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CHAPITRE XXIV

LES INCENDIES DE FORÊTS (suite)

Région des landes de Gascogne. — Fréquence des incendies de 1863 à 1873. — Enquête de 1872. — Physionomie forestière de la région. — Essences principales. — Sous-bois.

— Etendue des forôts. — Importance des ravages du feu. — Pourquoi le Marensin en souffre moins. — Conséquences du défaut de viabilité. — Valeur du sol forestier. — Causes diverses des incendies. — Examen de ces causes. — Moyens propres à les neutraliser. — Difficultés de la surveillance. — Insuffisance de la répression. — Moyens de combattre le feu. — Travailleurs, zone pare-feu. — Contre-feu. — Dangers résultant de rétendue et de la continuité des peuplements. — Nécessité des vides. — Nettoiement des sous-bois. — Produits d'éclaircies. — Utilisation des zones pare-feu. — Association des propriétaires forestiers contre les risques du feu. — Surveillance et répression. — Importance de la viabilité. — Loi de 1857 sur Passainissement des landes communales.

— Bons effets, de cette loi ; plus-value de la propriété boisée. — Influence de la guerre de sécession [États-Unis, 1861-1865) sur la prospérité de la région landaise. — La culture forestière et Tindustrie pastorale. — Les incendies de forêts en Corse. — Dévastation des forêts de TAlgérie par le feu. — Procédé de défrichement des Kabyles ; le Wsir, — Incendies allumés par les bergers arabes. — Conséquences de cet emploi du feu. — Mesures de préservation; réseaux de pare -feu. — Moyens de combattre et de réprimer rincurie ou la malveillance des indigènes. — Loi de 1874 à ce sujet.

Dans la région des landes de Gascogne, en raison même de la manière dont s'est constitué en partie le domaine forestier, le feu n'a pas été un fléau séculaire. La création d'un grand nombre de vastes pignadas remonte à peine à un demi -siècle, et souvent à moins. C'est surtout pendant la période décennale de 1863 à 1873 que des sinistres importants ont ravagé les peuplements résineux de cette région et appelé Pattention des pouvoirs publics. En 1872 , le directeur général des eaux et forêts , M. Faré , fut chargé par le ministre des finances de faire une enquête locale sur ces incendies et d'étu-* dier les mesures propres à les empêcher. M. Faré était tout indiqué

pour cette enquête , puisqu'il avait dirigé des recherches analogues dans la région des Maures quelques années auparavant.

La physionomie forestière des landes est connue; nous l'avons exposée dans un chapitre précédent. Il suffit de la rappeler brièvement. Les principales essences forestières spontanées dans la région sont : lo le pin maritime, qui forme à lui seul de vastes forêts; 2o le chêne tauzin et le chêne pédoncule, par bouquets peu importants au voisinage des habitations; 3° le chêne-liège, par pieds isolés.

La végétation inférieure comprend principalement l'ajonc, la bruyère arborescente et la petite bruyère, la fougère et diverses graminées. Cette végétation tapisse en abondance la lande rase, et ne prospère pas moins dans les massifs de pins, après les premières éclaircies. C'est à la présence de ces mort-bois et de ces herbes, ainsi qu'à la contiguïté des massifs, que la facile propagation des incendies a été surtout attribuée.

A l'époque de l'enquête, les forêts garnissaient dans la région des landes de Gascogne une superficie de plus de 600,000 hectares, partagée très inégalement entre l'État, les communes et les particuliers. Sur cette masse, 184,000 hectares comprenaient les massifs anciens, situés principalement dans le Marensin, et les forêts des dunes, qui sont dans les conditions ordinaires de la propriété boisée. Mais les 420,000 hectares restants, garnis de jeunes peuplements, se trouvaient particulièrement sous le coup du péril d'incendie. Or, d'après l'estimation des hommes compétents, c'était une valeur approximative de quatre cents millions qu'il s'agissait de sauvegarder.

Pendant la période indiquée plus haut , les incendies firent d'immenses ravages dans toute la région ; ainsi , d'après les chiffres officiels, en trois années (1869, 1870, 1871) le feu détruisit 36,260 hectares de forêts dans les trois départements du Lot-et-Garonne, de la Gironde et des Landes : les pertes furent estimées à seize millions. Quand un fléau cause de tels ravages, les efforts individuels ne suffisent pas pour y remédier; il faut des mesures d'ensemble.

Tous les quartiers de cette vaste région ne sont pas également exposés. Le Marensin, par exemple, échappe aux grands désastres à cause de l'ancienneté de ses forêts et du morcellement plus grand des propriétés. Les métairies, beaucoup plus nombreuses qu'ailleurs, sont disséminées au milieu des bois , et chacune d'elles est accompagnée de son terrain de culture , dont la contenance varie de deux à quatre hectares ; il y a généralement aussi une prairie plantée de

chônes attenante à la maison. Ce sont autant de vides dans le massif boisé, et par suite autant d'obstacles à la propagation des incendies. En outre, les mort-bois et les herbes de la forêt sont utilisés par les métayers pour la confection des litières et de l'engrais dont ils ont besoin. Ce nettoyage des sous -bois en vue d'une confection d'engrais s'appelle le « soutrage ». Au dire de quelques-uns, cette opération est nuisible sous le rapport de la sylviculture; mais ri faut songer que le métayer ne peut pas se procurer autrement l'engrais dont il a besoin pour son champ; et puis ce nettoyage est une garantie contre les incendies.

Dans la lande, la population est plus rare, la propriété moins divisée; c'est surtout là qu'on trouve de vastes massifs couvrant sans interruption des centaines et parfois des milliers d'hectares. C'est aussi là que le feu fait rage tout à son aise ; quand il éclate sur un point, il a le temps de se propager au loin avant que les secours soient arrivés et organisés.

La valeur foncière de l'hectare de forêt varie beaucoup : de trois cents à quinze cents francs dans les landes, selon les diverses conditions de viabilité, les chances d'incendie et la qualité des bois. Dans les cantons reculés, dépourvus de viabilité, un beau pin ne vaut pas plus de trois à quatre francs, alors qu'il se vendrait seize à dix -huit francs si l'existence de bons chemins permettait le transport facile du produit exploité. Aussi jusqu'à présent la production ligneuse est- elle à peu près délaissée, comme ne donnant pas de bénéfices suffisants; sur beaucoup de points on s'en tient à l'exploitation de la résine, qui est facilement transportable.

Avec une viabilité suffisante, les arbres abattus pour les besoins de culture et d'éclaircies pourraient êlre utilisés sous forme de poteaux télégraphiques, de planches, de traverses, d'étais de mine, d'échalas, de chauffage ou de charbon , selon leur âge et leur qualité. En l'absence de routes, ces arbres ne sont pas ulihsés et restent abandonnés sur le sol, où ils pourrissent et où ils fournissent à l'occasion un aliment à l'incendie. De môme, après un sinistre, les pins qui ont été touchés par le feu sont destinés à périr; comme on ne peut pas les vendre à un prix rémunérateur, on les abandonne sur pied. Certains chifl'res relevés par l'enquête rendent frappant le dommage résultant du défaut de routes : ainsi la forêt particulière du Flamant s'étendait alors sur 4,500 hectares, et on estimait à 40,000 francs environ la valeur annuelle des produits abandonnés, parce qu'on ne pouvait pas les exploiter.

Dans les cantons les plus exposés aux incendies, la propriété boisée est dépréciée; la forêt n'est plus alors qu'une valeur très précaire, à ce point qu'en 4870 les compagnies d'assurance profitèrent des clauses résolutoires pour faire résilier tous leurs contrats relatifs aux pineraies des landes. Les risques étaient donc jugés alors d'une gravité exceptionnelle.

La production de la résine et de ses dérivés est le seul revenu partout assuré. Naturellement le cours des résines est subordonné aux fluctuations commerciales. Pendant la guerre de sécession des États- Unis, les prix de l'essence de térébenthine montèrent jusqu'à deux cent quatre-vingt-dix francs les cent kilos, alors qu'ils ne dépassaient pas cinquante -cinq francs auparavant. Les résiniers de Gascogne firent pendant quelques années des affaires d'or. Puis les prix retombèrent beaucoup lorsque les résines d'Amérique purent de nouveau arriver sur nos marchés. Actuellement, dans des conditions moyennes, un hectare de pins exploité pour la résine donne un revenu qui oscille entre trente et cinquante francs , depuis le moment où on gemme les arbres, à trente ans, jusqu'à l'époque où on les abat, vers soixante ans. Si l'existence et l'état des chemins permet le transport des produits ligneux, il en résulte un surcroît de profit plus ou moins sérieux. En 1873, les forêts résineuses des landes fournissaient environ 225,000 mètres cubes de bois pour l'industrie, 300,000 stères de bois de chauffage et 200,000 stères pour la fabrication du charbon; c'était, du reste, la moyenne de leur production annuelle à cet égard. On a commencé aussi, depuis quelques années, à employer les pins d'éclaircie pour la fabrication de la pâte de papier; c'est une industrie qui pourra prendre un jour quelque développement.

Certes, le matériel forestier des landes est encore loin de procurer à ses propriétaires les revenus qu'ils doivent en attendre; cela dépend surtout de conditions que l'avenir réalisera; mais, dans l'état actuel, ce matériel représente déjà une valeur énorme, et il est tout naturel qu'on se soit préoccupé des causes de destruction qui le menaçaient.

D'après les dépositions recueillies au cours de l'enquête, les incendies de forêts dans les landes peuvent avoir pour causes : 1^ l'incinération des broussailles et des herbes par les bergers pour renouveler les pâturages; 2° la circulation des locomotives sur les voies ferrées; 3o l'emploi du feu dans les forêts et l'exercice de la chasse; 4» la malveillance.

En Gascogne, pour renouveler les pâturages, on brûlait à feu

courant et sur pied les herbes et les plantes arbustives qui croissent spontanément dans les landes. Cette méthode de culture se rencontre dans tous les pays où l'industrie pastorale a recours à la vaine pâture , en Amérique, en Afrique, en Corse, etc. Indépendamment de certaines graminées gazonnantes, une végétation arbustive, composée surtout de bruyères et d'ajoncs, se développe rapidement dans la lande; d'année en année, le mort-bois tend à s'accroître et à envahir l'espace gazonné. Comme cette broussaille fournit aux troupeaux une nourriture moins bonne et moins abondante, il faut la détruire; l'arracher serait trop long et trop onéreux : on la brûle.

On a signalé de tout temps les inconvénients ou les dangers de cette pratique, qu'on regardait toutefois comme indispensable au régime pastoral; différents passages des règlements forestiers d'autrefois en sont la preuve. Il vint un moment (1714) où une pénalité des plus sévères, comprenant le fouet, les galères et même la mort, fut édictée contre quiconque allumerait du feu dans l'intérieur des forêts, landes et bruyères , ou à proximité des lisières et à une distance moindre d'un quart de lieue. Telle était la sévérité qu'a remplacée la sanction par trop anodine inscrite dans l'article 458 du Code pénal; une amende de un à cinq francs n'inspire guère de crainte. C'est pourquoi on fut forcé, à un moment donné, d'appliquer dans le Var, en vertu d'une loi spéciale, une pénalité plus rigoureuse aux gens qui enfreignaient les arrêtés préfectoraux relatifs aux écobuages. L'insuffisance de la répression explique également pourquoi les arrêtés administratifs qui réglementaient l'incinération des landes n'étaient observés que très imparfaitement par les bergers gascons. Il ne faut pas un grand effort d'esprit pour comprendre que le remède devait être le même ici que dans la basse Provence.

Il est incontestable que les incendies des landes ont été allumés à diverses reprises par des flammèches ou des charbons ardents échappés des foyers de locomotives; cette cause fut signalée dès les premiers temps que les chemins de fer fonctionnèrent dans la région. La question des dangers créés ainsi pour les propriétés boisées limitrophes de la voie ferrée fut longuement examinée en 1864 par le conseil général de la Gironde, et on rechercha les moyens propres à combattre ce péril, aussi bien dans l'intérêt des compagnies que dans celui des riverains.

Divers moyen furent proposés; ils eussent consisté, soit à imposer aux propriétaires riverains l'obligation de maintenir dégagée de pins,

le long de la voie, une zone de 20 mètres bordée d'un contre-fossé, soit à entretenir le sol de cette zone en nature de prairie ou de culture sarclée, soit encore à exclure de ce terrain toute végétation par des nettoiements méthodiques. Selon d'autres avis, c'était la compagnie du chemin de fer qui devait être autorisée à exécuter dans la zone prohibée les travaux nécessaires à la sécurité commune; ou bien encore la compagnie eût dû acquérir cette zone de vingt mètres, dont les propriétaires eussent été dépossédés au nom de l'intérêt public. Une discussion approfondie fit rejeter successivement tous ces moyens. Finalement on se contenta de modifier les cendriers des locomotives, et cette mesure si simple produisit dès la première année (1865) d'excellents effets; il n'y eut dès lors qu'un très petit nombre de sinistres sans importance, causés par le feu des machines pendant les sécheresses de l'été. Mais, outre cette première précaution, la compagnie des chemins de fer du Midi fit débarrasser soigneusement les talus et les fossés de la voie des broussailles et des herbes sèches qui eussent pu propager la flamme.

Pour que les mesures prises par la compagnie fussent complètement efficaces, il fallait aussi que les riverains tinssent à l'état de nettoiement, de prairie ou de culture sarclée une zone de 20 à 30 mètres de chaque côté de la voie, sur leur terrain. Les essais qui furent faits dans ce sens, activement secondés par le service des ponts et chaussées, et encouragés par le conseil général, donnèrent de bons résultats. Il fut démontré que cette zone pouvait être cultivée avec profit, tout en devenant une garantie de sécurité. Néanmoins cette pratique ne se généralisa pas.

Le conseil général du département des Landes, également saisi de cette question, arriva aux mômes conclusions: la sécurité ne pouvait être assurée que par l'établissement d'une zone pare- feu, large de 20 mètres au moins de chaque côté de la voie; cette zone devait être renforcée d'un fossé, et d'une levée de terre du côté de la forêt. Mais au point de vue de l'exécution des travaux, les objections soulevées et les difficultés étaient les mômes que dans la Gironde. En 1869, grâce aux efforts du service des ponts et chaussées, la solution semblait devoir être prochainement trouvée. Mais généralement de telles entreprises sont œuvre de longue haleine.

L'emploi du feu dans l'intérieur des forêts, pour la fabrication du charbon ou du goudron, peut évidemment devenir une cause d'incendie par suite de l'imprudence ou de l'incurie des opérateurs. Mais

il s'agit ici d'un emploi cultural, industriel, que des arrêtés préfectoraux peuvent réglementer au point de vue de l'intérêt public. Il est vrai que les choses ne se passent pas dans les landes de Gascogne autrement que dans la région des Maures ou dans toute autre, et, pour être efficaces, les arrêtés administratifs doivent être doublés d'une sanction pénale suffisamment sévère.

Dans la plupart des dépositions recueillies lors de l'enquête , on signalait l'usage si répandu des allumettes chimiques phosphorées, qu'on se procure à si bon compte, et qui traînent non seulement dans toutes les maisons, mais même dans presque toutes les poches; l'allumette phosphorée ordinaire constitue où elle est un danger permanent d'incendie. C'est une banalité que de rappeler combien les enfants se plaisent à jouer avec les allumettes, aussi bien à la campagne qu'à la ville. D'après les dépositions, les allumettes ont joué leur rôle au début de certains incendies des landes de Gascogne, et pour prévenir un tel danger les déposants ont demandé qu'il fût défendu de colporter des allumettes chimiques dans les campagnes, ou que l'administration rendît obligatoire l'emploi des allumettes à phosphore amorphe. Le malheur est que ces mesures, prises par les soins de l'administration supérieure ou des municipalités, manquent de sanction; de sorte que personne ne se gêne pour enfreindre les arrêtés. Cette même remarque s'applique naturellement à l'emploi de bourres incombustibles dont les chasseurs devraient faire usage. Mais, en ce qui concerne la chasse, il peut être pris une mesure plus efficace : la loi du 3 mai 4844 donne aiix préfets le droit de retarder l'ouverture jusqu'au moment où l'exercice de ce plaisir ne peut plus être une cause de dommage pour la propriété d'autrui.

II paraît bien rare que la malveillance soit pour quelque chose dans les incendies qui attaquent les forets anciennes et appartenant depuis longtemps à des familles du pays, restées attachées aux habitudes et aux traditions locales. Il n'en est pas de même dans les cantons où le boisement n'a été entrepris qu'après la promulgation de la loi de 1857; là les jeunes forêts de pins ont garni rapidement les terrains communaux, et l'étendue des pâturages a diminué d'autant. L'industrie pastorale s'est trouvée atteinte, et les rancunes se sont accumulées contre les bois et leurs propriétaires. Il était dans la nature humaine que ces rancunes se traduisissent par des actes de malveillance à un moment donné.

Ces incendies d'origine criminelle exposent bien leurs auteurs à

toutes les sévérités de la loi; mais, comme la surveillance est difficile dans des espaces aussi vastes et où la population est aussi clairsemée, les incendiaires ont presque toujours échappé aux recherches judiciaires. En plusieurs occasions, la preuve matérielle de Tintentioii criminelle a été découverte sous forme de mèches disposées pour enflammer des massifs de broussailles; ces engins étant organisés pour se consumer très lentement, l'incendiaire avait tout le temps de s'éloigner et de se créer un alibi. Évidemment il y aurait tout intérêt, aussi bien pour la morale publique que pour la propriété privée, à ce que ces crimes ne restassent pas impunis.

Une fois allumé, le feu peut prendre une rapide extension, et les aliments ne lui manquent pas. Voici, en effet, ce que dit à ce sujet M. Faré dans le rapport qu'il fit au ministre des finances, à la suite de son enquête :

(( Partout (dans les landes de Gascogne) l'on rencontre, à de rares exceptions près, la même essence, le môme sous -bois, les mêmes amas de feuilles desséchées. Le pin , très inflammable par lui-même , est à l'état de fourrés et seul en possession du terrain dans sa jeunesse; plus tard, lorsqu'il a été éclairci, il surmonte d'épais sousbois de bruyères et d'ajoncs, entremêlés de plantes herbacées, de feuilles sèches et de bois mort. Si l'on ajoute à ces conditions, qui tiennent à la culture forestière de la région, les circonstances qui se rattachent à l'intensité de la chaleur, de la sécheresse pendant la saison chaude, et à la violence des vents, on s'explique sans difficulté à quel degré peut atteindre la dévastation par le feu.

« Le champ des sinistres est, pour ainsi dire, illimité, et ce n'est pas sans un sentiment de vive appréhension que l'on envisage l'éventualité d'un incendie qui, parcourant, comme en 1755, tous les massifs contigus, s'arrêterait faute d'aliments. »

D'après l'examen des causes d'incendies, on peut apprécier les mesures les plus propres à empêcher ou à atténuer les sinistres; dans tous les cas, il faut que l'action pubUque soit mise en jeu, soit par l'application stricte delà loi, soit par une réglementation efficace de pratiques qui ne sont pas délictueuses, mais dont il importe de prévenir les inconvénients.

Cependant, en dépit de toutes les précautions, le feu a pris, et il faut le combattre. Les choses se passent ici à peu près comme dans la région des Maures : les habitants se portent volontiers au secours ; mais, comme la population n'est pas dense, les opérations ne s'orga-

nisent pas assez promptement; et quand les travailleurs sont réunis en nombre suffisant, c'est assez souvent la bonne direction des efforts qui fait défaut. Quelquefois aussi c'est le matériel de travail qui manque. Une organisation élémentaire suffirait pour éviter ces inconvénients.

Ordinairement, pour arrêter les progrès de l'incendie, les travailleurs sont disposés le long d'une route ou d'une ligne de pare- feu débarrassée de toute matière combustible. Chacun est armé d'un long rameau garni de ses feuilles vertes, qui sert à étouffer le feu en frappant dessus. Si l'on est obligé d'agir en plein massif, on se hâte de prendre une ligne d'opération, en abattant les arbres et en déblayant rapidement les mort-bois sur toute une zone longitudinale ; puis on creuse un fossé dont on rejette la terre du côté du foyer. C'est le^long de cette ligne qu'on résisté au fléau. Dans certains cas, on est obligé de recourir à l'application du contre -feu; mais c'est alors surtout qu'une direction intelligente est des plus nécessaires, car ce moyen est dangereux par lui-même.

La question de l'alimentation des travailleurs ne doit pas être négligée. Il ne faut pas que des hommes accourus souvent de. loin soient, comme cela s'est vu, obligés de renoncer à la lutte, parce qu'ils sont exténués de fatigue et de faim et qu'ils n'ont rien pour soutenir leurs forces.

L'immense étendue, la continuité des peuplements, leur contiguïté, la masse ininterrompue de végétation buissonnante qui vit en sousbois, sont ce qui favorise le plus la propagation du feu. Le législateur a laissé une lacune regrettable dans la loi du 19 juin 1857, en n'imposant pas l'établissement de zones toujours nettoyées pour rompre la continuité des peuplements. Il eût été facile d'établir ces zones , d'après un plan d'ensemble, avant la mise en valeur des landes, et l'on n'eût pas eu à compter avec les intérêts des propriétaires ou les droits des acquéreurs. La création de tels vides devient beaucoup plus difficile sur des terrains déjà garnis d'arbres, bien que l'utilité de ces zones soit admise par tout le monde.

On pourrait, à la rigueur, se passer de ces zones, si les sous-bois n'existaient pas; par malheur, les nettoiements donnent lieu à des frais trop élevés pour la valeur delà terre. Aussi ce nettoiement n'est fait que dans les cantons où le produit peut être utilisé pour l'agriculture ou l'industrie. On a vu que, dans le Marensin, le soutrage transforme ces sous- bois en litière et en engrais pour les cultures

des métayers; mais, comme ces cultures ne sont pas bien étendues, le soutrage ne contribue à nettoyer qu'une surface assez restreinte de forêts. Sur certains points à proximité du chemin de fer, et où la viabilité est assez développée, on a fait du soutrage comprimé , dont le produit peut être expédié avantageusement dans un rayon de soixante et même quatre-vingts lieues. Cet emploi exige que la végétation du sous-bois soit riche en plantes herbacées.

On a aussi utilisé les grandes bruyères pour la confection de charbons agglomérés, pour la production des acides pyroligneux et la fabrication sur place de l'acétate de soude. On ne peut.que souhaiter le développement de ces industries, qui contribueront activement au nettoiement, et par conséquent à la diminution des causes d'incendies pour les forêts.

Il a été dit que les produits d'éclaircies sont le plus souvent abandonnés sur le parterre de la coupe, parce que leur utilisation exigerait des frais trop onéreux; ces produits n'ont une valeur commerciale que dans les régions traversées par le chemin de fer, et alors, selon l'âge des bois, le débit se fait en bourrées, en échalas, en chauffage ou en poteaux de mines.

Quand les produits d'éclaircies sont abandonnés, l'opération se traduit pour le propriétaire en une dépense plus ou moins sensible par hectare, mais toujours sans compensation immédiate. Néanmoins aucun propriétfiire n'hésite à faire des éclaircies, parce qu'elles sont imposées par l'intérêt d'avenir; les peuplements non éclaircis en temps convenable produisent notablement moins de résine. On saisit la différence entre l'utilité dudébroussaillement etcelle des éclaircies : la première opération a pour but unique la préservation contre l'incendie; la seconde procure partiellement le môme résultat, et en outre elle influe sur la vigueur de la végétation des arbres conservés. La question des frais, qui sont trop élevés dans la plupart des cas, empêche de généraliser le débroussaillement; malgré l'imporlance des frais, les coupes d'éclaircies se font régulièrement pour assurer la production résineuse de l'avenir.

Les zones pare- feu doivent- elles rester vides, ou bien convient -il de les peupler de certaines essences? Vides, elles n'opposent pas un obstacle absolument infranchissable à l'incendie, à moins de présenter une largeur variant de 60 à 100 mètres; encore n'est-on pas sûr que le violent courant d'air déplacé dans le sens de la marche du feu n'emportera pas des flammèches ou des brandons enflammés

au delà de celte limite. La multiplication de pareils vides à courte distance les uns des autres est impraticable. Si ces espaces ne doivent pas nécessairement rester vides, quelles essences faut-il y introduire?

Incendie d'une Torêt d'arbres résineux (pins).

On a proposé le chêne et Tacaeia comme essences feuillues susceptibles de prospérer en terrain de landes; on a proposé aussi d'y mettre des pins convenablement éclaircis et élagués, en même temps que le sol de la zone serait toujours soigneusement débarrassé de toute espèce de sous-bois. En somme, quelle que soit l'essence employée, de cette façon le sol du pare-feu ne reste pas improductif. Si

on veut y maintenir des pins, il faudrait trouver aussi un moyen économique de nettoiement. Une fois débroussaillés, ces larges parefeu peuvent servir de passage et de lieu de stationnement aux troupeaux ;' le piétinement du bétail contribue alors à détruire les mortbois.

Les pare -feu de petite largeur, qui varient de 10 à 20 mètres, doivent rester vides et toujours être débarrassés de toute végétation buissonnante.

La création d'un réseau complet de pare -feu, embrassant toute la région forestière des landes de Gascogne, a été reconnue comme la seule mesure propre à prévenir les grands sinistres. On a calculé que la dépense de premier établissement ne devait pas s'élever à plus de 80 centimes par hectare, si l'opération était appliquée à l'ensemble de la région boisée, et la dépense d'entretien annuel ne dépasserait pas 20 centimes. Ce réseau se trouverait naturellement complété et renforcé par les routes, les chemins vicinaux, les cours d'eau, les cultures agricoles, etc. Chaque polygone boisé du réseau se décomposerait en un certain nombre de parcelles suffisamment distinctes pour qu'un incendie ne se propageât pas nécessairement de l'une à l'autre.

Que l'établissement des pare -feu soit l'œuvre de chaque propriétaire sur son propre terrain , ou celle d'un syndicat autorisé opérant sur un vaste territoire et répartissant ensuite les frais proportionnellement , il faudra bien qu'on en vienne à l'exécution plus ou moins générale et plus ou moins concertée d'avance entre les intéressés. Du reste , on conçoit que cette œuvre doive avoir un caractère d'universalité et d'uniformité, de peur qu'à un moment donné le succès ne soit compromis par le découragement ou le mauvais vouloir de quelques gens. Il faudrait voir encore si les associations mutuelles, selon la réflexion de M. Faré dans son rapport, « ne contiennent pas en germe le principe des syndicats libres destinés, avec l'aide du temps et de l'expérience , à se constituer pour l'exécution dé toutes les mesures à prendre pour combattre le feu. » Ceci, du reste, ne pourrait être tenté que lorsque l'adhésion d'un grand nombre de propriétaires aurait fait entrer dans l'association de grandes masses de forêts réunies par des intérêts communs résultant de l'assurance en cas de sinistres. Alors seulement l'association pourrait essayer utilement de substituer les frais de travaux de préservation aux dépenses d'indemnités pour dégâts. La préservation deviendrait le but de l'assurance, et l'indemnité ne serait plus que le corollaire.

Pour assurer le bon effet des mesures de préservation quelles qu'elles soient, il faut une surveillance régulière et certaine; celle qu'exercent les gardes champêtres est absolument insuffisante; c'est à des gardes spéciaux ou à la gendarmerie qu'on doit recourir, et, pour être vraiment active, cette surveillance exige un personnel suffisamment nombreux. De là des frais que l'État doit acquitter en partie , et dont le reste retombe à la charge des propriétaires intéressés. Mais ces questions de répartition de frais sont souvent délicates à régler.

Si la surveillance est assurée, il faut encore que la répression puisse être proportionnée à la gravité des infractions; or on sait déjà combien sont insuffisantes , à ce dernier point de vue , les dispositions du Code. L'amende de un à cinq francs n'est pas une sanction sérieuse dans la plupart des cas. Lors de l'enquête , quelques déposants ont demandé que « le pâturage fût interdit pendant un certain temps dans les bois brûlés, jugeant que c'était la mesure la plus propre pour atteindre les auteurs imprudents ou malveillants de l'incendie ». D'ailleurs, l'interdiction du parcours des troupeaux dans les bois incendiés n'est pas une nouveauté ; la législation ancienne l'admettait, et avant 1789 on en usa plus d'une fois à l'égard des riverains, pour préserver de la dent du bétail les portions de bois domaniaux qui avaient eu à souffrir du feu. Comme l'incendie étendait le terrain de pâturage dont profitait l'usager, on ne manquait pas d'accuser celui-ci d'être l'auteur du sinistre; dès lors l'interdiction de pâturage était un moyen sûr de le punir.

Un point sur lequel il n'y a aucun doute, c'est que toute amélioration de la viabilité tend à réduire les chances d'incendie. L'influence d'une route se fait sentir de plusieurs manières : d'abord, c'est un pare -feu; ensuite, l'écoulement des produits inférieurs étant plus facile, on procède au nettoiement de la forêt dans la région parcourue par la route; enfin, comme la production ligneuse devient d'un prix plus élevé et d'une exploitation plus aisée, la route amène une population de travailleurs dont une partie finit toujours par se fixer dans la région, où elle trouve une existence assurée. Des exemples nombreux prouvent que ces améliorations s'opèrent et s'enchaînent très promptement. C'est un fait bien vérifié pour la région des Landes. Sans doute la création de bonnes routes est parfois onéreuse, surtout lorsque les matériaux d'empierrement font défaut dans le pays même; mais les multiples avantages de la bonne viabilité compensent bientôt

et au delà les^ frais de premier établissement. Naturellement, sous la dénomination générale de viabilité, il faut comprendre aussi bien les canaux et les chemins de fer que les grandes routes empierrées et les chemins vicinaux. En déterminant l'amélioration de l'aménagement et de l'exploitation du domaine forestier, le progrès de la viabilité contribue très efficacement à diminuer les chances d'incendie.

Avant que la culture forestière eût pris dans les landes de Gascogne le développement qu'on lui connaît aujourd'hui, l'industrie pastorale était une des principales ressources de la région. La loi du 19 juin 1857, qui prescrivit l'assainissement et la mise en culture de ces landes, ne pouvait manquer de porter un certain préjudice à l'industrie pastorale. La réduction des terrains de parcours a eu pour corollaire la réduction du nombre de têtes de bétail, et, de ce chef, les populations adonnées à l'élevage ont eu des pertes à subir. De cette diminution du bétail résultait aussi une diminution de quantité des engrais nécessaires à l'agriculture. Ceux dont les intérêts étaient contrariés par la loi trouvèrent encore d'autres raisons plus ou moins spécieuses pour protester contre les cultures forestières , et ces froissements d'intérêts suffisent à expliquer, sans les excuser, les entreprises malveillantes contre les peuplements forestiers.

Les effets utiles de la loi de 1857 ont compensé très largement ces inconvénients. En effet , l'asjsainissement des parties marécageuses a fait disparaître en grande partie les maladies endémiques qui décimaient la population, et celle-ci s'est accrue sensiblement; puis la mise en culture a produit une augmentation considérable de la richesse territoriale, à ce point que la plus-value de la propriété boisée pour toute la région des landes de Gascogne a pu être estimée à la somme de quatre cents millions.

En fait, les résultats des opérations prescrites par la loi de 1857 ont été des plus heureux; la transformation a élé presque merveilleuse pour cette région, qui jusque-là semblait vouée à la misère, à l'insalubrité, à la vaine pâture et à l'incendie. Sans doute il reste des progrès à faire, et il faut organiser la bonne exploitation des richesses créées ; mais combien la situation actuelle diffère de celle que constatait l'exposé de motifs de la loi en 1857 ! « Les landes communales, disait cet exposé, condamnées à l'abandon et à l'insalubrité, sont exclusivement soumises à la dépaissance d'un maigre bétail, et, dans l'espoir de faire pousser des herbes nouvelles, les bergers les soumettent au régime dangereux des incendies, qui

détruisent toute végétation et qui parfois prennent des proportions effrayantes; c'est ainsi que les années 1755, 1803 et 1822 sont restées tristement célèbres par les incendies généraux qui ont ravagé ce malheureux pays, v

Il y a dix ans, la situation était donc devenue tout autre, bien meilleure, et dès lors tout un avenir de prospérité s'annonçait, à la seule condition qu'on développât l'outillage d'exploitation. Le seul péril menaçant était l'incendie ; le feu devenait môme plus à craindre encore que par le passé , puisque la propriété forestière s'était accrue dans des proportions énormes et couvrait sans interruption d'immenses étendues de terrains, des milliers d'hectares. En cas d'incendie, le désastre était plus douloureux et la perte plus grande. C'était une menace de ruine contre laquelle il importait de s'assurer.

Un chiffre suffît pour exprimer l'importance de la transformation: l'hectare de lande qui valait à peine 50 francs il y a trente ans a été remplacé par un hectare de forêt résineuse valant de 1,000 à 1,500 francs. Néanmoins il y eut un moment où des tendances se manifestèrent en faveur d'un retour à l'ancien état des choses ; l'histoire de cette fluctuation d'opinion est assez curievise, et d'ailleurs très simple; elle répond bien au caractère des populations campagnardes. La voici en peu de mots.

Le début de l'extension que prit dans les Landes la culture du pin ne précéda pas de beaucoup la guerre de sécession qui éclata aux États-Unis en avril 1861. Pendant les quatre années que dura cette guerre , les résines de l'Amérique du Nord cessèrent d'arriver sur le marché européen. Le prix de ce produit tripla et quadrupla tout à coup; l'influence de cet événement commercial se fit vivement sentir dans les Landes; la culture de la forêt résineuse attira toutes les prédilections; on planta des pins à outrance; les bergers se firent résiniers, et les éleveurs de bétail trouvèrent dans l'exploitation forestière un dédommagement à la dépression que subissait l'industrie pastorale par suite de la diminution des pâturages. Les choses allèrent ainsi jusqu'en avril 1865, et beaucoup de gens s'imaginèrent peut-être que cela durerait indéfiniment.

Par malheur, dès que la paix fut rétablie aux États-Unis, les résines américaines, accumulées depuis le début des hostilités, affluèrent en Europe; les prix s'avilirent subitement et tombèrent môme momentanément plus bas qu'on ne les avait jamais vus. La déception fut grande dans les Landes, et bientôt le découragement

se mit de la partie; on se demanda si on n'avait pas trop sacrifié à la culture forestière.

Alors que la résine était en baisse , il se trouva que le bétail , dont le nombre avait diminué, se vendait mieux qu'autrefois pour la boucherie, et, sans plus de réflexion, bon nombre de Landais commencèrent à regretter l'industrie pastorale, trouvant qu'on l'avait trop vite et trop grandement sacrifiée. C'est au moment où cette sorte de sentiment public se manifestait le plus hautement qu'éclatèrent des s'éries d'incendies considérables, en 1869, 1870 et 1871. Ces désastres ne contribuaient pas à relever le crédit de la culture forestière. Ce fut une époque de crise aiguë pour la propriété boisée dans toute la région des Landes.

Le mieux était d'envisager la situation de sang-froid, pour en tirer le meilleur parti possible. Au bout d'un certain temps , on s'aperçut que la culture forestière et l'industrie pastorale ne s'excluaient pas d'une façon absolue. Certains propriétaires l'avaient démontré pratiquement, en procédant d'une façon progressive au boisement de leurs landes d'après un aménagement réglé d'avance et en réservant des parcelles vides. Le terrain s'était trouvé mis en valeur sans que le nombre des moutons eût été réduit. Il a été constaté, d'un autre côté, que le bétail peut être introduit sans inconvénients sérieux dans la forêt , quand les arbres ont atteint un certain âge et une élévation suffisante pour que leurs pousses terminales soient hors de l'atteinte des animaux. Alors le parcours du bétail contribue à restreindre le développement du sous-bois, et c'est autant de gagné pour le nettoiement. Enfin il n'y a pas lieu de regretter la réduction des parcours, dont l'étendue exagérée n'est pas favorable pour l'élève du mouton ; cette réduction impose à l'éleveur des modifications utiles de pratique pastorale sur lesquelles nous n'avons pas à nous arrêter ici.

En réalité , la culture du pin et l'élève du bétail doivent s'associer pour la prospérité du pays landais. Du reste, lorsque l'équilibre normal des prix s'est rétabli sur les marchés de la résine , les esprits se sont rassérénés dans les Landes, et on a envisagé plus sagement la situation. La crise n'avait pas été inutile, car, pour soutenir la lutte, il a fallu perfectionner les procédés d'extraction et de fabrication des produits résineux ; la qualité y a gagné tellement , que ces produits des a pignadas » landaises sont maintenant très recherchés sur les marchés européens.

Enfin , à mesure que les peuplements de pins ont avancé en âge ,

les troupeaux ont retrouvé une plus grande liberté de parcours, à la grande satisfaction des éleveurs. L'apaisement s'est donc fait peu à peu, et chacun s'étonne maintenant d'avoir supposé que les deux industries ne pouvaient pas prospérer côte à côte. C'est, au contraire, de leur accord , de leur développement parallèle, pour ainsi dire, que résultent la richesse et la sécurité du pays qui fut la région des landes incultes et malsaines.

En résumé, il était intéressant de voir quelle magnifique et lucrative transformation la culture du pin maritime a fait subir, en moins de trente ans , à cette région auparavant si déshéritée à tous égards. Au point de vue de l'étendue des forêts, le pays landais est au premier rang en France, et les gens compétents estiment que la richesse ainsi constituée n'est pas inférieure à 400 millions. On conçoit donc qu'il y avait lieu de s'émouvoir, en songeant que le feu pouvait dévaster et ruiner plus ou moins complètement ces immenses peuplements. C'est avec infiniment de raison qu'on a étudié et combiné les mesures propres à assurer la sécurité d'un tel trésor; il est urgent que la France se crée ainsi des ressources d'avenir. Les intérêts privés n'y gagnent pas moins que l'intérêt général.

Cet aperçu rapide suffit pour montrer con^bien la physionomie du pays landais diffère de celle des Maures et de l'Esterel, et aussi quels sont les traits analogues dans les deux régions. Pour toutes deux l'avenir est plein de promesses de prospérité ; c'est une question de travail, de patience et de sage aménagement. Déjà, depuis que les enfjuêtes ont eu lieu, bien des progrès ont été réalisés; il faut espérer que les efforts combinés des particuliers et de l'administration achèveront de conduire à bien l'œuvre d'amélioration et de conservation ainsi commencée. Pour peu qu'on y mette de bonne volonté , ces domaines forestiers de la basse Provence et des landes de Gascogne arriveront à compter parmi les plus beaux joyaux du patrimoine national.

On a vu précédemment que les forêts de la Corse et de l'Algérie sont également exposées aux ravages du feu , et les sinistres y proviennent des mêmes causes qu'en Provence ou en Giascogne. L'incendie, secondé par la dent des chèvres et l'incurie des habitants, est venu à bout de bon nombre de forêts corses; à la place des futaies disparues il reste le maquis ou même le sol aride. Jusqu'à présent on n'a guère songé à se préoccuper de ce triste état de choses , et

cependant il est rare qu'il n'y ait pas quelque point de Fîle en feu. Qui pourrait chiffrer les richesses forestières ainsi gaspillées 1

Pour ce qui concerne l'Algérie, la question des incendies de forêts n'est pas l'objet d'une pareille indifférence; le gouvernement et l'administration ont compris qu'il eût été criminel et antipatriotique d'abandonner à une destruction imminente un domaine forestier encore aussi riche que celui de la colonie.

L'indigène algérien a détruit en grande partie les forêts de son pays pour satisfaire les mêmes besoins que le petit cultivateur provençal ou que le berger landais. Et les procédés sont sensiblement les mêmes. Le cultivateur kabyle incendie une forêt dans sa montagne pour y conquérir un peu de terre agricole; l'Arabe nomade, qui élève de nombreux troupeaux, incendie la forêt pour se procurer un terrain de pâturage. La forêt incendiée, envahie par le bétail, ne peut plus se refaire, et elle est remplacée par la broussaille, que l'Arabe détruira ensuite également un peu plus tard, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le terrain nu et improductif.

Dans une étude sur les forêts du cercle de GoUo, publiée il y a une vingtaine d'années, M. Niepce a décrit la façon de procéder du Kabyle quand il s'agissait de défricher un coin de forêt pour mettre le sol en culture : « Les gros arbres ont été écimés et élagués. Les plus petits ont été recépés avec la broussaille , et tous les débris en ont été répartis sur le sol à peu près également. Cette première opération se fait plusieurs mois avant l'époque des labours. Au moment propice, lorsque la dessiccation est complète, le feu convertit les rémanents en cendres. Le sol, que ces cendres amendent, est légèrement labouré, car les racines ne laissent pas pénétrer la charrue, et il est immédiatement ensemencé. Si la préparation est laborieuse, le rapport est peu satisfaisant. L'année suivante, le k'sir (espace défriché) donne une mince récolte, une à cinq fois la semence. » N'est-ce pas exactement la « taillade » provençale ?

« Après plusieurs récoltes obtenues par le Kabyle sur le même terrain, continuait M. Niepce, les gro§ arbres périssent, les racines qui produisaient le taillis ont perdu leur faculté régénératrice , et le sol s'est couvert de bruyères. Dès lors le I^sir est à peu près perdu pour son propriétaire ; il ne sait point se débarrasser de cette plante parasite dont les racines pénètrent à plus d'un mètre, et dont la végétation étouffera à jamais ses cultures. » Mais l'indigène africain n'est pas moins routinier que le paysan provençal, et malgré la mé-

diocrité des résultats qu'il obtient par sa méthode de défrichement, il n'y renonce qu'à son corps défendant. Aussi, lorsque l'empereur Napoléon III visita l'Algérie , les indigènes réclamèrent de lui « le droit de débroussailler par le feu , comme il existait autrefois , pour satisfaire leurs besoins coutumiers ». En effet, cette pratique avait été interdite par l'autorité militaire à cause de la fréquence des incendies qui en résultaient.

La façon de procéder des indigènes augmentait encore le danger de conflagi*ation ; ils profitaient, en effet, généralement des journées de siroco, parce que les herbes desséchées par ce vent brûlant du sud se consumaient plus rapidement. Ils ne s'inquiétaient guère que le souffle souvent violent du siroco propageât l'incendie au loin. L'indigène musulman est fataliste, et devant un désastre dont il est l'auteur ou la victime il se contente de dire : « C'était écrit. » D'ailleurs, il faut compter aussi avec sa malveillance haineuse contre le « roumi », le conquérant chrétien. Il n'est pas douteux que, dans bon nombre de cas, les incendies de forêts en Algérie ont été allumés par une main criminelle. Les enquêtes ont montré avec quelle méthode et quelle habileté diabolique le sinistre a été préparé dans certaines circonstances. Quelle que fût la cause première, on a constaté que dans une période de douze années, de 1862 à 1874, les incendies ont ravagé plus de 260,000 hectares de forêts en Algérie. Les effroyables sinistres de 1881 sont encore présents à la mémoire. Cette année-là, le fanatisme musulman fit merveille; pendant six jours toute la côte fut en feu, entre Dellys et Bizerte, sur un parcours de cinq cents kilomètres environ. La multiplicité des points où l'incendie se déclara presque en même temps suffisait pour démontrer l'action criminellement combinée des indigènes. De magnifiques massifs de chênes -liège périrent, et les pertes furent immenses; on ne les évalua pas à moins de neuf millions de francs.

Il est bien certain que les Kabyles ne méconnaissent pas les inconvénients et les dangers de l'emploi du feu. Dans le rapport d'une commission d'enquête sur les incendies, en 1866, on lit ceci : « Tous les vieillards indigènes du Tell algérien sont unanimes pour déclarer qu'avant l'occupation française les chefs des tribus défendaient expressément l'emploi du feu , et sous les peines les plus sévères , quand l'incendie pouvait créer des dangers aux tribus voisines, ce qui était à peu près inévitable par les journées de siroco. » Mais

nous avons appris à nos dépens que le point de vue change quand il s'agit d'infliger un dommage aux roumis.

L'Arabe pasteur, qui n'a jamais connu d'autre procédé que l'incendie des forêts pour agrandir le parcours de ses troupeaux , s'inquiète, s'il est possible, encore moins que le Kabyle de l'étendue de terrain que parcourra l'incendie. D'ailleurs, il ne songe pas au lendemain. Après la forêt il brûle la broussaille, et quand il n'y a plus rien à détruire, il transporte ailleurs sa tente et son troupeau.

L'autorité française a le devoir d'organiser contre la malveillance ou l'incurie des indigènes la protection des richesses forestières de l'Algérie. Il y a là pour l'avenir des ressources immenses qu'il faut savoir conserver, et dont il importe de favoriser le développement. Or les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ce double but sont les mêmes qu'en France : aménagement méthodique, débroussaillement, nettoiement des sous -bois, organisation et entretien de réseaux de pare -feu, surveillance active, répression sévère en cas de besoin, création ou développement d'une bonne viabilité. Il serait oiseux d'insister.

Pour assurer davantage la sécurité, une loi spéciale, mise en vigueur le 17 juillet 1874, contient les dispositions suivantes :

« Art. 4. — Les populations indigènes dans les régions forestières seront, pendant la période du 1er juillet au 1er novembre de chaque année, astreintes à un service de surveillance.

« Art. 5. — En tout territoire, civil ou militaire, indépendamment des condamnations individuelles encourues par les auteurs ou complices des crimes et délits ou contraventions en cas d'incendies de forêts, les tribus et les douars pourront, par décision du gouverneur, être frappés d'amendes collectives.

« Art. 6. — ... Lorsque les incendies, par leur simultanéité ou leur nature, dénoteront de la part des indigènes un concert préalable , ils pourront être assimilés à des faits insurrectionnels , et en conséquence donner lieu à l'application du séquestre. »

La mise en pratique rigoureuse de cette loi ne pouvait manquer de produire de bons effets; sans doute les incendies n'ont pas cessé complètement ; mais, sauf en 1881, ils n'ont plus présenté la même gravité. La crainte d'être frappées dans leur pécule et de voir leurs biens séquestrés est un frein salutaire pour les tribus. Le principe de la responsabilité collective, appliqué aux indigènes, est un des moyens les plus efficaces de sauvegarder les intérêts européens en Algérie»

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