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CHAPITRE I

Influence des forêts sur l'atmosphère et sur la vie animale. — Leur rôle passé et présent dans la formation du sol cultivable. — Leur action sur les pluies, sur les cours d'eau, sur le. climat.

Les végétaux, et particulièrement les forêts, qui sont de vastes agglomérations de végétaux géants, jouent un rôle capital dans l'économie de notre globe. La première, la plus importante des. fonctions qu'ils y remplissent, c'est de travailler incessamment à la composition de l'air que respirent l'homme et tous les animaux. Nous leur devons la vie. Notre existence est indissolublement attachée à la leur.

Quand on pense qu'une plante verte, sous l'influence de la lumière, produit en un jour, par la décomposition de l'acide carbonique de l'atmosphère dont elle s'appiK)prie le carbone, quinze fois son volume d'oxygène, qu'une seule feuille de nénuphar en exhale dans un é(é au ndoins trois cents litres, comment évaluer la quantité de ce gaz vital qu'élabore une grande forêt avec rincalculablê multitude de ses rameaux couverts de feuillage? Quels tor-

rents, quel océan d'oxygène doit répandre dans l'espace l'ensemble des forêts de la terre I ,'i

Est-ce à dire que, si toutes les forêts, si toutes les ! plantes venaient à périr, il nous faudrait nous éteindre . aussitôt avec elles? Nullement. L'atmosphère contient une si ample provision d'oxygène, que les hommes et les ani- \ maux pourraient encore respirer pendant des milliers et : même des centaines de milliers d'années avant de l'épui- *' ser. Au dire des savants, il faudrait qu'il se passât au . moins deux mille ans pour que l'analyse chimique pût commencer à saisir un changement appréciable dans la comppsition de l'air. Néanmoins l'équilibre de Tatmo- . sphère, que les végétaux ne cessent d'entretenir, serait rompu, la proportion de l'acide carbonique irait toujours en augmentant, celle de l'oxygène toujours en diminuant, •; et l'arrêt de mort, à terme fixe, du règne animal serait ; dès à présent prononcé.

Cette abondante provision d'oxygène dont notre atmosphère actuelle est heureusement pourvue, qui la lui a fournie? Ce sont les forêts d'autrefois, dont nous retrouvons les restes fossiles, sous forme de vastes et épaisses couches de houille, dans les profondeurs du sol, sur tous les points de la terre. Ces forêts étaient bien différentes de celles que nous voyons aujourd'hui. Elles se composaient de Fougères qui épanouissaient, comme des palmierSy leur bouquet de grandes feuilles au sommet d'une tige élancée, de Calamités semblables pour la forme aux prêles de nos jours, mais de taille gigantesque, de Lycopodes qui étaient des arbres, de Sigiliaires hautes de 40 mètres. Ces plantes, sans cesse arrosées par des pluies diluviennes, baignées dans une atmosphère humido. saturée de vapeur, et qui éteignait dans ses brumes l'éclat du soleil pour n'en conserver que la chaleur S se gon-

i. De nos jours, les Fougères et les Lycopodes redontept lee rayons directs du soleil.

fiaient de sucs, se gorgeaient de carbone; elles ne prenaient pas le temps de serrer et de durcir leurs tissus lâches et mous, elles n*étaient occupées qu'à croître, à se dilater en tous sens : elles constituaient, par leur développement individuel, et plus encore par leur nombre, d'immenses laboratoires travaillant à distiller de Toxygène, qui fonctionnaient sans interruption, car Tannée n avait pas de saisons, et qui couvraient toute la surface de la terre, car il n'y avait alors ni zones tempérées, ni zones glaciales : la zone torride enveloppait tout le globe, y compris ses pôles.

Pour se faire une idée du prodigieux développement que la vie végétale avait pris dans le monde primitif, il faut se rappeler les houillères de Saarbruck, qui renferment jusqu'à 120 lits de charbon superposés, et qu*à Johnstone, en Ecosse, au Greusot, en Bourgogne, on trouve des couches de houille épaisses de 10 et même de 16 métrés; il faut en même temps songer que les arbres qui couvrent aujourd'hui une surface donnée dans les régions forestières de notre zone tempérée formeraient à peine, en cent ans, un lit de carbone de 16 millimètres d'épaisseur.

Quand ces premières forêts eurent accompli leur œuvre, d'autres les remplacèrent et s'employèrent à la même tâche. Les populations végétales qui les composèrent furent d'abord principalement des Cycadées et des Conifères, les premières présentant l'aspect de Palmiers nains au tronc court, massif, renflé et comme ovoïde, surmonté d'un panache de frondes pennées, les seconds s'élevant au rang d'arbres de première grandeur, les uns rivalisant détaille et de port avec les Araucaria actuels, les autres égalant nos plus beaux Cyprès, avec des rameaux plus forts et plus vigoureux. Puis, apparut une flore sensiblement analogue à celle de l'Inde et en général des régions tropicales; le Palmier en était la forme dominante. Vinrent ensuite des Lauriers, des Camphriers et d'autres arbres qui

depuis ont déserté les contrées septentrionales, devenues trop froides, pour se rapprocher de l'équateur; des essences à feuilles caduques avaient déjà réussi à s'introduire dans leurs rangs. Enfin, Tunique climat du globe ayant achevé de s'altérer, de se rompre en climats divers, et les zones tempérées et froides s'étant marquées sur notre planète, des Chênes, des Ormes, des Tilleuls, des Érables, peu différents des nôtres, s'établirent sur de vastes espaces, végétation intermittente, interrompue par les hivers, contribuant moins activement à la formation d'une atmosphère respirable, qui d'ailleurs était créée et n'avait plus besoin que d'être réparée et entretenue.

L'ordre d'apparition des animaux terrestres indique les transformations successives de l'air : ce sont d'abord de monstrueux reptiles, êtres ambigus, moitié lézards, moitié poissons, à sang froid, ne respirant qu'à demi, se traînant dans la vase des plages, et des ébauches d*oiseaux, à qui une aile rudimentaire, encore armée de griffes, ne permet que de raser d'un vol lourd et incertain la surface des lagunes et des marais ; puis des mammifères, se dégageant de la cuirasse écailleuse des sau- * riens, débarrassant leurs pieds des entraves de la nageoire et gagnant les grandes plaines, parcourant les forêts, s'animant môme jusqu'à grimper sur les arbres; ensuite des oiseaux, bien différents de leurs informes et grossiers ancêtres, en possession de l'aile véritable, de l'aile emplumée, se lançant avec confiance dans l'élément qui semble fait pour eux; enfin l'homme, venu le dernier, comme si, se sentant précieux et fragile, il avait voulu laisser ses prédécesseurs faire l'épreuve de la vie terrestre : aujourd'hui encore, après tant de générations, en entrant dans ce monde il pousse un cri d'effroi, mais la première gorgée d'air qu'il respire le rassure, l'apaise; il sent son cœur battre, son sang s'échauffer, il vit, il vivra.

Ainsi la nature animale s'est perfectionnée à mesure que, grâce aux végétaux, une plus grande quantité d'oxy-

FougicB gigantesque (Epoque houillère).

gène a été mise à sa disposition. Aujourd'hui riiomme est le maître de la végétation : qu*il n^arrache jamais un arbre sans se rendre compte du préjudice qu'il porte à lui-même et à sa race, et qu'il n'en plante jamais un sans se réjouir de l'acte utile qu'il accomplit^

Les anciennes forêts n'ont pas seulement servi à composer l'air vital que nous respirons; elles ont encore formé le sol fertile dans lequel poussent et fructifient nos moissons. Avant elles, il n'y avait pas de terre végétale. La surface du globe était nue et stérile. Que s'est-il passé? Ce qui se passe aujourd'hui sur le rocher qu'un volcan soulève brusquement du fond de la mer, ou sur l'île plate de corail, formée par l'industrie sociale des Jithophytes qui, depuis des siècles, ont entassé leurs demeures cellulaires sur le sommet de quelque montagne sous-marine. Dès que ces rochers, sortis des flots, ont subi le contact vivifiant de l'air, ils se couvrent çà et là de filanfients déliés, puis de petites plaques rondes qui, à l'œil nu, paraissent de simples taches colorées ; les unes sont blanches, les autres grises ou jaunâtres. Ces taches sont des plantes, des lichens, qui bientôt grandissent, se rapprochent, se rejoignent, forment un tapis continu, puis prennent une couleur plus foncée, meurent et déposent sur la surface de la roche une première couche, bien mince, de débris végétaux. C'est assez pour qu'il s'y développe des plantes d'une organisation moins indigente, d'abord des mousses, ensuite, sur un lit de terreau qui va s'épaississant, des fougères. A ces dernières succèdent des graminées, que remplacent des espèces plus grandes, plus complètes, d'une végétation plus riche, jusqu'à ce que des arbrisseaux trouvent un terrain assez profond et assez nutritif pour y enfoncer leurs racines et

1. Chacun sait que, par une loi admirable, les animaux, en retour de l'oxygène qu'ils ont absorbé, restituent à l'atmosphère de l'acide carbonique, au profit des végétaux, de sorte que chacune de ces^deux classes d'êtres vivants assure l'existence de l'autre.

pour y prospérer. Un jour vient enfin où des graines d'arbres, apportées par le vent, par les oiseaux, trouvent sous le frais ombrage de ces arbustes et dans l'humus du sol les conditions vitales qui leur conviennent; elles' germent, et, du milieu des humbles arbustes, s*élèvent des tiges élancées et vigoureuses, de grands arbres, qui se multiplieront par leurs semences et par leurs rejetons : l'île, autrefois nue et aride, leur appartient, et sa fertilité eèi assurée.

Tant que la forêt subsiste, — et Thomme seul est assez puissant pour mettre un terme à son inépuisable vitalité, — elle continue à enrichir le sol qui la porte. Nous voyons chaque année, dans nos bois, aux premiers froids de l'automne, les cimes des arbres perdre leur verdure et se dépouiller; les feuilles jaunies, à chaque souffle du vent, tombent en pluie serrée et couvrent d'un lit épais rherbe et la mousse; mouillées par les pluies de rhiver et du printemps, pénétrées par l'humidité perpétuelle d'une terre toujours ombragée, elles perdent peu à peu leur couleur dorée et leur rigidité, elles noircissent, se décomposent et forment une nouvelle couche d'humus, qui s'ajoute aux couches anciennes que de longues séries d'années ont accumulées. Aussi, quand on défriche une forêt pour mettre en culture le terrain qu'elle occupe, peut-on, plusieurs fois de suite, en tirer sans fumure de belles récoltes. Si Ton a un sol naturellement stérile ou épuisé, qu'on y plante un bois, qu'on y sème des essences qui s'accommodent des [wires conditions et qui croissent rapidement, telles que certains résineux, et au bout de 20 ou 25 ans, après avoir recueilli le produit du bois, on pourra livrer de nouveau à la culture une terre redevenue féconde. Ce procédé, que la nature offre à l'homme au prix d'un peu de patience, a été employé avec succès dans plusieurs régions ^

1 . En Sologne, dit U. Ciavé, les forêts font partie de Tassolement

Calimile {Époque honillirej.

On a dît très justement : Pas d*eau, pas de plantes; pas de plantes, pas d*animaux ; pas d*animaux, pas d*hommes. Or les forêts agissent sur Tintérieur des continents de la même manière que la mer sur les îles et sur les côtes : elles y sont une source d'humidité.

Quand on voyage, ou seulement qu*on se promène à pied dans la campagne, on est averti qu'on approche d'une région boisée, avant d'avoir aperçu les bois mêmes, par la fraîcheur humide et pénétrante de l'air qu'on respire. C'est que, de ces vastes et profondes masses de feuillage, il se dégage sans cesse une abondante vapeur d'eau qui se répand aux alentours en rosées vivifiantes. Les champs, les prés, les buissons, les haies, les gazons des jardins se font remarquer par l'éclat de leur verdure, tandis que la végétation des cantons dénudés languit sous l'ardeur desséchante du soleil. Si les vapeurs dissoutes dans l'atmosphère étaient apparentes, on verrait les forêts perpétuellement enveloppées d'un manteau de brume.

En outre, on a observé, et de nombreuses expériences ont prouvé que les pluies, principal élément de la fer> tilité d'un pays, sont plus fréquentes dans les cantons riches en bois que dans ceux qui en sont dépourvus. Si l'on place un pluviomètre au-dessus d'un massif au milieu d'une forêt, et un autre, à la même hauteur, en plaine, à deux ou trois cents mètres de distance, on recueillera une quantité d'eau notablement plus grande dans le premier que dans le second; cette proportion augmentera à mesure que le second instrument sera placé plus loin, là où l'action de la forêt se fera de moins en moins sentir.

de certains domaines ruraux. Le pin — maritime et sylvestre — fournit au sol des détritus qui permettent d'y cultiver ensuite sans fumure, pendant un certain nombre d'années, du seigle et du sarrasin. Lorsque la terre est épuisée par cette série de cultures, de nouveaux semis de pins lui rendent sa fertilité, et font place de nouveau, après 25 ans, au sarrasin et au seigle.

Cette influence des bois sur la pluie s'explique : les grands arbres sont des machines hydrauliques d'une puissance extraordinaire; ils pompent par leurs racines et charrient dans leurs vaisseaux une énorme masse d*eau (la moitié de leur poids total en 24 heures, selon Haies) ; comme une portion assez minime de cette eau est employée à la nutrition du végétal, il faut que tout le reste soit rejeté dans l'atmosphère par les feuilles. Chaque feuille est en effet le siège d'une active évaporation : que l'on essaye de se figurer quel prodigieux appareil évaporant doit être l'ensemble du feuillage de toute une forêt I On sait que ce phénomène ne peut se produire sans un effet réfrigérant, qui se communique nécessairement aux couches atmosphériques avoisinantes : comment la vapeur d'eau qui s'y répand ne se condenseraitelle pas en nuages, pour finir par se précipiter en pluie?

Supposons — ce qui ne peut être — qu'il n'y ait absolument aucun souffle de vent pour déplacer ces nuages, on devrait les voir stationner et obscurcir le ciel audessus de la forêt, tandis que les parties ouvertes et plus chaudes de la surface du sol, d'où s'élèvent des colonnes d'air sec et chaud qui dissolvent les vésicules du brouillard, correspondraient aux espaces célestes restés bleus et sereins. On aurait ainsi, peinte sur le ciel, la carte forestière d'une contrée. Ajoutons qu'avec un calme parfait de l'atmosphère, les pluies seraient encore plus fréquentes qu'elles ne le sont sur les forêts*.

A l'explication qui précède, un éminent physicien a proposé d'en joindre une seconde : représentons-nous im courant d'air tenant en suspension de la vapeur d'eau, et cheminant dans les parties basses de l'atmosphère; tout à coup il rencontre une forêt, il s'y heurte, se soulève, augmente de hauteur : il y aura donc dilatation subite, refroidissement et, par suite, chute de pluie. La forêt

^. Voh' Gfise|3ach,la Végétation du ^ lobe.

agit ici simplement comme obstacle» à la façon d'une montagne.

' Quoi qu'il en soit de la vérité de ces théories, on ne peut se refuser à voir des preuves certaines de Tétroite congélation des forêts et des pluies dans les faits suivants : ML' Blanqui, dans son Voyage en Bulgarie, raconte que, lèrs de- son passage à Malte, en 1841, il n'était pas tombé m^e ^chiite d'eau dans l'île depuis trois ans; il s'informa, et il' apprit que les pluies y étaient devenues extrêmehient rares depuis qu'on avait abattu les arbres pour èlsmdte la culture du c^ton. Lorsque Napoléon fut conduit à Sainte^Hélène, les Anglais crurent devoir s'emparer de l'île de l'Ascension, qui n'était qu'un rocher nu, couvert de quelques cryptogames, et ils y établirent une dompagnxe de cent hommes. Au bout de dix ans, la jpetiteî garniâon, en persévérant à faire des plantations, tivait réussi à transformer cet îlot stérile : il y avait des soiu^ces, des pluies, des cultures. A Sainte-Hélène môme^ où la surface boisée a considérablement augmenté depuis plusieurs années, on a remarqué que la quantité d'eau pluviale s'est accrue ; elle est aujourd'hui le double de ce qu'elle était pendant le séjour de Napoléon. Les îles du ^p-Vert étaient fertiles autrefois ; elles sont maintenant désolées par d'affreuses sécheresses, qui datent du déboisement de ces îles., Enfin, il y a un petit nombre d'années, il ne pleuvait jamais dans la|Basse-Égypte. Les vents du nord qui y soufflent presque constamment passaient sur cette terre privée de végétation sans l'arroser. A Alexandrie, on conservait les gi'ains sur les toits ; on n'avait pas besoin de les préserver des intempéries. 11 n'en est plus de même aujourd'hui; [depuis que des plantations y ont été faites, le courant d'air septentrional s'y attarde, forme des nuages, répand des pluies.

Il ne suffît pas qu'il tombe de l'eau sur la terre pour que celle-ci soit convenablement auosée ; il faut que cette eau pe soif pas gaspillée; il faut qu'elle soit distribuée

avantageusement, ménagée avec économie : or cette bonne administration des eaux, c*est encore un des offices dont s*acquittent les forêts.

Qu'arrive-t-il quand une forte pluie tombe sur un bois? Il faut qu'elle mouille d*abord toute la voûte de feuillage; elle la traverse progressivement, elle descend d*étage en étage et n'arrive au sol que divisée et en quelque sorte goutte à goutte. Là elle pénétre doucement dans un épais tapis de mousse et de feuilles mortes, qui l'absorbe peu à peu comme une éponge, puis elle s'enfonce dans une profonde couche d'humus et enfin dans un sol drainé en tous sens par une multitude de racines. Une partie de cette eau est bue par les arbres; l'autre partie, de beaucoup la plus grande, continuant à s'infiltrer dans la terre, y rencontre un fond imperméable, coule sur ce fond, en suit les pentes, les ondulations, et finit par s'épancher au dehors en filets plus ou moins abondants, qui sont des sources. Celles-ci, réunissant leurs eaux, forment des ruisseaux, qui, ne tarissant jamais, vont alimenter perpétuellement des rivières également intarissables.

Il ne s'est pas perdu la moindre parcelle d'eau, car le soleil et le vent n'ayant point entrée sous le couvert du bois, il ne peut s'y produire d'évaporation. Une forêt est donc véritablement un vaste réservoir, toujours plein, dont les sources sont les orifices de sortie, et qui pourvoit à l'alimentation constante et régulière des cours d'eau*.

Sur les terrains découverts, la pluie se comporte tout autrement. Sans doute elle commence par pénétrer dans lé sol, elle l'humecte jusqu'à une certaine profondeur (très petite, ne dépassant pas, dit-on, six fois la hauteur de la couche d'eau tombée), mais bientôt elle le

1. J. Glavé, Du rebotsetnent et du régime des eaux en France, Revue des Deux Mondes ^ \*' février 1859.

tasse, elle le pétrit, en obstrue les pores et le rend imperméable. Dés lors elle demeure à la surface et le soleil n*a pas plus tôt reparu qu'elle s*évapore et laisse la terre aussi sèche et plus dure qu'auparavant. Ou bien, si le lieu est accidenté, présente des pentes et des dépressions, les eaux pluviales s'écoulent aussitôt, forment des ruisseaux subits, des rivières improvisées, débordent même et inondent les campagnes environnantes, pour tarir ensuite et ne laisser qu'un lit aride de sable et de cailloux. Nous verrons plus tard que dans les montagnes dont les flancs ont été déboisés, les pluies, au lieu d'être un bienfait, sont devenues le plus redoutable des fléaux.

Enfin il n'est pas douteux que les forêts exercent aussi une notable influence sur le climat d'un pays, relativement à la direction comme à la force des vents et, par suite, à la température. Assurément ces massifs d'arbres qui nous semblent si imposants et qui nous dominent de si haut lorsque nous levons les yeux vers leur faîte, mais qui ne nous paraissent plus qu'un tapis de verdure, une prairie de graminées, quand nous les regardons du sommet d'une colline, ne peuvent rien contre les courants atmosphériques, qui, des hauteurs et des profondeurs de l'espace, poussés par des causes mystérieuses et irrésistibles, apportent avec eux la chaleur ou le froid. Ces grands mouvements de l'océan aérien au fond duquel sont comme ensevelies les flores et les faunes, ne se laissent pas arrêter par de si infîmes obstacles. Toutefois la présence d'un bois peut modifier favorablement les conditions climatériques, sinon d'une vaste contrée, du moins des territoires limitrophes. Le vent, auquel il s'oppose, y brise ou bien y use son élan. Ce rempart de feuillage agit à la façon d'un mui* d'espalier qui fait un été plus chaud et un hiver moins froid aux plantes qu'il abrite. Un mince rideau d'arbres met souvent plusieurs degrés de latitude entre les deux parties du terrain qu'il sépare.

On a mis à profit ce pouvoir protecteur des arbres. Naguère l'observateur placé sur le clocher de la cathédrale d'Anvers n'apercevait sur la rive opposée de l'Escaut qu'une immense plaine désolée, où croissaient çà et là quelques touffes d'herbes grossières, quelques buissons tordus et desséchés par le vent de mer; il croit y voir aujourd'hui une forêt dont les limites se confondent avec celles de l'horizon. Qu'il pénètre sous ces ombrages : l'apparente forêt est un ensemble de lignes d'arbres régulièrement espacées. Ces plantations ont corrigé le régime atmosphérique qui frappait de stérilité le sol qu'elles occupent; quand la tempête en secoue violemment les cimes, l'air demeure calme un peu plus bas, et des sables improductifs se sont transformés en champs fertiles^. En Provence, des rangées de Cyprès protègent les terres cultivées contre le souffle violent du mistral. Les prairies normandes sont presque toujours entourées de talus surmontés de grands arbres ; c'est grâce à ces abris que les nombreux pommiers plantés dans ces prairies fleurissent et fructifient plus abondamment qu'ailleurs.

Ainsi les forêts disposent en quelque mesure des qualités vitales de l'air, de l'arrosement et de la fécondité des terres, de la clémence des climats. L'homme à son tour dispose des forêts ; il peut à son gré les conserver ou les détruire, les multiplier, les faire naître là où il veiit. Par elles, il est donc le maître de perfectionner ou de détériorer la planète qu'il habite. Jusqu'ici il ignorait sa puissance, il agissait en aveugle, au hasard. Aujourd'hui il comprend ce qu'il fait, il sait ce qu'il peut : mettra-t-il sa volonté au niveau de son intelligence? Sera-t-il dans l'univers un agent utile, un créateur bienfaisant, ou bien un destructeur coupable? Il s'agit, dans le parti qu'il prendra, de la conservation et de l'honneur de sa race.

1. JkrJ. Baude, Cherbourg et les porta anglais. Revue des Deux MandeSt 15 janvier 1859.

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