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LES INCENDIES DE FORÊTS

Région des Maures et de TEsterel; son caractère géologique. — Altitude et climat. — Stations littorales. — Importance forestière de cette région. — Essences principales : chêne-liège, châtaignier, pin maritime. — Exploitation de ces essences jadis et aujourd'hui. — Répartition de la population dan^ les Maures. — Les bandits de TEsterel. — La végétation buissonnante. — Enqué^te de 1868 sur les causes d'incendie. — Malveillance, imprudence, cultures. — Taillades et issarts. — Saquières. — Marche des incendies. -^ Moyens d'arrêter le feu : contre- feu. — La police forestière en Provence avant 1789. — Police moderne du feu dans les forêts. — « Rayon prohibé. » — Médiocre efficacité des arrêtés préfectoraux contre le feu. — Mesures qui devraient être adoptées. — Surveillance: vigies, gardes ambulants. — Organisation permanente des secours. — Revision du code au sujet ;du feu dans les forêts. — Moyens propres à améliorer la situation ; perspectives d'avenir.

Les méfaits et Fincurie de rhomme, les ouragans, les ravages des animaux ou des insectes ne sont pas les seules causes de grand dommage dont les forêts aient à souffrir; dans certaines contrées, les incendies sont, pour ainsi dire, le fléau par. excellence des massifs forestiers. En territoire français , ces régions si fâcheusement privilégiées sont celles des Maures et de l'Esterel, sur le littoral de la Provence; celle des landes de Gascogne, sur la côte océanique du sud -ouest et le littoral algérien, quand on franchit la Méditerranée.

Cette question des incendies forestiers présente une réelle importance, et quelques pages lui seront, à bon droit, spécialement consacrées.

Région des Maures et de l'Esterel. — On désigne sous cette dénomination la zone de terrains primaires qui borde la mer dans le département du Var. Par sa constitution géologique , ses productions, sa végétation forestière, les conditions d'existence de sa popu-

lation, cette région présente une physionomie toute particulière et se distingue nettement des contrées calcaires qui la limitent au nord. La ligne du chemin de fer entre Toulon et Fréjus sert assez exactement de démarcation au massif montagneux des Maures , que la vallée de l'Argens sépare à l'est des contreforts de l'Esterel. Le massif de l'Esterel, moins bien exploré, plus sauvage, formant une sorte de gros promontoire isolé entre Fréjus et Cannes, présente avec ses blocs granitiques un aspect plus rude que les croupes schisteuses des Maures.

Cette zone de. terrains primaires qui s'étend sans interruption le long de la côte entre Toulon et le golfe de Jouan mesure cent dix kilomètres environ d'un point extrême à l'autre, dans la direction estouest, et trente-cinq kilomètres dans sa plus grande largeur, du sud au nord. Sa direction générale est du sud-ouest au nord-est. L'altitude maxima est de 780 mètres à Notre-Dame-des-Anges, près de Pignans, dans les montagnes des Maures; elle n'est que de 616 mètres au sommet du mont Vinaigre, le point culminant de l'Esterel.

Ces massifs des Maures et de l'Esterel protègent contre les vents froids du nord ces bienfaisantes stations du littoral méditerranéen, où la douceur et l'égalité du climat permettent à plus d'une santé gravement compromise de trouver un regain de vie. Grâce à cet abri fourni par les montagnes, le littoral du Var jouit, en hiver, d'une température moyenne notablement supérieure à celle du reste de la Provence. Mais, en revanche, les chaleurs de l'été sont particulièrement torrides dans les vallées des Maures et sur les rampes de l'Esterel; c'est alors que les sous-bois offrent souvent au feu une proie trop facile à dévorer; alors aussi le moindre souffle de mistral échappé de la vallée du Rhône suffît pour propager l'incendie sur des centaines et quelquefois même sur des milliers d'hectares.

La région des Maures et de l'Esterel renferme environ 111,300 hectares de forêts et de friches garnies de bruyères, c'est-à-dire à peu près la moitié de la propriété forestière du département. Au point de vue de la répartition par nature de propriétaires, on trouve que 8,000 hectares environ appartiennent à l'Etat, 21,400 aux communes, et 81,900 aux particuliers.

Les essences forestières qui présentent le plus d'importance dans cette zone de terrains primaires sont le chêne-liège, le châtaignier et le pin maritime.

Le chêne -liège n'a pas toujours été traité en Provence avec les

soins et la considération qu'on lui accorde aujourd'hui. Voilà un bon exemple de l'influence que peut exercer sur certains produits naturels le développement de l'industrie. Les beaux peuplements de chênes -liège qu'on remarque aux environs d'Hyères sont de date récente ; leur création remonte à peine à trois quarts de siècle. Sans doute cette essence existait depuis longtemps dans la région, mais elle n'y était exploitée que pour certains besoins de la consommation locale. Un vieil ouvrage de Quiqueran de Beaujeu, évêque de Senez, consacré à l'éloge de la Provence et imprimé en 1551, nous apprend que « le liégier » croissait « avec fort peu de réputation le long de la côte d'Ières », mais que certaines gens savaient en tirer un assez bon revenu. L'écorce servait alors à fabriquer sur place des bouchons pour les tonneaux et pour toutes sortes de vases, des flotteurs pour les filets de pêche, des ruches pour les essaims d'abeilles, des semelles pour garnir « les mules de chambre et les souliers d'hyver »; enfin, toujours d'après le même auteur, on en faisait aussi « des écuelles ou couppes esquelles tout ce qu'on sert à boire aux ectiques leur profite merveilleusement... ».

Quoi qu'il en soit, le liège n'était pas alors un sérieux objet de commerce, et l'industrie ne l'employait pas en grand. D'ailleurs, la viabilité de cette région était alors des plus rudimentaires, et cette circonstance même s'opposait à toute exploitation sérieuse et régulière des produits forestiers. En réalité, encore au xviiie siècle et même au commencement du xixe, c'est à peine si on mentionne le liège parmi les produits de la basse Provence. Il est certain que le chêne-liège était alors livré tout simplement à la cognée du bûcheron et débité comme bois de chauffage.

Il y a quelque quatre-vingts ans, la valeur du liège ayant augmenté, il se présenta en Provence des spéculateurs espagnols qui affermèrent pour plusieurs années et à des prix sérieux les chênesliège du pays. L'attention des propriétaires fut alors éveillée; ils comprirent que l'exploitation de leurs arbres pouvait devenir une source de fortune , et depuis ce moment l'industrie du liège n'a plus cessé de progresser. Néanmoins la culture du chêne -liège ne s'est pas encore assez développée pour répondre aux besoins de la consommation. Il est vrai d'ajouter que parmi les propriétaires de forêts beaucoup sont loin de posséder, en matières de cultures et de valeurs forestières, la somme d'expérience et de connaissances nécessaires pour tirer le meilleur parti possible de leur propriété boisée. Toujours

est -il que le chêne -liège peut grandement prospérer dans la région des Maures, y former de beaux peuplements et y devenir une bonne source de revenus.

Le châtaignier ne se rencontre pas, tant s'en faut, dans les Maures et PEsterel avec la même abondance que l'essence précédente; les châtaigneraies du Var ne couvrent guère plus de 3,900 ou 4,000 hectares, situées principalement dans les communes de GoUobrières, de la Garde-Freinet, de Pignans, de Gronfaron, de Bagnols et de Garnoules. C'est une proportion modeste, si on considère l'extension accordée dans certains départements à la culture de cet arbre; dans la Dordogne, par exemple, les châtaigniers occupent une superficie de plus de 58,000 hectares.

Cette essence n'en est pas moins précieuse dans le Var; elle y prospère dans les expositions fraîches , aussi bien dans les vallées qu'en montagne. Il y aurait certainement avantage à en favoriser la propagation, car ses produits sont d'une bonne vente. Exploité en futaie, le châtaignier peut fournir de belles pièces de charpente , et surtout du merrain; pris en taillis, il fournit, selon l'âge des brins, des échalas, du treillage, des piquets de clôture, des cercles de tonneaux et des douves. Les châtaigneraies de Gonfaron, qui ne sont pas les plus étendues de la région, peuvent fournir annuellement pour vingt à vingt -cinq mille francs de merrain. Encore faut -il lutter contre la concurrence , résultant de l'importation des produits similaires de la Sicile et de l'Italie méridionale.

Dans l'évaluation du revenu fourni par cet arbre, il faut aussi tenir compte des fruits. Les châtaignes de qualité supérieure , provenant de sujets greffes avec soin, sont fort estimées dans le commerce sous le nom de « marrons du Luc ». Les bonnes châtaigneraies, exploitées pour leurs fruits , donnent un revenu brut d'environ deux cents francs par hectare. Le taillis de châtaignier est d'un rendement meilleur que celui-là, dans les cantons favorables à la production du bois de tonnellerie; cela dépend d'ailleurs des conditions de sol, d'exposition et des soins d'aménagement. La révolution adoptée ordinairement pour la coupe de ces taillis est de trente ans.

Le pin maritime est l'essence résineuse la plus commune de beaucoup dans la région des Maures et de l'Esterel ; mais les forêts dont il constitue le peuplement sont loin de présenter, sur cette partie du littoral méditerranéen, l'importance et la beauté des pignadas des landes de Gascogne. Il est vrai que les pinèdes de la basse Provence

semblent avoir été vouées, pour ainsi dire, de tout temps aux ravages périodiques des incendies. Aussi, pour la plupart, végètent - elles à l'abandon. En outre, dans beaucoup de cantons le sol a été tellement appauvri par des défrichements répétés et inconsidérés, que, malgré sa rustique vigueur et sa puissance d'expansion, le pin maritime ne s'y propage plus qu'avec peine et y languit.

Cette situation est d'autant plus fâcheuse que, dans des conditions suffisamment bonnes, la culture du pin maritime peut donner un revenu sérieux. Cet arbre est de croissance rapide; exploité vers l'âge de vingt ou vingt -cinq ans, il peut déjà fournir des chevrons pour la charpente; plus âgé, vers soixante ans, il peut être employé pour les pilotis dans les constructions hydrauliques; injecté au sulfate de cuivre, il donne des poteaux télégraphiques, et il serait certainement possible de l'exploiter en traverses de chemins de fer. Les planches qu'on en tire sont de médiocre qualité; mais elles peuvent être utilisées avantageusement pour la confection des caisses d'emballage. Du reste, la qualité de ce bois varie notablement selon la qualité du sol et l'exposition du peuplement. Mais là, comme dans les landes de Gascogne, les difficultés de transport enlèvent au produit ligneux de la forêt beaucoup de sa valeur; c'est à ce point qu'en 1870, un pin maritime de soixante ans ne se payait pas plus de quatre à cinq francs, acheté sur pied dans les montagnes des Maures ou de l'Esterel.

Comme bois de chauffage, cette essence ne compte pas dans cette , région ; le charroi coûterait plus cher que le produit. D'ailleurs , le climat est très doux, et la consommation de chauffage, assez restreinte, trouve des ressources plus que suffisantes dans les mortbois, les déchets des olivettes, des vergers et des vignobles. Les plantations d'oliviers seules occupent dans le Var une superficie de 48,000 hectares. *

L'extraction des produits résineux n'entre pas non plus en ligne de compte , car le gemmage n'est point pratiqué dans cette région. Jadis, au temps de Louis XIV, ce genre d'exploitation n'était pas aussi délaissé qu'aujourd'hui. Colbert, qui voulait que la marine nationale trouvât toutes les ressources nécessaires sur le sol français, avait encouragé la fabrication du goudron en Provence, aux environs de Toulon surtout. Cette fabrication se maintenait encore un peu au xvnie siècle, et de nos jours, pendant la guerre de sécession des États-Unis, le gemmage avait pris quelque activité. Mais, une fois cette guerre terminée, les résines américaines recommencèrent à

affluer sur le marché européen, et les prix s'avilirent. A partir de 1865 et 1866, les produits du gemmage cessèrent tout à fait d'être rémunérateurs en Provence, et ce mode d'exploitation fut définitivement abandonné. Il ne faudrait pourtant pas conclure de là que l'industrie résinière est impossible dans cette région; il y aurait à étudier de près les conditions dans lesquelles elle pourrait être reprise, au moins à titre d'accessoire utile fournissant un appoint de revenu.

Au demeurant, lorsque la viabilité du pays se sera développée et perfectionnée, lorsque des mesures appropriées et rigoureusement mises à exécution opposeront un sérieux obstacle aux incendies , les propriétaires forestiers des Maures auront tout intérêt à exploiter leurs pineraies au point de vue de la production des bois de charpente et d'industrie. Les peuplements de chêne-liège prendront alors aussi une valeur beaucoup plus grande. Pour ce qui concerne la viabilité , le concours administratif semble indispensable ; le reste est l'affaire des propriétaires locaux et des habitants de la région.

Les sols arides et sablonneux comme celui de la basse Provence se prêtent assez mal à la culture des céréales; au contraire, les cultures arbustives, la vigne, l'olivier, le figuier^ l'abricotier, le pêcher, se comportent merveilleusement sur les coteaux et les versants schisteux, des Maures. Certaines plantations des environs d'Hyères peuvent servir à cette démonstration. Ces cultures seraient d'autant plus profitables, qu'elles serviraient en outre à combattre et à atténuer la sécheresse, qui est le fléau le plus redoutable du pays après les incendies, dont elle est d'ailleurs l'auxiliaire habituel.

Il y a plus d'un siècle, ces indications judicieuses furent publiées par les soins des procureurs de la province; mais ces efiforts restèrent stériles. Les populations rurales du midi ne sont pas moins que les autres attachées à leur routine; le paysan provençal se soucie peu de la culture arbustive; il tient à récolter du blé, et pour obtenir quelques grains de plus il ne manque pas d'écobuer pendant la saison sèche ; or cette pratique de l'écobuage crée un danger incessant d'incendie pour les peuplements forestiers.

Autre circonstance fâcheuse : quand l'incendie se déclare, les bras manquent d'abord pour combattre le fléau dès son début et limiter immédiatement son parcours. Cela tient à ce que la population est à la fois insuffisante et mal répartie. Les habitants sont surtout agglomérés dans un nombre restreint de gros villages séparés les uns des autres

par de longues distances, de vastes étendues de campagne déserte, dépourvues de fermes ou de maisons d'aucune sorte. Les habitations isolées sont assez rares et ne se rencontrent que dans les points traversés par une route carrossable. En résumé, cette répartition vicieuse est des plus défavorables pour une bonne exploitation agricole ou forestière ; et cette situation date de loin , car elle remonte au temps des invasions sarrasines dans le midi de la France. Les populations menacées se groupèrent alors autour des lieux de défense et ne surent plus s'en détacher par la suite. Le paysan du midi ne fait pas exception à la règle; il se fige volontiers dans ses habitudes traditionnelles.

Le massif de l'Esterel, plus abrupt et plus sauvage que les montagnes des Maures , est aussi plus foncièrement forestier. Les défilés de l'Esterel ont eu jadis une triste réputation; ils servaient de refuge à des bandes de malfaiteurs qui pillaient et rançonnaient à qui mieux mieux les pays des environs; les sinistres exploits de ces bandits ont fini par être condensés dans la légende locale de Gaspard de Besse. C'est dans l'Esterel que se trouve le hameau des Adrets et son auberge, dont le nom a été popularisé par un drame de théâtre.

La superficie forestière de ce massif est approximativement de 10,000 hectares. L'État y possède la forêt de Malpey, évaluée à 4,000 hectares en chiffres ronds; 2,300 hectares environ appartiennent à la commune de Fréjus, mais la majeure partie de cette forêt communale a été soustraite depuis 4854 au régime forestier, à la suite d'incendies désastreux. On ne voit pas bien ce que la commune a pu gagner à cette mesure regrettable.

Les incendies ont souvent et de longue date ravagé les forêts de l'Esterel; déjà les vides causés par le feu y étaient considérables dans le cours du xviiie siècle. Le mal et sa cause ont subsisté jusqu'à nos jours. Les vides ne tardent pas à être envahis par la végétation buissonnante , qui étouffe les jeunes plants forestiers et transforment en une lande broussailleuse, en une sorte de maquis, tout cet espace naguère garni de futaie. Ces broussailles , dont le développement est essentiellement favorisé par les conditions du climat, deviennent pendant la saison sèche et chaude la proie facile et l'aliment des incendies , qu'elles contribuent à propager au loin. Cette végétation , qui prospère facilement sous bois, se compose principalement, comme il a été dit ailleurs, de bruyères, d'arbousiers, d'ajoncs, de fougères, auxquels s'adjoignent le myrte, le lentisque, le filaria, le ciste , le genévrier, etc. etc. Les pipes en bois que fournissent les

souches de bruyère arborescente sont certainement moins utiles que les produits du chêne-liège ou du pin maritime.

Puis il faut tenir compte encore de la couche épaisse de feuilles sèches, de brindilles et d'aiguilles de pin qui tapissent le sol, concurremment avec ces fourrés. Viennent les chaudes journées de juillet et d'août avec leur soleil torride, la terre elle-même devient brûlante, et alors la moindre étincelle suffit pour allumer une vaste et terrible flambée dans cette masse de combustible végétal. Si, par malheur» le mistral souffle à ce moment , ce sont des centaines d'hectares que le feu dévorera. Eh bien , en dépit de ces conditions , il semble que l'homme s'est entêté pendant des siècles à jouer avec le danger.

En 1868, une grande enquête administrative fut entreprise pour chercher les causes réelles d'un mal devenu périodique et aviser aux mesures préventives ou réparatrices. M. Faré, alors directeur général du service des forêts, procéda lui-même aux investigations; c'est assez dire le degré d'importance qu'avait pris cette question.

De tout temps bon nombre d'incendies de forêts ont été attribués à la malveillance ; il est certain que cette cause a dû jouer son rôle plus d'une fois; mais, en réalité, la preuve n'a pu en être saisie que rarement. Le plus souvent on est obligé de s'en tenir aux conjectures; encore aujourd'hui, lorsqu'il s'agit d'un incendie de forêt, la justice n'a pas plus d'action qu'elle n'en avait il y a cent ou deux cents ans. Il est si facile, en somme, de préparer l'incendie, puis de s'éloigner pendant que le feu couve et de se créer un alibi pour le cas de besoin. Si l'incendiaire ne se dénonce pas lui-même par quelque parole imprudente ou dans un moment d'ivresse, il a toutes chances de rester inconnu et d'échapper à la vindicte publique.

Les bergers passaient communément autrefois pour des fauteurs volontaires d'incendie , et il faut reconnaître que cette incrimination avait sa raison d'être : l'incendie des bruyères, des broussailles et subséquemment de la forêt était un moyen de renouveler ou d'agrandir les pâturages. Cette funeste pratique n'était pas, d'ailleurs, spéciale à la basse Provence : on la retrouvait en Sologne, en Berry, en Gascogne et ailleurs encore. Il a fallu partout beaucoup de temps et des mesures sévères pour déraciner ces coutumes de sauvages. Encore aujourd'hui c'est le procédé préféré de culture pastorale chez les Arabes algériens. Toujours est-il que dès le moyen âge, et jusqu'à la fin du xviiie siècle , une pénalité rigoureuse visait particulièrement les bergers provençaux adonnés à cette pratique , surtout dans la ré-

gion des Maures et de TEsterel; mais maintenant les bergers sont hors de cause; les mœurs pastorales sont modifiées, au moins à cet égard; la surveillance est aussi plus active depuis que les bois, mieux exploités, ont pris davantage de valeur.

En maintes occasions, c'est à l'imprudence des chasseurs ou à l'incurie coupable des fumeurs qu'il a fallu imputer les incendies. Souvent les sinistres ont eu lieu le jour même de l'ouverture de la chasse, au mois d'août. Cependant des arrêtés administratifs ont défendu l'emploi de bourres inflammables, et, dans certaines communes, la chasse était interdite dans les forêts de pins jusqu'au moment des premières pluies ; seulement cette dernière mesure, pour être réellement efficace , eût dû être étendue à tout le département du Var par arrêté préfectoral, en vertu des pouvoirs donnés à l'administration supérieure par la loi de 1844. Que ces précautions n'aient pas absolument enrayé le mal, personne ne pourra s'en étonner. On sait avec quelle facilité beaucoup de gens se dispensent d'observer un règlement administratif, surtout si Ja répression immédiate et certaine de la contravention n'est pas trop à craindre.

Que des fumeurs aient pu, dans certains cas, être les auteurs des incendies, cela semble non seulement possible, mais même vraisemblable. On allume sa pipe et on jette l'allumette au hasard, sans l'éteindre et sans s'inquiéter des conséquences possibles de cette imprudence. Cela se voit sans cesse. Que l'allumette encore flambante tombe dans une touffe d'herbes ou de mousse sèche , au pied d'un buisson , d'une masse de broussailles , et l'incendie ne tardera pas à faire rage, pendant que le fumeur insouciant continue sa course, sans se douter du beau coup qu'il vient de faire. Il faut compter aussi avec la malice des enfants, qui aiment tant à jouer en tout pays avec le feu, et qui peuvent si facilement se procurer des allumettes chimiques.

Quoi qu'il en soit , ce ne sont encore là que des causes accidentelles ; autrefois les allumettes étaient inconnues, l'habitude de fumer était peu répandue dans les campagnes, et les paysans ne chassaient guère; cependant les incendies n'étaient ni moins fréquents ni moins désastreux. Il faut donc chercher quelque autre cause, pour ainsi dire normale, du fléau. Cette cause n'est pas, d'ailleurs, très difficile à discerner : c'est la persistance de certaines pratiques agricoles , auxquelles le paysan se cramponne comme à toutes les routines en général; en un mot, celte cause est la façon de procéder à ces sortes

de défrichements qu'on appelle des taillades en patois provençal , ou des issarts.

Voyons comment s'opèrent ces taillades et ces issarts. La taillade consiste à couper et à laisser sur place les mort -bois, ainsi que les menues branches de pins ; tout ce qui est essence résineuse est exploité et enlevé. Quand tous les débris abandonnés sur le terrain sont bien secs , on les répartit à peu près également sur la surface de la coupe et on y met le feu. Ordinairement on tâche de préserver les chênes - liège ; mais s'il en périt quelques-uns, on ne s'en émeut guère. Les cendres servent d'amendement au sol, que l'on ensemence immédiatement en céréales. En effet , aucune opération de nettoyage ne suit l'action du feu; on néglige d'arracher les souches de bruyères, d'arbousiers et autres qui encombrent le terrain, et qui ne tardent pas à émettre des rejets; aussi dès la première année la végétation buissonnante commence - 1 - elle à reparaître. Après un petit nombre de récoltes assez maigres, la garrigue est reformée. Mais avec ce système les gros arbres ne résistent pas longtemps, et les souches qui pouvaient reconstituer le taillis perdent promptement leur faculté de reproduction. La forêt est alors bien détruite, et la lande se constitue définitivement avec son caractère local , selon le pays. Que le feu se propage , et ce cas n'est que trop fréquent , au delà des limites du terrain qu'il s'agissait de débroussailler, et l'opération plus ou moins régulière de la taillade se transforme en usclade, c'est-à-dire devient un véritable sinistre atteignant une étendue variable de bois et de landes; cela dépendra de la violence et de la direction du vent, de la promptitude et de l'énergie des secours, etc. En résumé, la taillade est donc un défrichement incomplet et très élémentaire; mais on conçoit aisément combien est dangereuse , au point de vue des incendies , une telle opération exécutée sans grand soin , sans surveillance, au cœur de l'été.

L'issart est un mode de défrichement plus perfectionné, mais non moins périlleux. En Provence, un issart est une futaie de chêne dont le sol est cultivé périodiquement. Le terrain est nettoyé de ses mortbois, qu'on entasse pour former des sortes de fourneaux désignés sous le nom de saquières, quand leur forme est allongée. La broussaille, coupée et disposée en amas convenables, est recouverte d'une mince couche de terre, et on y met le feu. La combustion est plus ou moins rapide selon l'activité du tirage d'air; cela dépend de la situation et de la confection môme de la saquière, qui agit toujours plus

OU moins à la façon d'une cheminée. De même que pour la taillade , le but de l'opération est de préparer le terrain en vue d'obtenir plusieurs récoltes de céréales. Aucune considération d'intérêt forestier ne trouve alors sa place dans l'esprit du paysan. Il est certain que ce procédé de culture ne tarde pas à ruiner pour longtemps le sol forestier ; cette pratique abusive et périodique des écobuages réussit à dénuder complètement le sol , comme on peut le constater , par exemple, dans certaines parties des territoires communaux de Bormes ou de Collobrières. C'est par milliers qu'il faut compter les hectares ainsi soustraits à la culture agricole ou forestière.

On comprend sans peine comment taillades et issarts deviennent la cause et le point de départ des incendies. Le feu des saquières peut couver longtemps encore après qu'on le croit éteint; si le mistral souffle alors, il y a chance que quelque foyer se rallume, et sous l'action du vent l'incendie ne tarde pas à gagner de proche en proche. Parfois c'est dans de vieilles souches cariées que le feu s'entretient lentement pendant un certain temps sans indice extérieur, jusqu'à ce qu'il éclate inopinément, quand il a pu atteindre quelques matériaux facilement inflammables. Ce fait n'est pas très rare ; pour l'éviter, il faudrait avoir soin de recouvrir de terre les souches d'arbres partout où on procède à l'incinération des sous -bois; mais c'est une précaution qu'on néglige la plupart du temps.

C'est un spectacle plein d'une grandiose horreur que celui d'un incendie de forêt, surtout quand il est activé par le vent. Des flammes immenses dévorent l'espace, tantôt rasant le sol, où les herbes sèches, les feuilles mortes et les brindilles leur servent d'aliment; tantôt volant à la cime des arbres , quand l'incendie rencontre un peuplement serré. Le feu se propage avec un grondement sinistre mêlé de sifflements, de crépitements, de craquements; dans le jour, d'immenses tourbillons de fumée rougeâtre l'annoncent au loin; la nuit, c'est une lueur rouge plus ou moins intense qui colore tout l'horizon. A chaque rafale de vent, des myriades d'étincelles, cônes de pin, lambeaux d'écorces enflammés, s'échappent des divers points du foyer, et, emportés au loin, menacent de propager le sinistre à longue distance. On a vu maintes fois des flammèches portées ainsi à plusieurs kilomètres du point incendié.

L'incendie suit une marche assez irrégulière, mais dont la direction générale est celle du vent ; dans les Maures , il se propage ordinairement du côté de la mer, du nord- ouest vers le sud -est, poussé qu'il

est par le mistral. On a vu dans quelques-uns de ces grands incendies des villages de la montagne cernés par les flammes et menacés d'une complète destruction. Le village des Mayons-du-Luc , en 1867, ne fut sauvé , en pareille occurrence , qu'au prix des efforts les plus énergiques.

Quand l'atmosphère est calme, on a plus de ressources pour combattre le sinistre; on pratique des abatis à une certaine distance, on ouvre des tranchées, dont on rejette la terre du côté du feu, on nettoie rapidement de leur mort -bois et de leurs herbes les voies de communication qui traversent la forêt dans une direction favorable; on attaque aussi le feu directement en frappant avec des rameaux feuillus les buissons et les herbes qui flambent. Mais ces moyens sont souvent impuissants quand le vent souffle avec violence. Alors on essaye parfois de combattre l'incendie par l'incendie même, en allumant dans une direction judicieuse ce que l'on appelle un contrefeu. C'est un moyen dangereux , qui doit être employé avec intelligence et à propos , sous peine de concourir à aggraver le désastre.

Le contre-feu, allumé dans des conditions convenables, se propage à

la rencontre du foyer qu'il s'agit d'attaquer et dénude un certain espace qui servira de terrain de protection devant lequel l'incendie devra s'arrêter faute d'aliment. Parfois c'est sur les flancs du foyer principal qu'on allume le contre-feu. Mais, encore une fois, c'est une ressource périlleuse , et dont on n'est pas toujours maître de diriger ou de limiter l'action.

Le dommage causé par l'incendie est toujours sérieux, mais il varie d'importance selon l'intensité et la durée du feu; chassée par un vent violent, la flamme court rapidement sur un plus grand espace, mais attaque moins profondément les arbres. Les vieux sujets de futaie sont parfois assez bien préservés quand le fléau passe vite; mais les jeunes pins, entre quinze et trente ans, périssent presque toujours. S'ils restent sur pied après avoir été touchés par le feu, ils se piquent, et leur bois perd toute valeur marchande. A la suite des incendies, le propriétaire est donc obligé de vendre rapidement et en masse les produits ligneux que l'incendie n'a pas trop endommagés , et de cette vente forcée résulte une dépréciation encore plus grande de la marchandise.

Le chêne -liège résiste assez bien à l'action du feu s'il n'a pas été démasclé; par malheur, le démasclage se fait précisément en juillet et août, c'est-à-dire à l'époque où les incendies sont le plus fréquents*

Si le liber est atteint par le feu, Farbre périt tôt ou tard, et il faut le receper. En cas d'incendie, l'arbre démasclé souffre plus ou moins, selon l'épaisseur de la couche de liège reproduit; ordinairement ce liège de reproduction échaudé devra ôtre enlevé pour permettre la formation d'une autre couche non endommagée.

Chose remarquable, il arrive souvent qu'après l'incendie le sol se repeuple de lui-même en essences forestières, si le propriétaire a soin de faire arracher les souches de bruyères et de compléter le nettoyage des mort-bois, qui ne tarderaient pas à envahir de nouveau le terrain. Ce nettoyage permettra aux rejets de chêne-liège, par exemple, de se développer, au lieu d'être étouffés, comme auparavant, par la végétation buissonnante. Certains peuplements de chênes- liège, qui sont maintenant en pl^ne prospérité dans la région des Maures, ont débuté de cette façon. Il y a cinquante ans, leur place était garnie par un maquis sans valeur. Mais tous les propriétaires ne savent pas oujie peuvent pas retirer une leçon et un profit de leur malheur primitif. S'il en était toujours ainsi, l'incendie finirait peut-être par être regardé comme une sorte de bonne chance. Le propriétaire qui fait opérer le débroussaillement régulier arrive* au même résultat avec moins de risques et sans incertitude sur les frais de l'opération. En tout cas , pour compléter l'œuvre de régénération, il faut avoir soin de mettre les jeunes peuplements à l'abri de la dent meurtrière des chèvres et des moutons. Après incendie, les pinèdes se reforment aussi par semis naturel quand le désastre n'a pas atteint ses dernières limites.

Si les incendies se renouvellent sur le même terrain à de courts intervalles, la ruine complète et irrémédiable de la forêt en est la conséquence. C'est ainsi qu'en 1838 et en 1840 deux immenses incendies ravagèrent les mômes cantons de l'Esterel : 300,000 pieds d'arbres furent atteints, et leur exploitation forcée après le sinistre ne produisit qu'une somme de 75,000 francs. En 1854, le feu dévastait de nouveau ces cantons et détruisait en maint endroit tout espoir de repeuplement; là où les pins étaient encore trop jeunes pour porter graines, la ruine fut absolue, et la broussaille sans valeur a remplacé la forêt.

Certaines parties de la basse Provence semblent avoir été vouées particulièrement aux ravages périodiques du feu. Ainsi, de 1846 à 1868, dans l'espace de vingt -deux ans, les bois communaux de Pierrefeu furent visités quarante fois par l'incendie. Pendant la même

période, les forêts de GoUobrières étaient soumises trente -six fois à la môme épreuve. Dans beaucoup de cas, le sinistre put être assez promptement limité; mais, dans quelques circonstances, il prit des proportions effrayantes. En 1855, par exemple, la commune de Pierrefeu perdit ainsi 750 hectares de forêt ; en 1863 , un pareil désastre lui ravageait 700 hectares.

D'après les évaluations empruntées aux documents officiels, dans le cours de la période décennale de 1838 à 1848, environ 40,000 hectares de bois ont été détruits en Provence par ffes incendies , et les pertes pécuniaires subies de ce chef n'ont pas été moindres de quatre millions de francs. On ne s'étonnera pas de ces chiffres, si on considère l'extension que prennent parfois les incendies; en 1863, un seul sinistre a détruit plus de 6,000 hectares de bois sur les communes de Carnoules, du Puget, de Guers et de GoUobrières. En 1864, le feu sévit sur 11,000 hectares de forêt; en 1867, sur 4,000. Dans la très grande majorité des cas, il a été possible de découvrir la cause de l'incendie, et on a trouvé comme point de départ un feu d'écobuage, un fourneau d'issart. En 1867, le propriétaire d'une châtaigneraie située à une centaine de. mètres de la lisière des bois communaux de Gonfaron veut nettoyer sa futaie; il procède naturellement selon la coutume, et ses saquières sont si mal établies ou si mal surveillées, qu'elles communiquent le feu à la forêt communale, où 270 hectares sont détruits; puis l'incendie se propage dans les bois de GoUobrières, où 150 hectares sont dévorés, et dans ceux de la Garde -Freinet, qui perdent 111 hectares. L'écobueur maladroit qui avait causé le mal fut condamné par le tribunal de Brignoles à 500 francs d'amende et à diverses sommes de dommages -intérêts, dont le total s'élevait à 113,591 francs. G'était une réparation partielle du dommage; mais dans combien de cas ne faut -il pas renoncer à tout dédommagement ? •

L'étude des documents judiciaires prouve qu'à toutes les époques ces incendies de la basse Provence ont eu la même origine; nombre d'arrêts rendus au xvhp siècle contre les gens dont les taillades ou les issarts avaient déterminé des incendies , montrent que la situation n'a guère changé sous ce rapport depuis plusieurs siècles, Gauses et résultats ont toujours été les mêmes.

Dès le moyen âge et dans les temps modernes, avant la révolution de 1789, il y eut des tentatives de prévention et de répression concernant les incendies de forêts. Mais ces mesures de police étaient toutes

locales, et il est permis de croire qu'elles n'étaient pas toujours appliquées avec une excessive rigueur. Cependant les populations , surtout dans certains pays, notamment en montagne, comprenaient assez bien parfois l'importance capitale de conserver la forêt et de la défendre au besoin. Alors aussi, comme aujourd'hui, on courait volontiers au feu pour l'éteindre et pour limiter les dommages.

De 1556 à 4606, on vit l'autorité administrative supérieure intervenir activement dans les matières forestières, et substituer plus ou moins son pouvoir à l'action des communes et même des seigneurs. En Provence, il se constitua une sorte de législation provinciale en rapport avec les besoins du pays ; pendant plus de deux siècles , les grands propriétaires fonciers, les premiers intéressés dans l'aflEaire, s'attachèrent à faire respecter par tout le monde les règlements. Un arrêt de 1606 interdisait notamment aux propriétaires et aux usagers (( de couper aucuns bois pour les brûler sur les lieux, faire eyssarts pour convertir la terre en labour ». Déjà alors le déboisement avait fait assex de progrès pour que les hommes clairvoyants s'en effrayassent et voulussent y porter remède.

Le parlement de Provence imagina un ensemble de mesures qu'il jugeait les plus propres à empêcher les incendies et à remédier au déboisement progressif. Il fut interdit aux propriétaires, comme aux usagers, d'écobuer le sol forestier sans avoir obtenu d'abord une autorisation qui était accordée après une enquête. Les propriétaires, communautés ou particuliers, qui avaient eyssartéet déboisé les versants de la montagne, furent tenus de les repeupler d'essences forestières dans un délai déterminé. En cas d'incendie , il était interdit au propriétaire de cultiver des céréales sur l'emplacement ravagé, sous peine de mille livres d'amende et de confiscation du grain; il lui était interdit en outre d'introduire sur ce terrain, pendant un certain nombre d'années, aucun bétail, sous peine de 500 francs d'amende et de confiscation du bétail.

Assurément ces mesures et d'autres encore avaient leur utilité; mais, pour être complètement efficaces, il eût fallu que leur application fût surveillée de près par des agents spéciaux, investis d'une autorité et doués d'une compétence que personne n'eût pu méconnaître ou contester. En 1669, lorsque le personnel administratif des forêts fut réorganisé par Colbert, la Provence s'attacha à maintenir ses pîjivilèges d'autonomie sur ce point comme sur le reste; elle absorba les offices forestiers dans sa propre administration. Le service

spécial qui fonctionnait régulièrement alors fut suppléé par des juges seigneuriaux et des juges royaux, faisant fonctions de juges gruyers. La chambre des eaux et forêts, instituée au parlement d'Aix en 1704, jugeait les causes en dernier ressort, et envoyait des commissaires faire les enquêtes nécessaires sur place. Aujourd'hui encore un souvenir assez original de cette organisation subsiste en Provence ; bon nombre de paysans ne connaissent l'administration actuelle des forêts que sous le nom de « chambre forestière ».

En fait, la police forestière était entièrement remise aux consuls, que l'autorité judiciaire rendait responsables. Les devoirs de ces fonctionnaires étaient très étendus ; ils devaient veiller à l'exécution des ordonnances et règlements concernant les bois, empêcher les défrichements dangereux et les cultures en issarts, faire observer rigoureusement l'interdiction d'allumer des feux dans les bois, et enfin protéger spécialement les repeuplements des bois incendiés.

Des gardes établis dans les communes, en vertu d'arrêts du parlement, secondaient les consuls dans leurs tournées forestières. Ces gardes étaient responsables, comme les consuls, et recevaient des honoraires déterminés par les arrêts. Les consuls furent parfois réprimandés ou punis pour avoir montré trop de tolérance en matière forestière ou même pour n'avoir pas organisé les secours avec assez de diligence en cas de sinistre.

Enfin, d'après une ancienne coutume de Provence datant du temps de Raymond Bérenger (1243), et restée en vigueur jusqu'à la révolution, la communauté pouvait être rendue responsable, dans le cas où l'incendie était imputable à la faute d'un de ses membres, sans que le coupable pût être découvert personnellement. Il est vrai d'ajouter qu'on ne trouve point de preuves que cette sorte de responsabilité ait jamais été sérieusement pratiquée; mais le principe était posé.

Dans la pratique ordinaire, les arrêts de la chambre des eaux et forêts étaient publiés avec une certaine solennité , dans le but de faire impression sur le populaire. Ces arrêts étaient transcrits sur les registres de la commune, et affichés à la porte de la maison municipale; en outre, il en était fait chaque année une lecture officielle, le jour des élections municipales, et le 1er octobre le garde en faisait une criée publique, afin que nul ne pût prétendre les ignorer. Les condamnations, qui pouvaient être pécuniaires ou corporelles, étaient affichées à la porte des coupables, et à plusieurs exemplaires

dans la .localité où ils résidaient. Dans certains cas, l'auteur d'un incendie était condamné au bannissement temporaire hors de sa commune.

Ces dispositions spéciales de police forestière répondaient aux besoins particuliers de la région, et restèrent en vigueur jusqu'à l'époque de la révolution. Dans d'autres provinces, par exemple, en Lorraine, en Bretagne, en Franche -Comté, où on pratiquait également Fécobuage et le sartage, mais où ces opérations n'ont jamais présenté les mêmes dangers ni causé les mêmes sinistres qu'en Provence, il n'existait aucune réglementation locale le$ concernant. On s'en tenait aux prescriptions générales de l'ordonnance de 1669, et encore la tolérance était- elle grande à cet égard.

Les mesures appliquées en Provence contribuèrent certainement à retarder le déboisement de ce pays; toutefois, pour qu'elles fussent pleinement efficaces, il eût fallu que leur exécution fût régulièrement confiée à des autorités plus imposantes et plus vigoureuses que les administrations communales ou les justices seigneuriales. A la fin du xvnie siècle, les populations ne se laissaient plus gouverner si facilement; la bourgeoisie des campagnes avait émigré en grande partie dans les villes, et les consuls, choisis dès lors parmi les paysans, étaient souvent dénués d'instruction; par suite, leur autorité morale était plus ou moins nulle, et la crainte des inimitiés locales les empêchait en mainte occasion de faire respecter les règlements de police. Les gardes étaient ordinairement dans les mêmes conditions que les consuls. Aussi le mal allait s'aggravant, et c'est avec juste raison que les délégués du tiers état, dans la sénéchaussée de Draguignan, demandaient, en 1789, qu'il fût fait « règlement sévère dans le but de prévenir les incendies de forêts ». Évidemment il fallait en venir à un régime dont l'application ne fût pas subordonnée plus ou moins à la négligence ou à la pusillanimité d'un maire désireux de ne pas se créer d'ennemis dans sa commune. A ce point de vue, depuis la révolution, la situation des maires fut d'abord la même que celle des consuls dans le dernier tiers du xviiie siècle. La nécessité de l'action d'une autorité supérieure s'imposait donc; et pourtant la situation ne s'est pas améliorée, tant s'en faut, depuis la révolution.

Jusqu'en 1789, l'écobuage était combattu tant bien que mal en Provence pour limiter les défrichements et empêcher les'incendies autant que possible. Sous le régime du code forestier de 1827 et de la loi

de 1859, il n'existe plus de dispositions spéciales pour la Provence. Cette nouvelle législation, rigoureusement applicable à toute la France, règle d'une façon générale" la police des défrichements, et précise, avec une sanction pénale à l'appui, les prohibitions qui concernent les feux allumés en forêt ou à proximité des forêts. Pour tous les bois soumis au régime forestier, le Code de 1827 établit un « rayon prohibé » en deçà duquel il ne peut être ni apporté ni allumé du feu, à moins d'une main -levée d'interdiction consentie par le propriétaire; et alors la main -levée peut être subordonnée à l'observation de certaines conditions relatives à la distance et à la disposition des foyers, à la saison, etc. Mais cette législation, qui était suffisante pour le reste de la France, où les incendies de forêts sont très rares, laissait la basse Provence à peu près sans protection contre le feu. La multiplication eflfrayante des incendies dans la région des Maures et de l'Esterel en donna bientôt la preuve. Depuis l'abolition des anciens règlements, les taillades et les issarts s'exécutaient sans contrôle, et, de la part des opérateurs, souvent sans le moindre souci des conséquences pour les propriétaires voisins.

En 1841 , un arrêté ministériel applicable aux bois relevant du régime forestier régla les conditions dans lesquelles les fourneaux d'écobuage pourraient être installés à distance prohibée ; d'abord l'opération devait être autorisée spécialement par le préfet; ensuite le pétitionnaire ne pouvait établir ses fourneaux qu'à une distance déterminée, jamais moindre que le rayon prohibé; le feu ne devait être allumé que par un temps calme, et le garde du triage était prévenu quarante -huit heures à l'avance. Pendant tout le temps de l'opération et jusqu'à extinction complète du feu, le pétitionnaire était tenu de maintenir deux gardes jour et nuit sur le lieu de l'écobuage. Enfin ledit pétitionnaire était rendu responsable de tous les dommages pouvant résulter de son opération.

Cette réglementation fut appliquée dès lors à tous les bois dépendant du service des eaux et forêts: sans doute les particuliers eussent pu se servir de ces mêmes garanties contre leurs voisins, mais, soit par insouciance, soit pour tout autre motif, personne n'en fit rien. Les incendies continuèrent de faire fureur. Du reste, lorsque l'écobuage s'opérait dans les mois d'été, les garanties énumérées ci -dessus devenaient assez précaires, même pour les forêts domaniales ou communales. Aussi, en 1864, un arrêté préfectoral prescrivit-il qu'aucun écobuage ne fût fait dans le département du Var « pendant

les mois de juin, juillet, août et septembre, à une distance moindre de 200 mètres de tous les bois peuplés d'essences résineuses, de chêne-liège, ou dont le peuplement est mélangé de ces essences. » Cette interdiction fut renouvelée d'année en année , et les gardes du service forestier durent veiller à ce qu'elle fût observée, et les infractions tombaient sous le coup des peines édictées par le Code forestier. Mais, au point de vue des particuliers, cet arrêté n'avait que la valeur et les conséquences d'une mesure de police rurale; en cas de contravention, la sanction se bornait, aux termes du Code pénal, à une amende de un à cinq francs. Encore eût-il fallu que des agents spéciaux fussent chargés de faire observer ce règlement; à leur défaut les propriétaires seuls ou leurs gardes particuliers pouvaient exercer quelque surveillance, mais sur leur terrain exclusivement. D'ailleurs

l'arrêté péchait par un autre détail ; s'il proscrivait les feux dans un rayon prohibé, il n'interdisait pas d'en allumer à la même époque dans l'intérieur môme des bois, ce qui n'est certes pas moins dangereux. Il est permis de dire que, malgré l'arrêté préfectoral, les forêts des particuliers, sur une superficie de 82,000 hectares, échappaient réellement à toute surveillance et à l'action légale. On ne se gêna donc pas dans la région des Maures pour continuer les pratiques funestes de l'écobuage dans la saison d'été, et les incendies suivirent aussi une progression croissante. Il semble difficile, au premier abord, d'empêcher un propriétaire de faire ce qu'il lui plaît sur son propre terrain; toutefois il ne faut pas oublier que, dans bon nombre de cas, les propriétés particulières peuvent être grevées de certaines servitudes pour la sauvegarde d'un intérêt public. N'est-ce pas le cas d'appliquer ce principe à la région des Maures?

La grande enquête administrative de 1868 eut pour résultat de mettre mieux en lumière les dangers de la situation et l'urgence d'une réglementation plus efficace. Après mûr examen, les hommes les plus compétents sur ces questions ont établi la nécessité d'un certain nombre de mesures, les unes temporaires, les autres définitives, qu'il est intéressant de résumer ici brièvement.

Puisque la loi de 1844 permet au préfet du Var de retarder l'ouverture de la chasse jusqu'à l'époque des premières pluies, il faudrait qu'une disposition législative analogue et spéciale l'autorisât à interdire à tout le monde sans exception les opérations nécessitant l'emploi du feu, pendant la saison sèche, soit à l'intérieur, soit dans le rayon prohibé des forêts ou des landes broussailleuses.il est évident que, si

toute la région était régulièrement débroussaillée, ces mesures exceptionnelles deviendraient inutiles; mais, en attendant, il faut bien y recourir pour sauvegarder l'intérêt général contre l'imprudence ou l'incurie de quelques-uns.

Mais si l'on veut que les mesures exceptionnelles soient efficaces, il faut en assurer l'exécution à l'aide d'agents spéciaux organisés en brigades ambulantes et ayant qualité pour verbaliser partout. Les agents ordinaires de police rurale ou forestière ne seraient pas assez indépendants de toute influence locale ou n'auraient pas autorité pour le faire dans beaucoup de cas. En 4868, un essai de cette organisation a été fait dans une partie de la région des Maures , pour les territoires de Bormes, Pierrefeu, Gonfaron, Vidauban et Fréjus; les résultats ont été satisfaisants. Lorsque cesse le temps de leur surveillance spéciale, les agents de ces brigades ambulantes peuvent être employés à d'autres travaux de conservation forestière. Si le garde ambulant est intelligent, il peut exercer une action très utite, très efficace, sans même avoir besoin de recourir trop souvent aux procès- verbaux; il saura acquérir un certain degré d'influence sur la population, et il réussira ainsi souvent à prévenir le mal avant d'avoir à le réprimer.

Malgré toutes les mesures prises, l'incendie peut éclater; il s'agit de le combattre. Généralement les populations se prêtent volontiers aux travaux de secours ; mais souvent leurs efforts et leur bonne volonté gagneraient en efficacité s'ils étaient sagement réglés et soumis à une bonne direction. Il faudrait en outre qu'une fourniture de vivres fût au moins assurée aux travailleurs, qui parfois accourent de loin et dont la présence peut se prolonger plus ou moins sur le lieu du sinistre. Cela revient à dire qu'il serait bon d'instituer une organisation élémentaire, mais permanente, des secours. Des hommes de choix, exercés aux applications du contre-feu, pourraient former dé petites brigades de sapeurs prêtes à se porter au secours des points menacés pour seconder les gardes et aptes à diriger la foule des travailleurs lors des grands incendies. Le recrutement de ces hommes serait facile, à la coudition de leur accorder un signe distinctif honorifique de leurs fonctions et de leur attribuer quelques avantages matériels, appréciables pour des campagnards, sans oublier un salaire convenable pour les jours employés au service actif contre le feu. Enfin cette organisation pourrait être complétée par l'établissement d'un certain nombre de postes de vigie sur des points cul-

Une forft de la basse Provence.

minants de la région, de manière que l'alarme pût être donnée dès le début d'un sinistre.

Comme on le fit remarquer à l'occasion de l'enquête, il y aurait lieu de reviser et de modifier les dispositions du Code forestier (art, 148) et du Code pénal (art, 458) en ce qui concerne les peines applicables aux auteurs volontaires ou involontaires des incendies. Avant la révolution , la pénalité était d'une grande rigueur ; les incendiaires étaient condamnés communément au fouet et aux galères. Depuis 1789, on a plutôt péché par excès contraire; la législation actuelle ne comporte que des peines pécimiaires; or ce genre de peine ne peut guère effrayer ni atteindre le plus grand nombre des auteurs d'incendies (journaliers, maraudeurs, etc.), qui, ^tant ordinairement insolvables, échappent de fait à l'action et à la responsabilité pécuniaires. La contrainte par corps n'est même pas une ressource, puisque les frais retombent alors presque toujours sur le plaignant. Il faudrait donc que la législation comportât une peine corporelle, comme l'emprisonnement , de telle façon que , dans aucun cas , un incendiaire ne pût demeurer impuni.

La mise en œuvre de tous ces moyens contribuerait certainement à réduire au minimum possible le fléau des incendies; mais, si on s'en tenait là, la question ne serait pas définitivement tranchée; le jour où l'application des palliatifs laisserait à désirer, la situation deviendrait bientôt aussi fâcheuse qu'auparavant. La méthode véritablement curative consisterait à développer rationnellement, à améliorer, à encourager la culture et les industries forestières dans la région des Maures et de l'Esterel. Mais les funestes événements de 1870 et les agitations politiques qui se succèdent depuis lors en France ont détourné les esprits vers d'autres sujets. Les réformes qui eussent dû être les conséquences naturelles de l'enquête accomplie dans les Maures sont restées en suspens. Il faut pourtant bien y revenir pour que la transformation économique de la région se fasse au point de vue forestier. C'est à ce prix et par ce moyen que les incendies ne seront plus à redouter. Il y a là 100,000 hectares de forêts ou de terrains forestiers qui sont loin de donner au pays la somme de profits qu'on peut et qu'on doit en attendre.

Avant 1789, les particuliers propriétaires de forêts dans cette région n'étaient guère encouragés à améliorer leurs bois, à cause des entraves de toute nature imposées à leur exploitation. Lorsque la loi de 1790 eut donné aux particuliers la libre disposition de leurs pro-

priétés boisées, beaucoup de gens s'empressèrent de profiter de cette liberté pour exploiter à outrance , sinon pour détruire leur domaine forestier. La région des Maures et de l'Esterel n'échappa point à cette sorte de dévastation ; toutefois le mal ne put pas être poussé aussi loin que l'eussent peut-ôtre voulu les défricheurs, parce que la viabilité du pays était trop rudimentaire pour permettre une exploitation sérieuse. Il est vrai que les écobueurs s'en donnèrent alors à cœur joie, et les incendies purent propager la destruction dans les cantons que la cognée eût respectés, quoiqu'à regret.

Encore aujourd'hui certaines parties de cette région sont aussi peu accessibles qu'autrefois; d'autres, en revanche, percées de routes ou de chemins d'exploitation , ont changé complètement d'aspect et de valeur. La culture du liège y donne maintenant de gros revenus, et les pins s'y vendent bien. Le jour où le réseau des chemins s'étendra sur toute la surface des Maures , les mêmes résultats se généraliseront , la richesse forestière du pays devra prendre un accroissement considérable , et , en tout cas , il deviendra facile de combattre et de restreindre les incendies. Du reste, dans ces conditions, en raison même de la culture perfectionnée des bois , les sinistres seront nécessairement beaucoup moins fréquents. Si l'on veut , en effet , tirer un bon parti des plantations de chênes - liège et de pins , il faudra procéder au débroussaillement méthodique des forêts; or ce sont précisément ces broussailles qui servent le plus à allumer et à propager les incendies.

Sans doute les travaux de premier débroussaillement ne laissent pas que d'être onéreux; mais il faut savoir faire les dépenses productives en vue de l'avenir. Les nettoiements d'entretien, par la suite, exigent beaucoup moins de dépenses et de peines. D'ailleurs ce débroussaillement est indispensable pour qu'on puisse entreprendre sérieusement la culture du liège. Les résultats obtenus par certains propriétaires sont de nature à encourager les autres. Longée par une ligne importante de chemin de fer, proche voisine de Marseille , de Toulon, de Nice, cette région peut et doit devenir un centre privilégié de richesse forestière.

Nous n'avons pas à étudier ici les soins de culture qu'exigent la formation et l'entretien d'un peuplement de chênes -liège ou de pins maritimes. Mais il était nécessaire d'esquisser la physionomie forestière de la région , pour qu'on pût se rendre compte de la fréquence et de l'importance des incendies, pour qu'on pût aussi apprécier

l'utilité probable des mesures proposées contre ce fléau. Il est certain que le débroussaillement d'une superficie de plus de 100,000 hectares exigera un temps assez long; mais, en attendant, des moyens • auxiliaires peuvent être employés. Ainsi les lots importants des forets seront isolés les uns des autres par de grandes tranchées dites garde-feu ou pare-feu , qui permettront de cantonner les incendies tout d'abord ; un réseau de tranchées secondaires , plus petites et prenant point d'appui sur la grande tranchée, fournirait les points de départ pour les contre-feux ; ces diverses tranchées permettraient une circulation plus facile et serviraient , au besoin , de voies de vidange. Enfin des laies forestières et des sentiers bien débroussaillés de chaque côté compléteraient les moyens de surveillance et de préservation. Une des dispositions qui contribuent le plus à empêcher l'extension des incendies consiste dans l'alternance des peuplements feuillus et résineux.

Il semble que les particuliers possesseurs de forêts dans les Maures et l'Esterel auraient tout intérêt à se syndiquer pour entreprendre avec ensemble ces travaux, qui concernent à la fois l'intérêt général et les intérêts privés. Mais il est souvent malaisé de constituer ces sortes d'associations ; les propriétaires forestiers des Maures en ont donné une nouvelle preuve. L'accroissement et la dissémination plus grande de la population rurale de cette région contribuerait aussi à rendre plus prompte et plus facile la réalisation des progrès désirables. Ce sera sans doute l'œuvre du temps. Quoi qu'il en soit, maintenant qu'on est d'accord sur les meilleurs moyens de réformer heureusement la situation des Maures et de l'Esterel , il s'agit de passer de la théorie à la pratique. On a déjà l'immense avantage de pouvoir compter d'avance sur des résultats satisfaisants. Combien n'est-il pas d'entreprises dont on ne peut point en dire autant.

A raison des conditions exceptionnelles de son existence au point de vue forestier depuis une longue série de siècles, la région de la basse Provence mériterait une étude spéciale; nulle part les incendies de forêts ne se sont produits avec la même violence et surtout avec la même périodicité; question de mœurs rurales et de climat. Du reste , cette étude est facile ; les matériaux abondent : pièces et mémoires historiques, documents parlementaires et anciens arrêts, enquêtes de toutes sortes antérieures ou postérieures à 1789, statistiques officielles du Var, mémoires de sylviculture ou d'économie agricole et forestière dus à des propriétaires de la

région, parmi lesquels il faut citer notamment MM. Ch. de Ribbe, Vidal, Noyon, Laure, de Fonscolombe, Panescorse, etc., et enfin études diverses émanées des agents du service des eaux et forêts. Les éléments d'information abondent; on n'a que l'embarras du choix.

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