L'APPAREILLAGE
maisons de campagne^ . les villas^ les habitations de plaisance succédèrent aux usines. Le Dolphin, modérant ^énergie de sa vapeur, évoluait entre les rives et souvent au milieu de passes fort étroites. Inconvénient de peu d^importance; pour une rivière navigable, en 6 effet, mieux vaut la profondeur que la largeur. Le steamer, guidé par un de ces excellents pilotes de la mer d^Irlande, filait sans hésitation entre les bouées flottantes et les colonnes de pierre surmontés de fanaux qui marquent le chenal. lo
Bientôt les navires du port de Glasgow dansèrent ^ sous Faction des vagues * du Dolphin. Quelques milles plus loin, Greenock, la patrie de James Watt,* fut dépassée. Le Dolphin se trouvait alors à ^embouchure de la Clyde et à rentrée du golfe par lequel elle verse 15 ses eaux dans le canal du Nord. Là, il sentit les premières ondulations de la mer.
Enfin, le pilote regagna dans sa chaloupe son petit cutter qui croisait au large; * le Dolphin, rendu à Fautorité de son capitaine, prit par le nord de ^Irlande une 20 route moins fréquentée des navires, et bientôt, ayant perdu de vue les dernières terres européennes, il se trouva seid en plein Océan.
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Le Dolphin avait un bon équipage; non pas des marins de combat/ mais des hommes manœuvrant bien. Il ne lui en fallait pas plus. Ces gaillards-là étaient tous des gens déterminés, mais tous plus ou moins né- 5 gociants. Ils couraient après la fortune, non après la gloire. Ils n^avaient point de pavillon à appuyer d^un coup de canon, et d^ailleurs, toute l'artillerie du bord consistait en deux petits canons propres seulement à faire des signaux.
10 Le Dolphin filait rapidement; il répondait aux espérances des constructeurs et du capitaine, et bientôt il eut dépassé la limite des eaux britanniques. Du reste, pas un navire en vue; la grande route * de rOcéan était libre. D'ailleurs, nul bâtiment de la ma-
15 rine fédérale n'avait le droit de l'attaquer sous pavillon anglais. Le suivre, bien; l'empêcher de forcer la ligne des blocus, rien de mieux. Aussi James Playfair avait-il tout sacrifié à la vitesse de son navire, précisément pour n'être pas suivi.
20 Quoi qu'il en soit,' on faisait * bonne garde à bord. Malgré le froid, un homme se tenait toujours dans la
mâture, prêt à signaler la moindre voile à Fhorizon. Lorsque le soir arriva, le capitaine James fit les recommandations les plus précises à Mr. Mathew.
** Ne laissez pas trop longtemps vos vigies dans les barres, lui dit-il. Le froid peut les saisir, et on ne fait 5 pas bonne garde dans ces conditions. Eelevez souvent vos hommes.
— C^est entendu,^ capitaine, répondit Mr. Mathew.
— Je vous recommande Crockston pour ce service. Le gaillard prétend avoir une vue excellente; il faut lo le mettre à Fépreuve.* Comprenez-le dans le quart du matin; il surveillera les brumes matinales. S^il survient quelque chose de nouveau, que Von me prévienne.^^
James Playf air, cela dit, gagna sa cabine. Mr. Ma- 15 the^^fit venir Crockston et lui transmit les ordres du capitaine.
^^ Demain, à six heures, lui dit-il, tu te rendras à ton poste d^observation dans les barres de misaine."
Crockston poussa en guise de ^ réponse un grogne- 20 ment des plus affirmatif s. Mais Mr. Mathew n'avait pas le dos tourné, que le marin murmura bon nombre de paroles incompréhensibles, et finit par s'écrier:
^^ Que veut-il dire * avec ses barres de misaine? ''
En ce moment, son neveu, John Stiggs, vint le re- 25 joindre sur le gaillard d'avant.
*'Eh bien! mon brave Crockston? lui dit-il.
— Eh bien! cela va! ^ cela va! répondit le marin avec un sourire forcé! Il n'y a qu'une chose! Ce bateau se secoue comme un chien qui sort de la rivière, 30 si bien que j'ai le cœur un peu brouillé.^
— Pauvre ami! dit le novice en regardant Crockston avec un vif sentiment de reconnaissance.
— Et quand je pense, reprit le marin, qu^à mon âge je me permets d^avoir le mal de mer! ^ Quelle
6 femmelette je suisl Mais ça se ferai * ça se ferai II y a bien aussi les barres de misaine qui me tracassent...
— Cher Crockston, et c^est pour moi...
— Pour vous et pour lui, répondit Crockston. Mais 10 pas un mot là-dessus, John. Ayons confiance en Dieu;
il ne vous abandonnera pas.''
Sur ces mots, John Stiggs et Crockston regagnèrent le poste des matelots, et le marin ne s'endormit pas avant d'avoir vu le jeune novice tranquillement couché 16 dans l'étroite cabine qui lui était réservée.
Le lendemain, à six heures, Crockston se leva^pour aller prendre son poste; il monta sur le pont, et le second lui donna l'ordre de grimper dans la mâture et d'y faire bonne garde.
20 Le marin, à ces paroles, parut un peu indécis; puis, prenant son parti, il se dirigea vers l'arrière du Dolphin,
**Eh bien, où vas-tu donc? cria Mr. Mathew.
— Où vous m'envoyez, répondit Crockston.
25 — Je te dis d'aller dans les barres de misaine.
— Eh! j'y vais, répondit le matelot d'un ton imperturbable et en continuant de se diriger vers la dunette.
— Te. moques-tu? reprit Mr. Mathew avec împa- 30 tience. Tu vas chercher les barres de misaine sur le
mât d'artimon. Tu m'as l'air d'un bonhomme qui
s'entend peu* à tresser une garcette ou à faire xine épissure I A bord de quelle gabare as-tu donc navigué, Pami? Au mât de misaine, imbécile, au mât de misaine I ''
Les matelots, accourus aux paroles du second, ne s purent retenir un immense éclat de rire * en voyant Pair déconcerté de Crockston, qui revenait vers le gaillard d^avant.
''Comme ça,* dit-il en considérant le mât, dont l'extrémité absolument invisible se perdait dans les lo brouillards du matin, comme ça, il faut que je grimpe là-haut?
— Oui, répondit Mr. Mathew, et dépêche-toi I Par saint Patrick, un navire fédéral aurait le temps d'engager son beaupré dans notre gréement avant que ce 16 fainéant fût arrivé à son poste. Iras-tu à la fin? "
Crockston, sans mot dire, se hissa péniblement sur le bastingage; puis il commença à gravir les enfléchures avec une insigne maladresse, et en homme qui ne savait se servir ni de ses pieds ni de ses mains; 20 puis, arrivé à la hune de misaine, au lieu de s'y élancer légèrement, il demeura immobile, se cramponnant aux agrès avec l'énergie d'un homme pris de vertige. Mr. Mathew, stupéfait de tant de gaucheries, et se sentant gagner par la colère,^ lui commanda de 2S descendre à l'instant sur le pont.
*'Ce gaillard-là, dit-il au maître d'équipage, n'a jamais été matelot de sa vie. Johnston, allez donc voir un peu ce qu'il a dans son sac."
Le maître d'équipage gagna rapidement le poste des sa matelots.
Pendant ce temps, Crockston redescendait péniblement; mais, le pied lui ayant manqué,^ il tomba assez rudement sur le pont.
*^ Maladroit, double brute, marin d^eau douce! ^ 5 s^écria Mr. Mathew en guise de consolation. Qu'es-tu venu faire à bord du Dolphin? Ah! tu t'es donné pour un solide marin, et tu ne sais pas seulement distinguer le mât d'artimon du mât de misaine! Eh bien, nous allons causer un peu.
10 Crockston ne répondait pas. Précisément alors, le maître d'équipage revint de sa visite.
^^ Voilà, dit-il au second, tout ce que j'ai trouvé dans le sac de ce paysan-là: un portefeuille suspect avec des lettres.
15 — Donnez, fit Mr. Mathew. Des lettres avec le timbre des États-Unis du Nord! ' *^ M. Halliburtt, de Boston!" Un abolitionniste! un fédéral!... Misérable! tu n'es qu'un traître! tu t'es fourvoyé à bord pour noua trahir! Sois tranquille! ton affaire est réglée,' et tu
20 vas tâter des griffes du chat à neuf queues! * Maître d'équipage, faites prévenir le capitaine. En attendant, vous autres, veillez sur ce coquin-là."
Crockston, en recevant ces compliments, faisait une grimace de vieux singe, mais il ne desserrait pas les
25 lèvres. On l'avait attaché au cabestan, et il ne pouvait remuer ni pieds ni mains.
Quelques minutes après, James Playf air sortit de sa cabine et se dirigea vers le gaillard d'avant. Aussitôt Mr. Mathew mit le capitaine au courant de ^ l'affaire.
80 *^ Qu'as-tu à répondre? demanda James Plajrfair en contenant à peine son irritation.
— Bîen^ répondit Crockston.
— Et qu'es-tu venu faire à mon bord?
— Bien.
— Et qu'attends-tu de moi maintenant?
— Bien. 5
— Et qui es-tu? Un Américain^ ainsi que ces lettres semblent le prouver? '^
Crockston ne répondit pas.
" Maître d^équipage, dit James Playf air, cinquante coups de martinet à cet homme pour lui délier la lan- lo gue. Sera-ce assez^ Crockston?
— On verra/ répondit sans sourciller Fonde du novice John Stiggs.
— AUez,^ vous autrcis/' • fit le maître d'équipage.
A cet ordre, deux vigoureux matelots vinrent dé- 16 pouiller Crockston de sa vareuse de laine. Ils avaient déjà saisi le redoutable instrument, et le levaient sur les épaules du patient, quand le novice, John Stiggs, pâle et défait, se précipita sur le pont.
"Capitaine! fit-il. ao
— Ahl le neveu! dit James Playf air.
— Capitaine, reprit le novice en faisant un violent effort sur lui-même,* ce que Crockston n'a pas voulu dire, je le dirai, moi! Je ne cacherai pas ce qu'il veut taire encore. Oui, il est Américain, et je le suis aussi; 25 tous deux nous sommes ennemis des esclavagistes, mais non pas des traîtres venus à bord pour trahir le Dolphin et le livrer aux navires fédéraux.
— Qu'êtes-vous venus faire alors? '' demanda le capitaine d'une voix sévère, et en examinant avec at- 30 tention le jeune novice.
Celui-ci hésita pendant quelques instants, avant de répondre, puis d^une voix assez ferme, il dit:
*^ Capitaine, je voudrais vous parler en particulier/^ 1 6 Tandis que John Stiggs formulait cette demande, James Playfair ne cessait de le considérer avec soin. La figure jeune et douce du novice, sa voix singulièrement sympathique, la finesse et la blancheur de ses mains, à peine dissimulée sous une couche de bistre, 10 ses grands yeux dont ^animation ne pouvait tempérer la douceur, tout cet ensemble fit naître ^ une certaine idée dans l'esprit du capitaine. Quand John Stiggs eut fait sa demande, Playfair regarda fixement Crockston qui haussait les épaules; ' puis il fixa sur le novice un 15 regard interrogateur que celui-ci ne put soutenir, et il lui dit ce seul mot:
« Venez/'
John Stiggs suivit le capitaine dans^ la dunette, et là, James Playfair, ouvrant la porte de sa cabine, dit 20 au novice, dont les joues étaient pâles d'émotion:
" Donnez-vous la peine d'entrer. Miss/'
John, ainsi interpellé, se prit à rougir,* et deux larmes coulèrent involontairement de ses yeux.
" Eassurez-vous, Miss, dit James Playfair d'une 85 voix plus douce, et veuillez m'apprendre à quelle circonstance je dois l'honneur de vous avoir à mon bord/'
La jeune fille hésita un instant à répondre; puis,
rassurée par le regard du capitaine, elle se décida à
parler,
80 " Monsieur, dit-elle, je vais rejoindre mon père à
Charleston. La ville est investie par terre, bloquée
par mer. Je ne savais donc comment y pénétrer, lorsque j^appris que le Dolphin se proposait d^en forcer le blocus. J'ai donc pris passage à votre bord, monsieur, et je vous prie de m'excuser si j'ai agi* sans votre consentement. Vous me Tauriez refusé. 6
— Certes, répondit James Playf air.
— J'ai donc bien fait de ne pas vous le demander," répondit la jeune fille d'une voix plus ferme.
Le capitaine se croisa les bras, fit un tour dans sa cabine, puis il revint. 10
*^ Quel est votre nom? lui demanda-t-il.
— Jenny Halliburtt.".
" Votre père, si je m'en rapporte à ^ l'adresse des lettres saisies entre les mains de Crockston, n'est-il pas de Boston? 15
— Oui, monsieur.
— Et un homme du Nord se trouve ainsi dans une ville du Sud au plus fort ^ de la guerre des États-Unis?
— Mon père est prisonnier, monsieur. Il se trouvait à Charleston quand furent tirés les premiers coups 20 de fusil de la guerre cMle, et lorsque les troupes de l'tTnion se virent chassées du fort Sumter par les Confédérés. Les opinions de mon père le désignaient à la haine du parti esclavagiste, et, au mépris de ' tous les droits, il fut emprisonné par les ordres du général 25 Beauregard. J'étais alors en Angleterre auprès d'une parente qui vient de mourir,* et seule, sans autre appui que Crockston, le plus fidèle serviteur de ma famille, j'ai voulu rejoindre mon père et partager sa prison.
— Et qu'était donc M. Halliburtt? demanda James so Playfair.
— Un loyal et brave journaliste, répondit Jenny avec fierté, Tun des plus dignes rédacteurs de la Tribune, et celui qui a le plus intrépidement défendu la cause des noirs.
5 — Un abolitionniste! s^écria violemment le capitaine, un de ces hommes qui, sous le vain prétexte d^abolir Tesclavage, ont couvert leur pays de sang et de
ruines!
— Monsieur, répondit Jenny Halliburtt en pâlis- 10 sant, vous insultez mon père! Vous ne devriez pas oublier que je suis seule ici à le défendre! '^
Une vive rougeur monta au front du Jeune capitaine; une colère mêlée de honte s'empara de lui. Peut-être allait-il répondre sans ménagement à la 15 jeune fille; mais il parvint à se contenir et ouvrit la porte de sa cabine.
'' Maître," ^ cria-t-il.
Le maître d^équipage accourut aussitôt.
" Cette cabine sera désormais celle de Miss Jenny 20 Halliburtt, dit-il. Qu'on me prépare un cadre ^ au fond de la dunette. Il ne m'en faut pas davantage.''
Le maître d'équipage regardait d'un œil stupéfait ce jeune novice qualifié d'un nom féminin; mais, sur un signe de James Playf air, il sortit.
25 '^ Et maintenant. Miss, vous êtes chez vous," » dit le jeune capitaine du Dolphin.
Puis il se retira.
Tout l'équipage connut bientôt Thistoire de Miss Halliburtt. Crockston ne se gêna pas^ pour la raconter. Sur Fordre du capitaine, il avait été détaché du cabestan, et le chat à neuf queues était rentré dans son gîte. 6
*' Un joli animal, dit Crockston, surtout quand il fait patte de velours.^' ^
Aussitôt libre, il descendit dans le poste des matelots, prit une petite valise et la porta à Miss Jenny. La jeune fille put reprendre alors ses habits de femme; lo mais elle resta confinée dans sa cabine, et elle ne reparut pas sur le pont.
Quant à Crockston, il fut bien et dûment établi qu'il n'était pas plus marin qu'un horse-guard, et on dut l'exempter de tout service à bord. 16
Cependant, le Dolphin filait rapidement à travers l'Atlantique, dont il tordait les flots sous sa double hélice, et toute la manœuvre consistait à veiller attentivement. Le lendemain dé la scène qui trahit l'incognito de Miss Jenny, James Playfair se promenait 20 d'un pas rapide sur le pont de la dunette. Il n'avait
fait aucune tentative pour revoir la jeune fille et reprendre avec elle la conversation de la veille.
Pendant sa promenade, Crockston se croisait fréquemment avec lui, et Fexaminait en dessous ^ avec
6 une bonne grimace de satisfaction. Il était évidemment désireux de causer avec le capitaine, et il mettait à le regarder une insistance qui finit par impatienter celui-ci.
^^ Ah çà,* qu^est-ce que tu me veux encore? dit
10 James Playf air en interpellant TAméricain, Tu tournes autour de moi comme un nageur autour d^une bouée 1 Est-ce que cela ne va pas bientôt finir?
— Excusez-moi, capitaine, répliqua Crockston en clignant de Pœil, c'est que J'ai quelque chose à vous
15 dire.
— Parleras-tu?
— Oh! c'est bien simple. Je veux tout bonnement vous dire que vous êtes un brave homme au fond.*
«0 — Je n'ai pas besoin de tes compliments.
— Ce ne sont pas des compliments. J'attendrai, pour vous en faire, que vous soyez allé Jusqu'au bout.
— Jusqu'à quel bout?
— Au bout de votre tâche.
25 — Ah! J'ai une tâche à remplir?
— Evidemment. Vous nous avez reçus à votre bord, la Jeune fille et moi. Bien. Vous avez donné votre cabine à Miss Halliburtt. Bon. Vous m'avez fait grâce * du martinet. On ne peut mieux.** Vous
so allez nous conduire tout droit à Charleston. C'est à ravir.® Mais ce n'est pas tout.
— Comment 1 ce n'est pas tout! s'écria James Plajrf air^ stupéfait des prétentions de Crockston.
— Non certes, répondit ce dernier en prenant un air narquois. Le père est prisonnier là-basi
— Eh bien? 6
— Eh bien, il faudra délivrer le père.
— Délivrer le père de Miss Halliburtt?
— Sans doute. Un digne homme, un courageux citoyen! Il vaut la peine que Ton risque^ quelque chose pour lui. lo
— Maître Crockston, dit James Playfair en fronçant les sourcils,* tu m'as l'air d'un plaisant de première force.* Mais retiens bien ceci: je ne suis pas d'humeur à plaisanter.
— Vous vous méprenez capitaine, répliqua l'Ame- 15 ricain. Je ne plaisante en aucune façon. Je vous parle très sérieusement. Ce que je vous propose vous paraît absurde tout d'abord, mais quand vous aurez réfléchi, vous verrez que vous ne pourrez faire autrement. 20
— Comment! il faudra que je délivre Mr. Halliburtt?
— Sans doute. Vous demanderez sa mise en liberté * au général Beauregard, qui ne vous la refusera pas. 25
— Et s'il me la refuse?
— Alors, répondit Crockston sans plus s'émouvoir, nous emploierons les grands moyens, et nous enlèverons le prisonnier à la barbe * des Confédérés.
— Ainsi, s'écria James Playfair que la colère com- 80 mençait à gagner, ainsi, non content de passer au tra-
vers des flottes fédérales et de forcer le blocus de Charleston, il faudra que je reprenne la mer ^ sous le canon des forts, et cela pour délivrer un monsieur que je ne connais pas, un de ces abolitionnistee que je dé- 5 teste, un de ces gâcheurs de papier ^ qui versent leur encre au lieu de verser leur sangl
— Oh! un coup de canon* de plus ou de moins 1 ajouta Crockston.
— Maître Crockston, dit James Playf air, fais bien 10 attention: si tu as le malheur de me reparler de cette
affaire, je t^envoîe à fond de cale * pendant toute la traversée pour t^apprendre à veiller sur ta langue/'
Cela dit, le capitaine congédia l'Américain, qui s'en alla en murmurant:
15 " Eh bien, je ne suis pas mécontent de cette conversation! L'affaire est lancée! Cela va! ^ cela va! " Lorsque James Playf air avait dit *^un abolitionniste que je déteste," il était évidemment allé au delà de sa pensée. Ce n'était point un partisan de l'escla-
20 vage, mais il ne voulait pas admettre que la question de la servitude fût prédominante dans la guerre civile des Etats-Unis, et cela malgré les déclarations formelles du président Lincoln. Prétendait-il donc que les Etats de Sud — ^huit sur trente-six — avaient en principe • le
85 droit de se séparer, puisqu'ils s'étaient réunis volontairement? Pas même."^ Il détestait les hommes du Nord, et voilà tout. Il les détestait comme d'anciens frères séparés de la famille commune, de vrais Anglais qui avaient jugé bon ® de faire ce que lui, James
80 Playf air, approuvait maintenant chez les Etats confédérés. Voilà quelles étaient les opinions politiques du
capitaine du Dolphin; mais surtout la guerre d'Amérique le gênait personnellement, et il en voulait à^ ceux qui faisaient cette guerre. On comprend donc comment il dut recevoir cette proposition de délivrer un esclavagiste, et de se mettre à dos* les Confédé- 6 rés, avec lesquels il prétendait trafiquer.
Cependant, les insinuations de Crockston ne laissaient pas de le tracasser. Il les rejetait au loin,* mais elles revenaient sans cesse assiéger son esprit, et quand, le lendemain. Miss Jenny monta un instant sur le pont, lo il n^osa pas la regarder en face.
Et c'était grand dommage,* assurément, car cette jeune fille à la tête blonde, au regard intelligent et doux, méritait d'être regardée par un jeune homme de trente ans; mais James se sentait embarrassé en sa pré- ia sence; il sentait que cette charmante créature possédait une âme forte et généreuse, dont l'éducation s'était faite à l'école du malheur. Il comprenait que son silence envers elle renfermait un refus d'acquiescer à ses vœux les plus chers. D'ailleurs, Miss Jenny ao ne recherchait pas James Playfair, mais elle ne l'évitait pas non plus, et pendant les premiers jours on se parla peu ou point. Miss Halliburtt sortait à peine de sa cabine, et certainement, elle n'eût jamais adressé la parole au capitaine du Dolphin, sans un stratagème de 25 Crockston qui mit les deux parties aux prises.*
Le digne Américain était un fidèle serviteur de la famille Halliburtt. Il avait été élevé dans la maison de son maître, et son dévouement ne connaissait pas de limites. Son bon sens égalait son courage et sa vigueur, ao Ainsi qu'on l'a vu, il avait une manière à lui d'envisa-
ger les choses; il se faisait une philosophie particulière sur les événements; il donnait peu de prise au découragement/ et dans les plus fâcheuses conjonc- ^ tures, il savait merveilleusement se tirer d^affaire.^
5 Ce brave homme avait mis dans sa tête de délivrer Mr. Halliburtt, d^employer à le sauver le navire du capitaine et le capitaine lui-même, et de revenir en Angleterre. Tel était son projet, si la jeune fille n^avait d^autre but que de rejoindre son père et de partager
10 sa captivité. Aussi Crockston cherchait-il* à entreprendre James Playfair; il avait lâché sa. bordée,* comme on Fa vu, mais Fennemi ne s^était pas rendu. Au contraire.
"Allons,** se dit-il, il faut absolument que Miss
15 Jenny et le capitaine en viennent à s'entendre. S'ils boudent ainsi pendant toute la traversée, nous n'arriverons à rien. Il faut qu'ils parlent, qu'ils discutent, qu'ils se disputent même, mais qu'ils causent, et je veux être pendu si, dans la conversation, James Play-
ao f air n'en * arrive pas à proposer lui-même ce qu'il refuse aujourd'hui."
Mais quand Crockston vit que la jeune fille et le jeune homme s'évitaient, il commença à être embarrassé.
25 " Faut "^ brusquer," se dit-il.
Et, le matin du quatrième jour, il entra dans la cabine de Miss Halliburtt en se frottant les mains avec un air de satisfaction parfaite.
"Bonne nouvelle, s'écria-t-il, bonne nouvelle!
80 Vous ne devineriez jamais ce que m'a proposé le capitaine. Un bien digne jeune homme, allez 1 ®
— Ahl répondit Jenny, dont le cœur battit violemment, il t'a proposé?...
— De délivrer Mr. Halliburtt, de Tenlever aux Confédérés et de le ramener en Angleterre.
— Est-il vrai? s'écria Jenny. 6
— C'est comme je vous le dis. Miss. Quel homme de cœur que ce James Playfair! Voilà comme sont les Anglais: tout mauvais ou tout bons! Ah! il peut compter sur ma reconnaissance, celui-là, et je suis prêt
à me faire hacher pour lui, si cela peut lui être agré- lo able."
La joie de Jenny fut profonde en entendant les parôles de Crockston. Délivrer son père! mais elle n'eût jamais osé concevoir un tel projet! Et le capitaine du Dolphin allait risquer pour elle son navire et son équi- 15 page!
" Voilà comme il est, ajouta Crockston en finissant, et cela. Miss Jenny, mérite bien un remercîment de votre part.^
— Mieux qu'un remercîment, s'écria la jeune fille, 20 une éternelle amitié! "
Et aussitôt elle quitta sa cabine pour aller exprimer à James Playfair les sentiments qui débordaient de son cœur.
" Ça marche de plus en plus,^ murmura l'Améri- 25 cain. Qa court même, ça arrivera! "
James Playfair se promenait sur la dunette, et, comme on le pense bien, il fut fort surpris, pour ne pas dire stupéfait, de voir la jeune fille s'approcher de lui, et, les yeux humides des larmes de la reconnaissance, so lui tendre la main en disant:
" Merci, monsieur, merci de votre dévouement, que je n^aurais jamais osé attendre d'un étranger!
— Miss, répondit le capitaine en homme qui ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre, je ne
5 sais...
— Cependant, monsieur, reprit Jenny, vous allez braver bien des dangers pour moi, peut-être compromettre vos intérêts. Vous avez tant fait déjà, en m'accordant à votre bord une hospitalité à laquelle je n'a-
10 vais aucun droit...
— Pardonnez-moi, Miss Jenny, répondit James Playfair, mais je vous affirme que je ne comprends pas vos paroles. Je me suis conduit envers vous comme fait tout homme bien élevé envers une femme, et mes
15 façons d'agir ne méritent ni tant de reconnaissance ni tant de remercîments.
— Monsieur Playfair, dit Jenny, il est inutile de feindre plus longtemps. Crockston m'a tout appris!
20 — Ah! fit le capitaine, Crockston vous a tout appris. Alors je comprends de moins en moins le motif qui vous a fait quitter votre cabine et venir me faire entendre des paroles dont..."
En parlant ainsi, le jeune capitaine était assez em-
25 barrasse de sa personne; il se rappelait la façon brutale avec laquelle il avait accueilli les ouvertures de l'Américain; mais Jenny ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage, fort heureusement pour lui, et elle l'interrompit en disant:
80 " Monsieur James, je n'avais d'autre projet, en prenant passage à votre bord, que d'aller à Charleston, et
là, si cruels que soient les esclavagistes, ils n'auraient pas refusé à une pauvre fille de lui laisser partager la prison de son père. Voilà tout, et je n'aurais jamais espéré un retour impossible; mais puisque votre générosité va jusqu'à ^ vouloir délivrer mon père prisonnier, 5 puisque vous voulez tout tenter pour le sauver, soyez assuré de ma vive reconnaissance, et laissez-moi vous donner la mainl "
James ne savait que dire ni quelle contenance garder; il se mordait les lèvres; il n'osait prendre cette 10 main que lui tendait la jeune fille. H voyait bien que Crockston l'avait " compromis," afin qu'il ne lui fût pas possible de reculer. Et cependant, il' n'entrait pas dans ses idées de concourir à la délivrance de Mr. Halliburtt et de se mettre une mauvaise affaire sur le dos.^ Mais 15 comment trahir les espérances conçues par cette pauvre fille? Comment refuser cette main qu'elle lui tendait avec un sentiment si profond d'amitié? Comment changer en larmes de douleur les larmes de reconnaissance qui s'échappaient de ses yeux? 20
Aussi, le jeune homme chercha-t-il à répondre évasivement, de manière à conserver sa liberté d'action et à ne pas s'engager pour l'avenir.
" Miss Jenny, dit-il, croyez bien que je ferai tout au monde pour..." 25
Et il prit dans ses mains la petite main de Jenny; mais à la douce pression qu'il éprouva, il sentit son cœur se fondre, sa tête se troubler; les mots lui manquèrent pour exprimer ses pensées; il balbutia quelques paroles vagues: so
" Miss... Miss Jenny... pour vous..."
Crockston^ qui Pexaminait^ se frottait les mains en grimaçant et répétait:
" Ça arrive! ^ ça arrive! c^est arrivé! ^' * Comment James Playfair se serait-il tiré de cette 5 embarrassante situation? Nul n^aurait pu le dire. Mais heureusement pour lui, sinon pour le Dolphin, la voix du matelot de vigie se fit entendre.
" Ohél officier de quart! cria-t-il.
— Quoi de nouveau? répondit Mr. Mathew.
10 — Une voile au vent! ^' *
James Playfair, quittant aussitôt la jeune fille, s^élança dans les haubans d^artimon.