M DCCC LXXXVII
On trouverait malaisément des sujets d'études plus variés et plus intéressants que les « forêts de la France ».
Les forêts constituent une des ressources les plus précieuses du patrimoine national, et, à ce titre, elles méritent qu'on leur donne une attention particulière. La destruction complète des forêts a été maintes fois le point de départ de la ruine irrémédiable d'un grand pays. Quand la forêt disparaît, souvent c'est le désert aride qui prend la place.
De siècle en siècle , il s'accumule dans les forêts des éléments de travail et de prospérité que l'homme peut ensuite exploiter sagement ou gaspiller follement. Mais l'histoire des peuples anciens ou modernes montre que la destruction des forêts suit à toutes les époques une marche progressive, et que la cause déterminante de cette destruction est presque toujours plus forte que les lois établies pour l'empêcher. Les forêts ont totalement, disparu de certaines contrées où leur existence se liait intimement à l'existence même des habitants. Il semblerait que l'homme est poussé fatalement à abuser jusqu'à la ruine des richesses naturelles mises à sa disposition par le Créateur.
Les forêts de la France n'ont pas échappé à ce triste sort. Les immenses futaies de l'ancienne Gaule sont maintenant réduites à des proportions assez modestes. Il semble cependant que, par une exception trop rare , l'expérience du passé ne sera pas tout à fait
méconnue chez nous. Actuellement, une administration compétente veille à la conservation , sinon à l'accroissement des forêts qui nous restent.
Il nous a semblé utile d'étudier rapidement ici la marche et les causes du déboisement depuis l'époque des Gaulois , ainsi que les modifications successives de la législation forestière. Rien ne montre mieux ({uelles relations existent entre le fonctionnement social de la population et les forêts.
Parmi les causes de déboisement, nous avons dû relever le travail des ordres monastiques au début et pendant une partie du moyen âge. Évidemment les moines ont rempli tout d'abord une mission providentielle et d'ordre social en défrichant une certaine étendue de sol boisé. C'était une opération nécessaire pour le progrès et l'extension de l'agriculture, pour le développement de l'industrie, et dans l'intérêt même de la civilisation. Mais cette action bienfaisante a pris fin lorsque les défrichements eurent atteint une limite qu'ils n'eussent pas dû franchir. Avec une imprévoyance et un égoïsme absolument condamnables, les générations du moyen âge ont compromis gravement les richesses forestières, qui devaient être ménagées dans un intérêt général et d'avenir. Il n'eût pas fallu que l'exploitation tournât si souvent à la dévastation.
Frappé de cet aveuglement des hommes, Bernard Palissy écrivait au xvi" siècle : « Quand je considère la valeur des plus moindres gittes des arbres, je suis tout émerveillé de la grande ignorance des hommes, lesquels il semble qu'aujourd'hui ils ne s'estudient qu'à rompre , couper et déchirer les belles forêts que leurs prédécesseurs avaient si précieusement gardées... Ils ne se soucient nullement du temps à venir, ne considérant point le grand dommage qu'ils font à leurs enfants à l'advenir. Je ne puys assez détester une telle chose , et ne la puys appeler faute , mais une malédiction et un malheur à toute la France , parce qu'après que tous les bois seront coupez , il faut que tous les arts cessent, et que les artizans s'en aillent paistre l'herbe, comme fit Nabuchodonosor. >
A l'époque où cet artisan et cet artiste de génie s'exprimait ainsi , le mal datait déjà de bien longtemps, et il s'est perpétué après lui pendant de longs siècles. L'égoïsme et l'imprévoyance sont de toutes les époques; mais c'est aux philosophes et aux moralistes qu'il appartient de disserter sur ce point.
Pour parler à fond de tout ce qui concerne les forêts de la France, il faudrait plusieurs gros volumes. Notre travail est plus modeste et n'a pas les prétentions d'un traité sur la matière. Nous voudrions seulement qu'il parût suffisant pour faire comprendre toute l'importance et l'intérêt des questions si diverses d'histoire, d'histoire naturelle, d'économie politique, d'économie rurale, etc. etc., qui se rattachent à l'étude approfondie des forêts. Que si l'on voulait pousser plus loin l'examen de ces questions, les fouiller scientifiquement, il faudrait recourir aux publications spéciales des forestiers anciens ou modernes, aux documents anciens de toute sorte, aux relevés de l'administration des eaux et forêts, aux travaux historiques de A. Maury, aux traités de sylviculture et d'économie rurale, etc. Il y a là, pour les travailleurs, une mine des plus riches à exploiter.
Il serait à désirer qu'on se rendît mieux compte , en général , du rôle important que jouent les forêts au point de vue de la prospérité ou de la décadence d'un pays. Il faudrait que tous les hommes intelligents fussent convaincus que les forêts doivent être ménagées, comme étant, selon l'expression de Pline, un des plus riches présents faits à l'homme par Dieu : Summum munus homini datwn arbores sylvœque intelligebantur.