, trois semaines et plus
sans se revoir, tout en persistant à s’écrire des lettres qui les désespéraient.
Un jour, Horace et Viviane cessèrent de se voir et, cette fois, tout fut bien dit. Nulle cause ne détermina cette rupture qui fut la dernière et définitive : la situation était d’elle-même arrivée à son terme, et rien, pas même une douleur aiguë, ne pouvait la prolonger. Chacun d’eux mourait autant des blessures qu’il avait faites que de celles qu’il avait reçues. Peut-être n’avaient-ils pas sérieusement et radicalement perdu tout espoir de se ressaisir, mais cet espoir ne devait pas se réaliser.
Quand un fleuve a, sur un long espace, coulé au pied des monts et à travers la campagne, il arrive souvent qu’il se bifurque; l’une de ses branches va vers le midi, l’autre se dirige vers le nord : les eaux qui ont voyagé côte à côte, fraternellement mêlées dans le même courant, sont séparées pour toujours et ne se retrouveront jamais. Il en fut ainsi de Viviane et d’IIorace; leurs destins si longtemps parallèles venaient de se heurter et formaient maintenant les deux côtés d'un angle dont les lignes devaient, en se prolongeant , s’écarter chaque jour davantage. C’est là la vraie misère; avoir été, ne plus être, s’efforcer d’être encore et n’v pas parvenir.
Ils s’écrivaient de temps en temps encore cependant, mais pour les lettres qu’ils échangeaient, ils auraient, certes, mieux fait de garder le silence. Horace fit celte atroce expérience que l’homme qui aime une femme et qui en est aimé est pour elle un héros, et que, pour (die
encore, il devient une sorte de misérable indigne de pardon sitôt qu’il cesse de l'aimer. Il avait cru avoir quelques qualités essentielles indépendantes de son amour, il fut stupéfait de voir Viviane les nier toutes, les retourner contre lui et en faire des défauts. A l’entendre, il n’était qu’un composé des vices les plus médiocres et des qualités les plus négatives. 11 tomba dans un doute insupportable sur lui-même et, sans pouvoir se répondre, il se demanda : Que suis-je donc? Le cœur écrasé par un souvenir trop récent pour n’étre pas très-douloureux, il sentit qu’il avait donné la meilleure partie de lui-même, qu’on ne la lui avait pas rendue et qu’il restait décomplété pour toujours. Quand il parla depuis de cette époque de sa vie, il disait : # J’étais dépareillé. »
Bien souvent, dans ces longues journées de solitude où il ne se nourrissait que de ses pensées amères, il se demanda si Viviane, dans les premiers temps de leur liaison, ne l’avait pas trompé, si elle était réellement libre, et si elle n’avait point usé de la morale facile des gens du monde qui trouvent que le scandale seul est criminel. Il se demanda si cette défiance excessive, sans point d’appui, qui semblait résulter d’une inquiétude naturelle, indépendante de tout motif, ne trouvait point son explication dans le souvenir de trahisons personnelles. Cette idée fut la plus dure de toutes celles qui l’agitèrent ; il eut beau vouloir la chasser, il ne s’en débarrassa jamais complètement. Viviane, du reste, était tout aussi malheureuse que lui, et ces deux abandonnés n’avaient rien à s’envier.
Horace fit une dernière démarche auprès d'elle. « 11 reste dans mon cœur assez d’affection et de dévouement pour faire de moi un ami à toute épreuve ; après nous être tant blessés, nous pourrons du moins nous aider à marcher dans la vie ; mon amitié n’est point vaine, la voulez-vous ? » — Elle répondit : « Votre amitié serait menteuse comme votre amour. Que me demandez-vous? de faire semblant de croire à un sentiment banal qui n’existerait même pas en vous. Je suis lasse des comédies. Non ! — Hélas ! se dit Horace, en lisant cette lettre, qu’est-ce donc que la vérité, si ce que j’ai ressenti était un mensonge? » 11 fit le calcul de ^out ce qu’il avait jeté dans cet amour d’espérances légitimes, d’ambitions refrénées, de situations possibles, de fortune promise , et il trouva qu’il avait été assez prodigue pour mériter d’être cru sur parole.
Ils se revirent une fois, à la Comédie-Française, où Horace avait été voir une pièce nouvelle. Pendant un entracte, il aperçut Viviane ; il monta dans sa loge. 11 était fort pâle et son cœur lui faisait mal. Elle lui tendit la main comme si elle l’avait vu la veille, avec une aisance parfaite et un aimable sourire de bienvenue. Après quelques paroles insignifiantes échangées, elle se tourna vers les personnes qui étaient assises auprès d’elle et reprit une conversation engagée. Quand Horace se retira, elle lui dit : « Adieu ! monsieur Darglail ; je suis enchantée de vous avoir rencontré; l’auteur est de vos amis, je crois, faites-lui mille compliments, sa pièce est tout à fait spirituelle. »
Horace vint se rasseoir à sa place, puis se levant aussitôt avec vivacité, il sortit.
Le lendemain il se rendit à leur appartement secret. Il fit enlever et porter chez lui tout ce qui pouvait être un souvenir personnel et particulier ; puis, par une sorte de pieuse fantaisie, ne voulant, sous aucun prétexte, vendre ce petit mobilier devenu inutile, il l’envoya, sans en laisser soupçonner l’origine ni le donateur, à un homme indigent qu’il connaissait. Le pauvre diable ne sut jamais d’où lui vint une pareille aubaine, mais il en profita et put désormais dormir dans un vrai lit, s’asseoir sur un vrai fauteuil, double douceur qu’il ignorait depuis longtemps. Quand Horace vit l’appartement vide, les murailles nues, les parquets sans tapis, il fut pris de désespoir, et s’appuyant contre les cloisons de celle alcôve où il avait eu des heures merveilleuses, il s’écria : « O Viviane! Viviane ! » Nul no lui répondit et si Viviane eût pu l’entendre, il est certain qu’elle n'aurait même pas retourné la tête. En effet, quand elle pensait à lui, et elle y pensait sans cesse, c’était avec colère et même avec mépris, car plus un homme est monté haut dans l’estime d’une femme lorsqu’il est son amant, plus il y descend bas lorsqu’il a cessé de l’être.
Ils se rendirent les lettres qu’ils s’étaient écrites. Seul, devant son feu, Horace relut toutes les siennes, les brûlant une à une. Il y retrouvait ses cris d’amour, ses espérances, ses joies, ses inquiétudes, ses plaintes, ses colères, ses désolations. 11 reprit ainsi page à page, ligne à ligne, l'histoire de toute cette passion dont uniquement et si long-
temps il avait vécu. Il revoyait, soulignés de la main de Viviane, les serments d’aimer toujours et, quoi qu’il arrive, de ne jamais se séparer. De son côté, Viviane, à la même heure, put les relire aussi dans ses propres lettres et s’effrayer de l’inanité des promesses humaines.
— Je l’aimais tant ! disait-elle en parcourant ces billets où elle avait mis tout son cœur; pourquoi m’a-t-il quittée?
— Pourquoi m’a-t-elle quitté, moi qui l’aimais tant? se
demandait Horace qui, à travers ses larmes, regardait s’en aller en fumée tant de paroles sincères, aujourd’hui devenues vaines. >
Loin l’un de l’autre, ne devant jamais se revoir, chacun pour sa part énervé, désespéré, reprenait le thème de ces accusations insensées qui les avaient amenés insensiblement où ils en étaient. Chacun d’eux ayant perdu son point d’appui, oscillait, se déballait et ne savait où se reprendre pour garder son équilibre. Viviane se rejeta dans le monde, elle y trouva l’étourdissement à défaut de l'oubli. Horace se renferma chez lui, aigri, malade, trébuchant à chaque pas ; il s’aperçut alors que Viviane avait été le seul intérêt sérieux de son existence, et il fut épouvanté de sa solitude.
Quand un matelot, la nuit, debout sur le château d’arrière, lâche la corde à laquelle il se retient et tombe à la mer, il est perdu. 11 lutte contre le sillage rapide qui l’emporte, il pousse des cris qui ne sont point entendus, t il fend vainement les vagues avec une force qui s’épuise vite parce qu elle est exagérée ; il voit fuir le fanal de son
navire; il regarde autour de lui l’Océan immense et désert qui semble rejoindre le ciel brillant d'étoiles ; il comprend que tout est fini, que nulle puissance humaine ne l’arrachera à la fatigue qui le saisit, à l'abîme qui va se refermer sur lui, à la mort qui l’attend, en bas , au milieu des sables, parmi les requins attentifs. Toute espérance alors s’échappe de son cœur, il lève les bras au-dessus de sa tête et se laisse couler en recommandant son âme à Dieu.
Il en fut ainsi d’Horace. Tombé dans la réalité du haut de ses plus chères illusions, voyant disparaître l’amour qui jusqu’alors l’avait porté, se sentant perdu, appelant au secours sans éveiller de voix dans les échos, il leva, lui aussi, les bras au-dessus de sa tête et se laissa glisser dans un découragement sans fond.
Après la mort de Gabrielle, Henri IV écrivit cette parole douloureuse : « La racine de mon cœur est morte et ne rejettera plus ! » Horace aurait pu la prononcer aussi lorsqu'il comprit que tout était et pour toujours rompu entre Viviane et lui. Ses habitudes se trouvèrent brisées d’un seul coup, ce qui n’est rien, car on peut s’en créer de nouvelles; mais dans son cœur un vide inconcevable s’était ouvert qu’il ne pouvait combler. Il avait littéralement vécu de Viviane; elle absente et disparue, il ne savait que faire, et l’existence ne lui offrait plus aucun but. Cette pauvre aiguille aimantée avait perdu son pôle magnétique et s’affolait sans apercevoir une direction. Il avait trentesix ans et plus ; à cet âge, il ne lui paraissait guère possible de recommencer la vie. 11 était bien jeune encore, mais lui qui savait tout ce qu’il avait englouti dans cet amour, qui n’ignorait pas qu'il y avait consacré toutes les forces vives de son être, il restait seul, affaibli, près de tomber et hors d’état de lutter contre le llux d’ennui mélancolique qui lentement, mais implacablement, montait autour de
lui. Semblable à un voyageur égaré sur des grèves mouvantes, qui sent le sable s’enfoncer insensiblement sous ses pieds et qui s’efforce de ne faire aucun mouvement, dans la crainte d’approfondir le trou prêt à l’engloutir, il restait immobile au milieu de son chagrin, n’osant rien faire pour y échapper, car il redoutait de le rendre plus insupportable encore.
Ceux qui savent la vie, les habiles, les égoïstes, ceux qui poursuivent le but de l’ambition ou de la fortune, font de l’amour une distraction facile, un agréable passe-temps, à moins qu’ils n’en fassent un moyen de parvenir. Pour Horace, il n’en fut point ainsi; il en avait fait la principale affaire de la vie ; il le rêva longtemps, le chercha en vain, y avait presque renoncé, le-trouva, et dès qu’il l’eut trouvé, il s’v consacra, bien plus, il s’y sacrifia sans réserve. Au collège, quand il parlait d’avenir avec ses camarades, il les écoutait raconter qu’ils voulaient être soldats, marins, diplomates ; il secouait la tête sans leur répondre, et se disait à voix basse : « J’aimerai. » Il s’était tenu parole, et si jadis il avait tant hésité sans pouvoir se décider à épouser sa cousine Hélène, c’est que, dans ses idées fausses ou du moins singulièrement exagérées, le mariage lui semblait presque une profanation de l’amour. Sa liaison avec Viviane réalisa tous ses rêves ; il le disait lui-même :
« J’avais escaladé le septième ciel. » Quand il en retomba, après leur lutte impie et désespérée, il fut meurtri pour longtemps, pour toujours. Quelque effort qu’il dût faire pour se ravoir, il sentait que jamais il ne se retrouverait
tel qu’il avait été ; il savait qu’il avait donné en fait d’amour tout ce que son cœur contenait, et que désormais il était désintéressé, essentiellement désintéressé des choses de la vie.
Sans vouloir faire ici une nouvelle théorie de l'amour, il est cependant utile de dire qu’en aimant de la sorte, exclusivement et absolument, Horace fut l’exacte expression de son époque ; il avait été profondément pénétré par ce qu’on appelait alors le romantisme. A l’amour commode et joyeux , ou avait substitué l’amour violent et exclusif ; peu à peu, et à force de se monter, on était arrivé à rendre naturelle une "exagération qui, dans le principe .avait été feinte. On avait recréé la femme à nouveau : on lui demandait des sentiments qu’elle n’avait jamais connus; on la voyait, non pa< telle qu'elle est, mais telle qu’on se l’imaginait; la passion pouvait voiler ce malentendu, mais il n’en existait pas moins et dès le premier jour. Quand les ardeurs de l’élan étaient apaisées; quand la raison, aidée par l’expérience, reprenait le dessus, on voyait alors la femme telle que la nature et la civilisation l’ont faite, on cherchait vainement en elle ces qualités séraphiques et merveilleuses dont on s’était plu à l’enrichir ; à la place de l’ange dévoué, immaculé, immuable qu’on avait adoré, on ne trouvait plus qu’un être vorace, troublé, mobile, auquel on pouvait presque toujours appliquer le mot que Shakespeare et Gœfhe en ont dit : « Ton nom est Fragilité ! # et alors injustement on lui disait : Tu m’as trompé, au lieu de reconnaître qu’on s’était trompé soi-même en aimant un
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être factice, qu’on avait inventé, qu’on avait doué, et que cette prétendue trahison, dont la pauvre femme était fort innocente, n’était, après tout, qu’un retour à la vérité. Ce n’est point sans raison que la mythologie a placé un bandeau sur les yeux de l’Amour, mais ce qu’elle n’a point exprimé, c’est la douloureuse stupéfaction dont il est saisi quand il recouvre la vue. La douleur, du reste, est égale pour l’homme et pour la femme ; quand après s'ôtre aimés longtemps, ils se voient enfin tels qu’ils sont, ils ne se reconnaissent pas et s’accusent. Chacun croit toujours avoir trouvé l’introuvable, et lorsque la lumière vient, la déception n’en est que plus dure. Qui de nous, dans la lamentable famille humaine, n’a pas attaché les ailes d’Icare " à ses épaules et n’a pas fait la grande chute ? Esquirol raconte qu’il a soigné une jeune femme qui passait ses journées à la fenêtre, et qui, à tous les nuages qu’elle apercevait dans le ciel, criait: « Garnerin ! Garnerin ! viens me chercher ! » Elle prenait les nuées pour des ballons montés par le célèbre aéronaute, et parfois faisait mine de s’élancer pour aller jusqu’à lui. Nous sommes tousnn peu comme cette pauvre folle. Nous appelons les nuages, nous voulons partir avec eux, mais que devenons-nous quand, emportés par la fièvre de l’illusion, nous nous précipitons pour l#s atteindre ? Horace aurait pu le dire ; il tomba de haut et ne se releva pas.
Michelet dit quelque part dans son Histoire de la Révolution : « Dès qu’un homme politique se* résigne, il est perdu. » On peut généraliser cette pensée vraie et dire :
Dès qu’un homme se résigne, il est perdu ! En effet, plus la défaite a été radicale, plus la résistance doit être vive ; tout vaincu est coupable, jusqu’à un certain point, car les événements eux-mêmes n’ont qu’une force relative que, bien souvent, l’énergie humaine peut neutraliser Ce fut donc là le tort d'Horace, il se résigna. Comme un musulman qui voit brûler sa maison, n’essaye même pas de l’éteindre, et se contente de dire : « Dieu est le plus grand ! » il assista à la ruine de tout son bonheur, et lorsque la ruine fut complète, il ne chercha même pas à sauver quelques débris ; il se sentit si bien écrasé sous les décombres de son propre écroulement, qu’il ne bougea plus. La médecine n’a pas encore de nom pour cette maladie qui est une paralysie morale consécutive d’une commotion au cœur.
C’est en vain qu’on essayait de lui donner du courage ; aux exhortations, il levait les épaules et ne répondait pas. Une fois il répliqua : « Il n’est pas généreux de conseiller de courir à un homme qu’on vient d’amputer des deux jambes. » Ce qui le dominait, c’était une lassitude sans pareille, à laquelle se mêlajt un grand dégoût de lui et des autres. Il ne sortait presque plus, vivant chez lui dans une solitude rarement troublée, rêvassant, fumant, se promenant de long en large, accusant les heures de marcher à pas de tortue, se racontant sans cesse sa triste histoire, regrettant Viviane, se désespérant de sa propre vacuité, ne faisant rien pour la combler, maudissant le sort, et chaque soir se disant : « Allons ! encore une journée pas-
sée ! » Quelquefois, il ne pouvait s’en tenir, et sans espérance de ramener Viviane, il lui écrivait des lettres longues, sincères, où son âme torturée s’échappait; il s’oubliait jusqu’à la tutoyer comme dans le bon temps, et lui disait : « Ne te souviens-tu donc. pas ? # — Elle répondait, quand elle répondait : « Je sais que je souffre et que j’ai souffert; je sais aussi qu’on ne vit pas de souvenirs ; laissez-moi donc et allez aux plaisirs nouveaux qui vous appellent ! » et elle ajoutait celte énormité : « Oubliez-vous donc que vous m’avez chassée de votre maison en m’en refusant la clef? » De telles paroles ironiques et imméritées remettaient à vif les plaies d’Horace, car il savait combien sa vie était neutre, dénuée et peu enviable. Il s’irritait alors et rêvait de s’en aller dans des déserts où il ne verrait même plus la face d’un homme. Quoique la résignation, qu'il avait poussée jusqu’au renoncement, lui eût donné une sorte de douceur apparente qui n’était pas sans charmes, il devenait à peu près insociable. A un ami qui l’engageait à retourner dans le monde et à renouer les relations qu’il avait intentionnellement laissées se relâcher, il répondit : « J’ai trop de mal à me supporter moi-même pour vouloir essayer de supporter les autres ! »
Ce fut pendant cette période d’ennui aigu que son souvenir se reporta avec vivacité sur Hélène, qu’il regrettait peut-être d’avoir dédaignée jadis. Depuis bien longtemps déjà, il n’avait pas entendu parler des habitants de Sainte- Marthe ; ses dernières luttes avec Viviane, l’atonie qui leur avait succédé, l’avaient absorbé à ce point qu’il avait
LES FORCES l’ERDUES
négligé ses devoirs les plus élémentaires. Quelque honte le prit, et autant pour s’excuser que pour lui demander des nouvelles de la petite colonie des bords de la Clyde, il écrivit à son oncle. Ce fut Hélène qui répondit. « Comme je te gronderais si je ne t’aimais pas tant, et si mon père ne me répétait sans cesse que je suis une sotte, que je ne sais rien de la vie de Paris, et que tu as bien autre chose à faire que de penser à nous! » Sa lettre était longue, pleine de détails : M. Verceil ne quittait plus guère son fauteuil, où le retenaient de fréquents accès de goutte, les .affaires étaient florissantes, les enfants grandissaient, la vie était douce, occupée, sérieuse ; on avait ajouté deux bâtiments aux moulins d’autrefois, tout allait bien ; elle terminait: « Ne viendras-tu donc jamais nous voir? Je voudrais cependant bien te présenter mon mari et te faire embrasser mes marmots, qui, toute vanité maternelle mise à part, sont forts comme des Turcs et beaux comme des amours. Si tu peux le décider à quitter les Parisiennes, tu sais que tu trouveras ici de bons cœurs qui l’aiment et te désirent. » Il resta longtemps pensif et assez troublé après avoir lu ; peut-être se méprit-il à la simplicité honnête de l'expression et crut-il que son souvenir était resté vivant dans le cœur d’Hélène. Nous avons tous plus ou moins une bonne dose de fatuité, Horace n’en manquait pas. Celte lettre évoqua dans sa mémoire le séjour qu’il avait fait à Sainte-Marthe ; il prit quelque plaisir à y penser, à se rappeler cette blonde Hélène dont l’amour s’exhalait naïvement comme une sorte de parfum naturel. 11 revit le cot-
tage entouré de plantes grimpantes, sa petite chambre d’où il apercevait la rivière, les moulins babillards, le va-et-vient des charrettes, les grands champs de blés qui semblaient se moirer sous la brise, et au loin, tout au loin, les noires cheminées des hauts fourneaux de Glascow. Il eut envie de retourner vers tout cela, comme s’il devait y ressaisir quelque chose de sa jeunesse effacée et des vagues espérances qui alors agitaient son cœur. Une pensée malsaine avait peut-être aussi germé dans son cerveau. Hélène avait trente ans; à celte heure, elle paraissait avoir gardé de lui un souvenir très-doux. Ne trouverait-il pas là-bas, auprès d’elle, une affection toute dévouée, toute prêle, qui panserait avec joie les blessures qu’il avait reçues dans la bataille de la vie? Celle qui aurait pu être sa femme s’il l’avait voulu, ne serait-elle pas aujourd’hui, malgré son mari, malgré ses enfants, malgré tous les liens et les devoirs, une consolatrice des douleurs qu'il avait éprouvées? En le voyant apparaître, ne sentirait-elle pas renaître tout ce qui l’avait émue il y a dix ans? 11 est si doux de se dire : Te souviens-tu? et de faire du présent avec le passé. Ces idées indécises et confuses flottaient dans l’esprit d’Horace; certes, il n’avait point de parti pris, mais il sentait bien que si l’occasion le sollicitait, il n’aurait garde de la repousser. Du reste, dans l’état de marasme où il était, n’avait-il pas, jusqu’à un certain point, le droit de chercher à en sortir par tous les moyens possibles? L’homme est habile à feuilleter et à commenter le dictionnaire des cas de conscience. Quoi qu’il en fût, il ne répon-
dit point à sa cousine, mais il fit lestement ses préparatifs de voyage. 11 hésita longtemps s’il n’écrirait pas à Viviane pour lui annoncer qu’il allait s’éloigner, dans l’espoir que peut-être elle lui dirait : « Venez me dire adieu ! » Mais il savait, à n’en pouvoir douter, qu’elle n’agissait plus à son égard qu’en vertu d'un parti pris. Il crut donc devoir se taire et partit sans avoir prévenu Hélène, afin de la surprendre.
Il arriva à Dumbarton vers le milieu du jour; il prit un cab, et la nuit venait quand il approcha de Sainte- Marthe. Il descendit de voiture, laissa son bagage dans line maison voisine de la route , renvoya le cocher et continua son chemin à pied. Son cœur battait ; involontairement il ralentissait le pas. Combien il était changé depuis qu’il avait parcouru les mêmes lieux ! quelle modification radicale sa passion pour Viviane avait opérée en lui ! quel abandon de tant d’espérances , de tant d’illusions , de tant de chimères ! Comme tout cela s’était envolé à tire-d’aile pour ne plus jamais reparaitre ! Quoi ! en dix ans , une telle métamorphose ! Il lui semblait entendre encore la voix de son oncle lui disant, sur cette même route où il marchait :
— Ah ! my dear boy, tu es un enfant de ne pas rester avec nous et de 11 e pas fixer résolûment ta vie pour jamais. Va donc où le sort t’entraine, mais souviens-toi bien que tu regretteras de ne pas m’avoir écouté !
Prédiction dont il souriait alors en lui-même, et qui de
point en point s’était réalisée. 11 revenait maintenant, comme le pigeon de la Fontaine:
Traînant l’aile et tirant le pied ;
et certes il ne retrouverait pas au logis la compagne qu’il y avait autrefois laissée.
Il était arrivé auprès des moulins, dont il entendait le bruit actif : leurs nombreuses fenêtres éclairées se détachaient sur l’obscurité. Il alla droit au cottage où brillait une lumière. Au lieu d’entrer, il s’arrêta, la poitrine oppressée, la gorge serrée par l’émotion. Il s'approcha de la croisée et regarda. M. Verceil assis dans une large bergère, les jambes enveloppées d’un plaid, lisait un journal ; un homme jeune encore écrivait penché au-dessus d’une table couverte de papiers ; Hélène étendue dans un rockingchair se balançait en berçant un enfant qui buvait la vie au sein blanc de sa mère ; un grand chien épagneul dormait couché en travers du tapis; sur un guéridon le thé du soir était préparé. Horace restait là, absorbé, en contemplation devant ce spectacle d’une vie pleine de repos et de sérénité : « Ah ! murmura-t-il comme malgré lui, tout cela eût été à moi,, si je l’avais voulu ! » Le chien redressa la tète et regar '.a avec inquiétude du côté de la fenêtre en grondant. Horace craignit d’être surpris, il frappa à la
porte, passa devant le domestique qui lui ouvrit, et pénétra, sans se faire annoncer, dans le parloxu .ll n’était pas entré qu’Hélène l’avait reconnu ; d’un geste rapide elle
répara son désordre, et jetant un bras autour du cou d’Horace, elle l’embrassa avec effusion en criant : « Enfin ! te voilà ! » Puis, rouge comme une cerise, elle se bâta de nommer Horace à son mari qui s’était levé et ne savait trop ce que signifiait tant d’expansion.
— Mieux vaut tard que jamais, dit M. Verceil à son neveu, en lui tendant les deux mains et en l’embrassant cordialement.
— Tiens ! regarde comme il est beau ! dit Hélène en plaçant son fils dans les bras d’Horace ; les deux autres dorment, tu les verras demain.
Horace éleva jusqu’à lui le petit enfant qui hésitait entre le rire et les larmes, l’embrassa, se hâta de le rendre à sa mère et se détourna pour cacher les pleurs qui gagnaient ses yeux. Ah! s’il avait pu effacer les années écoulées, revenir à l’instant où Hélène lui avait laissé voir qu’elle l’aimait, comme il tomberait à ses pieds et lui dirait : « Me voici, je suis à toi, et pour toujours ! » L’émotion d’Horace n’avait point échappé à son oncle.
— Viens t’asseoir là, dit -il avec enjouement à Horace, près de moi, car mes sottes jambes ne veulent plus guère remuer. Ah ! cher neveu prodigue, te voilà revenu ! c’est bien, mordieu ! Nous tuerons le veau gras et nous te jetterons le manteau rouge sur les épaules. Puis baissant la voix et parlant à l’oreille d’Horace, il ajouta : — Quant à l’anneau d’or, tu t’en passeras, mon garçon; celui que nous avions, et que tu as refusé, nous l’avons donné ; il est entre bonnes mains, et on ne le lâchera pas.
Quand l’heure vint de se retirer, Horace fut conduit à sa petite chambre d'autrefois. Il la retrouva telle qu’il l’avait laissée : tout était en place et préparé comme si on l’eût gardée prête pour lui en son absence. Malgré un grand feu allumé dans la cheminée, elle était un peu froide et humide, ainsi que tous les appartements déshabités depuis longtemps. On eût dit que mille souvenirs l'y attendaient pour l’assaillir. 11 se rappela que, le matin de son départ, pendant qu’il bouclait sa malle, Hélène, debout, le regardait sans même penser à cacher ses larmes, et il se rappela aussi avec quel geste à la fois naïf et déterminé, elle avait coupé pour lui une longue mèche de ses cheveux blonds. 11 dormit mal, et plus d’une fois se trouvant gêné dans sa conscience, il se dit : « Que suis-je venu faire ici ? »
Quatorze ans de plus, la maternité, l’usage d’une vie tranquille, avaient donné à Hélène une ampleur de beauté singulière. Quand il l’avait aperçue, par la fenêtre, assise et appuyant son barnbiiio contre sa large poitrine, murmurant à mi-voix un chant de berceuse, blanche, faisant à chaque mouvement onduler les anneaux épais de son énorme chevelure, il avait pensé involontairement à ces tableaux où la renaissance a représenté la Charité sous les traits d’une jeune femme offrant ses seins abondants à l’avidité des enfants qui s’élancent vers elle. C’est ainsi qu’elle lui était apparue, sérieuse et dans le libre accorrfplissement de la plus belle fonction de la femme. L’image indécise de la jeune fille timide et facilement émue qu’il
avait conservée dans sa mémoire s’effaça promptement, et à sa place il ne vit plus que la mère de famille, l'épouse qui était à la fois la gaieté et la force de la maison. Il euf quelque honte de lui quand il pensa qu’il était arrivé ici avec une sorte d’arrière-projet de séduction que l’amour n’excusait même pas. « Que suis-je donc ? se dit-il ; pourquoi ne puis-je souffrir en silence et dans ma solitude? Ai-je le droit de condamner Hélène à devenir mon infirmière? » Il disait ainsi le vrai mot, car on est franc lorsqu’on se parle à soi-même. De plus, il se sentait confusément deviné par son oncle, et cela le mettait plus mal à l’aise qu’il n’osait se l’avouer.
Le lendemain matin il était à peine habillé, qu’on frappait à sa porte. Une petite fille de huit ans et un garçon de six entrèrent, baissant les yeux, fort embarrassés de leur petite personne et se tenant par la main. Ils dirent ensemble, sans lever les paupières : « Bonjour, mon cousin Horace, » et restèrent immobiles, regardant la porte du coin de l’œil, comme s’ils eussent bien voulu se sauver. Horace descendit, Hélène l’attendait ; elle était toute rayonnante en présence de sa jeun. 1 famille ; elle passa son bras sous celui d’Horace :
— Viens voir tout ce que nous avons fait depuis que tu n’es venu.
Et, suivis des enfants, ils allèrent visiter les moulins agrandis, les hangards nouveaux, la chapelle construite pour les ouvriers, les maisons de service élevées autour de l’habitation, l’école augmentée. Ils rencontrèrent le
*nari d’Hélène qui, en costume de gentleman f armer , surveillait les travaux, et leur donnait l’indispensable et puissant coup d’œil du maître. Horace et lui échangèrent une vigoureuse poignée de mains. Horace lui fit compliment de toute cette belle installation qui accusait une fortune sans luxe mais solidement établie.
— Il est vrai que Dieu a béni nos efforts, répondit-il ; tout nous a réussi, et je n’envie le bonheur de personne. Mais comment n’en serait-il pas ainsi, ajouta-t-il en laissant glisser vers Hélène un regard plein de tendresse, avec une femme comme celle qu’il m’est donné d’avoir? Je suis de l’avis du paria de la Chaumière indienne : « On n’est heureux qu’avec une bonne femme! »
— Ou avec un bon mari, répliqua Hélène en souriant.
Ce n’était peut-être pas positivement des confidences de cette nature qu’Horace était venu chercher à Sainte-Marthe ; il les reçut avec l’aisance d’un homme habitué à composer son visage, mais, tout au fond de lui-même, il en éprouvait quelque irritation. On n’aime jamais à se voir remplacé, et remplacé avantageusement dans le cœur de qui que ce soit ; à plus forte raison dans un cœur qui s’est offert et qu’on a fait battre pour la première fois. Du reste, en s’imaginant qu’Hélène retrouverait pour lui ses premiers sentiments, il commettait cette erreur commune à tous les hommes qui croient volontiers avoir laissé toujours et partout une empreinte ineffaçable. Pour si peu qu’un homme ait été distingué par une femme, son premier mot, lorsqu il en parle, est : « Ah ! elle m’a bien aimé! » 11 est juste
d’ajouter que la réciproque a lieu ; les femmes ne sont pas plus modestes que nous en pareille matière. Il eût été fort surpris sans doute si, descendant au profond du cœur de sa cousine, il eût pu le sonder tout entier. 11 l’eût trouvé plein d'une affection sérieuse, mais où l’ainour n’avait aucune part. Elle l’avait beaucoup aimé, car il était le premier jeune homme qui fût venu vers elle à cet âge d’impression active et facile où la femme sort de l’enfance pour entrer dans la jeunesse. Se voyant appuyée par son père qui désirait ce mariage, elle s’était naïvement abandonnée à ses premiers besoins d’aimer. Sans nul doute, Horace l’avait troublée : elle l’avait espéré, l’avait attendu, et s’était sentie fort triste et toute désappointée lorsqu’elle comprit enfin qu’il ne voulait pas l’épouser. Mais en réalité il avait été pour elle plutôt un prétexte qu’un objet d’amour. Satisfait, cet amour se serait développé dans ses voies normales; dédaigné, il se replia, diminua peu à peu et disparut, pour faire place à l’affectueux sentiment qu’on garde pour un bon compagnon d’enfance. Puis le mariage était arrivé, amenant avec lui les soins empressés d’un homme intelligent, la communauté des intérêts, la tendresse mutuelle, les enfants qui sont un lien puissant, la vie sérieuse et partagée. Le souvenir d’une amourette de petite fille n’avait rien à faire au milieu de ces choses graves. Hélène aimait son mari de toute son âme ; elle avait revu Horace avec une joie sincère, sans arrière-pensée, comme un vieux camarade, comme une sorte de frère aîné absent depuis longtemps et qu’on est heureux de retrouver.
S’il lui avait dit: « Te souviens-tu qu’un jour tu m’as donné un rapide baiser pendant mon sommeil ? » elle aurait pu sourire en se rappelant tout à coup cet enfantillage oublié, mais à coup sur elle n’aurait point rougi, car elle eût trouvé son cœur absolument tranquille. Est-ce à dire qu’Horace n'eût pu rien rallumer de ce premier amour éteint? En telle circonstance le plus prudent est de ne jamais jurer de rien. Mais il eût fallu bien de l’habileté, une séduction d’une adresse profonde, où une passion manifestement vraie pour faire dévier Hélène de la ligne droite qu’elle suivait naturellement. Or, l’habileté consommée n’était point dans l’esprit d’Horace, la passion réelle n’était point dans son cœur; il eût peut-être voulu se distraire, mais sans se donner de peine, et il savait que s’il parvenait à inspirer de l’amour, il serait incapable de le partager.
Aussi, pénétré malgré lui par la forte sérénité de la vie honnête qui l’entourait, il n’était pas arrivé depuis deux jours à Sainte-Marthe, que déjà il se disait : « Je suis un sot, j’aurais mieux fait de rester chez moi! b 11 n’osait parler de Viviane, quoiqu’il y pensât sans cesse, et plu-, sieurs fois son oncle le plaisanta sur son maintien absorbé et sa mine silencieuse.
— Ah! mon gaillard, lui disait-il, tu m’as tout l'air de regretter ta bonne vie de Paris, tes soupers en compagnie douteuse, et peut-être bien quelque belle dame évaporée qui soupire, en se consolant de ton absence, avec tes amis !
— Est-elle jolie? demandait Hélène en ouvrant de grands yeux curieux.
— Ah ! mon oncle, répondait Horace qui, à ces paroles, scnlait saigner toutes ses blessures, si vous pouviez deviner combien vos questions sont cruelles !
— Désespoir d’amour ! répliquait en souriant l’oncle implacable; bah! mon cher garçon, c’est fort commun, peu dangereux et facile à guérir : marie-toi !
Horace resta quelque temps silencieux , regarda Hélène à la dérobée, et répondit à voix basse :
— Il n’est plus temps !
Les enfants qui entrèrent en jouant détournèrent le cours de la conversation qui menaçait de devenir gênante. M. Verceil, à qui l’expérience d'une longue vie avait appris la fragilité humaine, surveillait Horace. Quand un rayon de soleil brillait dans le jardin, il faisait porter son fauteuil devant le cottage, appelait Horace auprès de lui, et pendant de longues heures le retenait à causer. 11 le raillait un peu :
— Je n’ai que ma triste compagnie à t’offrir, mon pauvre neveu, et malheureusement je ne suis plus ingambe comme autrefois ; mais Hélène est occupée de sa maison et de ses enfants, mon gendre est à ses affaires, il ne te reste donc plus qu’un vieil oncle goutteux et grognon. Faute de mieux, je t’engage à t’en contenter.
Lorsque Horace avait pris la détermination de venir à Sainte-Marthe, il ne s’était fixé aucune époque précise pour son retour, et s’était dit qu’il resterait tant qu’il se trouverait bien. Au bout de huit jours, lassé de la contrainte que la vie en commun lui imposait, presque irrité par
la vue d’un bonheur qui lui rappelait douloureusement, et à chaque minute, son propre chagrin , mécontent de luiméme et fort peu satisfait des autres, il se résolut à rentrer à Paris. On ne fit pour le retenir que d’assez faibles efforts, par acquit de politesse, pour ainsi dire, et non point avec insistance. 11 le comprit et en fut attristé.
— Après tout, se dit-il, car il était de bonne foi, n’est-ce point ma faute ? N’ont-ils pas tous ici un intérêt supérieur, et vais-je imaginer qu’ils oublieront tout pour porter secours à une peine que je ne leur ai même pas fait connaître?
Son départ ne ressembla guère à celui d’autrefois. Hélène lui dit en souriant :
— Dans combien d’années reviendras-lu? Ma fille a huit ans; quand je la marierai, j’espère que tu ne manqueras pas à la noce.
lie mot de M. Verceil fut presque cruel à force de vérité : il attira Horace dans ses bras, et là, il lui dit :
— Quand tu es parti jadis, tu as laissé ici bien des espérances qui ne se sont jamais réalisées ; prends garde aujourd’hui d’emporter des regrets qui ne serviraient à rien! Tu pourras raconter à celles qui t’ont empêché de revenir le bonheur que le frère de la mère avait rêvé pour toi, et tu leur demanderas ce que vaut celui qu’elles t’ont donné. Vas en paix, mon pauvre garçon, tu me fais l'effet d’avoir lâché la proie et de n’avoir même pas saisi l’ombre.
On se quitta en s’embrassant cordialement ; Horace avait
le cœur serré, car il comprenait bien qu’il ne reverrait jamais ceux à qui il disait adieu.
i Quand il rentra chez lui, à Paris, il courut à la table où d’habitude on déposait ses lettres, car il s'imaginait qu’eu son absence Viviane lui aurait peut-être écrit. Son espoir fut trompé. Elle n’avait même pas su qu’il avait fait un voyage en Écosse. Cette ignorance où ils étaient des faits insignifiants ou graves de leur existence, était pour Horace une cause permanente de stupeur, et il en était toujours à s’étonner que deux êtres qui avaient vécu dans une communion si parfaite, qui pendant tant d’années s’élaient raconté les incidents les plus futiles de leur vie, aient pu en arriver à être tellement étrangers l’un à l’autre, qu’ils pouvaient s’éloigner, être malades, mourir même sans le savoir. Mais il avait beau regimber, il lui fallait subir cette dure conséquence de leur rupture. Les jours les plus triâtes étaient ceux où Viviane avait jadis l’habitude de le voir; il était alors plus agité, plus mal à l’aise encore que de coutume, et comme il le disait fort bien lui-même, il ne savait que faire de lui. Bien souvent, dans ces heures-là, il écrivait à Viviane; parfois, souriant lui-même de sa naïveté, il jetait ses lettres au feu; parfois il les envoyait, mais elles restaient sans réponse , et il put s’apercevoir que l’amour, pas plus que les fleuves, ne remonte son courant.
L’essai avorté qu’il avait fait pour sortir de sa torpeur le rejeta plus profondément encore dans le marasme où il s’endormait lâchement. Il vivait enfermé dans des regrets
stériles, ne se mêlait à rien, dédaignait les événements et ressemblait à un mineur enfoui dans son puits, et qui entend passer confusément la vie au-dessus de sa lète sans y prendre part. Il s’en prenait un peu à tout de son malheur, à Viviane, à lui-même, au monde qu’il n’aimait point, à sa mauvaise fortune. Certes, par. un effort sérieux, il aurait pu échapper à ces fantômes du passé qui le visitaient sans cesse, mais il regrettait trop énergiquement son bonheur perdu, pour ne point se complaire maladivement en leur compagnie. » C’est ma faute, me dit-il un jour, car je le voyais souvent à celte époque, j’ai été imprévoyant, j'ai obéi à la passion qui m’emportait, et vous voyez où elle m’a conduit. Tout cet écroulement ne s’est pas fait en un jour ; il est venu peu à peu; chaque pierre en tombant en entraînait une autre ; j’aurais dû m’en apercevoir, ne pas céder à ma douleur, à mon irritation du moment., j’aurais dû deviner qu’un grand désastre nous menaçait, et tout de suite y porter un remède énergique. Lorsque j'ai vu Viviane saisie par ces inexcusables soupçons, au lieu de la combattre et de m’exaspérer de sa défiance, j’aurais dû l’initier, d’un seul coup, à ma vie; lui remettre dès lors cette clef de ma maison quelle a exigée plus tard, et que j’ai refusée, car déjà le mal était fait. J’aurais dû lui remettre non-seulement la clef de ma maison, mais aussi celles de tous mes meubles, afin qu’elle pût, en toute liberté, pénétrer jusqu’au profond de mon existence, bien comprendre qu’elle la remplissait tout entière, que je n’avais jamais aimé qu’elle, se rassurer et vivre en repos
dans mon amour. J’aurais dû faire plus ; j'aurais dû user de mon influence sur elle, l’arracher au monde, l'enlever et aller me cacher avec elle dans quelque coin isolé de Sicile ou d'Italie. *
— Mais le monde, répliquais-je, qu’aurait-il dit?
— Et qu’importe ce qu’il aurait dit? reprit-il avec violence ; qu’il se respecte d’abord lui-même, s’il veut être respecté ; son opinion pourrait être justement redoutable si elle ne s’appuyait presque toujours sur le faux, la médisance et la calomnie. Le monde est comme saint Augustin, il dit volontiers : Credo quia absurdum. Rappelez-vous le mot de Chateaubriand : « Tout mensonge répété devient une vérité; on ne saurait avoir trop de mépris pour les opinions humaines ! » Le monde aurait craché sur nous, si bon lui eût semblé, je ne m’en serais même pas ému ; mais nous aurions été heureux, nous ne nous serions pas quittés, et cela seul était important.
Il s’épuisait dans son impuissante stérilité. Les heures coulaient lentes, lourdes, chargées d’ennui, péniblement régulières et parfois insupportables. Pour se distraire, pour se forcer à s’occuper d'autre chose que son chagrin, il se donna, de parti pris, des goûts bizarres qui n’étaient point dans sa nature. Il avait vu de braves gens, futiles et oisifs, s’amuser à former des collections d’objets inutiles; il s’imagina qu’il y prendrait plaisir aussi, et il se fil collectionneur. La mode était aux porcelaines de Chine, il en acheta. H suivait assidûment les ventes, annotait les catalogues, fréquentait les marchands de bric-à-brac, s’initiait aux
mystères du kaolin et de l'émail stannifère. 11 paraissait être tout à sa manie.
— Tenez, me disait-il en me montrant un plat nouvellement acheté, ceci est un chrysantémo-pœonien de la plus belle espèce. Voyez, le marly est décoré en plein, la chute . est réticulée, ce qui est fort rare. Les fleurs en rouge de fer sont peintes sous la couverte et chatironnées de cobalt, tandis que les autres sont émaillées au moufle ; c’est un spécimen particulier qui n’est ni de la famille verte, ni de fa famille rose : il appartient à un groupe spécial qui semble former l’intermédiaire entre les trois tribus de
porcelaine de Corée, de Chine et du Japon ; et remar-
quez, ajouta-t-il, qu’il y a du jaune impérial et du vert de chrome.
J'écoutais ce jargon dont je souriais, malgré moi, et quand je regardais Horace fixement pour voir s’il parlait sérieusement, il raccrochait son plat, levait les épaules et me répondait :
— Je vous comprends ; vous ne croyez pas à la réalité de mon goût pour ces babioles : vous avez peut être raison. Puis après un moment de silence, il ajoutait : Ma foi ! la porcelaine a du bon, quoi que vous en puissiez dire, c’est la moins fragile de nos affections !
Six mois après, les plats, les compotiers, les pythons, les magots, les vases et les tasses étaient vendus à quelque juif qui gagnait cent pour cent sur le marché, mais qui débarrassait Horace d’objets devenus inutiles, car il s’en était dégoûté. Aux porcelaines il fit succéder les livres et
LES FU h CES PERDUES 183
passa ses soirées à la salle Saint-Sylvestre. l'eu lui importait, du reste, ce que contenait un volume, pourvu qu'il fût rare, qu’il eût des témoins, que ses feuillets n’eussent point été lavés, que la marge fût grande et le fond suffisant ; lorsque les gardes étaient en taJbis il était fort content, et si la reliure était de Pasdeloup, de Duseuil ou de Derôme, il ne se tenait pas d’aise. Celte nouvelle et dispendieuse manie dura aussi quelques mois, puis, un beau jour, les bouquins prirent la route des porcelaines, et Horace demeura fort surpris de n'avoir pu trouver aucune satisfaction durable dans ces goûts factices.
Il y avait près de deux ans qu’il avait rompu avec Viviane, et il n’était pas plus avancé que le premier jour ; sa pensée allait toujours vers elle avec une intensité qui le fatiguait et l’énervait. Il eût voulu guérir, mais son énergie n'avait plus de ressort, et il se laissait vite retomber dans un mal qui lui était cher tout en l’affaiblissant. Il essaya de travailler sérieusement pour lui-même. Il se jeta dans l’étude des poètes et des philosophes, c’était un esprit éclairé et un cerveau de compréhension rapide. 11 quitta bientôt les sentiers battus du relatif et s’éleva jusqu’à l’absolu.
— C’est fort bien, me disait-il un soir que nous causions tous deux de ses travaux, ou je l’encourageais de tout ma force ; c’est fort bien, mais lorsque l’on a le cœur gros et l’âme souffrante, c’est un mince régal que de presser une abstraction ou un théorème sur sa poitrine !
— Mais alors, lui répondis-je,si vous souffrez du vide qui
LES FOliCES P EH Dll ES
s’est cieusédans votre cœur, pourquoi n’essayez-vous pas de le combler? Il ne manque point de femmes agréables qui ne demandent qu’à adoucir la peine de ceux qui souffrent ; au point de vue de l’amour, toute femme est doublée d’une sœur de charité. Pourquoi n’aimez-vous pas une de " ces belles consolatrices qui seraient charmées de vous faire oublier vos chagrins et celle qui les a causés?
— Moi ! s’écria-t-il en se levant et en me saisissant le bras avec violence, moi ! aimer encore ! jamais ! Je suis comme Achille, on m’a trempé dans le Styx, et désormais je suis invulnérable.
J’aurais pu croire qu’il exagérait en parlant ainsi ; mais je pus me convaincre qu’il disait vrai. Dans les rares maisons qu’il fréquentait parfois encore et où j’eus occasion de le rencontrer, je le vis dans ses rapports avec les femmes et je fus stupéfait de sa froideur. Il les traitait avec un dédain qu’il n’essavait même pas de déguiser ; il les écoutait parler comme il eût écouté un chant d’oiseau, sans y faire attention et le plus souvent sans même leur répondre. Cette attitude plus que désintéressée en piqua quelques-unes, qui, par seul amour-propre sans doute, voulurent fondre la glace dont il s’enveloppait; ce fut inutilement, il demeura impassible. L’une d’elles, plus hardie, plus éprise peut-être que les autres, attirée par les traces visibles du ravage que la passion avait fait en lui, insista, changea les rôles, et vint vers lui la main tendue. L’obstacle irrita sa curiosité, qui devint un amour sincère ; Horace fut plus que réservé, il eut une dureté sans mesure,
et la pauvre femme se retira brisée pour longtemps.
J’avais suivi toutes les péripéties de ce petit drame, non sans espoir de voir Horace ravivé par une passion nouvelle, sortir enfin de l'atonie où il était plongé. Je fus désappointé par le dénoûment et je ne pus cacher mon impression.
— Que voulez-vous?, me répondit Horace, j’ai donné tout ce que mon cœur contenait d’amour, il ne m’en reste plus, et mon devoir est de prévenir celles qui pourraient m’en demander encore. Je ne dis pas que plus tard je n’aurai point quelque liaison, mais ce que je peux certifier, c’est que ce ne sera pour moi qu’un échange d’agréables galanteries où la vraie tendresse, c’est-à-dire l’amour, n’aura point sa part.
Tout raisonnement échouait devant son obstination, et il n’était point difficile de comprendre que son cœur, tout vide qu’il le prétendit, était trop plein encore du douloureux souvenir de Viviane, pour être accessible à un nouvel amour. Ses colères, ses désespoirs, ses regrets, l’ennui profond qui le rongeaient n’étaient qu’une forme modifiée de son ancienne tendresse. Cet amour qui l’avait envahi victorieusement tout à coup s’était si bien emparé de son être, qu’d ne pouvait parvenir à mourir et qu’il se réveillait incessamment sous mille aspects pénibles. 11 voulut se secouer, changer de milieu, fuir le séjour habituel de ses souffrances dans l’espoir qu’ainsi il se fuirait luimême. Il n’avait jamais voyagé et comptait que le spectacle de pays, de mœurs, d’hommes inconnus, ferait di-
version aux pensées dont il ne pouvait se débarrasser chez lui, dans sa solitude ordinairee.
Avant de se mettre en route il fit probablement un effort pour revoir Viviane. En tout cas, ce fut inutile, car il partit sans lui avoir dit adieu. Il se rendit en Italie. 11 fit consciencieusement son métier de voyageur; préparant, à l’aide d’un Guide, ses excursions de la journée, il visita les églises, regarda les tableaux, monta au sommet du campanile, parcourut les palais, s’arrêta sur les ponts à voir couler l’eau des rivières, assista aux offices, jeta des fleurs à la prima donna en vogue ; rêva sur la grève du Lido, quand il fut à Venise; fit l’ascension du Vésuve, quand il fut à Naples, et s’ennuya partout. A Home, il resta plus longtemps qu'ailleurs. Ce n’est pas qu’il y fût retenu par le Colisée, par la Farnésina, par le Campo Vaccino ou par le dûrne de Saint-Pierre ; non, une autre raison l’arrêta dans la ville éternelle. « Je ne me déplais point trop ici, ni écrivait-il ; j’aime assez Rome, et le motif de mon affection vous fera sourire. Dernièrement, sortant de chez l’ambassadeur de France, à qui j’avais été demander de m’obtenir l’autorisation de dessiner quelques bijoux curieux que j’avais vus au musée étrusque, et qu’on ferait facilement exécuter à Paris, je suis entré à la galerie Colonna, qui s’ouvre sur l'antichambre même des appartements de la légation. J’avais regardé à peu près tous les tableaux ; je m’étais même longtemps arrêté devant un fort beau portrait de joueur d’épinette peint par le Tintoret et j’allais m’en aller, lorsque mes yeux tombèrent sur une Vierge du
Bronzino. Je restai stupéfait, car on eût dit que Viviane avait servi de modèle au peintre. Malgré la froideur théâtrale de la peinture, je demeurai immobile à la contempler, sentant s’agiter plus vivement des souvenirs qui ne dorment jamais. Je serais resté là indéfiniment, si le custode ne m’avait prévenu que l’heure sonnait de fermer les portes. J’y suis revenu le lendemain, j'y retourne tous les jours ; je ne puis me lasser de regarder ce visage régulier, un peu hautain, entouré de cheveux gauffrés, qui par son calme forcé semble me montrer l’invincible entêtement sur lequel je me suis brisé, et qui me rappelle des traits chéris que je ne puis oublier. J’ai fait exécuter une copie de ce tableau ; mais elle est si plate et si mauvaise que je l’ai brûlée, car cette caricature gâtait pour moi tout souvenir de l’original. J’arrange mes promenades de façon à passer chaque jour place des Saints-Apôtres, j’entre au palais Colonna, je vais voir la Vierge du Bronzino, je fais un sourire à Viviane, et je m’en vais. Le custode me connaît maintenant, il sait ma manie, et j’ai appris qu’il m’a surnommé « l’amoureux de la Madone. »
11 resta environ une année en Italie, voyageant plutôt parce qu’il s’était dit qu’il voyagerait que par plaisir de voyager. Il était devenu un peu moins farouche avec les femmes. A Florence, il ébaucha une aventure et partit; à Naples, il mit une certaine cruauté à se faire aimer d’une jeune femme, joua avec elle comme un chat avec une souris ; puis un beau matin, au soleil levant, prit le bateau à vapeur et se rendit à Messine, qui lui parut une ville fort
ennuyeuse, pleine de cloches et de poussière. D’un bout à l’autre, et à dos de mulet, il traversa la vieille Trinacria, couchant au hasard des gîtes, aujourd'hui dans un village, le lendemain en plein air, sous un caroubier. 11 regardait briller les étoiles, écoutait le bruit monotone des chevaux qui mâchaient des tiges de maïs, chantait à mi-voix un air qui lui rappelait les jours passés, se disait : « Où est-elle à celte heure? â l’Opéra, en soirée, chez elle? Sans doute elle ne pense guèreàinoi! » — Puis il s’enveloppait de son manteau , s’étendait sur un lit d'herbes sèches et tâchait de dormir. Fatigué de son voyage, il arriva à Païenne, descendit à la grande auberge tenue par Raguzza, et s’y établit assez confortablement. Son appartement était situé au premier; les fenêtres s’ouvraient sur une immense terrasse qui domine les allées du jardin public et découvre la mer bleue où l’ile d'Ustica s’élève dans le lointain vermeil.
L’intention d’Horace était de rester une ou deux semaines à Païenne, de visiter les campagnes charmantes de la Coma d’Oro, de se reposer et de reprendre le chemin de Paris. Se sentait-il donc guéri ? Non pas : il était tout au plus un peu moins malade ; mais il s’était aperçu qu’on a beau voyager, changer de lieu, vouloir oublier son mal, on n'en porte pas moins sa souffrance avec soi. Dès lors, à quoi bon prolonger une absence qui était, pour ainsi dire, inutile, puisqu’elle ne menait pas au but cherché? Il vivait simplement, sortant beaucoup en voiture, se promenant, admirant, malgré qu’il en eût, cette paresseuse et douce
ville de Païenne, couchée au soleil dans une alcôve de verdure, comme une sultane endormie. Il dînait chaque jour à table d’hôte, en compagnie de plusieurs autres voyageurs, parmi lesquels il ne tarda pas à distinguer un Anglais, d’apparence assez rude, qui entrait toujours dans la salle à manger le chapeau sur la tête. Il était suivi par une femme encore jeune, qui ne s’asseyait qu’après son compagnon, lui passait les plats, répondait à ses questions sans paraître oser parler la première, et semblait en toute chose avoir une singulière humilité. Elle était fort belle et âgée de trente-cinq à trente-six ans. Deux ou trois fois, Horace essaya de lier conversation avec elle ; elle répondit par monosyllabes, avec une sorte d’inquiétude fébrile qu’elle essayait vainement de dissimuler, et comme si elle eût craint d’irriter son taciturne compatriote. Un mot, un geste de ce dernier suffisaient à lui faire immédiatement tourner la tête ; visiblement, elle était mal à l’aise, et comme dominée par un sentiment qu’elle n’osait pas avouer. Quand, de sa voix brève et dure, 1 Anglais disait :
«Juliette! » elle éprouvait un tressaillement involontaire et baissait rapidement les yeux.
— Pauvre Juliette ! pensait Horace, elle n’a point l’air heureux; elle ressemble à un chien qu’on a trop battu.
Beaucoup de curiosité et un peu d’intérêt attirèrent l’attention d’Horace. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit légèrement remué ; l’aspect de cette femme tremblante l’émouvait malgré lui. Elle était mariée sans doute, puisqu’elle subissait avec résignation un joug qui parais-
• 190 LES FONCES PERDUES
sait ne lui être point doux à porter. Il prit des informalions près du padrone di cafta, et apprit que sir John Barrow était depuis quelque temps déjà à Païenne ; qu’il aimait beaucoup le vin de Marsala, le vin de Xérès, et surtout l’eau-de-vie, qu'il appelait du cognac. Il était emporté et même brutal. On ne pensait pas qu’il fût marié, car souvent on l’avait entendu appeler la femme qui l’accompagnait : miss Juliette. Quant à celle-ci, elle était fort douce, pleurait souvent, ne sortait jamais seule, et paraissait ressentir pour sir John une déférence qui ressemblait bien à de la terreur. Du reste, ils faisaient tous deux une grande dépense et payaient largement.
— Votre Seigneurie, ajouta l’aubergiste, pourra facilement vérifier l’exactitude des renseignements que j’ai l’honneur de lui donner, car son appariement est contigu à celui du milord.
Horace se rappela avoir, en effet, entendu souvent des éclats de voix auxquels il n'avait point prêté attention, mais qu’il se promit de surveiller désormais. L’occasion ne se fit pas attendre. Le lendemain au soir, pendant qu’Horace, assis devant sa fenêtre ouverte, regardait machinalement la lanterne du phare qui jetait ses lueurs mobiles sur la mer, dont la vague murmure arrivait jusqu’à lui, il entendit des voix violentes dans la chambre voisine.
Il écouta. Une des voix, âpre et irritée, disait des injures dans celte rude langue anglaise, qui est, au besoin, la langue de l’insulte par excellence. L’autre voix, tremblante, avait des accents de supplication qui faisaient bondir le
cœur d’Horace. Son vieux sang fiançais, chevaleresque et hardi, bouillonnait dans ses veiies. Il monta sur la terrasse ; une grande traînée lumineuse y dessinait la croisée ouverte de l’appartement de 1 Anglais. Il s’approcha, et, tout en se maintenant dans l’ombre, il regarda. Sir John, débraillé, la face rouge, assis près d’une table chargée de deux ou trois bouteilles vides et renversées, fixait avec colère ses yeux sur miss Juliette qui, le visage caché par son mouchoir, pleurait. Sir John leva les épaules brusquement et dit :
— Vos jérémiades me fatiguent; allez pleurnicher dehors !
La pauvre créature se leva humblement sans répondre, et se dirigea vers la terrasse. Horace n’eut que le temps de se rejeter en arrière. Elle alla s’appuyer sur la balustrade, et là, laissant retomber sa tête dans ses mains, elle éclata en sanglots et s’écria :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ne suis-je donc pas assez malheureuse ?
De son côté, sir John, se versant un grand verre de vin de Marsala, se mit à jurer en disant : « Au diable les femelles ! Il faut que je sois fou pour m’être empêtré d’une pareille compagnie ! »
Horace marcha doucement vers Juliette; elle détourna la tète au bruit, vit Horace, et, comme devenue indifférente à tout, elle reprit sa première position. 11 se plaça près d’elle et lui dit :
— Si le secours d’un étranger peut vous être utile, ma-
102 LES F(RCES PERDUES
dame, je me mets à vos ordres et vous prie de disposer de moi.
Elle secoua la tête eu pleurant plus fort, et Horace crut comprendre qu’à travers ses pleurs et une sorte de hoquet convulsif, elle répond?. : « A quoi bon ? laissez-moi ! S’il nous voyait ensemble, il me tuerait ! »
Horace la prit par le bras, l'entraîna, la força de marcher. Il la conduisit dans un angle tout à fait obscur de la terrasse, essaya de la calmer et n’y parvint guère. Elle était dans un état inexprimable d’angoisse et de suffocation ; elle pouvait à peine parler et faisait pitié. Horace ne savait que lui dire. Elle se laissait aller contre lui, s’appuyant sur son épaule, car elle ne pouvait presque plus se soutenir.
— Mais cet homme-là est une bête féroce ! disait Horace profondément ému.
— Non, répliquait la pauvre femme; seulement il est très-violent, et quand il a bu, ce qui ne lui arrive que trop souvent, il ne se connaît plus.
Puis, reprise par la terreur, elle ajoutait, en cherchant à se dégager ;
— Laissez-m.i, de grâce ! s’il nous voyait, je ne sais ce qui pourrait advenir.
Horace n’était point querelleur ; mais il appartenait à cette race gauloise qui n’aime pas à reculer, et qui, malgré tout, a gardé en elle quelque chose de généreux qu’on n’invoque jamais en vain.
— Pourquoi, demanda-t-il à Juliette, restez-vous avec un pareil butor?
LES FORCES PERDUES 19 â
— Ah ! s’écria-t-elle avec une effusion qui n’élait pas feinte, pour lui échapper et ne plus le voir, je nie sauve rais au bout du monde !
A ce moment, sir John cria : « Juliette ! »
Elle lit un effort pour courir vers celte voix qui l’avait accoutumée à une obéissance passive. Horace la retint. Une seconde fois, et avec l’intonation d’un maître toujours écouté, John appela : « Juliette ! »
— Au nom du ciel, laissez-moi ! dit-elle.
— Restez, dit Horace.
John Barrow parut sur la terrasse, et en jurant, il répéta pour la troisième fois son appel. Il aperçut dans l’ombre Juliette appuyée ou plutôt affaissée au bras d’Horace. Il marcha rapidement vers elle, et dit :
— Qu’est-ce que cela ? voulez-vous bien rentrer ?
— Monsieur, dit Horace d’une voix très -calme, en France, nous avons l’habitude de ne jamais laisser insulter une femme en notre présence.
— En Angleterre, répondit John, bégayant de fureur et d’ivresse, nous avons l’habitude de ne jamais nous laisser faire la leçon par des freluquets.
En prononçant ces dernières paroles il envoya un vigoureux coup de poing dans la poitrine d’Horace, qui s’était mis en avant de Juliette pour la protéger.
Horace chancela sous la violence de la commotion ; mais il ne perdit rien de son sang-froid, et reprit :
— Monsieur, eu France, nous avons 1 habitude de laisser les portefaix et les ivrognes vider leurs différends à coups
de poings ; quand nous avons affaire à ce que vous appelez un gentleman, nous estimons que l’apparence seule d’un geste suffit pour déterminer une insulte. Je vois que vous ignorez ces usages des gens comme il faut, mais je n’v resterai pas moins fidèle, et j’aurai l’honneur, dès demain matin, de vous envoyer mes témoins.
Le sang-froid d’Horace rappela sans doute celui de son adversaire, cai John répondit, avec un effort visible pour se contenir :
— Je me tiens, monsieur, à votre disposition quand et comme il vous plaira.
Puis, rentrant dans son appartement et se tournant vers Juliette, il lui cria : — Nous nous retrouverons, ma mie !
Horace conduisit immédiatement Juliette, plus morte que vive, au padrone di casa, lui expliqua en deux mots ce qui venait de se passer, exigea pour elle un appartement particulier, éloigné de celui de sir John, et installa lui-même deux robustes domestiques devant la porte, avec défense d’y laisser pénétrer qui que ce soit. Puis il s’enquil de deux témoins, les trouva parmi les voyageurs qui habitaient l’auberge, les mit au fait de sa querelle, se coucha et ne dormit pas trop mal.
Le lendemain, on se battit à quelque distance de la ville, au bord de la mer. Horace était manifestement moins habile que son adversaire, dont le jeu, malgré une sorte de brutalité apparente, était d’une sûreté irréprochable. Dans un dégagement trop accusé, Horace se découvrit plus qu’il
n’eût fallu ; John profita rapidement de cette faute, et son épée disparut dans la poitrine d’Horace, entrant sous la clavicule droite et sortant sous l’omoplate. Horace tomba; on le rapporta à l’auberge, où le chirurgien déclara que la blessure « n’avait point bonne apparence. » Dès le soir même, il fut saisi par une fièvre violente et emporté par un délire qui ne lui laissa pas sa raison. Tout fut confusion dans son esprit et dans ses paroles. Le présent se mêlait au passé pour former des images indécises qu’il ne pouvait saisir, et qui augmentaient son agitation. Viviane lui apparaissait sous les traits de Juliette, et il croyait que c’était pour elle qu’il s’était battu. Il se figurait qu’elle était auprès de lui, qu’elle le soignait, et plusieurs fois il lui sembla qu’il l’entendait parler. Puis tout à coup un vide immense semblait se faire dans sa mémoire ; il revenait aux jours de son enfance, il adressait des reproches à Mariotle, et lui racontait que c’était à cause d’elle que le grand gars l’avait blessé. 11 demandait le secret sur cette affaire, et recommandait surtout qu’on n’en dise jamais rien à Hélène, parce que, ajoutait-il, cela lui causerai du chagrin et pourrait lui faire supposer qu’il ne l'aimait pas. Une nuit, la personne qui le veillait l’entendit qui disait à voix basse : « Ah ! tu ne me crois pas, tu me soupçonnes toujours ! Eli bien ! prends mon cœur dans ma poitrine, prends-le dans tes chères et cruelles mains que j adore, interroge-le, tu entendras ce qu’il le répondra ; fouille jusque dans ses replis les plus cachés, dans ceux qu’on ne montre jamais et qui enfouissent nos trésors les plus
tW
aimés, et tu verras qu’il n’a jamais contenu que ta seule image ; tu comprendras qu’il n’a jamais battu que pour loi ! » Puis après un instant de silence, il dit d’une voix dolente : — J’ai soif! — et se mit à pleurer.
Un jour, par un temps de siroco qui l’avait rendu plus malade encore et plus énervé, il comprit vaguement que d**s choses étranges s’agitaient autour de lui. Il entehdit la psalmodie d’un chant monotone qui le berçait comme la voix d’une nourrice ; il vit dans sa chambre des personnes inconnues et agenouiljées ; il sentit qu’on découvrait son corps, qu’on lui faisait des attouchements extérieurs sous la plante des pieds, à la poitrine, aux mains, au front, aux lèvres, sur les yeux ; une odeur de baume monta jusqu’à ses narines pendant qu’on prononçait tout bas des paroles dont il n’avait pas conscience. Il eût voulu s’opposer à ces cérémonies, dont le sens lui échappait; mais il était comme paralysé et immobilisé sur son lit par une force interne qu’il ne pouvait dominer. Les efforts qu’il faisait pour résister, sans même réussir à les manifester, l'épuisèrent, et un long sommeil succéda à sa fatigue. Quand il se réveilla, tout avait disparu, et nulle trace de ce qui s’était passé n’était restée dans son souvenir. On l’avait cru à toute extrémité, et un prêtre appelé était venu lui faire les onctions suprêmes.
Longtemps il flotta ainsi au-dessus de la mort, se débattant avec l’instinct et l’énergie d’une nature encore intacte et qui ne veut point se laisser vaincre. On eût dit que l’âme effrayée hésitait à rentrer tout entière dans ce
corps si cruellement blessé qu’il n’offrait plus un refuge certain. A l’exaltation du délire succédait un coma profond, dont il ne sortait que pour divaguer encore. Parfois il criait : « Viviane ! Viviane ! » et alors il entendait une voix très-douce qui, avec un léger accent étranger, lui répondait : « Prenez courage, elle va venir. » Puis on lui glissait un peu de neige entre les lèvres, et de nouveau il perdait tout sentiment de la réalité. Après de longs jours, un matin, il se réveilla à la raison, à la mémoire, à la vie.
Le soleil se levait, et par la fenêtre ouverte jetait ses lueurs joyeuses jusqu’au milieu de la chambre ; sur la terrasse, des oiseaux sautillaient en chantant; la brise, chargée des âcres parfums de la mer et des chaudes senteurs enlevées aux aloès, bruissait lentement à travers les arbres ; le ciel bleu, floconné de petites nuées rapides, semblait sourire aux splendeurs du jour. Horace respira largement, comme si pour la première fois un air pur enlrait dans sa poitrine. 11 regarda autour de lui. Sa chambre était dans un singulier désordre : sur une table, des fioles et des tasses posées pêle-mêle entouraient un bol où un cône de neige se fondait insensiblement. La lueur bleuâtre d’une bougie aux trois quarts consumée vacillait à la clarté du matin, et dans un fauteuil, en face de lui, une femme dormait. Horace la contempla avec surprise ; sa tête était retombée en arrière ; ses cheveux dénoués avaient glissé sur son épaule ; elle était vêtue d’une robe blanche sans ceinture qui ne dessinait aucune forme ; ses mains abandonnées pendaient inertes et molles sur ses
genoux ; ses traits altérés trahissaient une lassitude extrême. Il ne savait s’il était le jouet d’un rêve, et il se demandait, sans pouvoir se répondre, ce que cette femme faisait là, près de lui, à pareille heure, au pied de son lit. A force de la regarder, il reconnut Juliette, et le souvenir lui revint tout à fait ; mais cela ne lui expliquait pas par quel hasard elle se trouvait seule, endormie, dans sa chambre.
— Eli ! dit-il, miss Juliette, que faites-vous donc là?
Elle se réveilla brusquement, se leva avec précipitation, mit de la neige dans une petite cuillère, et, rapprochant des lèvres d’Horace, elle dit : <i Buvez ! »
Il la repoussa doucement et répéta :
— Que faites-vous donc ici?
— Sir John est parti, répondit-elle, et je suis restée pour vous soigner.
Lentement, mais sans rechute, Horace se rétablit. La saison était propice à la guérison du blessé. Le mois de mai, si charmant en Sicile, semblait donner à toute chose une force nouvelle et des couleurs plus vives. La nature n’était qu'un sourire; les floraisons puissantes éclataient sous le soleil ; la mer chantait sa plainte monotone en se déroulant sur les sables blonds : tout était joie, lumière et parfum. Pour la première fois depuis longtemps Horace ne se sentit pas malheureux de vivre ; semblable à un homme qui revient au jour après avoir traversé de longues ténèbres , il jouissait d’un bien-être profond qu’il
avait désappris. 11 éprouva une joie douce et intime à être soigné par une femme attentive, dont l’empressement indiquait un peu plus que de la reconnaissance. Horace n’avait point cherché cette aventure ; elle était née à son insu, pendant qu’il n’avait plus conscience de lui-même, et à l’heure présente, encore affaibli par sa blessure, attendri par sa souffrance, il n’avait point la force de la repousser
loin de lui. Une situation s’était faite à laquelle il n'avait contribué en rien, il l’accepta.
Sir John Barrow s’était embarqué le lendemain du duel, après avoir vainement cherché Juliette, qui s’était cachée pour éviter sa colère. Quand elle fut certaine que son brutal amant était parti, l’abandonnant au hasard de sa destbiée, elle se rendit près d’Horace, dont elle avait appris la blessure, s’installa à son chevet, et le soigna avec un dévouement qui ne se démentit pas une seule minute. En veillant sur lui, en écoutant les cris et les aveux de son délire, elle comprit facilement qu’elle avait sous les yeux un homme ravagé par une passion aiguë; en voyant ce visage pâli, ces yeux ardents, ce front agrandi par une calvitie précoce, ces maigres mains souvent tendues vers un être invisible qu’on suppliait en vain, elle se sentit prise de pitié et se demanda s’il ne serait pas doux d’apaiser de telles angoisses. Sa triste expérience personnelle lui avait appris que dans la vie les défaites sont moins rares que les victoires ; elle ignorait ces combats, d’où l’âme sort victorieuse à force de bon vouloir et d’énergie ; elle était trop habituée à succomber pour essayer même de lutter; du reste, l’idée ne lui vint môme pas; en effet, qu’avait-elle à défendre, et depuis longtemps n’avait-elle pas tout perdu ?
Ce fut pendant les longs jours de convalescence qu’llorace et Juliette se serrèrent la main et se promirent de continuer désormais ensemble le dur voyage de l’existence. Us s’y étaient tellement blessés tous les deux, chacun de
son côté et pour des causes différentes, qu'ils s’unissaient un peu comme l’aveugle et le paralytique. Juliette fut franche autant qu’on peut l’être ; elle raconta sa lamentable histoire à Horace ; la confession fut complète, sauf les points les plus secrets et les plus chers dans le souvenir, qu’une femme n’avoue jamais, même à l’heure de son expansion absolue. Elle était du pays de Galles, fille d’un pasteur de village qui avait onze enfants. Les garçons avaient été chercher fortune dans ces colonies nombreuses que l’Angleterre conquiert et entretient forcément pour ses cadets déshérités. Militaires, négociants, avocats, agents de sociétés bibliques, ils avaient trouvé le pain quotidien dans la Nouvelle-Écosse, au Gap, dans l’île de Vancouver, aux Indes, à Melbourne ; les filles furent moins aisément pourvues et restaient une lourde charge pour le pauvre clergyman. Juliette était la dernière de cette nombreuse famille; son extrême douceur, qui parfois dégénérait en nonchalance, l’avait rendue chère à ses parents déjà vieux ; sa jeune intelligence, rêveuse et naturellement soumise, s’ouvrait facilement aux choses qui l’intéressaient- On soigna son instruction, on lui donna des goûts élevés, on lui apprit à aimer ce qui était beau ; elle sut plusieurs langues, connut les historiens, les poètes, les voyageurs ; elle n’ignora pas non plus ce qu’on nomme les arts d’agrément ; elle dessina passablement, devint assez forte musicienne, car elle était douée d’une jolie voix, ce qui est rare pour une Anglaise; elle était la joie et l’élégance delà maison. Quand elle eut dix- huit ans et qu elle
fut apte à devenir une duchesse, on se demanda ce qu’on pourrait en faire, cl l’on en fit une institutrice.
Un jour, son père lui donna, en pleurant, une Bible, six livres sterling, beaucoup de bons conseils et sa bénédiction. Puis il la conduisit lui-même au chemin de fer, lui recommanda d’avoir une grande prudence dans la position qu’elle allait occuper, lui fit jurer de prier soir et matin Celui pour qui nos âmes sont toujours ouvertes , l’embrassa une dernière fois et s’en retourna dans son presbytère, qui lui parut vide, déshabité, immense. Juliette arriva à Londres et s’établit dans une famille où deux petites filles l’attendaient pour commencer leur éducation. Elle qui, chez son père, était une jeune maîtresse de maison choyée et admirée, elle se sentit gênée, humiliée et comme diminuée dans sa situation difficile; côtoyant un luxe quelle enviait et auquel elle ne devait pas se mêler, sorte d’intermédiaire entre les maîtres et les domestiques, tyrannisée par les qnfants, comprenant sa valeur relative et n’osant la laisser paraître, regrettant sa liberté d’autrefois et n’ayant point la force de regimber contre sa servitude présente , elle commença une vie d’épreuves , de dissimulation pour laquelle elle n’était point faite. Quand elle s’interrogeait, elle se trouvait plus intelligente que les gens qu’elle servait; quand elle se regardait dans un miroir, il ne lui fallait pas longtemps pour se reconnaître plus belle que les femmes qui daignaient parfois la saluer d'un petit signe de tète. Quelque soumises que soient les femmes, la révolte est toujours en
LES FORCES PERDUES l 20r,
elles ; ce n’est pas pour rien qu’elles sont les lilles de celle qui détacha la pomme; le serpent- ne s’est pas encore lassé de parler à leur oreille, et les fruits de l’arbre de la science se renouvellent incessamment.
Il est dur à dix-huit ans de vivre en marge de toutes les jouissances et de ne pouvoir pénétrer dans la terre promise, quand on n’en est séparé que par la barrière des conventions mondaines ; il est si facile d’enjamber le fossé et tant de gens vous y convient. Juliette n’avait pas une âme résistante; les milieux devaient avoir une influence excessive sur elle ; restée dans la maison paternelle, elle eût été vertueuse et se fût contentée de son médiocre sort ; transportée en plein luxe, à portée des séductions de toutes sortes, elle succomba. Ce fut dans la maison même où elle vivait qu’elle trouva le danger. Le frère de sa maîtresse était un de ces jeunes hommes riches , viveurs et peu scrupuleux , comme l’hypocrite société anglaise en forme beaucoup. L’Angleterre a des mœurs d’autant plus violentes qu’elles sont plus comprimées; la liberté politique amène la compression morale, et l'Anglais se soumet volontiers aux minutieuses pratiques d’un puritanisme de commande et de rigueur, à la condition de pouvoir parler, écrire et agir librement; heureux peuple, fort différent en cela du Français, qui vit, sans trop de peine, sous un despotisme étroit, pourvu que la licence morale lui permette d’étaler ses vices au grand soleil.
Se trouvant fort gêné chez sa sœur pour jouir en paix
de sa conquête , le jeune séducteur emmena Juliette , l’établit dans une petite maison voisine d’Hyde-Park, et en fit , autant qu’il put , la compagne de ses plaisirs ; plaisirs bruyants où le jeu, l’ivresse, les courses à cheval, les chasses tenaient la plus grande part. Ce fut un étourdissement sans nom pour la pauvre fille, qui s’y abandonna avec sa docilité ordinaire. On eût dit, à voir la facilité avec laquelle elle acceptait toutes les chances diverses de la vie, qu’elle était née vaincue et qu’elle ne comprenait même pas la lutte contre les entraînements mauvais. Elle accepta donc, sans combat, sa nouvelle situation et se trouva être une femme entretenue, avant, même d’avoir pensé qu’elle pouvait le devenir et sans trop s’apercevoir qu’elle l’était. Juliette n’avait changé d’existence que pour changer de chaînes. La mauvaise société ne lui fut guère plus miséricordieuse que la bonne compagnie; dans les deux, elle devait demeurer ce que sa pauvreté la faisait, serve et sujette. Il y a peut-être autant de peine et autant de souffrance dissimulée à être forcé de s’amuser quand on n’en pas envie, qu’à enseigner la lecture à des enfants qui se refusent aux leçons et voudraient aller jouer. A défaut de sérénité intérieure, elle avait du moins le bruit qui chassait les pensées sérieuses et ne laissait point entendre les conseils d’une conscience mal endormie. Le père de Juliette apprit, par hasard, la vie coupable où elle s’était laissé entraîner. Il accourut à Londres et, un matin, il apparut devant sa fille épouvantée, qui se jeta à ses pieds et lui demanda grâce. Le pauvre homme se mit
à pleurer et, la prenant entre ses bras, il lui dit : « Suis-je donc sans péché, mon enfant, pour oser vous jeter la première pierre ? »
Il l’emmena ; elle se laissa faire, avec le double regret mal défini <le quitter sa vie turbulente et d’avoir donné à son père le droit de rougir d’elle ; mais en celte circonstance, non plus que dans d’autres, elle 11e résista. Elle retourna dans la maison paternelle, reprit ses occupations d'autrefois, essayant de consoler son père, qui parfois s’écriait avec désespoir : « Que la faute retombe sur moi seul; Seigneur, pardonne-moi; j’ai été un berger infidèle, car c’est moi qui ai conduit cette brebis parmi les loups! » En voyant la soumission parfaite, sans arrièrepensée aveG laquelle Juliette subissait la vie très-calme où elle était réduite, le clergyman se désolait en pensant à 1 avenir de sa fille, il comprenait qu’elle était prête pour la vertu comme pour le vice, qu’elle s’abandonnerait toujours aux circonstances accidentelles qui la solliciteraient, et il se disait : « Est-elle donc née pour la perdition? »
Il y avait six semaines environ que Juliette était revenue chez son père, lorsqu’elle reçut un billet qui la priait de sortir dans la journée, à une heure indiquée, et d’aller se promener dans un petit bois voisin de son habitation. Elle comprit bien vite qui avait écrit cette lettre et dans quel but. Elle se rendit à l’invitation. Un homme l’attendait, elle reconnut sou amant. Elle était venue avec la très-formelle intention d’expliquer que jamais elle ne consentirait à donner de nouveaux chagrins à son père; que
désormais sa vie était fixée, finie, qu’elle regrettait sa faute et était décidée à n’y jamais retomber. Dès qu’elle eut aperçu son ancien amant, elle tomba dans ses bras et le suivit où il voulut : jusqu’en France, car c’est là qu’il la conduisit. Depuis ce moment, son père n’entendit plus parler d’elle, quoiqu'elle restât en correspondance avec une de ses sœurs, qui l’aima invinciblement malgré toutes ses sottises
De ce jour, elle n’eut plus qu’une viemisérable ; elle avait franchi la frontière qu’on ne traverse pas en vain et qu’on ne repasse jamais; elle fut une femme perdue dans toute l’acception du mot ; oisive et parasite , elle fut „ toujours contrainte de demander à autrui les nécessités de l’existence. Son âme cependant n’était point malhonnête, mais tant de faiblesse l’énervait qu’elle se laissa, presque naturellement, glisser dans l’abjection, et son cœur de vint comme une de ces hôtelleries banales qui ne gardent la trace d’aucun voyageur. Pendant qu’elle s’abandonnait ainsi aux sollicitations malsaines de l’existence, son père, chaque soir, priait pour elle et se disait : « C’est peut-être demain qu’elle reviendra ! » Elle resta longtemps en France, séjourna plusieurs années en Italie, en compagnie de ces Anglais ennuyés qui abandonnent leur patrie pour chercher des distractions nouvelles dans d’autres pays. Où qu’on voulût la mener, elle était toujours prête ; elle se considérait, en quelque sorte, comme la femme lige de celui qui pourvoyait à ses besoins. Un-de ses amants ayant eu la fantaisie d’aller pêcher le saumon en Norwége, elle
le suivit dans ce dur voyage, sans se plaindre et paraissant môme prendre un certain goût à un plaisir qu’elle ne partageait pas. Elle revint en Angleterre et y eut, pendant quelque temps du moins, une très-brillante existence. Un lord fort riche et qui avait de grandes allures la prit sous sa protection. Elle était alors dans tout l’éclat de sa beauté, et peu de créatures plus belles peuvent se vanter de s’être montrées en gala, au théâtre de Covent-Garden ou aux courses d’Epsom. Elle fut à la mode; elle eut son heure, heure fugitive et qui ne sonne pas deux fois pour ces pauvres fleurs qu'on cueille et qu’on rejette après en avoir aspiré le parfum.
Juliette avait perdu son père, qui mourut en l’attendant toujours; sa famille était dispersée aux quatre vents de la fortune ; seule, sa sœur lui était restée fidèle et faisait entendre, de temps en temps, quelques conseils qui étaient écoutés avec patience, mais qui n’étaient jamais suivis. Une occasion se présenta qui eût pu arracher Juliette à sa vie dépravée? Le grand seigneur (il y en a encore en Angleterre) dont elle était la maîtresse se maria et ne voulut point la quitter, comme l’on dit, sans assurer son avenir. Avec ce qu’d lui donna elle aurait pu vivre tranquille, honorablement, dans quelque campagne isolée où le bruit de sa réputation mauvaise ne serait jamais parvenu. Mais il est plus facile de redresser le sarment tordu d’une vigne sauvage qu’une âme coudée par le vice; après un instant d’hésitation, après quelques sévères résolutions qui ne furent suivies d’aucun effet, Juliette retomba dans l’abîme où
la poussait la fatalité de sa nature et où l’entraînait la tyrannie des habitudes prises. De chute en chute on se meurtrit promptement et l’on en arrive vite à n’êlre plus qu’un jouet aux mains des circonstances; c’est ce qui advint de Juliette, qui ne conserva pas longtemps sa petite fortune, et qui reprit son genre de vie avec insouciance. Lorsqu’elle se lia avec sir John Barrow, elle avait trente ans passés et était encore d’une beauté si rayonnante, qu’il était difficile de ne pas se retourner pour la regarder lorsqu’on la rencontrait. A ce moment, toute honte avait été hue ; elle traitait volontiers de sols et d’esprits étroits ceux qui lui parlaient de vertu, de pudeur, de constance; elle s’offrait elle-même en exemple et, prêchant une théorie que bien des femmes accepteraient sans oser l’avouer, elle disait ; « Le premier devoir d’une femme est d’être belle, le reste importe peu ! »
Dans sir John elle trouva un maître et non pas un compagnon, comme elle en avait si souvent rencontré. L’était un homme dur, aigri par des revers d’argent qui cependant lui avaient laissé une fortune encore considérable; inquiet, atrabilaire, jaloux, voulant être obéi et l’étant quand même. Il traitait les femmes un peu comme les chevaux, parla persuasion d’abord, puis par la violence ; or, comme raisonner le fatiguait, il commençait ‘ souvent par violenter, quitte à raisonner ensuite. Cette exubérance de volonté, qui allait souvent chez lui jusqu’à des brutalités injustifiables, parut à Juliette l’excès d’une passion si forte qu’elle ne pouvait se contenir, et de tous
les hommes qui firent battre son cœur, John est peut-être celui quelle aima le plus. Fille tremblait devant lui et vivait dans une émotion perpétuelle qui lui faisait sentir plu^ profondément chaque seconde de l’existence. A cause même de sa propre faiblesse, elle admirait une violence maladive, qu’elle prenait pour de la fermeté de caractère. « Quelle âme trempée ! » se disait-elle avec un certain orgueil ; elle se trompait ; son amant était une brute qui, à ses autres défauts, ajoutait souvent l’ivresse et ses suites les plus mauvaises.
Sir John, qui n’aimait point son pays, où il n’avait guère éprouvé que des déboires de toutes sortes, appartenait à celte classe de voyageurs infatigables quj promènent leur ennui sur le globe sans parvenir à s’en débarrasser. C’était en reprenant pied en Angleterre, où l’avait appelé un procès de famille, qu’il fit la connaissance de Juliette ; dès que ses affaires furent terminées il partit avec elle, lui fit parcourir la Syrie, la Palestine et, pendant une année, la promena sur le Nil. Cetle dernière partie du voyage resta dans le souvenir de Juliette comme une époque heureuse de sa vie ; elle avait admiré in nature exceptionnelle de l'Égypte, et souvent, à Thèbes, à Philœ, sous les dattiers de Bedreischein, devant les palmiers doums d’El llamameh, aux pieds de Djebel Aboucir, baignés par les rapides de la seconde cataracte, elle s’était dit, prise de la mélancolie des âmes surmenées : « C’est là que je voudrais vivre ! »
Lorsqu’après un long séjour en Italie, ella arriva à Pa-
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lerme, lasse, forcée à une contrainte continuelle qui n’allait guère à la douceur expansive de sa nature, revenue enfin, et à force de douloureuses expériences, sur le compte de sir John, elle ne cessait de repenser à ce pays d’Égypte, qui lui apparaissait comme une sorte de paradis perdu qu’elle ne devait plus revoir. Elle ne recherchait plus les émotions aujourd’hui; elle en avait été tellement saturée, qu’elle n’aspirait plus qu’au repos absolu. Elle le disait elle-même quand parfois elle s’enhardissait jusqu’à causer avec sir John : « Je voudrais être couchée toujours et ne me relever jamais. » Gomme un cheval attelé à un chariot trop chargé, elle tombait de lassitude sous le poids de sa propre vie, et ne demandait qu'à ne plus remuer. Alors, dans ces heures de découragement, et elles étaient fréquentes, elle s’imaginait qu’elle serait heureuse, ou du moins reposée, si elle pouvait vivre sous des palmiers, aux bords du grand fleuve, dans une petite maison blanche revèlue de jasmins grimpants. Elle ne disait rien de toutes ces rêveries à John Barrow, car elle savait d’avance qu’il n’y comprendrait rien.
Quoiqu’elle se trouvât fort à plaindre et qu’au dedans d’elle-même elle aspirât avec une frénésie muette vers la délivrance, elle n’eût point quitté sir John et eût suivi jusqu’au bout la voie douloureuse de sa destinée, si le hasard n’avait jeté Horace sur ses pas. Elle vit là un chemin nouveau, et s’y engagea sans réflexion, semblable à un homme perdu dans une forêt et qui prend le premier sentier qui s’ouvre au hasard devant lui. Du reste, à l’heure pré-
sente, sachant d’elle-même ce qu’elle en savait, le chemin et le but lui étaient devenus également indifférents. Semblable au Juif errant de la légende, elle marchait parce qu’elle se croyait condamnée à marcher, et cependant elle n’avait plus qu’un désir, se reposer. Pourtant cette âme tombée si bas qu’elle n’essayait même plus de se ramasser, avait pendant bien longtemps gardé un idéal qui jamais ne s’était réalisé. Dans sa longue vie d’aventures médiocres et d’accidents vulgaires elle avait toujours espéré, toujours cru qu’elle finirait par rencontrer une passion vraie, sérieuse, qui, par sa force môme et son expansion naturelle, l’eût sortie des réalités décevantes où elle s’était vainement usée. Comme tant d’autres elle avait rôvé l’amour, l’amour exclusif, violent, impérieux, et elle n’avait rencontré que des relations agréables, faciles on honteuses. A chaque nouvelle liaison elle s’était dit avec bonne foi :« Enfin, je vais donc aimer!» L’expérience faite, elle s’était convaincue qu’elle n’aimait pas encore. Ses souvenirs multiples se confondaient dans une teinte uniforme, indécise et neutre; de tant de tentatives cruelles, elle n’avait gardé qu’une fatigue sans nom et un insurmontable dégoût d’ elle-même, des hommes qui l’avaient aimée et de l’amour tel que le monde le pratique. Ainsi, elle en était arrivée au môme point qu’llorace. Tous deux, ils étaient épuisés; l’un pour avoir trouvé la passion, l’autre pour l’avoir cherchée en vain. Ils ressemblaient à des voyageurs qui se rencontrent au carrefour de deux routes dirigées en sens inverse. Ce fut là ce qui les réunit : ils se reconnurent
pour deux désespérés, et sans plus réfléchir, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
La convalescence d’Horace ne se ralentissait pas ; les forces revenaient peu à peu ; il pouvait maintenant quitter son lit pendant quelques heures et s’asseoir dans un grand fauteuil, qu’on roulait sur la terrasse aux heures où le soleil ne la visite pas. Là, pâli, portant sur son visage l’invincible attrait des souffrances éprouvées, aspirant la senteur des citronniers fleuris, engourdi dans cette sorte de rêverie pleine de charme que donne la faiblesse physique, il restait silencieux, la tête enfoncée dans des oreillers, pendant que Juliette, assise à ses côtés, lui disait sôn histoire. Elle avait été si longtemps subjuguée, opprimée» par sir John, qu’elle éprouvait un bien-être infini à se
détendre et à raconter toutes ses misères. Elle trouvait
dans Horace un auditeur compatissant qui la plaignait, el dont la douceur apparente semblait lui promettre un meilleur avenir. La mansuétude d'Horace, en effet, n’était point dans son caractère ; elle était faite tout entière de résignation; il n’y a rien de tel que le renoncement pour vous donner une âme égale, et, depuis longtemps, Horace avait renoncé. 11 ne demandait plus rien à la vie, comine si, d’avance, il eut épuisé tout ce qu’elle contenait. Un mot singulier qu’il dit un jour, en parlant de Viviane, l’expliquera dans tout son découragement : « Elle m’a déraciné ! »
Cependant, et quoiqu’il ne l’avouât pas, la solitude de ses dernières années lui avait singulièrement pesé. Dans
son éloignement systématique des femmes, il y eut plus d’orgueil peut-être que de détachement réel. Nous avons beau nous révolter, les fuir, leur dire à notre tour : « Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? » dédaigner leurs caresses, repousser leurs consolations et vouloir fermement vivre sans elles, elles n’en sont pas moins notre moitié et nous restons maussades, incomplets, dépareillés lorsqu’elles n’ont plus aucune part dans notre vie. Sans se l’expliquer, Horace subit la loi commune, et le vide que sa séparation de Viviane avait creusé en lui fut encore et singulièrement augmenté par le soin qu’il mit à ne le laisser combler par personne. Il n’eût certes point recherché Juliette, mais lorsqu’il la vit établie près de lui et, déjà presque donnée, il ne la repoussa pas. Crut-il qu’avec elle il allait retrouver le bonheur perdu? Non pas; à ce sujet il savait très-nettement à quoi s’en tenir, mais puisqu’ils étaient malheureux tous les deux, qu’ils étaient aussi las l’un que l’autre, qu’ils n’aspiraient qu’au repos, il pensa qu’ils pourraient se côtoyer, s’étayer et former ensemble une de ces associations faciles où un besoin mutuel et l’absence d’exigences tiennent lieu d’un amour qu’on ne songe même pas à demander, car on sait, à n’en pouvoir douter, que le cœur n’en contient plus. Et puis il se disait, car il était bon, malgré les âpretés de surface par où son caractère s’échappait parfois plus qu’il n’aurait fallu : .« Que va-t-elle devenir maintenant? seule, sans ressources, dans un pays étranger? Puisque j’ai fait la sottise de la défendre, il me reste à la protéger et à lui
rendre, au moins en bien-être et en tranquillité, les soins dont elle m’a entouré. »
Il eût pu cependant, s’il eût écouté consciencieusement, entendre une voix humiliée qui, du fond de son âme, lui disait:» Que vas-tu faire ? N’éprouveras-tu pas une certaine honte à lier ta vie à celle de cette femme, que tant d’aventures ont perdue? Où l’as-tu prise? Entre l’ivresse et la brutalité. D’où vient-elle? I)e la fainéantise et du vice ! »
Lorsque cette voix parlait assez haut pour être entendue, il fermait les yeux comme pour éviter la vue d’un spectacle désagréable, levait les épaules avec impatience et répondait : « Qu’importe? » Il importait si bien que ce fut celte considération de respect humain qui, par-dessus toute autre, le poussa vers l’étrange détermination qui devait l’éloigner pour toujours de ses relations, de ses habitudes et de sa patrie.
Pendant de longues heures, sur la terrasse, Juliette, entraînée par ses souvenirs, avait parlé de l’Égypte au convalescent et, sans qu’elle pût le deviner, elle lui offrait ainsi cette retraite ignorée qu’il désirait loin du blâme et des commérages du monde.
— Ah ! lui disait-elle, si vous saviez dans quelle paix profonde on peut vivre, là-bas, sur les bords du Nil, aux environs de la première cataracte, dans une contrée splendide, visitée par de rares voyageurs et habitée par des hommes doux, inoffensifs, faibles comme des enfants ! Il y a là, parmi les palmiers, à la base des .montagnes, en vue du fleuve, des coins charmants qui semblent faits pour
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abriter les blessés de l’existence. Comme Mignon à "Wilhelm, j’ai envie de vous chanter : « C’est là ! c’est là ! qu’il faut aller ensemble. » Tout bruit meurt au seuil de ces pays, car la civilisation ne les a pas encore pénétrés et les rumeurs du monde n’y arrivent jamais. Au village de Débôd, non loin de l’ile de Philoe, j’ai rencontré un vieux cheik qui jadis avait été prisonnier des Français ; il me demanda si Bonaparte vivait encore, car il se souvenait de l’avoir vu passer au Caire, pâle, rêveur, courbé sur son cheval. Par ce seul fait vous pouvez juger de l’inconcevable silence qui couvre toute chose dans cette bonne Égypte, où le ciel est toujours bleu et la vie toujours facile. Ah ! si j’étais homme, reprenait-elle après un instant de silence et avec découragement, c’est là que j’irais terminer ma vie, rentrant par anticipation dans le sein de la nature et dans l’anèanlissement. »
Horace l’écoutait d’une oreille qui n’était point distraite, réfléchissait, se rappelait avec amertume les écueils contre lesquels il s’était brisé par sa faute, par celle d’aulrui, par celle des circonstances, et se disait : « Ce serait peut-être le plus sage ! #
Le plus sage eût été de réagir contre soi-même , de sortir, fût-ce violemment, mais de sflrtir à tout prix de * l’atonie où il s’était laissé tomber , de comprendre qu'on ne vil pas de souvenir, de récriminations, et que les morts sont une mauvaise compagnie ; le plus sage eût été de demander à l’existence les récompenses qu’elle réserve à ceux qui n’exigent pas d’elle plus quelle ne contient.
Mais Horace n'en était plus là : à force de caresser son mal, il l’avait rendu incurable, et désormais il 11e pouvait plus guérir.
Entre Horace et Juliette, l’Égypte était devenu le sujet de conversation le plus fréquent. Lui-même, il en plaisantait, et disait en souriant : « Allons faire une petite promenade sur le Nil. » Juliette ne se faisait pas prier et recommençait vite ses descriptions enthousiastes. Pendant qu’elle parlait, il la regardait et la trouvait fort belle. Jamais encore une telle beauté ne s’était offerte à lui ; il n’en était pas fort troublé du reste, car il savait que si on plaît et l’on attire par les dons extérieurs, on n’attache et l’on ne retient que par ceux du cœur et de l’esprit Un vieux proverbe a dit : « Bonté passe beauté. » Mais en causant avec Juliette, en la voyant toujours attentive et prévenante , Horace avait pu apprécier son extrême douceur, et cela lui suffisait pour croire qu'il ne serait point malheureux auprès d’elle. Du reste, que comptait-il lui demander? Du calme, et elle paraissait en avoir trop besoin elle-même pour ne point l’accorder aux autres sans combat. Cependant il hésitait encore à prendre une décision définitive. Ce qui le préoccupait par- dessus tout , c’est ce que penserait Viviane. Que dirait-elle en apprenant son départ, et surtout en sachant quelle compagne il , s’était choisie? Sans aucun doute elle en rirait, dirait:
« Cela ne m’étonne pas! » y trouverait une preuve nouvelle aux prétendues trahisons qu’elle lui avait reprochées jadis, et s’appuierait de celte sottise pour prendre le droit
LES KùilCES PERDUES 217
de le mépriser. Sous ce dernier rapport, il n’avait plus rien à gagner ni à perdre avec elle. Viviane était comme 4a plupart des femmes qui ont éprouvé une passion sérieuse ; quand elle cesse pour un motif ou pour un autre, elle ne laisse place qu’à des rancunes douloureuses qui mènent promptement au mépris de ce qu’on a aimé avec exagération. « Il ne m’aime plus , donc il n’a pas de cœur; s’il n’a pas de cœur, il n’est que méprisable! » Quelle est la femme qui n’a raisonné ainsi, n’a cru être dans le vrai, sans s’apercevoir qu’elle commettait une absurdité? C’est la fatalité du sexe, et Viviane, toute supérieure quelle était, la subissait comme une autre. Mais Horace ne soupçonnait pas cela ; il tenait par-dessus tout à l’estime de Viviane , et s’imaginait ingénument qu’il n’avart rien fait pour la perdre. Quoiqu’ils fussent séparés depuis plusieurs années et n’eussent plus ensemble aucune sorte de relations, il n’avait jamais pu secouer coin-plétement celte autorité à la fois douce et sévère que jadis il avait subie avec tant de charme. Bien souvent, au moment de commettre une action, il s’était arrêté en se disant: « Que penserait Viviane? » Aussi maintenant, ne pouvait-il parvenir à se décider et se sentait-il plein de trouble en présence de la détermination qu’jl était tenté de prendre. Il y était poussé cependant par l’insurmontable besoin de repos qui semblait résumer toutes ses aspirations, et aussi, il faut bien le dire, par l’attrait d’une vie nouvelle, inconnue, qu’il rêvait d’autant plus tranquille et meilleure qu’il n’en avait jamais fait l’expérience. Semblable aux
successeurs de Christophe Colomb, qui abandonnaient, sans regret, leur patrie et leur famille pour se lancer, à travers mille aventures terribles, à la recherche de l’introuvable Eldorado, il avait envie de tout quitter pour aller demander à l’Orient le bonheur négatif de la vie contemplative qui lui apparaissait actuellement comme le point culminant de la félicité humaine. Mais quoi qu’il eut pu faire pour se détacher de toute chose et pour arriver à une sorte d’état monacal inaccessible, le vieil homme n’était pas mort en lui ; il entendait souvent ses sollicitations et ne parvenait pas toujours à le réduire au silence. 11 gardait pour lui seul le secret de ces combats et n’en parlait point à Juliette qui, n’ayant jamais résisté ni aux autres, ni à ellemême, n’aurait sans doute rien compris à ces longues et pénibles hésitations.
Sur ces entrefaites, il reçut une lettre écrite par une ancienne amie de sa mère, avec laquelle il était toujours resté en relation et en correspondance. C’était une fort mondaine personne, malgré ses soixante ans sonnés depuis déjà quelque temps, etqui avait su ou deviné bien des choses dans la vie d’Horace. Sa lettre se terminait par le post-scriptum suivant : « A propos, voyez la belle étourdie que je fais encore malgré mon grand âge ! j’allais oublier de vous dire que j’ai été, il y a deux jours, à une matinée dansante à l’ambassade d’Autriche ; on essaye de remettre celte mauvaise coutume à la mode : à mon sens on a tort; les femmes sont bien plus jolies aux lumières qu’au soleil; vous pouvez faire là-dessus tous les commentaires que vous
inspirera votre malignité naturelle à notre endroit ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Savez-vous à côté de qui je me suis trouvée placée? À côté de votre ancienne amie, madame Viviane X... Elle est comme nous, elle ne rajeunit pas, mais elle est encore charmante ; je 11e veux pas vous tourmenter en vous disant qu’elle est toujours fort entourée, malgré les deux ou trois cheveux blancs qu’elle a l’impudence de ne pas arracher. Je lui ai parlé de vous ; elle m’a paru fort naturellement surprise d’apprendre que vous étiez en Sicile, et elle m’a dit en tournant vers moi ce joli regard que vous connaissez : « A Palerme ? Vraiment ! « vous m’étonnez beaucoup ; on m’avait dit que M. Dar- « glail s’était fixé à Rome et qu’il s’y était marié. » A-t-elle réellement entendu ce menu propos, a-t-elle voulu vous envoyer par moi un conseil d’une façon détournée, je n’en sais rien. De ces deux explications vous choisirez celle qui vous conviendra le mieux et qui flattera le plus votre amour-propre. »
Cette lettre affligea singulièrement Horace, et, avec cet égoïsme aveugle qui est le fond même de l'homme, il se dit : « Ah ! elle va ou bal, on l’entoure, et elle me marie, pendant que je suis ici souffrant et revenu à la vie par miracle! » Il aurait dû se dire que s’il avait été blessé, c’était pour une femme qui n’était point Viviane, et que cette femme ne le quittait plus. En somme, il aurait voulu que Viviane ne se consolât jamais de l’avoir quitté, comme lui-même il ne se consolait guère de l’avoir perdue. Quand une roue est arrêtée, immobile, sur une pente, il suffit de
l’impulsion la plus légère pour la précipiter ; il en est de même des résolutions humaines lorsqu’elles oscillent devant une voie ouverte par leurs désirs : c’est parfois un fait insignifiant en lui-même et sans corrélation apparente avec l’objet de leur hésitation qui les décide et les pousse en avant. Dès le soir du jour où il avait reçu la lettre qui lui parlait de Viviane, Horace prit la main de Juliette et lui dit : « Ma chère enfant, nous irons en Égypte quand vous voudrez. » Mentalement il ajouta : « Et nous y resterons. » Juliette se jeta à son cou en pleurant et s’écria :
— Ah ! comme nous serons heureux !
— Que Dieu vous entende ! répondit simplement Horace.
Toute la soirée et les jours suivants se passèrent à former des projets. Cette pauvre Égypte prenait les proportions d’une terre de promission qu’on ne saurait trop tôt atteindre. L’enthousiasme de Juliette finit par gagner Horace ; à son tour, il eut hâte d’être parti, de secouer la poussière de ses pieds contre cette France qu’il accusait de lui avoir été inclémente et d’aller enfouir sa vie dans un nid de verdure où nul jamais ne viendrait plus la troubler. Dès que sa santé fut assez raffermie pour lui permettre de quitter Palerme, il s’embarqua, en compagnie de Juliette, prit terre à Marseille et arriva à Paris, où il devait forcément séjourner quelque temps pour mettre ordre à ses affaires avant son départ définitif. Un reste de pudeur facile à concevoir l’empêcha d’établir Juliette chez lui ; il lui loua un appartement meublé dans le quartier
qu’il habitait et alla régulièrement la voir tous les jours.
Mon étonnement fut sans égal, lorsque j’appris par Horace lui-même à quel nouveau genre de vie il s’était condamné; le remède me paraissait pire que le mal, et je ne lui cachai point ma façon de penser. H prit la chose fort gaîment et me chanta, avec ironie, le refrain d’un couplet de vaudeville oublié :
Unissons nos deux infortunes,
Nous en ferons peut-être du bonheur.
11 ne m’avait rien caché de ce qu’il savait de Juliette et de sa vie passée.
— Ah! çà, lui dis-je, êtes-vous donc aussi de ces pauvres cerveaux mal d’aplomb qui cherchent la réhabilitation par l’amour? Les Marion Delorme sont toujours des Marions, et les Didier ne sont que des niais.
Il éclata de rire en me répondant ; « Où diable allez-vous chercher ces billevesées auxquelles je n’ai même pas songé? Je ne crois pas à la réhabilitation, et je n’ai point d’amour; or vous savez que lorsque les deux termes font défaut, la conclusion est à néant. Je sais très-bien ce que je fais et ne me soucie point de ce qu’on en dira ; je n’exige rien des autres, par conséquent ils n’ont rien à exiger de moi. Je ne me fais point illusion sur Juliette. Je ne lui demande pas d’ou elle vient, je lui demande où elle va : elle va au repos, j’y vais aussi, et nous y allons ensemble. C’est facile à comprendre et je m’étonnne que
vous soyez surpris. — Mais, repris-je avec une insistance dont l'amitié me donnait le droit, avez-vous bien réfléchi à la vie que vous allez mener? Vous allez vous abstrairo absolument de toute civilisation, de tout rapport avec yos semblables, car je puis vous affirmer, par expérience, que les fellahs des bords du Nil ne sont point gens à vous donner la réplique quand vous voudrez causer avec eux. J’admettrais même plus volontiers la solitude complète que le tête-à-tête auquel vous allez vous condamner. Y avez-vous pensé, et ne croyez-vous pas. que la présence perpétuelle dans votre vie d’une personne dont vous ignoriez l’existence il y a trois mois, dont le caractère et les habitudes vous sont à peu près inconnus, ne vous devien-’ dra pas bientôt insupportable? Pour faire un pacte semblable, connaissez-vous bien Juliette? »
II resta longtemps pensif avant de me répondre; enfin, relevant la tète, il me dit : — Elle est si douce !
— Mais au moins, répliquai-je, faites un essai avant de rien entreprendre de définitif. Au lieu d’aller habiter l’Égypte, comme vous le désirez, faites-y simplement un voyage aussi long que vous voudrez ; mais, pour Dieu, ne partez pas sans idée de retour, et n’allez pas vous établir pour toujours dans un pays que vous ne connaissez pas , avec une femme que vous ne connaissez guère plus.
J’eus le sort réservé à tous les Philinte : je fut entendu, mais non pas écouté.
— Non, répondit Horace d’un ton sec et résolu, j’ai
brûlé mes vaisseaux et ne veux plus retourner en arrière. J’irai là-bas, j’y resterai, et quand je vous quitterai, je vous dirai un éternel adieu, car jamais nous ne nous reverrons. A moins, ajouta-t-il en souriant, que vous ne veniez un beau matin me demander à déjeuner sous les palmiers des bords du Nil.
A résolution arrêtée il ne faut pas contredire. Je ne fis donc plus aucune objection à Horace, mais il ne me fut pas difficile de prévoir qu’il prenait la mauvaise route pour arriver au repos, et je me contentai de mettre ma propre expérience à son service, en lui donnant sur l’Égypte tous les renseignements que je pouvais posséder.
Il hâtait avec ardeur l’instant de son départ ; il y déployait une activité qui m’étonnait, car depuis longtemps j’étais habitué à le voir engourdi dans une sorte de somnolence extérieure dont il ne sortait qu’avec effort. Je ne l’aurais pas cru capable de tant d’énergie. Il achetait des fusils de chasse, des engins de pêche, des effets de campement; il faisait emballer sa bibliothèque; il commandait des selles pour ses chevaux futurs, et n’oubliait rien, pas même un piano pour Juliette, pas même des graines de plantes grimpantes destinées à tapisser de verdure la maison qu’il comptait acheter ou faire bâtir. De son côté, Juliette ne restait pas oisive et s’approvisionnait de tous ces brimborions inutiles qui sont de première nécessité aux femmes. Je plaisantais Horace sur tant de précautions, et il me répondit en riant ;
— Juliette et moi nous ne sommes plus d’âge à faire les
Robinsons ; soyez persuadé qu’un peu de civilisation ne nous nuira pas.
L'instant du départ semblait venu, mais Juliette exprima le désir de dire adieu à sa sœur qui habitait Manchester. Horace ne s’v opposa pas et profita de son 'absence pour aller revoir Chailleuse. Au moment de quitter la patrie pour n’y jamais revenir, il éprouvait le besoin de s’en imprégner plus fortement en retournant vers les lieux qu’il avait le plus aimés et qui étaient restés le plus cher à son souvenir.
Il partit, non plus en diligence, au bruit du fouet et des grelots, comme autrefois, mais en chemin de fer, et il lui fallut cinq heures pour franchir cette route qui jadis lui paraissait si longue. Le soir, il arriva à la petite ville de Vergel, et il y coucha Elle lui sembla toujours la même, froide, triste, avec son clocher d’ardoises et ses jolis remparts. On eût dit que le temps avait glissé sur elle. Il reconnut la chambre de l’auberge, car il y avait dormi une fois, lorsqu’il avait quinze ans. Il retrouva le lit tendu d'indienne à personnages, la pendule, toujours arrêtée, représentant Mathilde et Malek- Adhel, les deux gravures à l’aqua-tinte dont l’une montrait Napoléon blesse à Ralisbonne, et l’autre la prise du Trocadéro. Les souvenirs affluaient en lui, mais se serait-il reconnu lui-même, s’il *
s’était apparu tel qu’il était lorsqu’il passa là pour la dernière fois ?
Le lendemain, au soleil levant, il partit seul, à pied ; il longea la rivière des Agerolles, qui coulait encaissée entre
les haies de ses hautes rives. Les herbes imprégnées de rosée fouettaient ses brodequins ; l’air frais du matin passait sur son front; il marchait, le cœur oppressé, plein des choses endormies qui se réveillaient tout à coup et lui parlaient des jours envolés. Chaque jalon de cette route, si souvent parcourue, lui rappelait un souvenir : sous ce gros chêne, il s’était abrité pendant un orage; sur ce sorbier, il avait grimpé pour cueillir des bouquets de graines rouges qu'il avait attachés, en guise de pompons, au frontal de son poney. Mais tout lui paraissait plus petit que jadis et comme rétréci. Semblable au Perdican d’Alfred de Musset, il eut pu dire : « J’avais emporté dans ma tète un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d’eau et des brins d’herbe ! » Arrivé à Rochegayette, là où est le bac, il se souvint du vieux passeur, chauve, courbé, un peu ivrogne, assez jovial, qui ne manquait jamais de lui dire ; « Ah! monsieur Horace, c’est une bénédiction que de vous voir, car, bien sûr, vous allez me donner une jolie pièce blanche pour aider à me guérir d’une vilaine maladie que j’ai, comme ça, que je tiens de feu mon père, et qu’on appelle la pépie. Les poules en meurent, mais pour les chrétiens du bon Dieu, voyez-vous, il n’y a qu’un remède, c’est une bonne bouteille de vin dont on se frotte le gosier. »
Horace appela.
Un jeune homme vigoureux, maniant avec adresse les lourds avirons, accosta la rive.
Horace sauta dans le bateau.
— Qu’est devenu le vieux passeur?
— Ah ! le père Ragoulotte ? eh bien, il est mort.
— Y a-t-il longtemps ?
— Ah! mais oui, il y a longtemps, quasi une quinzaine d’années, vers la Saint-Martin d’hiver.
Il prit le petit chemin creux, ombragé par des ronces entremêlées de clématites qui s’enroulaient au tronc éventré des vieux chênes. Là, non plus, rien ne semblait changé : les ornières humides et profondes écrasaient leur crête sous ses pieds ; des lézards couraient le long du talus ; des merles s’enfuyaient en criant ; derrière la haie on entendait le beuglement des vaches. Comme autrefois, lors, qu’il arrivait, alerte et joyeux, au commencement des vacances, il franchit un échalier et marcha à travers la grande prairie au bout de laquelle on apercevait la ferme derrière un rideau de frênes. Les bœufs qui paissaient levèrent la tète et tournèrent vers lui leurs yeux pensifs ; le chien aboya, et le gardien du troupeau souleva son bonnet en voyant un étranger qu’il ne connaissait pas. 11 arriva devant la cour de la ferme et poussa la barrière. Là, il s’arrêta. Vingt-cinq ans de sa vie venaient de disparaître en une seconde. 11 se revit. tel qu’il fut jadis, à cette même place, triste, ardent, troublé par la Mariotte, haïssant le grand gars, qu’il aurait voulu tuer, pleurant de rage de se sentir faible et petit, et plus ému devant celte paysanne de bon vouloir que Jason devant la toison d’or. Malgré son émotion, il ne put s’empêcher d’éclater de rire.
— Ai-je été assez sot ! se dit-il.
Il gravit les trois marches du perron et entra dans la grande salle. C’était toujours la même fermière, vieillie, desséchée, mais active et rapide comme au temps de sa jeunesse, Envoyant entrer Horace, elle se retourna vivement,
— Eh bien, dit-elle, par où donc êtes-'vous venu, vous?
Par I’échalier du pré aux grives, répondit Horace.
Au son de sa voix elle le reconnut.
— Dieu du ciel ! s'écria-t-elle en reculant, c’est notre maître !
Puis, sans plus attendre, et d’un ton lamentable, elle reprit :
— - C’est ça qui m’est un bonheur de vous voir, car l’année a été bien mauvaise, les gelées nous ont fait grand mal, le froment ne pousse point, les pommes ont coulé presque partout ; toutes les canes ont crevé, sans qu’on sache pourquoi, et voilà que le vent a jeté bas la toiture de l’écurie que nos pauvres chevaux, sauf votre respect, sont là comme à la belle étoile et mouillés quand il pleut, à en faire pitié ; et puis il y a encore le pignon de la vieille étable...
Horace, d’émotion autant que de fatigue, s’était laissé tomber sur une chaise; il regardait la fermière d’un air hébété, ne comprenant rien à ce flux de paroles défigurées par un patois traînard qui les faisait ressembler aux larmoyantes quémanderies d’un mendiant. Il contemplait
la vieille salle enfumée, les pots de lait rangés sur un dressoir en bois vermoulu, la haute cheminée sous laquelle il S’élait si souvent blotti, près de la Mariotte, pendant les veillées d automne ; tout, jusqu’à la longue horlcge à poids qui chantait son tic-tac monotone, semblait le reconnaître et lui dire : « Te souvient-il de nous?
— - C’est bon, la maîtresse, dit-il enfin; je verrai ce que je peux faire.
— Ah ! bien sûr, vous ferez quelque chose, monsieur Horace, car défunte madame Darglail nous aimait bien, et vous êtes trop juste pour n’avoir pas pitié des malheureux.
Elle lui fit une omelette au lard, qu’il mangea avec appétit, car il avait grand’ faim, et, en souvenir du temps de son enfance , il avala une bonne miettée de pain noir dans du lait, puis il resta longtemps à causer avec la fermière, à laquelle il accorda tout ce qu’elle voulut pour se débarrasser de ses obsessions et de ses plaintes. Il lui parlait de ceux qu’il avait connus dans le pays ; leur conversation ressemblait à un De Profundis.
— • Et le fils de la Bellangère, qu’est-il devenu?
— Il est tombé au sort et a été tué par les Bédouins.
— Et le gars Auguste ?
— Il est mort des fièvres, voilà deux ans passés.
— Et le vieux père Bidoire?
— Ah ! le pauvre cher homme, il est défunt aussi, dans la prison de la ville, parce qu’on s'est aperçu qu’il volait le cidre de ses voisins.
— Et la Mariolte ? dit enfin Horace.
— Ah! votre amoureuse d’autrefois, n’est-ce pas? C’était le bon temps, on était jeune alors, et les saisons n’étaient point si mauvaises qu’au jour d’aujourd’hui ! Eh bien, la Mariotte, elle est là-bas, de l’autre côté du bourg des Plàlreries, à une lieue, tout droit, par vos bois. Si vous voulez , notre toucheur de bœufs va quitter son ouvrage et vous y conduire.
— Non, dit Horace en se levant, j’irai seul.
11 partit, promettant vaguement de revenir, et n’écoutant plus la fermière, qui lui disait :
— Vous verrez que les arbres sont trop touffus, qu’il faudrait les abattre...
Il était déjà bien loin et n'entendit pas le reste. La fermière grommelait : « Sont-ils fiers avec le pauvre monde, ces bourgeois de Paris! Sans notre argent, cependant, qu’est-ce qu’ils feraient, tous ces gens-là? »
Horace quitta le chemin, se jeta dans les champs et gagna les bois par une trouée dans les haies qu’il connaissait bien. Il traversa le ruisseau où il avait péché tant d’écrevisses quand il était petit; il retrouva, aux grosses branches d’un hêtre, les fragments d’une corde qu’il avait attachée jadis pour faire une balançoire ; il revit la place où il avait tué son premier chevreuil, et se rappela qu’il avait été forcé de s’appuyer contre un arbre, tant son émotion avait été forte et rapide. A chaque pas il s’arrêtait et se disait : « C’était ici ! » Il était comme doublé, on eût dit qu’il portait deux hommes en lui, celui d’autrefois, ce-
lui d’aujourd'hui, et que le premier racontait au second une histoire oubliée. 11 arriva chez la Mariotte ; elle était dans la cour et donnait à manger aux oies. Elle le reconnut au premier coup d’œil, jeta un cri de surprise et dit comme autrefois : « Ah! c’est le jeune monsieur ! »
Quant à Horace, il savait que c’était elle, et cependant il lui fallut toute la subtile sagacité des souvenirs pour arriver à la reconnaître. Elle avait quarante-quatre ans; c’était une vieille femme, dans toute l’acception du mot, car les durs travaux de la campagne ne l’avaient point ménagée ; de plus, elle avait eu la petite vérole. Ses cheveux grisonnants s’échappaient en désordre d’un mouchoir à carreaux -, son cou ridé n’accusait pas une propreté trop exquise ; en un mot, elle était affreuse et restait immobile, laissant pendre sur son tablier sale ses grosses mains noires. Horace la regardait. « Eh quoi! se disait-il, j’ai pu aimer cela ! »
Candide ne fut pas plus désappointé quand, sur les bords de la Propontide, il retrouva sa Cunégonde. Horace n’en pouvait revenir. « Quoi ! un tel changement ! tant de décrépitude ! Était-il donc ainsi, lui aussi? Et le passé, quand on revient vers lui , vous apparaît-il toujours sous une forme si repoussante? »
Il fit un effort, lui tendit la main, entra dans la maison et s’assit. Le mari et les enfants étaient aux champs. La Mariotte s’était placée près d’Horace : un feu singulier brillait dans ses prunelles, ses pommettes rougissaient, et une certaine émotion altérait un peu sa voix.
— Ah! lui dit-elle, je suis toute troublée de vous re- - voir. Vous n’êles plus joli et mignon comme autrefois , mais vous êtes maintenant un homme comme il n’v en a
guère dans le pays. J’étais bien trop timide au temps jadis, pour vous dire tout ce que je ressentais quand je vous voyais. Ah! monsieur Horace, si vous n’aviez pas été un honnête garçon, vous m’auriez bien vite menée à mal, car j’avais bien de l’amitié pour vous ; mais peut-être que vous me méprisiez, parce que j’étais une pauvre fille de la campagne, pas faite pour un beau Parisien comme vous !
Horace se taisait et, quoique son cœur lût bien gros, il avait peine à dissimuler son envie de rire. — Mariotte se rapprocha et lui prit la main.
— C’est ça, dit-elle, une jolie main, et douce! les femmes d’ici n’en ont point de pareilles. Dites donc, à Paris, quand vous sortez, toutes les belles dames en chapeau se retournent pour vous voir, pas vrai?
La situation devenait embarrassante, Horace se leva en disant :
— Laissons ces sottises ! Eh bien, Mariotte, êtes-vous heureuse en ménage?
Naturellement elle se mit à geindre sur les mauvaises récoltes, sur la difficulté de gagner sa vie, de payer la ferme qui était bien lourde; énfm elle chanta toute la litanie familière aux paysans. Mais bientôt elle rompit celte conversation qui lui paraissait inutile, et, revenant à ce qui la préoccupait, elle reprit ;
— Vous souvient-il , monsieur Horace du beau miroir que vous m’avez donné? Je l'ai encore, et j’y tiens tant que mon mari en est quasi-jaloux ï
Et ouvrant la porte de la chambre où elle couchait, elle y poussa Horace, qui vit la glace pendue à la muraille et ornée d’une branche de buis. Il sifflotait entre ses dents et ne disait rien. Mariotte se tourna vers lui.
— Ah ! comme vous étiez gentil sur votre petit cheval! dit-elle ; vous ôtes plus fort assurément maintenant, mais bien plaisant tout do môme. Vous étiez bien timide et bien emprunté aussi ; est-ce que vous l'êtes encore ? C’est ça qui serait drôle, ajouta-t-elle en s’efforçant de rire.
— Et votre parapluie, l’avez-vous toujours, Mariotte? demanda Horace en souriant.
— Ah! je l’ai perdu, ne m’en parlez pas; ça m’est toujours un deuil quand j’y pense.
— Tenez, dit-il en lui glissant quelques pièces d’or dans la main, voilà pour en acheter un autre. Adieu.
Elle l’arrôla par le bras :
— 11 faudrait vous rafraîchir, je vais vous chercher un piché de cidre.
Il se dégagea.
— Non, je sujs pressé. Adieu.
Il lui serra la main et partit.
— Tout de même, dit la Mariotte en le regardant s’éloigner, ça m’a toute remuée de le revoir, mais il n’est pas plus dégourdi qu’aulrefois...
Horace revint à Paris, à la fois triste et gai de ce qu’il avait vu.
— Celte fois encore j’ai eu tort, me disait-il en me racontant ce court voyage, j’ai gâché un agréable souvenir, et au lieu de cette jolie Mariotte que j’ai connue jadis, je ne peux plus voir maintenant que cette vieille paysanne impudente qui a dû me trouver fort ridicule.
Il attendait Juliette d’un jour à l’autre, lorsqu’il reçut l’annonce de la mort de M. Verceil. En vertu de la loi française, Horace avait droit à une partie de l’héritage de son oncle ; il renonça immédiatement et légalement à sa part de succession en faveur de sa cousine Hélène. Malgré ses sottises, ses inconséquences, sa faiblesse, il avait une âme désintéressée, ce qui est assez rare de nos jours pour lui valoir quelque sympathie.
Il eut une fantaisie singulière. Il réunit tous les menus bijoux que Viviane lui avait donnés autrefois, et qu’il gardait précieusement : cachets, boutons de manchettes, chaîne de montre. Il les fit mettre au creuset, tous, et en retira un petit lingot qui , au poids , valait deux cent quatre-vingt-trois francs. Lorsque Chateaubriand donna sa démission de pair de France après la révolution de juillet, il écrivit : « Mes broderies, dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et par lui fondues , m’ont, rapporté sept cents francs, produit net de toutes mes grandeurs ! » Horace n’était point un si haut personnage, et sa chute, pour être très-profonde, n’était que personnelle; mais involontairement il fit sauter ce morceau d’or
dans sa main, et le regardant avec tristesse, il dit : — Hélas! de tant d’amour, voilà donc tout ce qui reste!
Juliette était revenue plus empressée que jamais de s’éloigner d’Europe. Horace avait congédié ses domestiques, vendu ses meubles, distribué quelques souvenirs à ses amis les plus intimes ; il avait expédié ses bagages en avant et campait à l’auberge. Le moment était venu de partir. Sa résolution ne vacillait pas, mais le cœur lui faiblissait à l’idée de quitter, pour toujours, un pays où il avait eu tant de bonheur et tant de souffrance. Jusqu’au bout, il fut incorrigible, et il écrivit à Viviane. — Sans oser lui dire, dans la crainte de ses railleries, avec qui il partait, il lui raconta son projet d’aller vivre en Orient, d v cacher l’ennui qui le dévorait, et de ne jamais revenir en France. 11 terminait en lui demandant la permission de lui faire ses adieux. Dès le lendemain, il reçut la réponse. La main lui trembla en reconnaissant celte écriture fine, claire, aiguë qu'il n’avait jamais pu voir sans un battement de cœur. Viviane lui disait : « Je suis surprise du parti que vous adoptez, mais il ne me reste qu’à vous souhaiter d'être heureux dans le nouveau rôle que vous allez jouer. Je regrette que mes occupations m’empêchent de vous recevoir ainsi que vous le désirez. »
— Qu’en pensez-vous ? me dit Horace en me montrant ce froid billet.
— Je pense, lui répondis-je, que si elle vous avait répondu : « Restez, » vous auriez été vous jeter à ses pieds, oubliant Juliette, l’Égypte et tous vos projets.
Un sourire forcé passa dans ses yeux, il hocha la lête et me répondit :
— Vous avez peut-être raison !
11 partit fort triste, en apparence du moins, et n’ayant point du tout l’air d’un homme qui s’en va conquérir le bonheur ; des larmes mouillèrent ses joues lorsqu'il m’embrassa. La route, probablement le remit d’aplomb et lui rendit toutes ses espérances, car, de Marseille, avant de s’embarquer, il m’écrivit une longue lettre assez sereine, et dont la dernière phrase était : « Adieu î je pars pour le pays des Hespérides ! »
Le Nil est le plus beau fleuve du inonde, et les voyageurs qui ont eu la fortune de le parcourir ne l’oublient jamais 11 n’a point les emportements, la force dévastante des grandes rivières de l’Amérique ; c’est un maître pacifique et fécondant qui se promène avec sérénité au milieu des moissons qu’il arrose et des palmiers qu’il vivifie. Les Arabes vivant sur ses bords, et dont les ancêtres l’ont adoré comme un dieu, savent mieux que Speke où est sa source, et lorsqu’on le leur demande, ils répondent sans hésiter : « Elle est située dans le paradis, au pied même de l’arbre Tuba ! » Il est si doux à boire, si bienfaisant et si pur, que les filles des pharaons, lorsqu’elles épousaient les rois de P(rse, se faisaient envoyer, jusque sur les rives de l'Euphrate et du Tigre, l’eau de leur fleuve regretté. Homère l’appelait Océanus, et n’avait pas tort, car il a une amplitude et une majesté qui semblent seules convenir à la mer. Qu’il roule dans ses flots le limon noir de l’inondation ; qu’il passe en murmurant le long de ses berges verdoyantes de tamarixs et de mimosas , qu’il soit resserré
entre les parois de grès rouge de ses montagnes, comme à. Selscleh ; qu’il s’étende largement, ainsi qu’un lac immense, comme aux environs de Karnak ; qu’il se balte contre le granit des cataractes ; qu’il entraîne en glissant les sables d’or d’Abou-Sembil ; qu’il reflète le minaret bulbeux des mosquées blanchies à la chaux ou les hautes colonnades des palais de Rhamsès, il est toujours magnifique, plein d’imprévu, de charme et de mystère. Les oiseaux voyageurs le fréquentent sans cesse ; les cigognes marchent lentement dans les champs qui le bordent ; les spatules au bec aplati, les flamants aux ailes roses, les demoiselles de Numidie, les grues rapides, les monstrueux pélicans, s’abritent dans ses criques peu profondes, et vivent là tranquilles et respectés, sans souci du dromadaire qui passe en faisant résonner ses grelots, du bœuf qui rumine en tournant la roue hydraulique, du fellah qui sème le blé sur la terre détrempée par l’inondation, en disant : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! » 11 laisse des regrets nostalgiques à ceux qui l'ont vu et s’affligent à la pensée de ne plus le revoir.
Horace ne fut point insensible à la beauté de ce père de la vieille Égypte ; il le salua comme un ami attendu depuis longtemps, et s’il eût osé, il lui eût fait des libations, à la mode antique, pour se le rendre favorable. Il n’en était pas besoin, et le Nil se révéla à lui, dès l’abord, dans toutes ses splendeurs. Horace, enveloppé de son manteau, avait dormi sur le pont du petit bateau à vapeur qui fait le service entre Alexandrie et le Caire. Au point du jour, il se
LES FORCES PËItDUËS
réveilla. Le Nil, tacheté çà et là par de longues bandes d’oiseaux, coulait large et paisible entre deux rives serties d’une bordure de palmiers ; un vol de cigognes passait sous le ciel, dont l’azur était blanchi et comme teinté de lait par les brumes du matin. Vers l’ouest, du côté de la Libye, les trois grandes pyramides découpaient leur silhouette aiguë et régulière, éclairée par les premiers feux du soleil. Dans l'est, semblable à un temple féerique, apparaissait la haute mosquée d’albâtre oriental queMéhémet-Ali a fait construire dans la citadelle qui domine le Caire ; derrière, le mont Mokatlam, rose comme du miel, s’étendait à perte de vue et s’évanouissait dans l’horizon noyé de lumière. Horace restait immobile en présence de ce spectacle ; il se sentait bien réellement transporté dans un autre monde, dans le monde des rêves et des légendes où vivent les péris, les enchanteurs et les magiciens. Il se disait à haute voix : — Est-ce ici que croit l’herbe qui fait oublier ?
— Nous la chercherons, répondit Juliette, qui avait entendu l’exclamation d’Horace ; nous la chercherons, nous la trouverons et nous la cueillerons ensemble !
Le cœur d’Horace n etait peut-être pas plein de joie, mais à coup sûr il était plein d’espérance. Il arrivait en Egypte avec l’intention très-arrêlée de s’y faire une vie nouvelle, purement contemplative, et dégagée de toutes les préoccupations douloureuses qui ne l’avaient que trop alangui depuis plusieurs années. Il cherchait non pas seulement Une retraite agréable et définitive, mais un re-
fuge inaccessible où jamais le inonde et son bruit ne pourraient l’atteindre. Il était las des autres, mais, pardessus tout, il était las de lui-même, de son inutilité, de sa vie manquée, des joies décevantes qu’il avait recherchées, et qui s’étaient aigries jusqu’à devenir une insupportable amertume. 11 se croyait naïvement parvenu à la sagesse suprême, au complet renoncement, et il ne s’apercevait pas qu’il était simplement un déserteur qui fuit la lutte parce qu’il n'a plus le courage de combattre. Si admirable qu’elle soit, si spécialement belle qu’elle puisse être, la nature ne console pas de tout et ne suffit pas au cœur de l’homme; l’abstrait l’étouffe et l’écrase, le relatif seul, approprié à sa faiblesse et doublant ses forces, pçut lui convenir et le rendre heureux. Horace ne pensait pas à tout cela : debout sur le pont du bateau à vapeur, dilatant sa poitrine à l’air balsamique qui frappait son visage, contemplant la magnificence de la terre et des cieux, ému par l’étrangeté même des paysages qui se déroulaient à ses regards, sentant Juliette, muette comme lui, s’appuyer sur son bras, il pensait qu’à cette heure même, s’il était à Paris, il serait enfermé dans un appartement sombre, sous un ciel froid, devant des rues boueuses, seul en face d’un passé pénible et d’un avenir douteux, fatigué, mal à l’aise dans son esprit et dans son cœur, ne sachant que faire pour se désennuyer, s’ingéniant en vain à chasser les pensées désagréables qui le troublaient ; il lui semblait que maintenant il prenait possession d’une liberté sans limites, et qu’il n’était pas possible de souffrir dans un
pays si radieux. Il regrettait de n’y être pas venu plus tôt, et se disait : « Gela est bien décidé, je n’en sortirai plus î » Le Caire ne lui plut pas, car c’est une ville, et, comme Alceste, il rêvait un désert. 11 y resta plusieurs mois cependant, retenu par Juliette, qui y prenait plaisir, et rencontrait là, sous une forme extérieure, le bruit qu’elle aimait encore peut-être plus qu’elle ne se l'imaginait. Et puis, il fallait bien s’enquérir d’un lieu favorable à rétablissement futur; on consultait les voyageurs, les consuls, les compatriotes habitant le pays : les uns indiquaient les approches de Thèbes, entre le Nil et Medinel-Abou ; les autres conseillaient l’ile de Philoe ; d’autres enfin opinaient pour les environs d’Abydos, disant qu’il y avait là de grandes ruines à fouiller et beaucoup de découvertes à faire. Horace écoutait, prenait des notes, et disait :
« Nous verrons cela plus tard. » Il ne perdait pas son temps cependant : il apprenait l'arabe, se familiarisait avec le pays, se promenait dans la ville, parcourait les environs, s’étonnait, admirait, et ne quittait point Juliette, dont la douceur ne se démentait pas. Elle était ravie et ne touchait point terre. C’était pour elle une joie sincère et toujours renouvelée, que d’être le cicerone d’Horace. « Viens aux tombeaux des khalife^, tu verras la mosquée du sultan Berkok... Viens voir les minarets qui servaient de brûle-parfums à Hakein-Bimrillah... Allons à la citadelle, nous descendrons dans le puits de Joussouf, tu verras comme il est profond ! » Horace se laissait faire sans résistance, s’amusant du plaisir de Juliette et souriant de
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son orgueil lorsqu’elle lui montrait et lui expliquait les choses quelle avaitdéjà vues, lis allèrent ensemble visiter les pyramides ; et Juliette se sentit heureuse de dormir à côté d'Horace sous la même tente piquée aux pieds du sphinx que les Arabes appellent Abou-l'huul, le Père de l’épouvante.
Enfin ils partirent pour la haute Égypte, où ils devaient trouver le nid rêvé. Horace avait loué une cange et pris à son service un drogman habile et rusé, sorte d’Italien mâtiné de Syriaque, qui, sous prétexte de savoir le français, parlait un charabias inextricable ; homme de ressource du reste, un peu sellier, un peu cuisinier, un peu chasseur, un peu marinier, tout à fait voleur, respectueux par fonction, et très-fier de quelques gouttes de saeg européen que le hasard avait misés dans ses veines. 11 fit emmagasiner tous les meubles et les gros objets qu'IIorace avait apportés d'Europe, et un beau matin on s’éloigna de Boulacq, toutes voiles dehors, pour remonter le Nil. « C’est un vrai voyage de découverte que nous entreprenons, m'avait écrit Horace ; nous nous arrêterons et nous fixerons notre demeure là où nous nous trouverons bien. Vous rappelez-vous la parole de Pacuvius? Patria est ubicunque bene ! Nous allons tâcher de la mettre en pratique. C’est égal, celui qui, il y a vingt ans, m’aurait prédit cette fin de mes destinées m’aurait bien fait rire, et je pense qu'en apprenant ma détermination, Viviane a dû s’écrier : « Il est fou ! »
Le voyage fut facile. Quand le vent -soufflait du nord, on déployait les voiles et l’on allait grand train, passant
comme une flèche devant les champs, les palmiers, lesruines, les villages et les montagnes ; lorsque le vent du sud arrêtait la marche du bateau, Horace descendait à terre et chassait sur les rives du fleuve, abattant les tourterelles et les ramiers, qui ne font point de trop mauvais rôtis. Dans la cange, côte à côte, resserrés forcément l’un contre l’autre par l’espace étroit, ils ne menaient pas une vie désagréable. Souvent ils causaient de ce repos envié dont ils allaient jouir ; ou bien, dans leurs heures de silence, Horace lisait pendant que Juliette travaillait à quelque ouvrage de femme. Quand elle paraissait sur le pont de la cange, coiffée d’un large chapeau de paille entouré de mousseline, vêtue d’une robe flottante de flanelle blanche, les matelots la regardaient avec admiration ; selon leur usage, ils lui avaient donné un surnom et l’appelaient Oum el H'acen, la mère de la beauté.
Lorsque, sur la rive, les deux voyageurs apercevaient quelque temple, quelque village curieux, ils faisaient arrêter et atterrir la cange ; ils descendaient, s’en allaient parcourir les hautes salles hyposlyles que les pharaons ont foulées de leurs sandales d’or, passaient à travers le dédale de huttes construites en limon desséché qui servent de demeure aux Barabras, riverains du Nil. Bien souvent ils eul’ent la pensée de ne pas aller plus loin, et se dirent : « Vivons ici !» à Syout, mais la ville leur parut trop peuplée ; à Karnac, dont les ruines les éblouirent, mais l’ombre y manque et les chacals y abondent ; à Esneh, près du grand temple qui porte un zodiaque au pla-
fond, mais Juliette ne voulut pas, parce que toutes les courtisanes d’Égypte semblent s’y être réfugiées. Ils allèrent ainsi jusqu’à Assouan, qui est la ville la plus reculée de la haute Égypte et sert d’entrepôt aux caravanes, aux bateaux venant de Nubie, de Sennaar, de Fazogl’ou. Au delà bouillonnent les rapides de la première cataracte et commence la région noire. On arriva pendant les premières heures de la nuit ; la cange fut amarrée au rivage. Dès l’aube , Horace était sur le pont et regardait autour de lui. La ville, de pauvre apparence, appuyée aux derniers ressauts d’une colline nue, couronnée par une mosquée presque détruite, s’allongeait au bord du Nil et s’étendait vers une vigoureuse plantation de dattiers. En face d’elle, de l’autre côté d’un très-étroit bras du fleuve, une île charmante sortait des flots comme un bouquet de verdure. Quelques vaches, marchant d’un pas tranquille le long des haies de mimosas, cherchaient l’herbe savoureuse poussée à l’ombre des palmiers qu'inclinait en chantant la première brise du matin. Au delà, l'horizon était fermé par une immense montagne de sable jaune, découvrant la crête décharnée d'un rocher de granit noir coiffé par un tombeau arabe arrondi comme un casque sarrasin. Une fraîcheur parfumée planait au-dessus du fleuve ; le soleil venait de paraître; c’était partout comme une fête de couleur et de clarté.
— Quelle est cette île? demanda Horace au drogman.
' — C’est Éléphantine, la Syène des anciens , répondit Reppo.
Horace alla réveiller Juliette. Dès qu'elle fut prête, ils montèrent ensemble dans le canot de la cange, et en trois coups d’aviron ils touchèrent aux rivages de l'ile. La tige velue des courges serpentait sur le sable; un champ de blé encore vert ondulait auprès de quelques cabanes habitées par des fellahs ; la (leur jaune des cotonniers égayait les broussailles épineuses ; des tourterelles roucoulaient sur les hautes branches des palmiers ; un héron, immobile sur une patte, le cou replié dans les épaules, regardait passer l’eau et attendait sa proie rapide. Horace et Juliette mirent pied à terre avec une sorte de surprise et de recueillement. Ils parcoururent l’ile entière ; en une demi-heure ils en eurent fait le tour; ils ne recherchèrent ipas la trace des vieux temples qui sans doute, brûlés pièce à pièce dans des fours à chaux, ont servi à blanchir la façade des maisons d’Assouan. Ils ne demandèrent pas ce qu’est devenu ce puits où le soleil se reflétait perpendiculairement au solstice d’été ; ils regardèrent sans intérêt la grande roche de granit rose qui porte engravée sur ses flancs le cartouche du soleil , directeur de justice, approuvé de Phré, Rhamsès ; mais ils restèrent longtemps à contempler une immense aristoloche qui de ses larges feuilles a tapissé le hangar d’un manège hydraulique ; ils s'assirent sous les palmiers, à l’ombre, le dos appuyé contre un pan de muraille antique à demi renversée, en face du Nil, qui suivait son cours à perte de vue vers le nord. Ils demeurèrent là longtemps immobiles, sans se parler, pris dans une sensation analogue, et quand ils parlèrent, ce. fut
pour se dire ensemble, et en môme temps : « C’est bien là ce que nous cherchions, il faut y rester. » Et, comme pour sceller à toujours leur résolution mutuelle, ils s’embrassèrent en répétant : « Restons ici, restons ici ! » Quand ils se regardèrent-, ils avaient les yeux pleins de larmes. Pourquoi donc tant d’émotion? L’un avait pensé à Viviane, l’autre s’était rappelé sir John, et chacun d’eux s’était dit : « Tout est bien fini, on ne se reverra plus ! »
La direction naturelle de leur voyage les avait bien conduits et les avait amenés précisément à la plus merveilleuse retraite qu’on pût trouver. Parmi tous les coins d’Égypte, Éléphantine est assurément le plus propice pour vivre isolé au sein d’une nature splendide et très-douce, malgré sa violence extérieure. Le petit bras du Nil qui la sépare du continent permet de se rendre en bateau à Assouan avec une rapidité extrême; en moins de deux minutes on louche terre, et cependant on reste encore loin du bruit et hors de la portée des habitants. A la fois douane, entrepôt et marché, la ville a des ressources qui sans doute feraient sourire un Parisien, mais qui n'en sont pas moins importantes dans un pays dénué de tout. On n’y est pas exposé à mourir de faim : on y trouve de la farine, de la viande, du lait, des dattes, des étoffes, du tabac, ce qui est assez rare et fort appréciable aux confins de la Nubie. On y trouve surtout des esclaves venus du Soudan, duDar- . four et du Ouaday, des cornes de rhinocéros, des plumes d’autruche, un peu de poudre d’or et des dents d’éléphant. A quelques pas d’Éléphantine, s’ouvre la première cata-
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racle, dont les îlots, les promontoires et les rivages sont un admirable terrain de chasse, plein d’imprévu et d’étrangeté. L’endroit était donc bien choisi. Horace et Juliette étaient joyeux comme des enfants, Leur décision était prise, il s’agissait de l'exécuter. Ils firent venir à leur C.rnge le nazir (gouverneur, percepteur d’impôts) d’Assouan, et moyennant une somme insignifiante, il passèrent avec lui un contrat par lequel ils louaient l’ile d’Éléphantine presque tout entière. Ils n’y conservaient qu’une dizaine de fellahs qui y cultivaient de l’orge et du blé. Le nazir promit en outre de fournir quelques ouvriers capables de construire une maison ; on échangea la promesse de vivre en bons voisins, et tout fut dit. On donna au nazir une bouteille d‘eau-de-vie en signe de satisfaction ; il s’en alla fort content et fut ivre le soir, ivre, comme disent les Italiens, à ne plus retrouver son nez pour se moucher. Horace et Juliette voulurent prendre immédiatement possession de leur nouveau royaume ; ils firent planter leur tente sous les palmiers et y dormirent. 11 est donné à peu d’hommes de saisir leur rêve dans cette vie : ils tenaient le leur, qu’allaient-ils en faire?
Dès le lendemain, Beppo partit pour le Caire afin d’aller chercher tous les objets qu’on y avait laissés. Il avait ordre aussi d’acheter deux bons chevaux de selle, et de les faire venir par terre jusqu’à Àssouan, où déjà on avait loué l’écurie destinée à les contenir. On lui recommanda de se hâter, lui promettant un bon bakchich (pourboire) s’il faisait diligence. Pendant son absence, Horace et Juliette vi-
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vaient au hasard de leur fantaisie, tantôt sous la (ente, tantôt dans leur bateau, qu'on avait amarré à la pointe môme de nie. Ils firent des excursions aux environs d’Assouan, à l’ile de Philœ, à travers la cataracte, et estimèrent que leur vie ne serait point ennuyeuse, surtout lorsque Beppo serait revenu, rapportant les livres et bien d’autres objets encore qu’ils regrettaient de ne pas avoir. Beppo arriva au bout de six semaines ; il s’était pressé et n’avait rien volé, ce qui est un fait notoire pour un drogman, et mérite d'être signalé avec éloge. Le drôle n’était point sot ; il avait fait acquisition au Caire de charpentes et de planches en sapin destinées à la maison qu’on devait construire, car il savait que, sauf le palmier, toute espèce de bois est à peu près introuvable en Égypte. On se mit à l’œuvre immédiatement, et grâce aux recommandations du nazir, à quelques menues monnaies habilement distribuées, à un grand nombre de coups de bâton, Horace eut, au bout de deux mois, une maison non pas confortable, mais habitable, propre, lavée d’un lait de chaux, ayant deux portes, quelques fenêtres, et suffisamment close. On la meubla ; on renvoya la cange et les matelots, dont on n’avait plus besoin ; on prit trois ou quatre hommes du pays pour faire le service sous la main souvent levée de Beppo ; on creusa dans le rivage une petite crique pour y abriter un canot destiné à aller à Assouan, où l’on avait installé les chevaux arrivés ; on fit bâtir un four pour y faire cuire du pain à l’européenne, et les deux exilés volontaires commencèrent leur vie nouvelle.
« Vous n’avez certainement pas oublié, m’écrivait Horace, cette petite pointe de rochers en grès brèche qui s’avance dans le Nil et regarde vers le nord? C’est là que nous avons établi notre demeure définitive, derrière les blocs de roche. D’un côté, nous avons le fleuve immense qui nous apporte une brise rafraîchissante ; de l’autre, nous avons un bois de palmiers assez épais pour nous donner de l’ombre toute la journée, malgré le soleil que vous savez. Nous ne sommes ni bien ni mal. Comme je ne m’attendais pas à trouver un palais des Mille et une tiuits, je ne suis pas surpris d’être dans une maison plus que simple, bâtie de limon desséché, niais qui est assez spacieuse pour nous permettre de prendre nosaises. Nous avons des divans d’indienne, des nattes du Kordofàl couvrant le sol des chambres, de grands plateaux d'étain portatifs sur lesquels on sert notre repas ; ajoutez-y ce que j’ai apporté de Paris, et vous • aurez idée de notre installation. Juliette a un piano qui n’est pas mauvais; j’ai mes livres, mes fusils; le temps passe, et je ne me plains pas. Je m’occupe en ce moment à faire défricher les terrains attenant à la maison, afin d’y tracer un jardin qui nous donnera des fleurs et aussi, je vous l’avoue, des légumes, qui seront ici une véritable rareté. Les gens du pays sont doux, serviables et humbles comme des hommes conquis à qui la révolte est inconnue. Réellement, je ne sais pas pourquoi nous ne serions pas heureux ; rien d’essentiel ne nous manque. Nous avons cherché le calme, nous l’avons trouvé, plus profond môme que nous n’aurions osé l’espérer. Il y a loin de ma vie actuelle à ma vie d'au-
trefois ; mais ce contraste me semble un charme de plus, et je me laisse glisser dans l’absorbante paresse de l’existence contemplative avec la volupté d’un malade qui s’endort après de longues souffrances. N’allez pas croire cependant que je suis guéri. Non, je me souviens plus que je ne voudrais ; les jours d’autrefois m’apparaissent souvent ; ce qu’ils ont eu d’aigu et d’énervant s’efface dans les profondeurs de la mémoire, pour ne me rappeler que les bons moments et le bonheur perdu. Il serait certainement plus sage d’oublier ; mais je ne le puis pas, et quand bien même je le pourrais, le voudrais-je? J’en doute. »
C’est avec raison qu’un proverbe a dit : « Tout nouveau, tout beau ! » Les vieilles habitudes ont parfois besoin d’être violemment brisées, ne serait-ce que pour reprendre une force plus tyrannique après leur interruption. Horace et Juliette avaient pris un goût très-vif, un peu exagéré peut-être, à leur nouvelle existence. Ils étaient comme deux étrangers perdus au milieu d’un inonde qui ne les connaissait pas. En effet, quelle pensée commune auraient-ils pu partager avec des hommes de race, de langue et de coutumes différentes ? quel intérêt pouvaient-ils prendre à des préoccupations que l’ignorance absolue restreint à des limites plus étroites qu’on ne pourrait le supposer? Un bonjour, un bonsoir échangés composait tous leurs rapports avec les gens du pays, qui cependant venaient quelquefois consulter Horace sur leurs maladies, car pour un Oriental tout Européen est médecin. Horace distribuait, fort au hasard, quelques médicaments inoffensifs, et cela suffisait à
lui mériter une considération dont il n'abusait guère. Toute chose n’allait pas mal dans la maison; on s’occupait activement du jardin, on prolongeait souvent la sieste, parfois on montait à cheval pour aller faire une promenade dans le petit désert côtoyé par des collines de granit rose d’où sont sortis presque tous les monuments d'Égvpte, et qui, s'ouvrant derrière Assouan, débouche sur le Nil, en face même de l’ile de Philœ ; d’autres fois on suivait au pas pendant plusieurs lieues les rives du Nil, abritées par les palmiers. Horace chassait beaucoup ; il s’en allait dans la cataracte voisine, à la poursuite des spatules, des oies sauvages et des phénicoptères ; il se cachait derrière des bouquets d’acacias, et attendait dans le silence et l’immobilité que les crocodiles vinssent se chauffer au soleil, sur les îlots sablonneux. C’était au point du jour qu’il partait pour ces petites excursions ; il rentrait vers dix heures, au moment où le soleil prend une force insupportable. Il trouvait Juliette qui l'attendait et lui sautait au cou avec un bon mouvement de joie, car elle n’aimait pas trop à être seule. A part le temps de la sieste, on passait presque toute la journée dehors, assis ou couché sur un large divan établi à l’ombre des dattiers ; on causait de l’avenir quelquefois, mais le plus souvent du passé. Le soir, Juliette se mettait au piano, et jouait ou chantait quelques airs qu’on interrompait pour dire : « Cela me rappelle... » Et l’on retournait encore en arrière, pour en Arriver à conclure, d’une façon peut-être un peu forcée, qu’on était fort heureux à Éléphantine, et que l’on ne re-
grettait rien. Le lendemain on recommençait, car en réalité il n’y avait pas autre chose à faire. Quant à Beppo, il tirait le meilleur parti possible de la situation ; il menait la maison avec assez de soin, mais il se rendait souvent à Assouan, où l’attiraient quelques huttes assez mal famées, habitées par de jolies Nubiennes qui buvaient plus d’eaude-vie de dalles que d’eau du Nil.
Quelquefois la maison s’animait et prenait un air de fête; c’était lorsqu’une cange portant des voyageurs s’arrêtait à la grève d’Assouan. Pour ceux qui remontaient jusqu’en Nubie, c’était un lieu de halte ; pour ceux qui n’allaient pas plus loin, un lieu de repos. De toute façon, les uns et les aulres y restaient au moins deux jours. Horace pratiquait largement l’hospitalité ; il ne demandait à ceux qui abordaient à son île que le droit de leur en faire les honneurs. De quelque part d’Europe qu’ils arrivassent, il les traitait comme des compatriotes, et semblait avoir par eux un écho de son pays. Plus encore qu’Horace, Juliette se mettait en frais d’amabilité; elle faisait toutes sortes d’efforts pour retenir les voyageurs un jour de plus, car c était pour elle une distraction qui 11e se renouvelait pas assez souvent. Mais la plupart des voyageurs ont leur temps limité, et il était rare qu’ils pussent prolonger leur séjour ; on se disait adieu alors, et non sans quelque chagrin de la part des habitants d’Éléphantine. Si Horace eût été très-attentif à ce qui se passait autour de lui, il eût pu voir que Juliette, assise à la petite pointe de rochers, suivait du regard les canges
qui descendaient le Nil jusqu’à ce qu'elle les perdit de vue, et que souvent alors ses yeux se mouillaient de farmes, comme si elle eût envié le sort de ceux qui retournaient vers la patrie.
Les mois avaient passé, se succédant avec monotonie ; une année s’était écoulée déjà depuis qu’Horace et Juliette vivaient dans cette île charmante, qu’on a surnommée la lleur des tropiques. Leur existence était toujours la même; rien ne l’avait troublée; le Nil s’était lentement gonflé à l’heure de l’inondation, puis lentement s’était retiré ; les djellabs (marchands d’esclaves), revenant régulièrement des hautes régions du sud, avaient passé à Assouan, faisant toiser leur marchandise humaine, dont ils acquittaient la capitation ; Horace avait vu arriver les bécassines et partir les spatules; le jasmin commençait à grimper le long de la maison ; un coup de vent de khamsin avait renversé trois palmiers dans l’ile, à l’endroit où l’on distingue encore les substructioris d’un temple qu’Alexandre, fils de Philippe, avait dédié au dieu Chnouphis. Tels furent les grands événements de l’année ; sans doute, ils avaient été un motif de conversation entre les fellahs qui vivaient non loin d’IIorace; mais pour lui et pour Juliette ils n’avaient offert qu’un intérêt médiocre. Il leur fallut bien faire enfin une découverte terrible : ils s’ennuyaient et ne se suffisaient pas l’un à l’autre.
L’expérience, l’habitude avaient mis fin à l’engouement des premiers jours, et la platitude de leur vie n’avait point tardé à les écœurer. Pour mener une telle existence, si
retirée, si restreinte, si abstraite, il faut avoir un but sérieux d’étude à poursuivre ; il faut pouvoir s’absorber dans l'idée lixe d’une recherche constante. Or ce n’était point le fait d’Horace, qui n’avait plus dans l’esprit ni ardeur, ni curiosité ; ou bien il faut être amoureux, se perdre dans une tendresse commune, et n’avoir rien à demander aux autres. Certes, quand la passion est dans son vif, on peut s’absorber au point d’oublier le monde entier et de n’avoir plus pour centre et pour circonférence que l’objet aimé. Mais Horace et Juliette n’avaient point d’amour; ils ne se déplaisaient pas mutuellement, c’est tout ce qu’on en peut dire, car, à coup sur, ils ne s’aimaient pas. Ils ne se jouaient même pas l’habituelle comédie d’une tendresse feinte : à ce sujet, ils savaient à quoi s’en tenir. S’il est facile de se créer une existence heureuse entre le travail, la nature et l’amour, que devient-elle lorsqu’il n’y reste que la nature ? Pour les âmes même les plus contemplatives, c’est une ressource illusoire et c’est un danger, car la rêverie qu’elle inspire ramène infailliblement aux choses du passé. Dans ce cas-là, la dissonance se fait vite, et la souffrance ne tarde pas à venir.
La vie, sans leur être désagréable, leur était déjà longue et pesante. On ne sortait plus à cheval, sous prétexte qu’il faisait trop chaud ; on négligeait le jardin : à quoi bon, en effet, se donner tant de peine pour obtenir quelques pauvres fleurs rapidement dévorées par le soleil? Les livres, on les avait presque tous lus, et c’était une fatigue inutile que de les recommencer. Le piano restait muet
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bien souvent ; il était en désaccord, et puis il lui manquait des cordes : comment chanter, si l’on ne peut s’accompagner? Le moins à plaindre des deux, c’était Horace, qui du moins passait une partie de son temps hors de la maison, chassant avec une passion qui sembait augmenter de jour en jour (tuant à Juliette, elle ne l’avouait pas, mais elle périssait d’ennui. Elle ne pouvait se faire illusion à elle-même, elle regrettait amèrement son existence d’autrefois ; elle eût voulu la reprendre, même dans ce qu’elle avait eu de plus violent et de plus pénible, et quand elle descendait au fond de son cœur, elle y retrouvait la brutale image de sir John. Certes, autrefois, et avec un tel homme, elle n’était point heureuse ; mais il l’avait aimée, elle l’avait craint, et il avait gravé son souvenir en traits ineffaçables. Elle avait enduré là bien des déboires, bien de mauvais traitements, elle avait toujours été tenue en baleine ; mais du moins elle avait vécu, tandis qu’aujourd'hui, dans un anéantissement qui ressemblait de bien près à une mort anticipée, elle était condamnée à un renoncement qu’elle commençait à trouver au-dessus de ses forces. Horace était bon pour elle, mais cette bonté n’était que de l’indiflérence; elle ne manquait de rien, et sa vie matérielle était assurée, mais elle manquait de tout ce qui l’avait fait vivre jusqu’alors : de tendresse, de bruit, d emotions. Elle s’apercevait qu’elle n’en avait pas fini avec le monde; qu’elle s’était trompée sur son propre état; qu'il lui fallait autre chose que le repos absolu et qu’elle avait pris un besoin momentané pour une résolution défî-
LES POUCES PEÜDUES 255
nilive. Elle eût voulu à tout prix rompre ses vœux de retraite, et pendant que son corps, alangui et fatigué, était à Éléphantine, son esprit voyageait à Londres, à Paris, lui rappelant les bals, les soupers, les spectacles, et tous les plaisirs dont volontairement elle s’était privée pour jamais. Une idée folle lui traversait parfois le cerveau, et elle se figurait que sir John, apprenant où elle était, viendrait la chercher pour l’entraîner encore dans le tumulte quelle regrettait.
Elle sentait aussi, instinctivement, qu’Horace près d’elle vivait dans des souvenirs où elle n’était pour rien. Quoiqu’elle ne l’aimât pas; quoiqu’elle fût, comme lui, occupée par une image à laquelle le temps avait rendu tout son charme, elle lui en voulait de l'absorption où il se concentrait, et l’on peut croire qu’elle en était un peu jalouse. En cela elle ne se trompait pas : Horace pensait incessamment à Viviane; il la regrettait avec une amertume centuplée par la solitude, et il se disait bien souvent : a Ah ! comme nous aurions été heureux ensemble ici ! » Et de même que Juliette se figurait que sir John lui apparaîtrait peut-être un beau matin, en lui disant : « Viens avec moi! » il s’imaginait aussi que Viviane allait lui écrire : « Revenez, je vous attends ! » Ils vivaient donc ainsi tous deux côte à côte, ne se mêlant pas, et dans un isolement personnel d’autant plus profond qu’ils ne se communiquaient point leurs rêveries. Ils s’apercevaient maintenant d’un phénomène singulier ; ils étaient bien las quand ils s’étaient rencontrés, également las pour des
causes différentes, et ils avaient cru ingénument diminuer leur lassitude respective en les réunissant. C’est le contraire qui arrivait ; chacun d’eux sentait sa lassitude doublée par celle de l’autre, et il leur semblait, sans qu ils osassent se formuler nettement leur pensée, qu’ils seraient moins à plaindre s’ils se séparaient en divisant ainsi le le fardeau qui les écrasait.
— Ce n’est point gai, se disait Horace, de trouver, en rentrant, cette femme ennuyée qui a toujours l’air de me demander des distractions que je ne puis lui donner.
— Est-ce vivre, se disait Juliette, que d’attendre pendant de longues heures cette homme qui va se distraire à la chasse, et ne revient ici que pour bâiller à côté de moi?
La chasse, en effet, semblait être devenue la seule passion d’Horace. Il y passait ses journées, rentrait le soir, mangeait en toute hâte, disait à Juliette : « Bonne nuit, ma chère enfant! » et allait se coucher, pour recommencer le lendemain. — Au moins, de cette manière, il fuyait la maison et les insupportables tête-à-tête quelle lui réservait.
Quand ils avaient des occasions pour envoyer au Caire, ils écrivaient des lettres ; le même jour et à la même heure, Horace et Juliette écrivirent, l’un à moi, l’autre à sa sœur.
« Je suis ici dans le pays des lotophages, cher ami, mais le fruit du lotus ne m’a rien fait oublier; je vis dans mes souvenirs! Les meilleurs mêlés aux plus mauvais! Les uns me désespèrent, les autres m’irritent. Bien souvent,
dans mes promenades solitaire, debout sur un rocher émergeant du milieu des rapides, ébloui par l'absorbante contemplation de l’eau, je me répète ces vers de Ruy-Blas ;
Et dire qu’on ne peut
Jamais rien ressaisir d’une chose passée !
« Pourquoi donc ne puis-je me débarrasser de cette vision qui me poursuit jusque dans la retraite où j’ai voulu la fuir? Ne riez pas de moi, je ne pense qu’à Viviane : elle a laissé en moi une empreinte ineffaçable. Pourquoi? Est-ce parce que je l’ai beaucoup aimée, est-ce parce que j’ai beaucoup souffert à cause d’elle? je n’en sais rien ; je ne puis parvenir à m’expliquer moi-môme. La nuit, lorsque j’en rêve, je me réveille en sursaut avec un battement de cœur qui m’étouffe ; souvent il me semble, tant l’intensité de mon souvenir est puissante, quelle va m’apparaître tout à coup. Chose étrange et qui m’est douloureuse, je ne puis plus la reconstituer tout entière ; je revois toujours ses yeux d’une si incomparable douceur, mais le reste me fuit et s’efface dans un brouillard confus. Parfois, je me répète les mots qu’elle me disait et j’essaye d’imiter les intonations de sa voix. C'était bien la peine de venir m’enfouir dans un îlot perdu, au milieu d’un pays de sauvages, pour en arriver là. Après tout, de quoi meplaindrais-je ? J’aj dû à Viviane sept années d’un bonheur ineffable. J’ai usé avec elle tout ce que la vie contient de
félicité ; et il est juste que je paye pour tant de jours heureux; mon existence actuelle rétablit l’équilibre. Quant à Juliette, elle est toujours fort douce ; c’est son caractère qui le veut, et je ne lui en sais aucun gré. Elle me paraît s’ennuyer terriblement et regretter le temps où on lui faisait sentir la vie à force de brutalités ; je n’y puis que faire et ne suis pas d'humeur à lui rendre ce qu’elle voudrait avoir encore. Du reste, nous vivons assez bien, parallèlement, comme deux forçais de bonne compagnie qui habiteraient un bagne agréable. »
« Ma chère sœur, écrivait Juliette, je ne sais trop ce que vous aile? penser de moi, mais, vériableinent, je porte plus que mon faix, et je ne me doutais guère, en acceptant avec empressement cette existence en commun, dans une contrée ignorée, que m’offrait un homme aimable, à quels ennuis je me préparais. Je regrette de ne pouvoir dormir vingt-quatre heures par jour, car ce serait le moyen le plus rapide et le plus doux de passer le temps. Je n’en veux pas à Horace; il a pour moi les politesses d’un gentleman ; mais ses prévenances sont trop naturelles pour que je lui en sois reconnaissante ; elles tiennent plutôt à son indifférence qu’à son affection. Du reste, je le vois fort peu ; il chasse beaucoup et ne rentre plus guère à la maison que pour dormir. Ab ! ce n’est point ainsi que je vivais avec sir John ! Certes, j’ai eu le droit de lui adresser bien des reproches ; mais, du moins, avec lui ce n’était pas au sommeil qu’on était réduit à demander l’oubli de la longueur des journées. Je suis dans une atmosphère éteinte,
on ne respire plus ici et j’y meurs. Autant valait être enterrée tout de suite. Je ne sais à quoi pense Horace ; il ne me parle presque plus; je m’en doute cependant, et je crois bien que son silence cache une causerie intime avec des souvenirs qui lui sont plus chers que le présent. Ce n’est pas ma faute, et je n’y puis rien. S’il a des regrets, je n’en ai pas moins que lui, et je vous avoue que tout me paraîtrait préférable à l’engourdissement qui m’accable ici. Comment en sortir? Il n’y a ni promenade, ni société; on meurt de chaleur et d’ennui. C’est un beau fleuve que le Nil, et les palmiers sont de jolis arbres, mais je donnerais tous les fleuves et tous les palmiers du monde pour voir les ruisseaux et les chênes de notre pays de Galles. Si vous trouvez une occasion, envoyez-moi des livres nouveaux, cela me distraira. Vous seriez bien aimable de vous informer adroitement de sir John et de me dire ce qu’il devient. Je pense à lui souvent, et son souvenir est à peu près ma seule compagnie. »
Ainsi ils en étaient arrivés tous les deux au même point, et ils devinaient qu'ils étaient occupés par des idées auxquelles ils étaient étrangers l’un et l’autre. Lorsqu’on en est là, le mal est bien près d’être sans remède, et la con-, trainte est difficile à garder longtemps encore. Ils y échappèrent presque en même temps tous les deux et se prirent pour confidents des pensées qui les obsédaient.
Un soir, devant la maison, après le coucher du soleil, pendant l’heure fraîche et charmante qui précède la nuit, ils étaient assis, immobiles, le front penché, ne se parlant
pas; ils semblaient disparus au fond d’eux-mêmes. Machinalement, Horace, qui tenait une baguette de palmier à la main, écrivit un nom sur le sable; à la même minute, Juliette, du bout de son ombrelle, dessinait des lettres quelle contemplait avec fixité. L’un avait écrit : Viviane, l’autre avait écrit : John.
Horace tourna la tête vers Juliette, et lui désignant des yeux le nom fraîchement tracé ;
— Vous le regrettez, dit-il.
— Il ma bien aimée, répondit-elle ; puis, interrogeant à son tour, et regardant vers ce mot : Viviane, qu’Horace achevait à peine, elle dit :
— Vous l’aimiez donc beaucoup?
— Je l’adorais, répondit-il.
Cela suffit; ils s’ouvrirent et s’épanchèrent tous deux à la fois. Juliette parla de sir John. Horace l’écouta et lui parla de Viviane. Ils avaient maintenant un sujet inépuisable de conversalion, et qui devait les intéresser. Ce fut dans leur ennui comme une halte où ils purent reprendre haleine. Dès lors , et d’un accord tacite , commença entre eux une sorte de duo en contre-point des plus singuliers, et cependant fort naturel. Quand Juliette parlait de sir John, Horace, patient et en apparence attentif, pensait à Viviane, et lorsqu’il parlait de Viviane, Juliette pensait à sir John. Ils éprouvaient un soulagement sérieux à laisser échapper ce que, pendant si longtems, ils n’avaient contenu qu’avec peine. En réalité ils ne s’adressaient qu’à eux-mêmes, chacun pour le plaisir de s’en-
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tendre raconter les souvenirs qui lui étaient chers.
— Un jour que sir John était à cheval avec moi..., disait Juliette.
— J’avais attendu Viviane pendant près d’une demiheure et je commençais à être inquiet, disait Horace aussitôt que Juliette avait fini, lorsque je la vis arriver ; elle avait une robe en soie bleue à rayures blanches...
Ils se détendaient dans ces confidences perpétuelles; Horace chassait un peu moins et Juliette l’accueillait avec plus de plaisir lorsqu’il revenait. A force d’entrer dans les détails de leur passé, ils se rendaient le présent tolérable; mais, bien souvent, ils s’écriaient : — Ah ! pourquoi tout cela n’est-il plus?
— Mais comment avez-vous pu aimer si longtemps et regrettez -vous une femme qui fut si injuste avec vous? demanda Juliette, un jour qu’Horace lui avait fait le récit des derniers tiraillements de sa liaison avec Viviane.
— Mais vous-même, reprit-il avec vivacité et comme blessé par le blâme que Juliette semblait jeter sur Viviane, comment n’avez-vous pas été prise de dégoût et d’horreur pour le butor auquel vous vous étiez attachée ?
Juliette ne répondit pas ; Horace resta pensif et dit, après quelques instants (ïe silence : « Les anciens avaient raison : l’amour est une malédiction des dieux ! »
Une autre fois que Juliette avait encore parlé de sir John avec enthousiasme, Horace lui dit : « Je suis vraiment dé-
sespéré, ma chère Juliette, de vous avoir arrachée à ce paladin ; en vérité, j’ai eu tort et je vous en fais toutes mes excuses.
— Quant à moi, répliqua Juliette, je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir ni assez de jeunesse, ni assez de beauté, ni assez de grâce, ni assez d’esprit pour vous faire oublier cette Viviane, à laquelle vous aviez l’air de ne point trop songer lorsque j’eus le bonheur de vous rencontrer à Païenne.
L’ironie et l’aigreur s’en mêlaient, et chacun d’eux faisait d’assez amères réflexions. — » Il me semble cependant que je vaux bien son sir John, se disait Horace. — Je serais curieuse de voir cette Viviane, qui doit être quelque femmelette sentimentale, prétentieuse et sans beauté, se disait Juliette. » Puis, parfois, accablés par la pesanteur de leur situation, ils avaient envie de se demander ce qu’ils faisaient l’un près de l’autre, puisqu’ils ne se servaient à rien, ne se portaient point secours dans leur détresse, et n’étaient bons, tout au plus, qu’à être des auditeurs trop désintéressés pour rester sérieusement attentifs. Ils ne causaient plus, ils parlaient ; ce n’était plus une conversation, c’était un double monologue. — « Allons, pensait Horace, je vais avoir une heure de sir John. — Mais, cependant, se disait Juliette, je ne puis pas être condamnée ù celte Viviane à perpétuité ! »
Juliette avait des cheveux magnifiques. Un soir qu’elle écoutait, ou plutôt qu’elle entendait Horace, sa chevelure se dénoua èt roula sur ses épaules. Elle réunit tout le
splendide faisceau dans sa main et, le tordant avant de le replier, elle dit :
— C’est égal, mon cher Horace, votre Viviane n’avait point des cheveux pareils.
— Ma chère enfant, répliqua Horace d’un ton très-sec, Viviane ne vous ressemble pas plus que, grâce à Dieu ! je ne ressemble à sir John ! Puis il sortit avec mauvaise humeur, monta dans le petit canot, et s'en alla, tout seul, faire une longue et fatigante promenade sur le Nil.
Le lendemain, pendant le déjeuner, au moment où Juliette commençait à expliquer comment sir John aimait à prendre le thé, Horace l’interrompit vivement : -— « Ce que je vous raconte 11e vous intéresse guère, ce que vous me racontez ne m’amuse pas ; donc, restons-en là ; vivez avec vos souvenirs comme moi je vivrai avec les miens, mais gardons-les pour nous seuls et perdons, s’il se peut, la mauvaise habitude de nous les communiquer. »
La glace rompue s’était reformée, et, de nouveau, ils s’emprisonnèrent dans leur silence et leur rêverie. La trêve, cependant, avait duré près d’une année, et l’on avait ainsi gagné quelques mois de repos. Mais maintenant ils s’évitaient autant que cela était possible ; à force d’être insignifiantes, leurs causeries étaient devenues à peu près nulles, et lorsqu’ils s’étaient demandé comment ils se portaient, on ne sait trop ce qui leur restait à se dire. Ils pesaient l'un sur l’autre, et, dans leur solitude, recherchaient encore l’isolement. Les Arabes appelaient Horace Abon scliellal, le père de la cataracte. En effet, il y vivait ;
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il y passait toutes ses journées, dans une sorte de joie farouche et malsaine, heureux d’ôtre seul et voyant avec peine arriver la nuit, qui le ramenait à la maison, où il n’était que trop certain de retrouver Juliette, qui, de son côté, se disait avec découragement : « Allons, voilà le soir ; il va rentrer ! »
« Ce n’est ni le pays, ni la vie que je mène qui me déplaisent, m’écrivait Horace ; mais ce que je ne puis plus supporter, c’est celte figure ennuyée que je retrouve chaque jour et qui ne se déride même plus lorsque j’apparais. Cette pauvre Juliette passe sa vie à regarder le Nil, du côté du nord, et à guetter les canges qui pourraient lui amener quelque visiteur inconnu. Elle me fait grand’pitié. Durerons-nous encore longtemps ainsi? J’en doute. Nous sommes, comme l’on dit, au bout du rouleau ; il me semble que je serais presque heureux, et à coup sûr bien plus tranquille, si notre triste association se rompait ; elle n’a plus de raison d’être, et ce serait avec un vrai charme que je me sentirais enfin réellement seul et libre ; je pourrais alors entreprendre certaines excursions qui me sollicitent, et voir si le mouvement me sera plus secourable que le repos. Que devient Viviane ? Je l’ignore absolument ; je tourne à vide lorsque je pense à elle, et cela me fait mal. Je vous avouerai que je lui ai écrit. M’a-t-elle répondu ? peut-être sa lettre a-t-elle été égarée. J’ai prié notre directeur des postes d’Alexandrie de faire des recherches dans les bureaux ; il m’a officiellement informé qu’on n’avait rien trouvé. »
La saison d’hiver, qui amène les voyageurs vers le haut Nil, était revenue. Quelques barques s’étaient successivement amarrées à Assouan, et avaient procuré un peu de distraction à Horace et à Juliette. On avait fait venir les danseuses arabes dans la maison, on avait donné quelques dîners, on avait conduit les curieux à l’île de Philce et jusqu’aux ruines de Débôd. Presque tous ceux qui avaient profité de cette hospitalité intéressée avaient dit à Horace : « Ah ! comme vous devez être heureux ici !» Et il avait été tenté de leur répondre : « Si vous enviez mon bonheur, prenez-le pour vous ! » Après ces visites, les journées paraissaient plus longues, les soirées plus lentes, les heures plus lourdes.
Un jour qu’Horace rentrait vers onze heures du matin, après avoir chassé dans le petit désert de Syène, il vit une cangue battant pavillon anglais rangée contre le rivage d’Assouan. Il siffla, selon sa coutume ; un de ses barbarins monta dans le canot, vint le chercher, et lui dit en l’abordant : « Il y a un étranger à la maison. » En effet, Horace, dès qu’il eut touché Élèphantine, aperçut Juliette qui, sous les palmiers, se promenait en donnant le bras à un homme fort jeune encore et de bonne tournure.
— M. William Folkstone, un de mes compatriotes, ditelle à Horace, en lui présentant l'inconnu.
— Ma foi ! mon cher monsieur, dit William avec une sorte de rondeur familière, en tendant la main à Horace, vous avez ici une installation parfaite ; le confortable y manque un peu, j’en conviens, mais, pour vous en tenir
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lieu, vous avez près de vous la plus charmante personne qu’il soit possible de voir, ajouta-t-il en souriant et en saluant légèrement Juliette, qui devint rouge de plaisir en entendant ce compliment plus sincère que délicat.
Horace fit le meilleur accueil à son nouvel hôte, et Juliette était très-joyeuse. William Folkstone était dans la force de l’âge ; son corps musculeux et solide était à l’aise dans tous ses mouvements ; il avait à la fois la vigueur et l’adresse, comme la plupart de ceux qui ont mené une existence active et dangereuse. Officier aux Indes, dans l’armée de la Compagnie, il avait eu une vie violente de plaisir, d’arbitraire et de combats. Sur les hauts lieux, qu’habitaient jadis les Paléagars, il avait eu son harem comme un sultan ; il avait rançonné les Hindous, qu’il considérait volontiers comme des intermédiaires entre l’homme et l’animal ; il avait chassé les tigres dans les jungles, fait la guerre aux Sicks et lutté corps à corps contre les Tughs. G’était un homme bien trempé par la nature et par les événements ; peu scrupuleux, du reste, comme presque tous ceux qui ont eu une part d’autorité dans un pays conquis; apte aux grandes choses s’il eût été servi par l’occasion, mais ayant usé dans les grades subalternes, où sa petite fortune l’avait condamné, une énergie et une ténacité qui, dans un pays plus égalitaire que l’Angleterre, l’eut mis sans aucun doute au premier rang. Il venait d’obtenir un congé de dix-huit mois, et il allait le passer à Londres, pour se refaire un peu.
En passant au Caire, il avait eu la fantaisie de re-
monter le Nil jusqu’à la première cataracte, et il était arrivé à Assouan, à la grande joie de Juliette, pour qui c'était un vrai plaisir que de pouvoir parler anglais tout à son aise.
Sous prétexte de soins exigés par les devoirs de l’hospitalité, elle fut fort empressée autour de William, qui se laissait faire avec la tranquillité d'un pacha accoutumé à être servi par des femmes. Du reste, il était de bonne compagnie, et ne sentait pas trop son officier de fortune ayant longtemps vécu entre le Gange et la Godavery. Il avait dans les manières ce laisser-aller bon enfant que donne l’habitude de la vie militaire, et en môme temps la distinction native des Anglais. 11 passa toute sa journée à Éléphantine, assis sous les palmiers, causant avec entrain, racontant les hauts faits vrais ou supposés de ses campagnes, fumant des narguilés, et buvant des grogs que Juliette lui préparait elle-même en se disant : « Cela me rappelle sir John. » On le pressa de rester plusieurs jours ; il accepta.
— Ah! que vous ôtes heureux d’aller à Londres! lui avait dit Juliette.
William l’avait regardée avec surprise et lui avait répondu par une question : « Mais vous ne vous plaisez donc pas ici ? »
Il n’en avait pas fallu plus à Juliette pour la pousser sur la voie des confidences, et bien vite elle avait raconté une partie de son histoire et l’ennui qui l’accablait dans celte retraite si désirée jadis, et spécialement choisie.
— Ma chère miss, lui dit William, quand on ne se trouve pas bien quelque part, il faut aller ailleurs.
— Le conseil est plus facile à donner qu’à suivre, avait répliqué Juliette en baissant les yeux.
La qualité dominante de William n’était pas précisément la modestie; dans la réponse de Juliette, il vit en quelque sorte une avance, et peut-être n’eut-il pas tort. Il se prit alors à l’examiner avec attention, et la trouva fort agréable. Elle n’était plus fort jeune, il est vrai, mais ses trente-huit ans, en lui donnant une apparence plus sérieuse, n’avaient rien enlevé d’essentiel à sa beauté première. Si son visage était pâle, il n’en était pas moins charmant, et si ses yeux avaient quelques petites rides imperceptibles autour de paupières, ils n’en avaient pas moins un regard plein de douceur et de promesses. Du reste, il était de ceux qui estiment qu’on doit prendre son bien où on le trouve, et ses scrupules ne le tourmentaient guère.
— Ne vous préoccupez pas de moi, avait-il dit à Horace, je vous en supplie, et ne changez rien à votre manière de vivre. Je vous accompagnerais bien à la cataracte, un fusil sur l’épaule, mais, entre nous, les canards sauvages et les demoiselles de Numidie me semblent un assez piètre gibier après les tigres et les éléphants. Ne vous gênez donc pas, allez chasser, puisque tel est votre bon plaisir ; le repos ne me fera point de mal, et j’aurai la plus vive satisfaction à tenir compagnie à miss Juliette.
Horace, qui ne se plaisait que hors de la maison, ne se le fit pas répéter deux fois, et dès le lendemain matin il partit
pour sa course quotidienne. Peut-être y avait-il quelque arrière-pensée dans son absence. William et Juliette ne se quittèrent point. Ce ne fut pas de l’Inde qu’il causèrent : William avait, de prime-saut, mis la conversation sur Londres, sur ses plaisirs, sur la vie amusante et agitée quelle offrait. Il renouvela et sembla prendre à tâche d’exaspérer les regrets de la pauvre fille, qui disait avec une douleur sincère : — Et voilà plus de deux ans que je n’ai été au spectacle !
— Vous êtes vraiment trop belle et trop jeune encore, lui dit William, pour vous enfouir ainsi dans un bouquet d’arbres poussé au milieu d’un fleuve! Il faut être de son âge, et vous aurez bien le temps de vous mettre en retraite et de faire pénitence quand vos cheveux seront blanchis. Vous êtes faite pour briller parmi les parfums, les bougies et les fleurs ; plus la nature sera artificielle, plus elle sera vraie pour vous. Votre M. Horace m’a tout l’air d’un hypocondriaque, qui, pour se désennuyer, va tuer de malheureux oiseaux innocents, et ne s’aperçoit même pas qu’il a auprès de lui une compagne que bien des grands seigneurs lui envieraient. A votre place, je laisserais là l’ile d'Éléphantine, ses palmiers, son soleil, ses fellahs, ses tourterelles, et je m’en irais voir ce qui se passe à Hyde-Park ou à Piccadilly.
— Mais que deviendrait ce pauvre Horace? demanda Juliette.
— Bath! répondit William, en faisant claquer ses doigts avec un geste de souveraine indifférence, « il épousera uiip
a Éthiopienne et aura vingt-quatre petits enfants, noirs « comme de l’encre et bêtes comme des pots, » ainsi que dit un écrivain français, qu’on appelle, je crois, Alfred de Musset. Sérieusement, reprit-il, après un instant de silence» vous ôtes trop charmante et trop Anglaise pour appartenir à ce Francillon mélancolique.
— Taisez-vous et ne me teniez pas, dit Juliette en mettant sa main sur les lèvres de William.
Le lendemain ils firent ensemble une longue course à cheval. Au galop près de William, Juliette se reprenait à la vie et pensait, avec horreur, qu'il allait lui falloir retomber dans sa morne et habituelle solitude. Elle eût voulu aller ainsi au bout du monde, pourvu que jamais elle n’entendit plus parler ni d’Éléphantine, ni d’Horace, ni de cette existence muette et lourde où elle comptait les minutes et les trouvait plus longues que des heures. — Celui-là est un homme, au moins, se disait-elle en regardant William, qui maniait son cheval avec adresse et vigueur; un voit qu’il est fait pour agir, pour combattre, pour dominer, et qu’il ne s’imagine pas qu’on rend une femme heureuse en lui donnant le pain quotidien et un peu d’ombre sous des arbres.
— Eh bien , miss Juliette, dit William, cela ne vaut-il pas mieux que de rester étendue sur son divan à écouter pleurer les tourterelles? Le Nil est beau, mais, à votre place, je préférerais Serpentine-Hivers, vous savez, dans Hyde- Park, là où passent les cavaliers.
— Et puis, ajouta Juliette, ici, toujours ce ciel bleu.
toujours ce soleil insupportable ; au moins, à Londres, il y a de la pluie et du brouillard.
— Vous avez raison, parbleu, il faut aimer la vieille Angleterre même pour ses défauts.
La promenade les entraîna loin, car ils ne rentrèrent que fo'rt tard, la nuit étant déjà tombée. Horace les attendait et n’était pas sans inquiétude, il ne put s’en taire.
— Eh ! que voulez-vous donc qu’il puisse arriver avec un compagnon comme sir William? dit Juliette.
Le lendemain, au moment où Horace traversait Assouan pour se rendre à la chasse, il fut fort surpris de voir William qui, armé d’un fusil, lui demanda à raccompagner. La proposition fut vite acceptée, et l’on se mit en roule. Juliette attendit vainement la visite de William ; voyant qu’à midi il n’était pas encore venu, elle envoya à sa cange savoir ce que signifiait un tel retard. Il lui fut répondu que le milord s’en était allé au point du jour, avec Abou Schellal. Elle fut désappointée plus qu’on ne peut le dire ; vingt fois elle regarda du côté d’Assouan, pour voir si les chasseurs n’arrivaient pas. William avait calculé juste, et avait exactement produit l’effet qu’il voulait obtenir. « Quand il sera parti, s 'était dit Juliette, et il partira bientôt, il me faudra donc reprendre ma chaîne, et recommencer à tourner dans l’îlc comme une panthère dans sa cage.» Lorsque William revint le soir en compagnie d’Horace, Juliette ne put s’empêcher de courir au-devant de lui, en disant :« Enfin !» Pendant le dîner, William ne cessa de parler de la beauté de la cataracte, de l’abondance du gibier qu’elle renfermait, de
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la sagesse d’Horace et de Juliette, qui avaient préféré une telle existence ù la vie sotte, gourmée et toujours épiée qu’on mène dans les grandes villes. De telles paroles irritaient Juliette, qui faisait de vains efforts pour changer la conversation.
— Eh bien , dit Horace, si notre course d’aujourd’hui ne vous a pas paru déplaisante, nous pouvons la recommencer demain.
William jeta un rapide regard vers Juliette, et il lut dans ses yeux une telle supplication, qu’il répondit : — Non, demain je me reposerai, si vous voulez bien le permettre.
En effet, le lendemain, il ne chassa pas, laissa Horace partir seul, et ne mit point un empressement excessif à se rendre auprès de Juliette, qui, cependant, l’attendait avec impatience. Ils passèrent la journée ensemble, et il ne fut pas question de promenade à cheval. Ils craignaient sans doute d’être entendus, car ils parlaient bas, malgré le murmure du vent et des palmiers qui couvrait le bruit de leurs voix. Lorsque Horace rentra, au soleil couchant, Beppo le suivit dans sa chambre, comme d’habitude, pour l’aider à déboucler ses houseaux. La mine du drogman avait quelque chose de préoccupé et de sérieux qui ne lui était pas ordinaire.
— Eh bien , lui dit Horace, qu’est-ce qu’il y a de nouveau?
— Il y a, répondit lentement Beppo, il y a que l’Anglais aurait bien dû chasser aujourd’hui encore avec monsieur.
— Eh ! pourquoi ?
— Parce que ça l’aurait empêché d’embrasser madame sur le cou en se promenant avec elle, à la pointe de l’ile.
Quelque désintéressé qu’il fût, Horace se sentit pâlir; mais il répondit avec calme :
— Vous aurez mal vu, Beppo, et certainement vous vous êtes trompé. Du reste, ce que fait miss Juliette ne regarde qu elle !
Les matelots de la cange de William avaient fait leurs préparatifs pour descendre le Nil. On avait abattu les antennes, démonté les mâts, qu’on avait étendus en travers sur des fourches destinées à les supporter ; dans les bastingages, on avait enfoncé de vigoureux tolets, et on y avait bordé les avirons de dix-huit pieds de long, qu’on manie en chantant un refrain monotone qui cadence les mouvements. En effet, si le Nil 11e se remonte jamais qu’à la voile ou au cordeau, il se descend toujours à la rame: c’est à peine si, parfois, lorsque le vent est tout à fait favorable, on hisse à l’avant un petit foc qui soulage la fatigue des rameurs. Donc, tout était prêt, et l’on n’attendait plus que l’ordre du maître.
— Allez-vous donc si tôt nous quitter ? dit Horace à William, après avoir remarqué ces dispositions, auxquelles il ne pouvait se tromper.
— Je n’en sais trop rien, avait répondu William ; le reis, quisait queje n’irai pas plus loin qu’Assouan, amis sa barque
en état de partance; mais cela ne hâtera pas mon départ.
Deux ou trois jours se passèrent sans incidents nou' veaux. Juliette et William se quittaient peu ; Horace n’avait rien changé à sa façon de vivre ; Beppo, d’une extrême réserve, gardait le silence vis-à-vis de son maître. Enfin, un soir, William annonça qu’il partirait le surlendemain, et pria Horace de préparer les commissions qu’il pouvait avoir pour le Caire et pour Alexandrie. Horace regarda Juliette, dont le visage ne trahit aucune émotion. Elle prit la parole, néanmoins, et dit :
— Je vous demande, sir William, un jour de plus, car vous n’avez pas encore visité l’île de Philœ, qui mérite d’ètre vue. Si Horace y consent, nous irions y déjeuner après-demain; nous partirions d’ici à cheval, par le petit désert, ce serait une vraie partie de plaisir que vous ne me refuserez pas.
William s’inclina et répondit qu’il était trop heureux de faire quelque chose d’agréable pour miss Juliette, dont il n’oublierait jamais l’accueil empressé et la douce hospitalité.
— Ah ! ce sera charmant ! reprit-elle en battant des mains; vous devriez, Horace, envoyer dès demain matin Beppo à Philœ ; il ferait déblayer une chambre du grand temple, afin que nous trouvions au moins une place propre pour déjeuner. Vous savez dans quel état sont toutes ces salles, pleines de poussière, d’ordures et de chauvessouris ; rien ne serait plus facile que de faire balayer celle qui est près du pylône où les Français du général Desaix
onl gravé une inscription commémorative de leur passage. De plus, Beppo pourrait aussi commander une barque pour que nous puissions aller jusqu’aux ruines de Béghé, qui sont curieuses et intéresseront sir William.
— Donnez vos ordres, ma chère amie, répondit Horace, et Beppo les exécutera.
La soirée fut assez gaie ; William promit à Juliette et à Horace de revenir les voir quand, de nouveau, il se rendrait aux Indes, à l’expiration de son congé, s’il passait par l’Égypte. Malgré l’effort que faisait Juliette pour paraître joyeuse, il y avait en elle quelque chose de contraint qu’Horace semblait ne point remarquer.
— Ne retournerez- vous donc jamais en Europe? demanda William.
— Jamais, répondit Horace.
Juliette baissa les yeux et ne dit rien .
Le lendemain, dès le point du jour, Horace et Beppo passèrent ensemble de l’ile à Assouan; l’un allait à Philœ, comme on le lui avait prescrit, l’autre marchait vers la cataracte, où l’hiver, rigoureux cette année, dans les régions du Nord, avait rassemblé un nombre d’oiseaux de passage inaccoutumé. Arrivés aux dernières maisons de la petite ville, le maître et le domestique se séparèrent, car leurs routes ne suivaient pas la même direction. Horace tourna à droite, il gravit la colline de sable et de rochers qui garantit Assouan contre les vents du sud. Arrivé près de la vieille mosquée ruinée où nichent les perenoptères et les milans, il s’arrêta et regarda vers Éléphantine, qui lui ap-
paraissait dans son ensemble, radieuse et fraîche, entourée par le fleuve, tranquille et toute empanachée de verdure, sous l’air limpide du matin. Devant la maison, il reconnut Juliette, déjà levée malgré l’heure peu avancée; elle était débout, abritée sous un grand mimosa couvert de petites fleurs jaunes, et semblait considérer la cange où flottait le pavillon anglais. William parut sur le pont, il agita son chapeau en saluant Juliette, puis il descendit seul dans le canot, rama jusqu’à l’ile, se dirigea vers Juliette, et prit familièrement son bras. Ils entrèrent ensemble dans la maison. Un sourire amer passa sur les lèvres d’Horace ; il eut un instant d’hésitation, et se demanda s’il ne retournerait pas sur ses pas. Puis, levant les épaules avec violence, comme s’il s’indignait contre lui-même, il s’écria : — Les augures sont favorables, certainement je ferai bonne chasse aujourd’hui ! Et tournant brusquement au sud, il descendit vers la cataracte, dont les nappes hérissées de rochers brillaient, couvertes d’oiseaux, aux premiers rayons du soleil, qui se levait derrière les montagnes de la chaîne arabique. Malgré les augures, la chasse ne fut pas abondante, car Horace était distrait et préoccupé. Sa pensée se reportait sans cesse vers Juliette et vers William; il avait beau se dire, en souriant :
Voilà donc le payement de l’hospitalité !
il n’en était pas moins troublé et peu disposé à poursuivre les longs vols de spatules qui s’enfuyaient à son
approche pour sc réfugier dans les flaques d’eau abritées derrière des buissons d’euphorbes gigantesques. Sifflotant un air entre ses lèvres serrées, tiraillé en plus d’un sens par son esprit indécis, il alla ainsi jusqu’au village d’El Mahatta, où il s’arrêta pour déjeuner dans la cabane d’un fellah chez qui il venait parfois faire la sieste, lorsque le soleil, devenu trop ardent, lui rendait insupportable la marche dans les sables.
— Eh bien ! Aboti Schellal, lui dit le Nubien, es-tu content ce matin ?
— Non, répondit Horace, je n’ai rien tué.
— Ah ! reprit le fellah, c’est qu’en passant le seuil de la porte lu auras oublié d’invoquer le nom de . Dieu clément et miséricordieux.
Horace but une jatte de lait de buffle, si blanc, que le lait de vache parait jaune à côté ; il mangea une poignée de dattes, puis à demi couché par terre, le dos appuyé contre la muraille, il resta une heure à fumer. Il ne parlait pas. 11 se rappelait les heures douloureuses qu'il avait passées à Palerme, sa longue maladie, sa surprise lorsqu’à son retour à la connaissance, il avait vu Juliette assise et dormant près de son lit. 11 se demanda comment il avait été assez fou pour croire qu’en s’élavant sur cette pauvre fille perdue, il arriverait à reconstituer une vie possible. Toutes les difficultés, que jadis il n’avait mêmepas aperçues, lui apparaissaient maintenant avec une lucidité merveilleuse ; cette fois encore l’expérience l’avait éclairé et lui montrait la sottise qu’il avait faite. 11 se disait : « Comment
n'ai-je pas prévu tout cela ! comment n’ai-je pas compris que nous étions deux blessés, et qu’en nous réunissant, nous ne ferions qu’aviver nos blessures, toujours près de se rouvrir au moindre contact, et que de les frotter l une contre l'autre n’était pas le bon moyen de les guérir ! » Et il se demanda si, avouant à William dans quelle impasse odieuse il s’était imprudemment engagé, il ne ferait pas bien de le prier de se charger de Juliette pour la reconduire en Angleterre, qu’elle regrettait, et où elle semblait vouloir retourner. « Ah ! ajoutait-il avec découragement, il n’y a réellement de repos que dans la solitude absolue ; aussitôt qu’on y fait entrer une femme, la vie devient un enfer. » Longtemps il resta flottant entre des résolutions contradictoires qui le harcelaient; il sortit de sa rêverie, en s’écriant : « O Viviane, c’est à toi que je dois tout cela : » Si Viviane l’avait entendu, elle aurait pu lui répondre • « La faute en est à vous, qui avez fait mauvais usage de votre liberté lorsque vous avez voulu la reprendre et que je vous l’ai rendue. »
Il revint lentement vers Éléphantine, tenant son fusil suspendu à l’épaule, et ne faisant même pas attention au gibier que, d’habitude, il poursuivait avec tant d’ardeur. Lorsqu’il traversa Assouan, il remarqua tout de suite que la cange de William n’était plus le long de la grève. Il arriva à sa maison, il entra dans le salon où Juliette se tenait ordinairement, elle n’y était pas ; il ouvrit sa chambre elle était vide ; il appela, nul ne répondit. A sa voix, un des fellahs employés à son service arriva enfin.
' — Où est Juliette? lui demanda-t-il.
— Je ne sais; j’ai passé la journée à travailler dans le jardin, et je ne l’ai pas vue.
Il regarda vers le Nil ; aussi loin que sa vue put s’étendre, il n’aperçut aucun bateau.
— Est-ce que la cange de l’Anglais est partie? demanda-t-il au fellah.
— Oui ; ce matin, vers l’heure de la seconde prière.
— Juliette était-elle à bord ?
Le barbarin leva les épaules d’un air stupide et ne répondit rien.
Horace retourna rapidement à Assouan. Au moment où il mettait pied à terre, il vit Beppo qui revenait de Philœ : — Va seller les chevaux, lui dit-il. Deux minutes après, les chevaux, harnachés, étaient amenés au rivage, \où Horace les attendait. Il s’élança sur l’un, Beppo sauta sur l’autre, et tous deux ils partirent au galop. Tout en courant, le drogman dit à son maître :
— J’ai fait nettoyer la plus belle salle du grand temple, on y sera très-bien pour déjeuner, et j’ai aussi commandé une bonne barque pour faire une promenade aux environs de l’ile.
— Je crois bien qu’il nous manquera des convives, répondit Horace.
Ils allèrent ainsi longtemps, pendant plusieurs lieues. Beppo ne comprenait guère quelle frénésie avait tout à coup saisi Horace, mais il le suivait, sans parler et sans s’inquiéter de savoir où on le menait ainsi à grande vitesse.
Enfin, au coude que le Nil fait vis-à-vis du village de Kubanieh, Horace s’arrêta tout à coup, car il venait d’apercevoir la cange anglaise qui, paisiblement, descendait le fleuve. Elle n’était pas à deux cents pas, et Horace put entendre le chant des matelots qui, sur un air très-lent et très-doux, répétaient en chœur : — Cheick Mohammed , al Nâbi ! et soulevaient leurs lourds avirons, qu’ils laissaient retomber d’ensemble en prononçant le dernier mot. Horace se jeta derrière les palmiers, et, caché par eux, il continua sa route jusqu’à ce qu’il fut en face de la barque, que les derniers éclats du soleil teignaient d’une lueurvermeille.
Sur le pont, et appuyé contre l’habitacle, William était debout auprès de Juliette assise sur un pliant. Ils paraissaient causer ensemble avec animation. Le visage de Juliette rayonnait de joie; tout en parlant, elle jouait avec les bouts de la ceinture en filets rouges qui serrait les flancs de William. Ce dernier se pencha au-dessus du bastingage, et regarda vers le Nil, dans la direction d’As- , souan. Juliette secoua la tête et leva les épaules par un double geste, qui semblait dire : « Il n’y a rien à craindre ! » Horace s’était arrêté à les contempler, et il sentit que Beppo lui glissait un pistolet armé dans la main. Il se retourna et vit son drogman, qui, tenant le second pistolet qu’il venait de tirer de sa ceinture, lui faisait un signe des yeux en lui désignant William.
— Es-tu fou? dit Horace.
Puis, regardant une fois encore vers la cange, comme
s’il eût voulu bien s’assurer qu’il ne se trompait pas, il cria à haute voix : — Bon voyage !
William et Juliette se retournèrent ensemble et trèsvivement ; ils fouillèrent la rive des yeux, et ne virent rien derrière le rideau de jeunes palmiers qui la bordait. Néanmoins, sur une parole de William, les matelots firent force de rames et chantèrent de plus belle : Cheick Mohammed, al Ndbi ! Horace tourna bride et reprit lentement le chemin d'Éléphantine. La première chose qui frappa sa vue, lorsqu’il pénétra dans sa chambre, où il n’était pas entré en revenant de la chasse, fut une lettre placée en évidence sur une table. Elle était de Juliette.
« Pardonnez-moi de quitter la maison où vous m’aviez accueillie avec bonne grâce, lui disait-elle, mais je suis à bout de forces, je succombe sous la vie dénuée à laquelle j'étais réduite; c’est elle que je fuis et non pas vous. Peut-être aurais-je continué à vivre à vos côtés, si je m’étais sentie aimée ; mais, cher Horace, c’est à vous que j’en appelle, pouvais-je me faire illusion à cet égard? moimême je ne ressentais pour vous qu’une affection qui ne pouvait vous suffire, et j’ai compris, en voyant sir William, combien on avait eu raison de dire qu’une femme n’éprouve jamais d’amour sincère que pour un compatriote. Je ne vous trompe pas ; je suis libre autant que vous l’êtes, je ne fais qu’user de ma liberté, et je suis persuadée que vous ne vous seriez point opposé à pion départ. Si je me sauve comme une coupable, c’est pour éviter des adieux pénibles, et non point parce que je redoute une contrainte que je
n’avais pas à craindre de vous, car certainement vous l’auriez trouvée en dehors de votre droit et de votre intérêt. En effet, à quoi vous suis-je bonne? A rien; pas même à vous faire oublier vos vieux chagrins ; pas même * à vous aider à tuer le temps, puisque vous prenez plaisir à passer vos journées loin de moi. Je ne désespère pas d’apprendre un jour que vous avez imité mon exemple, et que vous êtes revenu en Europe ; malgré que vous en ayez, cette vie vous pèse et deviendra bientôt pour vous un fardeau que vous ne pourrez plus porter. Nous ne sommes pas les gens de la nature, nous sommes les gens de la civilisation ; j’en ai fait la dure expérience près de vous, dans cette pauvre île d’Éléphantine, qui nous est apparue, In première fois, comme un paradis terrestre. Le milieu où nous sommes nés, où nous avons grandi, où nous avons vécu, nous a donné des besoins qui sont devenus aussi importants à notre existence que la nécessité de boire et de manger ; ce ne sont plus des habitudes maintenant, ce sont presque des instincts, et vouloir s’y soustraire comme nous l’avons tenté, c’est s’exposer à un ennui implacable et dévorant, plus dangereux, cent fois, que les chagrins que nous avions voulu fuir, et dont le souvenir s'est avivé jusqu’à la souffrance aiguë dans notre solitude. Croyezmoi, revenez aussi ; l’homme ne vit pas que de contemplation, et surtout il ne vit pas en dehors de ses semblables.
Or, qu’avez-vous de commun avec les fellahs qui vous environnent? Ce n’est point afin d’excuser ma résolution que ie vous parle ainsi, c’est parce que je garde pour vous un
intérêt sérieux. Je vous quitte pour suivre sir William, comme j’ai quitté sir John pour vous suivre ; en somme, c’est ma destinée que je suis; je ne me trouve pas assez forte, ni assez résistante pour ne pas être un peu fataliste. Je ne sais trop ce que je vais devenir, mais quoi que le hasard fasse de moi, en quelque lieu qu’il me conduise, croyez, cher Horace, que je garderai toujours un cœur reconnaissant des bontés que vous avez eues pour moi. Quoi qu’il arrive, je n’oublierai jamais que vous avez risqué votre vie pour me défendre ; vous avouerai-je que je l’ai souvent regretté? Adieu. Je vais en Angleterre, et je voudrais savoir que vous ne tarderez pas à revenir en France. »
Horace écrivit immédiatement à son banquier du Caire, et le pria de mettre douze mille francs à la disposition de Juliette lorsqu’elle traverserait la ville pour aller s’embarquer à Alexandrie. Il savait trop combien son ancienne compagne était indolente, quel peu de défense elle offrait aux événements, pour ne pas lui offrir les moyens de subvenir aux premiers besoins d’une gêne possible, sinon probable. Ce qu’il éprouva en constatant la fuite de Juliette, il me l’a dit lui-même, dans la lettre suivante :
« Quand je fus bien certain qu’elle était partie, quand je m’en fus assuré en rejoignant leur bateau, lorsque je l’eus reconnue sur le pont, près de sir William, je ne puis vous dire quelle dilatation se fit en moi. Je poussai un soupir de soulagement qui élargit mon cœur ; il me sembla que je venais d’échapper à un péril sans nom ; que, doré-
navant, j'étais délivré, et que ma misérable vie ne resterait plus écrasée sous le poids qui l'accablait. Beppo, s’imaginant que je m’étais lancé à la poursuite des fugitifs avec l’intention de les atteindre et de ramener Juliette de gré ou de force, ne comprenait rien à ma joie. Ce qu’il dut penser de moi, je n’en sais rien, et ne m’en soucie guère. Je souhaite, de toute mon âme, que Juliette soit heureuse ; mais, entre nous, je suis enchanté de n’être plus chargé de son bonheur : c’est un devoir, du reste, dont je m’acquittais fort mal. Nous n’avions pas trouvé l’un dans l'autre ce que nous y cherchions, et cela suffisait à nous rendre l’existence insupportable. Les reproches quelle peut m’adresser, elle les mérite aussi ; en réalité, nous sommes quittes et n’avons rien à nous envier. Je ne puis vous dire avec quelle satisfaction je me promène dans ma maison, enfin solitaire; je la trouve agrandie, embellie, devenue tout autre et pleine de repos. Le Nil me paraît plus beau, le ciel plus bleu, la plantation de palmiers plus verdoyante, la vie plus douce. Au moins, je n'aurai plus maintenant sous les yeux l’insupportable image d’un ennui que je ne pouvais soulager, et qui, par sa présence seule, me rendait chagrin, atrabilaire et morose. J’éprouve un plaisir semblable à celui que j’ai ressenti jadis lorsque je suis sorti du collège : j’ai la sensation d’une délivrance.
« Cette pauvre Juliette n’a rien emporté ; elle est partie avec les seuls vêlements qu’elle avait sur le corps et quelques menus objets qui lui appartenaient. Elle n’était point vicieuse, elle n’est que faible. Dans un bon milieu et avec
de sérieux exemples elle eût fait une femme douce et soumise. Ce sont ses qualités négatives qui l’ont perdue et qui la conduiront je ne sais où. Du reste, elle ne pouvait me suffire en rien. J’ai gardé dans mon cœur un souvenir qui tuera toutes les réalités. Une fois qu’on a conçu l’idée du beau, on ne peut plusse contenter du médiocre; il en est de même en amour : lorsqu'on a aimé une certaine femme, et d’une certaine façon, rien ne peut plus nous satisfaire, et ce qu’il y a de mieux, dans ce cas, c’est de vivre absolument retiré, et c’est à quoi je suis résolu. Viviane aura eu sur moi cette singulière influence de me faire prendre son sexe en grand dédain. Si j’ai tant et si profondément souffert par la femme la plus parfaite que j’aie jamais rencontrée, que serait-ce donc avec les autres ! Elle est restée pour moi comme un type exquis, presque unique, inimitable, et tout ce qui s’en éloigne me déplaît. Suis-je demeuré ainsi da.'.s son souvenir? J’en doute, et cependant je l’ai marquée d’une manière ineffaçable, et je sais qu’elle ne m’oubliera jamais. Lorsque deux êtres ont eu de tels échanges et ont vécu ensemble à une si prodigieuse hauteur, quoi qu’il arrive, il reste toujours entre eux une attache secrète que rien ne peut briser. Vous voyez, cher ami, que je ne suis guère plus raisonnable qu’autrefois et que je retombe toujours dans mon vieux péché. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit cependant ; que vais-je faire désormais que je suis libre et seul? Je vais voyager. Je suis sur le Nil, j’y reste, ce sera ma grande route et je la suivrai tant qu’elle voudra me porter. Je partirai avec les djellabs, je franchi-
rai les cataractes et je m’en irai voir le Nil bleu et le Nil blanc. Envovez-moi donc au plus tôt l’atlas du cours du Nil dans la haute et la basse Nubie, de Caiilaud, la carte de Ruppel et les derniers itinéraires publiés par la Société * géographique de Londres. Ne vous imaginez pas que je veuille aller jusqu’aux monts de la Lune et vérifier par moi-même si Ptolémée a raison de prétendre que le Nil s’échappe d’un grand lac central, je laisse de tels travaux à ceux qui ont encore assez d’énergie pour rêver la gloire des découvertes. Mon but est plus modeste, et sans doute il vous fera sourire.
« Lorsque j’étais encore fort jeune, je me rappelle avoir rencontré dans le monde le comte A. d’O... C’était un petit homme énergique et fort poli, qui portait avec une sorte de résignation contenue le nom plus célèbre que respecté qu’il avait reçu de son père. Il passait sa vie à voyager : il avait été dans les deux Amériques, à Java, aux Indes, en Australie. De tant d’excursions lointaines et magnifiques il n'avait rapporter qu’un carnet de chasse soigneusement annoté; trouver du gibier était pour lui la seule affaire importante, et au moment où je le rencontrai, il allait partir pour la Norvvége, afin de tuer des lagopèdes ; de là il devait se rendre en Sibérie, parce qu’on lui avait assuré qu’il existait encore des aurochs aux environs de Jakutsk et de Titarinskoi. Je le regardai avec plus d’étonnement que d’admiration, et j’avoue que je ne pus guère m’empêcher de plaisanter un peu sur cette manie exclusive qui me paraissait si singulière chez un homme bien doué, intelligent *
jeune et riche. Eh bien, cher ami, j’en suis arrivé précisément à l’état du comte d’O... La chasse est devenue pour moi une passion très-réelle, je m’y donne sans réserve et ne m’en trouve pas mal. Toute frivole et médiocre qu’elle est, cette occupation est suffisamment absorbante pour fixer les pensées sur un seul point assez étroit et spècial pour exiger l’attention tout entière. Là est la secret de ce goût impérieux et nouveau. Quand j’ai mon fusil à la main, que je barbote dans les marécages à la recherche des bécassines ou à l’affût des canards sauvages, je ne songe à rien et je deviens indifférent à tout. Triste remède, me direzvous, et pire que le mal. Je l'accorde, mais j’aime mieux tout que de trop vivre sur moi-même ; de cette façon, je me fuis, je m’échappe et je ne souffre plus. Ah! qui m’eût dit une j’en arriverais là ! Qu’importe ! Je rêve à des bandes d’éléphants, à des troupeaux d’hippopotames, à des hordes d’antilopes, à des vols d'outardes, à des fuites d’autruches, et voilà pourquoi je veux m’en aller vers les hautes régions du Nil. Je proposerai à Beppo de m’accompagner, car c’est un bandit de ressource ; s’il refuse, je partirai seul avec deux ou trois Nubiens, au hasard de ce que ma destinée me réserve. Si je tue de belles autruches, j’en enverrai les plumes à Viviane, cela lui rappellera celui qui ne doit plus la revoir. »
Horace disait vrai ; il se sentait presque heureux de sa solitude, car du moins, il jouissait maintenant d’une liberté d’action que Juliette entravait parle seul fait de sa présence. Rien ne le retenait plus; nul ne le rappelant à sa maison,
il passait plusieurs jours hors de chez lui, couchant chez les fellahs, qui l’aimaient à cause de son extrême douceur, et parfois même dormant à la belle étoile, à l’abri d’un rocher, sur un bon lit de sable fin. Il menait une vie de
peau-rouge , ne se souciant de rien que de faire renouveler ses souliers quand la marche les avait usés. 11 avait reçu les cartes géographiques qu’il m’avait demandées, les étudiait, prenait ses points de repère, préparait son voyage, continuait à étudier pratiquement la langue arabe, qu’il parlait déjà avec une certaine facilité, et se disposait à partir dès que l’occasion lui paraîtrait favorable. Il tuait en lui l’homme civilisé, aulant qu’il le pouvait, et faisait de grands efforts pour se détacher de lui-même et des souvenirs de sa vie passée. Mais il en est de l’amour vrai comme du musc, son parfum persiste malgré tout et ne s’évapore jamais complètement. On eût dit qu’en s’éloignant encore il eût voulu mettre une distance plus grande entre lui et la cause de ses chagrins.
Quoi qu’il en soit, grâce au bon vouloir du nazir d Âssouan, dont quelques bouteilles de rhum reconnurent l’intermédiaire, il put entrer en rapports 3érieux avec un des djellabs qui, en commençant ou en terminant leur long voyage, s’arrêtent à l’antique Syène pour acquitter les droits de sortie et d’entrée. Youssouf el Belbeyssi était un homme de la basse Égypte fort expert à acheter l’ivoire, les esclaves, la poudre d’or, qu’il payait avec du calicot anglais, des lames de sabre allemandes, du tabac de Syrie et du bois de réglisse. Tous les deux ans il parlait pour le
pays noir, tantôt sur le fleuve Blanc, tantôt sur le fleuve Bleu, et en rapportait une riche cargaison humaine, qu’il soignait en route avec l'attention d'un négociant expérimenté, et vendait ensuite dans les bazars fermés du Caire, en gagnant cent pour cent de bénéfice le plus honnêtement du monde, car, chaque jour, il faisait les prières et les ablutions ordonnées par le Prophète, sur qui sont les bénédictions de Dieu. C’était du reste un galant homme, à sa manière, rouant de coups ses matelots lorsqu’ils laissaient languir la manœuvre, mais faisant volontiers l’aumône aux pauvres qu’il rencontrait. Quand il fut bien certain qu’Horace n’était point un marchand désireux de faire le commerce avec les contrées du Nil supérieur, il ne demanda pas mieux que de l’emmener avec lui. Un contrat fut signé par lequel il s’engageait à céder à Horace l’habitacle de sa cange, à veiller sur lui et à fournir à ses besoins autant qu’il serait possible ; en échange, le voyageur payerait chaque mois, pour lui et son drogman, une somme assez ronde. Le nazir, le djellab et Horace appliquèrent leur cachet au bas des conventions, écrites par un mâlhim (écrivain) copte, et jurèrent, chacun en ce qui le concernait, de les exécuter fidèlement. Puis, pour rendre Dieu favorable au voyage, on sacrifia un mouton, dont la chair fut mangée par Youssouf et le nazir, sans qu’Horace fût invité à partager le repas dont il faisait les frais, car la présence d’un infidèle, toujours désagréable à Dieu, aurait pu porter malheur à l'entreprise.
On partit. On traversa lentement la cataracte. Poussée
et halée par une centaine d’hommes, la cange glissa lourdement sur les épis de rochers à Heur d’eau, et l’on entra dans la Nubie. Jusqu’à Korosko, où sont les Arabes ababdiehs, on navigua sur le Nil ; là on prit des chameaux et des dromadaires pour traverser le désert d’Abou Hamet, et éviter ainsi un long coude du fleuve et l’infranchissable barrière des cataractes de Ouady Haïfa. Horace ne se plaignait pas, et malgré la fatigue, il était souvent tenté de dire comme les Anglais : AU rightï tout va bien ! Youssouf n’était point un compagnon ennuyeux ; il causait volontiers et racontait fort sérieusement à Horace, avec mille protestations de ne dire que la vérité, la légende des pays que l’on traversait. Ces ruines étaient celles d’une mosquée que l’ange Gabriel lui-même avait apportée, toute construite, de la Mecque, sur l’ordre d’Amr ben Alas, successeur du Prophète ; ce puits avait jailli miraculeusement dans le désert, à la place même où un canton célèbre, qu’on appelait Cheick-Aouad-Allah-ben-azis-el- Tounsv, avait laissé tomber un exemplaire du Coran qui avait touché le tombeau de Mahomet, à Médine. Horace avait trop d’esprit pour rire de ces historiettes, qui l’amusaient et qui lui rappelaient les miracles authentiques qu’on lui avait racontés en Italie. On fit halte à Kharthoum pour se ravitailler, et l’on continua le voyage sur le Nil bleu, entre deux rives bordées de palmiers et de gommiers, où gambadaient des singes agiles. A Sennaar on s’arrêta ; le djellab partit en caravane du côté de l’Abyssinie, et Horace resta dans la ville; l’absence de Youssouf devait durer
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trois mois environ ; Horace employa ce temps aux chasses lointaines qu’il rêvait. Précédé par des guides nègres qui connaissaient le pays, il put, tout à son aise, poursuivre les autruches, les gazelles et les hyènes. Il y mettait une ardeur inconcevable, fatiguait les hommes qui l’accompagnaient et arrachait souvent à Beppo des exclamations de colère. Un jour, le hasard d’une de ses courses le conduisit vers un petit temple carré, qu’on appelait, dans le pays, Beit el Melek , la maison du prince ; c’était une découverte, car nul voyageur encore ne l’avait visité ; il n'y pensa même pas, il n’eut pas l’idée de dessiner les hiéroglyphes, de prendre l’empreinte des cartouches, et d’ajouter un document de plus à l’histoire fort obscure de la domination pharaonique en Éthiopie. Il y fil la sieste, parce que ce lieu était propice et abrité des rayons du soleil. Mais avant de partir, il prit un couteau et, sur le calcaire blanc des murailles, il écrivit : Viviane, Horace, et réunit les deux noms par une accolade.
Youssouf et Horace furent exacts au rendez-vous qu’ils s’étaient donné , et l’on reprit en sens inverse la longue route que l’on avait déjà faite. Le djellab rapportait une assez forte cargaison de gomme et d’ivoire, en outre il ramenait quinze ou vingt femmes d’Abyssinie qui devaient lui valoir un sérieux bénéfice. Ces pauvres filles, empilées sur le pont de la cange, dormant à l’abri d’un prélart étendu sur les mâts rabattus, et qui les garantissait à peine des rayons du soleil, acceptaient leur sort avec douceur el résignation. Chaquejour on les faisait marcher
pendant une heure sur le rivage , afin qu’elles pussent détendre un peu leurs membres engourdis ; on les faisait baigner dans le fleuve, après avoir eu soin d’en battre l'eau pour écarter les crocodiles. Elles passaient leur temps à se raconter des histoires, à se faire mutuellement les mille petites nattes qui composent leur coiffure ; parfois l’une d’elles chantait un air, triste et doux comme une plainte d’enfant, en s’accompagnant du darabouk, pendant que ses compagnes battaient bruyamment la mesure en frappant leurs mains l’une contre l’autre. Pour toutes ces femmes Horace était un objet de constante curiosité, et plus d'une, sans doute, tourna vers lui des yeux où il aurait pu lire un sentiment plus tendre. L’uni d’elles, surtout, une jeune fille du plateau de Gondar, réellement belle sous sa peau jaune, semblait s’être prise pour lui d’une affection toute naïve. Sans cesse elle cherchait à s’en rapprocher. Une fois qu’il s’était assis contre un des platsbords, regardant machinalement couler l’eau du Nil, il sentit qu’on déposait un baiser rapide sur sa main. Il vit la jeune esclave qui le regardait avec des yeux suppliants, comme pour le prier de ne rien- dire.
Le djellab avait remarqué l’impression qu Horace avait produite sur elle, il en plaisantait.
— Eh ! disait-il, Abou Schellal, pourquoi ne ferais-tu pas un harem dans ton île Éléphantine? cela te distrairait e* t’aiderait à passer le temps.
Horace se souvint de Juliette et secoua la tète en répondant : « Jamais ! »
Lorsque l’on fut arrivé à Assouan, au moment où l’on allait procéder aux formalités du toisage et du péage des esclaves, Horace monta dans son canot pour se rendre à Éléphantine, qu’il ne revoyait pas sans quelque émotion. La petite Abyssinienne, les yeux pleins de larmes, la voix suppliante, vint vers lui, et lui dit, en lui saisissant la main :
— Laisse-moi te suivre; ne permets pas que je sois emmenée dans les grandes villes de la basse Égypte, où je serai vendue à des Turcs qui me battront et qui, si je ne leur plais pas, me feront reconduire au marché comme une bêle de somme. Reçois-moi dans ta maison; tu es riche et tu peux m’acheter ; je serai soumise, j’aurai joie à te servir, et si tu consens à ce que je vive auprès de toi, jamais je ne regretterai mon pays.
Horace le regarda ; elle était bien jolie avec ses doux yeux mouillés de pleurs ; son jeune sein nu se soulevait sous le poids de l'émotion. Horace était touché, malgré lui, du sentiment qu’il inspirait; il hésita. Puis prenant brusquement sa résolution, il dit : « Non ! » donna un coup de rame et s’éloigna.
(Juand il eut mis pied à terre dans Éléphantine, il se retourna. L’Abyssinienne était restée immobile à la même place, et pleurait la tête cachée dans ses deux mains. Horace lui envoya, par Beppo, quelques pièces d’or, en lui faisant dire que c’était pour s’acheter des colifichets lorsqu’elle serait arrivée au Caire; elle les refusa, et répondit :
— Tout ce que j’ai appartient au djellab et appartiendra
plus tard à mon maître. Je ne me soucie de rien ; c’était Abou Schellal que je voulais, et non point son argent!
Avant que Youssouf repartit pour descendre le Nil, il vint voir Horace, et prit avec lui toutes les dispositions pour le prochain voyage qu’il comptait entreprendre. Celte fois c’était Bahr cl Abiad, le fleuve Blanc, qu’on devait remonter aussi loin que les tribus riveraines le permettraient. Le djellab pensait que dans huit ou dix mois il aurait écoulé sa marchandise, préparé une nouvelle cargaison, et qu’il serait de retour à Assouan. Horace lui frappa dans la main, et il fut convenu que cette fois encore il serait de l’expédition.
Il reprit sa vie habituelle, chassant, rêvant, se souvenant. Il attendait avec impatience le moment de se remettre en route et d’aller parcourir les contrées si rarement visitées qui s’étendent entre le Ouaday et les possessions égyptiennes du pays des nègres. Il m’écrivait souvent, et ses lettres ressemblaient à une confession qui peignait au vif l’état, toujours fort troublé, de son âme.
« Je rentre bien réellement dans le sein de la nature, me disait-il, je me fonds dans le grand tout; j’éprouve un plaisir singulier et un peu maladif à m’anéantir tout à fait, à ne plus vivre en relations qu’avec les choses extérieures, * et à me sentir emporté par l’ivresse de la solitude et du mouvement. Certes, j’aurais voulu être autre chose que ce que je suis , mais, aujourd’hui, je me contente de mon sort et je n’en désire point d’autre. Que ferais-je d'une autre destinée? je ne me sens plus bon à rien. Ah! si je
2t»0 LES FORCES PERDUES
revenais à l’âge de vingt ans, et si, ayant, par miracle, l’expérience que j’ai si péniblement acquise, je restais maître de diriger ma vie dans les sentiers que j’aurais choisis moi-même, je sais bien ce que je ferais, et, à coup sûr, ce n’est pas ce que j’ai fait. Par cela même que je ne l’ai pas trouvé, que je l’ai dédaigné lorsqu’il se présentait à moi, je sais maintenant où est le bonheur. 11 est sur les bords de la Clyde, dans l'affection partagée, dans le devoir accompli, dans le sacrifice mutuel, dans la tâche commune. Il est dans la réalité, en un mot, et moi je l’ai cherché dans le rêve. Ce qu’il offre, je le sais, et je m’en contenterais, si je retournais à cette époque où il me sollicitait en vain. 11 m’eût donné la blonde, la douce, la charmante Hélène; aujourd’hui, si je ne l’avais sottement repoussée, je verrais mes fils grandir autour de moi, j’entendrais le tic-tac joyeux de mes moulins; je serais riche, je serais satisfait, je serais utile ; ma vie n’aurait pas été une suite de déboires et de mécontentements de moi-même et des autres, et je ne serais pas ici, hors de mon milieu, m’efforçant de me plaire à des occupations puériles que je me suis imposées, ne m’estimant guère, n’ayant aucun but devant moi dans l’avenir, et regrettant tout dans mon passé, tout : ce que j’ai refusé et ce que j’ai perdu par ma faute. Ah ! mon pauvre oncle avait raison, la poésie n’est pas dans les coquelicots et les bluets, elle est dans les épis de blé. Or, j’ai vécu dans des songes ; ils m’ont souvent emporté bien haut, mais où m’ont-ils laissé retomber, grand Dieu! Que devient Hélène? Peut-être souffre-t-elle aussi
par mille causes que je ne puis prévoir, et peut-être se ditelle, en pensant à moi avec amertume : « Avec lui, j’aurais été heureuse. » A quoi bon songer à tout cela, et quelle sotte manie que de s’acharner à reconstruire ce qui a été détruit pour toujours, et à s’entretenir avec des fantômes!
« Je ne regrette pas d’être à Élêphantine, j’y suis, j'y reste ; et puis, où pourrais-je aller? Mais c’est Viviane, je ne puis l’oublier, qui m’a poussé vers celte extrémité. Elle ne s’en doute guère, et moi-même j’ai été longtemps avant de le bien comprendre. Mais il est certain, et je l’affirme, que si elle ne m’avait absolument interdit de la revoir, je n’aurais jamais quitté le pays qu’elle habite; elle était indispensable à ma vie, et ne l’a pas compris. "Bien souvent je lui en ai voulu de l’ostracisme dont elle m’a frappé, car il était la preuve d’un ressentiment que je n’avais rien fait pour mériter. Eh bien, j’ai eu tort; en agissant ainsi, elle a vu plus juste que moi. Nous nous sommes trop aimés pour nous côtoyer dans des relations enfin apaisées. Que de tels compromis soient à l’usage des gens du monde, de ceux qui remplacent l’amour par le plaisir, le dévouement par les convenances, l’ardeur par la frivolité, je le comprends, et j’en ai vu trop d’exemples pour ne point l’admettre. Mais à ceux qui, comme Viviane et moi, se sont adorés jusqu’à la folie, se sont fait souffrir jusqu’au martyre, à ceux qui ont épuisé l’amour dans toutes ses délices et dans toutes ses douleurs, il faut qu’ils vivent indissolublement liés l’un à l’autre, et pour toujours et malgré tout, ou qu’ils ne se revoient jamais. C’est une né-