Loi dn 26 juillet
ou recourir à la rapine que travailler comme manœuvres ; leur cheik ou chef de douar en convient et il ajoute : «t Les Arabes dilapident leur fortune quand ils peuvent vendre la terre ; une fois ruinés, ils deviennent mauvais et s'inspirent du proverbe : « Mange aujourd'hui, « Dieu te nourrira demain. »
Leur situation est moins précaire dans les deux tiers du Tell supérieur; quelques villages européens y forment des communes de plein exercice, mais, partout ailleurs, l'unité administrative est la commune mixte, vaste agglomération de douars-communes; les indigènes y possèdent des terres indivises moins facilement aliénables, bien qu'une loi de 1887 en autorise la licitation et favorise ainsi les usuriers ; ils exercent d'ailleurs le pâturage sur les parcours communaux et dans les forêts de l'État.
Un administrateur régit la commune mixte ; un prési^ dent ou caïd dépendant de ce fonctionnaire dirige, avec l'assistance de la djemâa ou conseil des notables, le douar-commune subdivisé en douars partiels.
Cette dernière fraction comprend des tentes agglomérées autour d'un chef de famille ; elle campe successivement, avec ses troupeaux, sur les divers points du périmètre qui lui a. été assigné et conson^me sur place les produits du sol, puis elle reviwit à la mécheta, campe- * ment d'hiver voisin des terres de culture, des silos de grains et du cimetière.
Parfois une koubba, sorte de coupole rustique, abrite dans le voisinage la tombe d'un marabout ; les gens du douar y laissent leurs primitives charrues et, pendant leurs migrations, aucun maraudeur n'ose violer ce dépôt sacré.
Quelques Arabes ont des terres indivises de famille, les autres cultivent ces propriétés comme khammès ou tenanciers, moyennant le cinquième de la récolte ; tous ont des bestiaux qui paissent sur le communal.
L'indigène aisé possède des chevaux, quelques bœufs, un grand nombre de moutons et de chèvres; le khammès, des chèvres et souvent un âne; les bœufs sont rares en dehors de la région forestière, car l'herbe fait défaut pendant sept mois ; il n'existe aucune prairie naturelle ou ai'tificielle, et les ramules d'arbrisseaux feuillus constituent la principale nourriture des animaux sur le pâturage.
En été, les buissons, rongés par la chèvre, cachent leur maigre feuillage sous des tronçons de rameaux ; les bestiaux ne trouvent à brouter sur le communal que des plantes à feuilles coriaces et sont conduits dans les chaumes des céréales moissonnées.
A partir des labours d'automne, la forêt devient la principale ressource des douars limitrophes.
Ils y introduisent leurs troupeaux en toute saison, à l'exclusion des chèvres, avec défense de pénétrer dans les cantons incendiés ou exploités depuis moins de dix ans.
Cette double prohibition est souvent violée, car les chèvres sont mêlées aux moutons, qui se déplacent à leur suite au lieu de paître indéfiniment sur le même point ; la jeune forêt présente d'ailleurs du diss, graminée en hautes toiiffes, des arbrisseaux verdoyants, des rejets d'arbres feuillus que recherche le bétail, et cette plantureuse végétation n'est pas éloignée du campement.
Comment résister à cette tentation aiguisée par Fattrait du fruit défendu ? L'indigène y succombe, mais les traces d'abroulissement ont donné l'éveil aux gardes, et un jour, en dépit des guetteurs, ils accourent au galop de leurs chevaux ; les bergers, fuyant avec le bétail, sont bientôt rejoints et se cachent dans la brousse ; les forestiers rassemblent le troupeau et Famènent au douar où, pour éviter une mise en fourrière, le chedk fait connaître les délinquants et le nombre des animaux introduits par chacun d'eux ; il sait d'ailleurs que l'amende sera réduite par une transaction acquittée le plus souvent en travail.
Parfois, à l'automne, quand le sirocco blanchit le ciel et passe avec la chaude haleine du désert, l'incendie éclate dans la forêt ; tantôt un cultivateur européen ou indigène a écobué ses chaumes pour préparer le labour, et le feu a gagné de proche en proche ; tantôt un berger arabe a récolté le miel d'un arbre creux en y portant la flamme, qui s'est propagée ; parfois même, quelque khammès a fait flamber la broussaille pour régénérer le pâturage forestier sur des milliers d'hectares que les gardes ne pourront efficacement surveiller ; le fléau marche ; poussée par le vent du sud, la flamme dévore en courant le diss et l'alfa des clairières, les lentisques, les cistes et les philaréas du sous-bois; elle embrase les feuilles résineuses des pins d'Alep, s'élance à leur cime et carbonise Técorce des chênes ou des thuyas ; des brandons incandescents partent en fusées au-dessus du massif et retombent en pluie de feu ; une fumée noire obscurcit le ciel, et le vent l'emporte au loin sur les campagnes. Aussitôt prévenus, les gardes ont couru donner l'a-
larme, requérir les chefs des douars, rassembler et placer les Arabes qui combattront le fléau; caïds, agents forestiers, administrateurs viennent encourager les travailleurs et discipliner leurs efforts; ici un contre-feu est allumé le long d'un chemin pour faire le vide devant rincendie ; là des indigènes battent, avec des branches vertes, la menue végétation qui vient de s'enflammer au ras du sol ; des heures se passent dans cette lutte fiévreuse.
Le soir vient et le vent tombe ; on a enfin maîtrisé le feu, et, sauf dans les pineraies où flambent les arbres, le brasier ne présente plus que des brindilles achevant de se consumer sur le sol ; certains douars sont alors désignés pour la garde et tandis que les indigènes, fatigués, dorment enveloppés dans leurs burnous, les veilleurs de nuit font le guet, visités de temps à autre par une ronde de forestiers. -
Malgré les incendies et les fréquents abus de pâturage, la forêt du Haut-Tell oranais se reconstitue peu à peu : les limites en sont défrichées et abornées ; les exploitations régulières se multiplient aux abords des centres urbains ou ruraux ; les chênes-lièges des terrains à base de grès sont mis en valeur ; d'importantes améliorations sont progressivement réalisées ; les Arabes eux-mêmes deviennent, sur quelques points, bûcherons, et, plus fréquemment, colporteurs des bois morts ou des arbrisseaux inférieurs qui garnissent le sol forestier.
Les massifs boisés étaient jadis constellés de clairières que les indigènes labouraient une ou deux fois et abandonnaient ensuite ; la délimitation des forêts, les travaux de repeuplement et une active surveillance en ont beau-
coup réduit le nombre et l'étendue ; sur quelques points où les Arabes manquent de terres, on concède aux plus pauvres, ipoyennant une faible redevance annuelle, la culture des clairières encore existantes.
Dans cette région, la forêt de l'État alimente de plus en plus les foyers européens et le commerce du liège ; elle procure aux indigènes une réserve pastorale, un travail rétribué dans l'exploitation et le colportage des bois, parfois même des vides à cultiver ; elle atténue pour ces pasteurs les souffrances inséparables de l'évolution économique qui ramènera à l'agriculture les Kabyles arabisés.
En fixant dans ces pages quelques observations de ma carrière forestière, j'ai remué bien des souvenirs et vu passer, par fragments, mon existence d'autrefois ; cette évocation a ravivé en moi le charme pénétrant et un peu mélancolique des choses vécues, mais il ne suffit pas de le ressentir pour savoir le rendre ; vous excuserez. Messieurs, mon impuissance à vous le communiquer.
Xancy, imp. Berger-Levrault et Ci».