IMPORTANCE DES FORÊTS PRIMITIVES DE LA GAULE
Étal forestier de la Gaule à Torigine des temps historiques.— Climat primitif de la Gaule; atrox cœlum. — Les forêts de la Gaule au moment de la conquête romaine. — « Marches » boisées. — État forestier des diverses régions. — Pays des Éduens, des Arvernes, des Bituriges, des Cadurques, etc. — Régions de Bibracte et de Genabum. — Forêts d'Armorique. — Pays d'entre Seine et Loire. — La Gaule Belgique : forêt Charbonnière. — Forêt d'Ardenne. — Le Jura ; salttts sequanua.
A rorigine des temps historiques , le sol de la Gaule était certainement couvert d'immenses forêts , qui abritaient le pays sous un épais manteau de feuillage. On sait par les Commentaires de César que, lors de la conquête romaine, la Gaule présentait encore, dans beaucoup de régions , ce même aspect forestier, rude et sauvage , mais souvent aussi d'un caractère pittoresque ou grandiose.
Toutes les régions du centre, du sud-ouest et du midi subirent, dès les premiers âges , d'importants défrichements. Les clairières pratiquées pour les besoins divers des habitants ne tardèrent pas à s'agrandir. En outre, il vint un moment où les parties du sol naturellement dénuées de végétation forestière ne suffirent plus aux cultures agricoles, et celles-ci conquirent sur la forêt primitive le terrain dont elles avaient besoin pour s'étendre. Dans cette partie de la Gaule, les populations s'adonnèrent plus tôt et plus volontiers aux travaux champêtres ou à ceux d'une industrie naissante. Par
suite de l'extension rapide et de la multiplication des cultures, il est vraisemblable que ces contrées présentèrent sensiblement, dans ces temps anciens, l'aspect des cantons de la Normandie ou de l'Anjou, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de « bocage ».
Le pays restait donc très boisé, môme dans les régions où l'agriculture et l'industrie commençaient à prendre un certain essor. D'ailleurs, dans l'intérêt de leur sécurité, les « cités » gauloises conservaient volontiers ces grands massifs, qui formaient presque partout une frontière commune et un rempart protecteur à l'usage de plusieurs peuplades voisines. Chez les Gaulois et les Germains, les territoires des diverses cités ou nations étaient ordinairement séparés les uns des autres par des zones neutres ou « marches », qu'on laissait incultes d'un commun accord. C'était une condition essentiellement favorable à la conservation ou à l'extension des forêts.
Ces marches boisées étaient très nombreuses en Gaule. Quelques dénominations territoriales en ont perpétué le souvenir jusqu'à nous. Au surplus, beaucoup de nos forêts actuelles sont les derniers lambeaux de ces grands massifs, dont quelques parties seulement ont pu résister aux dévastations subies pendant une longue série de siècles.
Dans le nord de la Gaule, la végétation forestière présentait plus de puissance et d'expansion que partout ailleurs; des territoires entiers disparaissaient sous l'ombre des grands arbres, et les clairières étaient rares. Les habitants, véritables nomades des bois, vivaient surtout de chasse, et se contentaient d'élever uu peu de bétail, auquel la forêt même fournissait le pâturage. Lorsque dans un canton le fourrage était épuisé, le bois appauvri et le gibier plus rare, la famille ou la tribu transportait son campement un peu plus loin. C'était la vie des bois dans toute sa rudesse et sa sauvage simplicité. Ces populations gauloises du nord, entre autres les Nerviens et les Trévires, se distinguèrent par l'acharnement et la ténacité de leur résistance à la domination romaine.
D'une manière générale, la Gaule était donc un pays forestier; son climat un peu âpre n'était guère aimé des Romains, habitués aux températures plus clémentes de l'Italie. Un de leurs écrivains a même qualifié à'atrox cœlum le climat des Gaules, ce qui ne laisse pas que
d'être exagéré.
Avec l'aide des auteurs anciens, on peut reconstruire en quelque sorte la physionomie forestière de la Gaule au temps de la conquête
LES FORÊTS DE LA FRANCE \,i
romaine. Il n'y a, d'ailleurs, à considérer ici que la partie du pays comprise dans les limites de la France moderne.
Les Phocéens et les divers colons de la Provence déboisèrent leur littoral à une époque très reculée; sept siècles avant notre ère, la culture agricole et les olivettes avaient remplacé les forêts dans toute cette région. Mais, en remontant de Massilia (Marseille) vers le nord, par la vallée du Rhône, on ne tardait pas à trouver des masses boisées de plus en plus importantes , surtout au delà de la Durance. Le territoire viennois, à l'est, possédait de riches forêts, et le souvenir des cérémonies druidiques est resté très longtemps vivace dans ce coin de notre pays. A l'ouest, de grands bois garnissaient entièrement la chaîne des Cévennes.
Chez les AUobroges (Savoie et Dauphiné), les Arvernes (Auvergne), les Éduens (Bourgogne et Nivernais), nations déjà riches et puissantes avant la conquête romaine, le sol avait été dépouillé d'une partie de ses forets pour être livré à la culture, et les récoltes de céréales suffisaient à la consommation des habitants. Mais le déboisement n'avait pas atteint des proportions excessives.
Au centre, chez les Bituriges (Berry), les Lémo vices (Limousin), les Cadurques (Quercy), l'agriculture et Tindustrie s'étaient développées de bonne heure. D'après le témoignage de Jules César, les bourgs et les villages étaient nombreux , la population très dense. L'extension du défrichement avait été la conséquence naturelle de cette prospérité. Les Bituriges, par-exemple, exploitaient des mines de fer, et cette industrie nécessitait une forte consommation de bois.
Dans le sud -ouest, sur beaucoup de points, la nature du sol et l'altitude ne répondaient pas aux exigences des futaies. Les grands bois y étaient donc assez clairsemés , et la vraie forêt ne se retrouvait que dans les vallées hautes, sur les versants pyrénéens. En
outre, certains cantons furent voués à un déboisement hâtif, par suite du développement des exploitations métallurgiques, comme chez les Bituriges.
Entre le territoire des Sénons (Sens) et celui des Carnutes (Chartres), au centre de la Gaule, s'étendait un immense massif de bois , que César dut traverser pour marcher contre les cités de Bibracte et de Genabum. Nos forêts d'Orléans, de Montargis et de Fontainebleau sont les derniers restes de ce massif, dont on peut estimer l'importance en songeant au nombre de siècles qu'il a fallu pour le réduire aux proportions de ce qui en subsiste.
L'Armorique, très boisée par places à l'origine, n'a pas subi de notables changements à cet égard jusqu'au moyen âge. Il est certain pourtant que plusieurs de ses forêts avaient disparu antérieurement à l'époque carlovingienne. Ce vaste territoire échappa mieux que le reste de la Gaule à l'action des Romains ; ceux-ci se bornèrent à peu près à le surveiller au moyen de postes fortifiés, et n'y ouvrirent guère de routes. Il en résulta que les « amorces » de défrichement furent peu nombreuses, et la destruction de certaines forêts bretonnes fut due à des causes accidentelles. On sait ce qui advint pour la forêt de Scissy, qui formait une marche entre les Abrincatui (Avranches) et les Redones (Rehnes); cette forêt s'étendait sur le littoral depuis Avranches jusqu'à Aleth {Daletum, aujourd'hui Saint- Servan), et elle entourait le mont Saint-Michel. Se produisit-il un affaissement lent du sol? on l'ignore. Toujours est-il que vers la fin du vue siècle elle fut graduellement envahie par la mer. Les traditions locales font coïncider ce phénomène avec l'arrivée de saint Aubert au commencement du vnie siècle. En tout cas, lorsqu'on fouille certaines parties de la grève, on y trouve des troncs d'arbres divers provenant de la forêt engloutie.
La Seine et la Marne formaient une ligne de séparation entre la Gaule celtique et la Gaule Belgique. Cette limite était doublée d'une marche forestière, déjà signalée à propos des Sénons, et qui occupait une grande partie du territoire entre la Seine et la Loire.
Dans la Gaule Belgique, au nord de la Seine, la forêt deyenait encore plus puissante, comme il a été dit précédemment. Tout le pays disparaissait sous un couvert presque ininterrompu d'épais halliers.
Sur les confins du territoire de Lutèce commençait la vaste forêt de Sylviacum , au centre de laquelle était cantonnée la tribu gauloise des Sylvanectes (Senlis), et qui se prolongeait jusqu'aux lisières de TAmiénois et du Ponthieu. Cette forêt couvrait les fi:*ontières des Bellovaques (Beauvais) et des Suessiones (Soissons). Son démembrement ultérieur a donné naissance aux forêts de Laigue, de Compiègne, de Chantilly, de Coucy et de Villers-Cotterets. Ses essartements ont en partie fourni les terrains de culture de cette riche région.
La Somme, l'Aisne et l'Escaut limitent partiellement un territoire très étendu que garnissait entièrement la grande forêt Charbonnière, carbonaria sylva, dont il est souvent question dans les documents
de l'époque carlovingienne. Les Ménapiens et les Nerviens s'y étaient cantonnés pour résister aux Romains. Plus tard, au ve siècle, elle servit de marche entre les royaumes de Neuslrie et d'Austrasie. De son démembrement, qui eut lieu dès les temps carlovingiens, provinrent plusieurs forêts disparues presque toutes depuis bien longtemps. Il n'en est guère qu'une, la forêt de Mormal, qui ait résisté victorieusement aux causes de destruction.
Des bois moins importants garnissaient le littoral maritime entre
Bouquet de cbSoea.
les points actuels de Boulogne et d'Ostende; ils étaient toutefois assez épais pour servir de retraite aux Morins contre les entreprises des légions romaines. A ces halliers se rattachait le réseau formé par la forêt des Atrébates (Artois), la forêt de Térouanne {sylva tristiacensis), les bois de Beyla (Bailleul) et ceux de la vallée de la Liane. Une partie de ces bois a subsisté jusqu'au siècle de Charlemagne.
Dans la direction de l'est, on trouvait, entre autres massifs importants, les forêts d'Arouaise et de Thiéracbe, qui englobaient les territoires actuels d'Avesnes, de Guise, de la Fère, de Ribemont, de Rosoy, etc. La forêt de Thiérache {sylva theoracia) fut démantelée sous les Carlovingiens; elle céda même son nom au pays de culture {pagus) qui la remplaça.
En somme, à l'époque gallo-romaine, pendant toute la durée de la période mérovingienne et jusque vers la un des Carlovingiens, toute
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Ja région où furent taillées plus tard les provinces de Picardie, d'Artois, de Flandre, etc., se trouvait garnie d'un très riche réseau de forêts. L'état actuel ne le ferait guère supposer à première vue.
Plus à l'est, la forêt de Villers servait de trait d'union entre la forêt Charbonnière et la grande forêt d'Ardenne. Cette dernière, la plus considérable peut-être de toutes les forêts gauloises, est maintes lois citée dans les écrits de Strabon, de César, de Tacite, etc. Elle recouvrait June immense étendue de territoire, comprise entre les
frontières des Nerviens et les bords du Rhin; elle absorbait ainsi totalement le pays des Trévires. Pendant plusieurs siècles, cette forêt d'Ardenne ou des Ardennes a joui, s'il est permis de parler ainsi, d'une réputation formidable; l'imagination populaire, surexcitée par les contes fantastiques des trouvères, en faisait un repaire colossal de bêtes féroces, de bandits et d'enchanteurs. Cette notoriété spéciale n'empêcha pas, bien entendu, la forêt des Ardennes d'être attaquée très anciennement par le défrichement. Bien que cette œuvre de destruction n'ait jamais cessé de fonctionner, ïa forêt était si vaste, que le pays est resté, malgré tout, abondamment pourvu de bois.
La région montagneuse du Jura n'était pas moins bien partagée que le reste de la Gaule sous le rapport de la végétation forestière;
les profondes vallées de cette longue chaîne étaient garnies d'impénétrables futaies. C'était le saltus sequanus des Romains, la Séquanie, dont les défilés semblaient infranchissables, ou, du moins, d'un parcours extrêmement difficile et périlleux. Aussi les généraux romains se hâtèrent- ils d'y percer des routes où leurs légions pussent facilement circuler. Au pied du versant occidental, ces forêts jurassiennes se reliaient à celles des Éduens et des Lingons (Langres); sur le versant oriental elles se rattachaient aux forêts de la Germanie. Au dire de César, cette région était déjà prospère au moment de la conquête romaine, et la ville de Vesontio (Besançon) était assez importante pour devenir un centre d'approvisionnements militaires.
Le pays jurassien a toujours été richement boisé; les vestiges encore existants du saltus sequanus présentent une très réelle valeur. Les forêts de la Serre et de Chaux, par exemple, qui en proviennent par morcellement, sont classées parmi les plus vastes de France.
Ce court aperçu montre suffisamment que la Gaule fut un pays éminemment forestier. Au sud de la Loire, le développement de l'agriculture et de l'industrie, ainsi que la propagation rapide de la vigne, entraîna prématurément comme conséquence la réduction plus ou moins sensible du domaine forestier. Quoi qu'il en soit, le pays restait alors et resta longtemps encore bien plus riche en bois qu'il ne l'est aujourd'huL
Mais c'était surtout au nord de la Loire et de la Seine que la forêt gauloise s'épanouissait dans toute sa puissance et dans toute sa majesté sauvage. Ce fut là que, d'une façon générale, elle résista le mieux aux causes multiples de destruction qui l'assaillirent sans mesure et sans relâche.