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Les forêts et la vie rurale

Le i" février 1895, quand vous m'avez admis comme membre titulaire dans votre Compagnie, j'ai vivement éprouvé la reconnaissance de cet insigne honneur et la crainte de mal justifier votre attente. Pour tenir sa place dans vos rangs, il ne suffit pas, en effet, d'assister à vos séances en auditeur sympathique, il faut y apporter une collaboration active; mais, si j'ai beaucoup à recevoir de vous, j'ai peu à donner en retour, témoin le petit nombre et l'importance secondaire de mes travaux.

Vous avez passé outre, et l'invitation bienveillante de notre président m'enhardit à parler devant une assemblée d'élite. Fidèle au vieil adage : ne, sulor, ultra crepidam,je vous entretiendrai des forêts que j'ai longtemps parcourues, et, plus spécialement, de leur rôle dans la vie rurale.

Ce rôle diffère suivant le caractère agricole, pastoral

ou mixte imprimé à chaque contrée par le climat et le sol, la race et le degré de civilisation de ses habitants ; comme j'ai pu l'étudier dans les campagnes lorraines, les Alpes de Savoie et l'Algérie occidentale, le souvenir des choses vues et des impressions resseçties mêlera parfois sa note personnelle à des considérations d'ensemble.

Le savant travail de notre confrère M. Ch. Guyot sur les forêts de Lorraine fait nettement ressortir, entre le v* et le xvni' siècle, leur influence sur le bien-être des populations rurales : l'ouvrier des champs y trouve les bois de feu, de charpente et de menue industrie dont il a besoin, la pâture pour ses animaux de labour et la glandée pour ses porcs ; hors des réserves seigneuriales, il exerce en outre la pêche et la chasse, sauf la chasse noble qui consiste à poursuivre le cerf avec meute et à user de faucons ou d'autres animaux de vol ; il peut aussi détruire les bêtes sauvages sur le lot de terrain qui lui a été accensé en vue de nourrir sa famille.

Aussi anciens que le domaine, ces droits d'usage non écrits sont basés sur la coutume locale; le propriétaire ne leur attribue point un caractère onéreux, car les produits de ses terrains pastoraux ou forestiers n'ont de valeur qu'à la condition d'être utilisés par lui-même ou par ses vassaux ; son intérêt est d'hantant mieux sauvegardé que ces derniers sont plus nombreux, car les serfs cultivent la terre du seigneur, coupent et voiturent ses récoltes, clôturent ses champs de palissades et font peu à peu reculer la friche.

Dans une société essentiellement agricole, ce système identifie les intérêts du propriétaire et ceux des tenanciers ; aussi favorise-t-il l'extension de la culture et le peuplement des campagnes : celles du plateau lorrain sont presque aussi peuplées au xiii'' siècle qu'à la fm du

XVIIP.

Au XII* et au xiii*, des chartes de franchise consignent par écrit les droits et les biens de la communauté rurale qui y en fait, servait depuis longtemps d'intermédiaire entre le seigneur et les paysans.

Cette organisation des campagnes assure leur relèvement après les jours d'épreuve : les biens des communautés et les droits d'usage reconnus à leurs membres procurent au serf ruiné par la guerre le bois pour reconstruire sa maison, sa grange ou son étable, le pâturage pour nourrir son bétail ; il peut ainsi parer aux plus urgents besoins et reconstituer patiemment son avoir.

Réduits au xviii* siècle et rachetés ou cantonnés der puis, les droits usagers ont peu à peu disparu à mesure que se développait un nouvel état économique tendant à démocratiser et à individualiser la propriété ; les grands domaines, grevés de charges au profit des habitants du village, ont formé de nombreux lots dont chaque attributaire jouit exclusivement ; seuls ou à peu près, les bois communaux ont conservé, dans l'affouage, un reste de l'ancienne jouissance collective qui profitait surtout aux habitants peu aisés.

Ces massifs boisés sont la richesse des communes qui les possèdent : leurs produits vendus alimentent en partie le budget municipal et subviennent, sans augmentation d'impôts, à des dépenses d'intérêt commun ; leurs pro-

(luits délivrés fournissent le chauffage aux affouagiste^ ; enfin Tabatage et le débit des bois procurent aux ouvriers ruraux du travail pendant la morte-saison.

A ce dernier point de vue, les forêts de l'État et, accessoirement, celles des particuliers rendei^t des services identiques ou même plus grands, en raison de leur importance.

En été, les bois couronnent nos coteaux de leur parure verdoyante ; avec les rivières qui serpentent à leur pied et la légère buée de vapeur qui estompe Thorizon, ils donnent au paysage lorrain son aspect caractéristique, si bien rendu par les peintres éminents de Técole nancéienne. Mais la forêt est encore plus utile qu'attrayante : elle retient au village de nombreux campagnards qui lui doivent leur travail d'hiver; grâce à elle, ils ne vont point dans les villes faire concurrence à la main-d'œuvre ouvrière, déjà exposée à de fréquents chômages, ou grossir la foule des étiolés et des besogneux, mais ils iTstent fidèles à leur labeur fortifiant, à leur clocher, au groupe rural où tous se connaissent et échangent leurs sei*vices; malgré les influences déprimantes que leurs pères ne subissaient pas au même degré, un bon nombre d'entre eux perpétuent ces vigoureuses et fécondes familles de paysans qui sont une des forces vives d^ la patrie.

En remontant à une époque déjà éloignée, je revois la forêt où le vent d'hiver prolonge sa plainte monotone et je me glisse frileusement sous la hutte des bûcherons.

Un ouvrier a jeté au dehors les tisons du foyer et enfoui sous la cendre les pommes de terre qui serviront au repas de ses compagnons ; le brasier entretient une

douce chaleur, et un rouge-gorge vient, en sautillant, picorer les miettes éparses ; plus loin, dans la coupe, retentissent les coups de cognée et le fracas des arbres qui s'écroulent avec un bruit de branches rompues, puis, c'est le silence... L'un après l'autre, les travailleurs arrivent; ils se serrent pour me faire place au feu et commencent leur déjeuner frugal rehaussé d'une tranche de lard grillé sur la braise, arrosé de piquette et animé par la bonne humeur.

Plusieurs de ces braves gens ont battu en grange une partie de la nuit, pendant que leurs femmes ou leurs filles veillaient chez la fermière en dépouillant le chanvre, besogne facile qu'égayaient la causerie, les vieilles chansons et la collation finale.

Leur appétit satisfait, les bûcherons s'entretiennent de leurs travaux et des nouvelles du village; parfois un soldat de l'ancienne armée rappelle brièvement un épisode des guerres lointaines ou un camarade tombé sous le drapeau, et un éclair de patriotisme passe sur son visage bronzé.

Ils s'éloignent ensuite pour reprendre plus allègrement leur outil, avant de retrouver, le soir, devant la grande cheminée au feu clair, la soupe fumante dressée sur la massive table de hêtre, la ménagère et les enfants.

Nonobstant ses fatigues et ses côtés vulgaires, la vie des champs a sa grandeur : l'ouvrier rural y développe son énergie et ses facultés d'observation, il se passionne pour un travail que Dieu fécondera, il goûte instinctivement la poésie de la nature, où transparaît un rayon de la beauté suprême.

Tout affaiblis qu'ils soient aujourd'hui, ces sentiments

le relèvent et le fortifient ; ils empêchent la désertion dès campagnes, car Thomme ne vit pas seulement du pain matériel, il a besoin de gaixier, en un coin de son âme, la vision de l'au-delà qui lui donne le sens du beau et l'aspiration au bien.

Si, d'un pays de culture, on passe à une région montagneuse qui est à la fois agricole et pastorale, de la Lorraine aux Alpes de Savoie, l'importance des forêts pour le bien-être des populations ne fait que grandir, en raison, non plus de leurs produits, mais de leur rôle préservateur.

Dans le drame de Schiller, Guillaume Tell, montrant à son fils les glaciers aux blanches cimes, dit à l'enfant : « Sans la barrière opposée par la forêt, les avalanches auraient depuis longtemps enseveli le bourg d'Altdorff. »

Ce fait, observé de tout temps par les habitants des hautes vallées, n'est qu'une manifestation secondaire de l'influence des massifs forestiers.

Au cours de l'été, le touriste qui a gravi l'un des sommets de la Tarentaise embrasse du regard un vaste horizon de montagnes neigeuses; du pied des glaciers descendent, par étages successifs, les rochers avec leurs aiguilles et leurs escarpements verticaux ; l'alpage verdoyant où paissent les vaches; la forêt sombre, rayée par des couloirs où glissent les troncas d'épicéa ou de mélèze et par les ruisseaux qui se précipitent en cascades ; plus bas sont les taillis ébranchés pour la provende du menu bétail, les plateaux étroits avec leurs

moissons jaunissantes et leurs groupes d'habitations cachées sous les noyers, les combes boisées ou rocheuses ; tout au fond, les vallées ombreuses ou éclairées par le soleil qui fait scintiller l'eau des torrents et les arêtes métalliques des clochers.

Dans cette région, la forêt appartient aux communes, partagées elles-mêmes en nombreux hameaux ; chacun de ces derniers exploite, à sa portée, les arbres marqués par Je service forestier dans les coupes affouagères, et les habitants y trouvent les bois de charpente et d'industrie dont ils usent largement; les cimeaux et branchages sont abandonnés sur place, car les frais de transport dépasseraient leur valeur, mais les taillis de la zone inférieure fournissent le chauffage; dans les parties élevées du massif, les coupes, habituellement vendues, sont exploitées par des étrangers, Tyroliens ou Bergamasques, habitués au rude et dangereux métier du lancement des tronceijusqu'au thalweg.

Les montagnes attirent la vapeur d'eau contenue dans l'air raréfié et refroidi qui baigne leurs cimes ; elles la condensent en neige et l'abandonnent peu à peu en été, constituant ainsi un grand réservoir qui alimente les sources.

Les massifs boisés des versants prolongent et régularisent cette action: ils retardent l'écoulement des eaux pluviales ainsi que la fonte des neiges et ils empêchent l'érosion des pentes.

En forêt, l'eau des pluies est en partie absorbée par les organes verts des arbres, en partie retardée dans sa chute; arrivée au sol, elle gonfle les feuilles mortes et la couche d'humus formée de débris végétaux; le surplus

pénètre dans la terre divisée par de nombreuses racines et, si la pluie persistante forme un courant superficiel, il rencontre mille obstacles qui le détournent, éparpillent sa masse et Tempêchent de creuser des rigoles où s'accroîtrait sa vitesse.

Les forêts des Alpes retardent la fonte des neiges par leur abri contre le soleil et les vents chauds, elles font obstacle à la descente rapide des eaux qui affluent des régions supérieures et à. la formation des avalanches.

Ces dernières se produisent surtout au printemps : la chaleur ayant fondu la superficie du champ de neige qui couvre les versants, Teau s'infiltre jusqu'au sol, le dégèle et en détache la croûte inférieure de glace ; la masse neigeuse se meut alors sur la pente en découvrant un vaste périmètre, elle grossit en chemin, arrache les terres et les pierres, passe, toujours plus rapide, avec un grondement de tonnerre et s'effondre dans les vallées.

Elle suit de préférence certains couloirs ou ravins sans végétation.

Les arbres isolés ou en massifs qui avoisinent son point de départ retardent la fusion du champ de neige et le divisent quand il s'ébranle, diminuant ainsi l'étendue et le poids de la masse entraînée.

Les forêts empêchent l'érosion des pentes et l'accumulation de leurs débris au pied des montagnes, car l'humus et les racines forment les mailles d'un filet qui laisse passer l'eau et retient les corps solides.

On comprend dès lors l'utilité des reboisements : ils fixent les terres dans le bassin supérieur des torrents, retardent la descente des eaux et préviennent ainsi les inondations.

Rien n'est plus triste que l'aspect des régions alpestres imprudemment déboisées: au bas des versants rongés par les eaux, les vallées sont remplies de pierres et d'éboulis qui élargissent démesurément le lit des rivières torrentielles, recouvrent chaque année des champs cultivés et provoquent uni émigration incessante.

Les habitants des Alpes devraient conserver avec un soin jaloux la forêt qui les protège, mais, pressés de jouir, ils ébranchent leurs taillis et y conduisent les chèvres; les communes elles-mêmes cherchent souvent à réduire leurs massifs résineux au profit de la zone pastorale.

Quand l'une d'elles a obtenu la distraction d'un canton forestier, le bois y disparaît en peu d'années devant les dévastations individuelles.

Le pâturage est loin de gagner tout le terrain perdu par la forêt, car l'abatage des arbres a laissé intact le tapis d'airelles, de rhododendrons, de genévriers et d'aunes de montagne qui couvre une partie du sol ; ces arbrisseaux ne sont point touchés par le bétail et propagent leur semence, tandis que les surfaces gazonnées sont tondues et piétinées par les troupeaux ; les communiers usent du pâturage sans ordre et sans règle, ils ne font rien pour détruire les plantes inutiles ou nuisibles et, sur quelques points, empêcher l'érosion du sol ; la friche s'étend de proche en proche et l'appauvrissement du terrain pastoral provoque de nouvelles demandes en déclassement de cantons boisés.

L'étendue des pâturages importe beaucoup moins que leur fertilité assurée par des règlements d'exploitation, des travaux d'entretien et des sociétés de production laitière.

Les particuliers semblent le comprendre, mais les communes de Savoie sont lentes à suivre leur exemple ; lès magnifiques résultats obtenus en Suisse finiront peut-être par susciter leur émulation.

De la Tarentaise vivifiée par des eaux abondantes, nous passons au Tell oranais, pays du soleil et des longues sécheresses.

Cette zone cultivable est comprise entre la Méditerranée et une chaîne montagneuse de 1 ,200 à i,640 mètres d'altitude qui la sépare des Hauts-Plateaux, région désertique et pastorale ; elle atteint 450 kilomètres de profondeur vers la limite du département d'Alger et se resserre progressivement jusqu'à 70 kilomètres à la frontière marocaine.

Dans sa moitié septentrionale, le Tell oranais est une plaine parsemée, çà et là, de montagnes à faible élévation ; les bois y sont rares et fortement mélangés d'arbrisseaux ; la colonisation a mis en valeur la plus grande partie du sol labourable, construit des villes populeuses et de nombreux villages.

Dans la zone méridionale, le terrain devient plus accidenté et, à mesure qu'il s'élève, les hautes collines, puis les montagnes présentent des forêts plus étendues et plus riches; les colons ruraux ont défriché, en plaine, le tiers environ de la superficie totale, mais la broussaille et la forêt, coupées de clairières en friche et de champs arabes, occupent les plateaux et les versants.

Le Tell supérieur, qui va nous occuper, contient

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450,000 hectares de bois domaniaux plus ou moins dégradés, mais gérés en vue de la production forestière ; il présente en outre 250,000 à 300,000 hectares de terrains communaux ou particuliers plutôt embrousaillés que boisés; nous les indiquons pour mémoire, car leur végétation ligneuse est constamment réduite par Tarrachis des souches, le pâturage et les défrichements.

Les massifs boisés de cette région favorisent l'agriculture en atténuant la sécheresse du climat ; à mesure que la brousse disparaît devant la charrue, ils fournissent aux colons des bois de chauffage et aux indigènes un supplément à leurs terrains de parcours réduits ou dégradés.

Sous la domination turque, la forêt appartenait, en principe, au beylick, c'estrà-dire à l'État, mais elle n'était ni gardée ni pourvue de limites certaines, et les Arabes, mélangés aux Kabyles qui avaient adopté leur genre de vie, y exerçaient une jouissance usagère à peu près illimitée : prélèvement du bois nécessaire à leurs besoins, pâturage et pacage, campement, culture temporaire des vides ; en fait, ils déboisaient, à leur convenance, les portions les plus fertiles et usaient de l'incendie pour obtenir une repousse d'herbe et de jeunes rameaux profitable à leur bétail ; le boisement s'appauvrissait et s'étoilait de clairières, mais son immensité le préservait de la destruction.

' Après la période de conquête, les colons ont étendu leurs labours, l'État a fait surveiller les forêts et réprimer les dévastations, les indigènes ont vu restreindre l'espace ouvert à leur vie libre et insouciante, tandis que le développement des cultures européennes faisait appliquer graduellement les lois françaises sur la propriété.

Les tribus ont été déclarées propriétaires des territoires compris dans leur jouissance permanente et traditionnelle, puis fractionnées en douars-communes où Ton a délimité séparément les forêts de l'État, les biens communaux et les propriétés collectives des familles ^

Quand un douar-commune est fortement entamé par la colonisation, on y constitue la propriété individuelle* ; le territoire devient alors une commune de plein exercice, administrée et cadastrée comme ceUes de la métropole.

Cette transformation inévitable bouleverse toutes les habitudes de l'indigène : il doit renoncer à l'existence pastorale et aux cultures superficielles pratiquées dans le parcours commun ou sur des terres indivises ; ouvrier paresseux, souvent pauvre et mal outillé, il n'obtient que de faibles récoltes ; pressé par le besoin et insouciant de l'avenir, il emprunte sur son lot individuel, le voit bientôt passer aux mains des prêteurs et tombe dans la misère.

Dans la plaine de Sidi-bel-Abbès, une commission sénatoriale a visité, en 1892, le douar des Ouled Malek, qui comprenait 52 tentes et 360 individus ; c'était la dernière épave d'une grande ti-ibu, celle des Amarnas, pourvue jadis d'un vaste territoire aujourd'hui colonisé. Après la vente successive de leurs terres, ces indigènes sont réduits à vivre sur une friche communale de 400 hectares, où la ville le«f' tolère leur campement, leur pacage et leurs misérables labours ; entourés de vignerons et de cultivateurs européens, ils aiment mieux souffrir la faim

t. Sénatus-consuUe du 22 avril 1863.

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