CHAPITRE II
Distribution des forêts sur le globe. — Les différentes zones foresliëres. — Action dévastatriee de Thomnie sur les forêts.
La répartition des forêts sur la terre est déterminée par le climat, surtout par les deux principaux éléments du climat, la chaleur et Thumidité. La nature du sol n*a qu'une importance secondaire; il y a des arbres pour tous les terrains, même pour les plus ingrats : les uns s'accommodent d un sable pur, d'autres d une argile compacte, d'autres des flancs rocheux et escarpés des montagnes, d'autres des fonds marécageux. Mais aucun arbre ne peut se passer d'humidité ni de chaleur : il faut à ce grand végétal la chaleur d'un été d'au moins trois mois pour développer son riche feuillage, pour fleurir et fructifier, pour pousser les bourgeons destinés à s'épanouir l'année suivante, pour ajouter une nouvelle couche ligneuse à l'épaisseur de son tronc, chargé de supporter l'énorme fardeau d'une cime toujoui'S croissante. Et il lui faut de l'eau, beaucoup d'eau, pour charrier sans cesse les substances nutritives depuis les racines jusque dans les feuilles où la sève s'élabore; lorsque, faute de pluie, le sol se dessèche, l'alimentation de l'arbre s'arrête et, par suite, sa croissance.
Il en résulte que dans la zone arctique, où le froid règne presque toute l'année, où les rayons obliques du
soleil ne parviennent à dégeler que la superficie du sol, dont les profondeurs restent glacées, les conditions de la vie de Tarbre font défaut, et il n*y a pas de forêts. Si quelques bouleaux, quelques saules se hasardent dans cette région désolée, ils ne se développent pas ; ils rampent, ils se traînent, se tordent; à peine dépassent-ils Thumble taille des mousses et des lichens qui les entourent.
Cette zone, vouée auY frimas et à la stérilité, est limitée par une ligne onduleuse qui ne fait qu*ef£[eurer le sommet de la Scandinavie entre le 70« et le 7i« degré de latitude, mais coupe, au niveau du 68® degré, tout le littoral de la Sibérie ainsi que celui de l'Amérique septentrionale, pour descendre dans le Labrador jusqu'au bS"" degré. Au-dessous de cette ligne, les forêts paraissent, et elles s'étendent sur toute la terre jusqu'aux extrémités des continents qui s'avancent vers le pôle antarctique, sans trop s'approcher de cet autre empire du froid et de la mort. Toutefois elles sont interrompues çà et là tantôt par de vastes plaines herbeuses telles que les steppes de la Russie, les savanes des États-Unis, les pampas de la donfédération Argentine, les prairies de l'intérieur de l'Australie, qui du moins verdissent et fleurissent un moment, tantôt par d'arides déserts, calcinés par le soleil, desséchés et écorchés par les vents, sevrés de pluies, tels que l'immense Sahara africain, les sables et les rochers de l'Arabie, les interminables plateaux sablonneux de la Perse et de la Mongolie chinoise, sortes de taches lépreuses sur la face de notre terre.
Les forêts forment autour du globe des ceintures qui augmentent de richesse et de variété à mesure qu'elles s'éloignent des pôles et se rapprochent de l'équateur. Dans les froides régions du nord, en Scandinavie, en Russie, en Sibérie, dans TAmérique anglaise, les Pins sylvestres, les Sapins, les Épicéas, les Mélèzes, serrés en massifs uniformes et sévères, dressent fièrement dans un ciel pâle leurs cimes pyramidales et leurs flèches aiguës ;
entre leurs colonnades règne un vide solennel ; le sol, tapissé d*aiguilles sèches, reste nu; sur d'autres points, les Bouleaux au feuillage menu et léger, aux rameaux souples et retombants, semblent garder en été, sur leurs troncs d'une éclatante blancheur, la robe de neige dont les ont revêtus les longs hivers.
Les Chênes, les Hêtres, les Frênes, les Charmes, les Tilleuls, les Châtaigniers, les Érables unissent et mélangent leurs formes diverses, leurs feuillages différemment découpés et nuancés, pour décorer les régions tem^ pérées. Us vivent rapprochés, mais non confondus ; chacun d'eux défend sa place, garde son individualité. Ils ne se touchent que par leurs cimes arrondies qui, vues de loin ou de haut, forment comme une mer de verdure aux vagues gonflées. Entre leurs troncs puissants, sous la voûte de leurs nobles ramures, ils laissent végéter librement tout un monde de charmants arbrisseaux. Noisetiers, Troènes, Fusains, Aubépines, Poiriers sauvages, Églan. tiers. Chèvrefeuilles, Lierres et Houblons grimpants, et sur le sol un tapis serré de plantes basses, de gazon et de mousse. Ces trois étages de végétation ne cherchent pas à empiéter Tun sur l'autre ; loin de se nuire, ils s'entr'aident mutuellement.
Les forêts des. contrées chaudes qui s'étendent entre les deux tropiques de chaque côté de ï'équateur, ont un tout autre aspect. Favorisées par l'intensité et la continuité de la chaleur ainsi que par des pluies abondantes, elles se développent avec une vigueur prodigieuse. Ce n'est plus, comme dans nos bois, une demi-douzaine d'essences se distribuant entre elles le terrain avec une ordonnance et une sorte de régularité qui semble l'effet d'une équitable convention, du sentiment d'une sage harmonie; c'est une multitude d'espèces différentes rivalisant d'exubérance., se disputant le sol et l'espace. Non seulement les tiges épaisses, gonflées de sucs, des Palmiers et des Bananiers, leurs feuilles gigantesques s'épanouissant en parasols, en
éventails, en panaches, se pressent, se mêlent, se surmontent, mais d*innombrables lianes, s*enroulant autour d'elles, les poursuivant dans toutes les profondeurs, à toutes les hauteurs, les étreignent dans leurs nœuds redoublés et les lient les unes aux autres, tandis qu une foule de plantes parasites, se greffant sur toutes les surfaces végétales restées libres, achèvent de remplir les moindres intervalles. Le tout forme un véritable chaos de végétation, une masse compacte, impénétrable, d'une éternelle verdure. Telle est la splendide parure d'une grande partie de l'Amérique équatoriale, de l'Inde, de rindo-Chine, du grand Archipel malais.
Au sud de l'équateur, les régions forestières se succèdent dans un ordre inverse, s'appauvrissant à mesure qu'elles se rapprochent du pôle, sans toutefois descendre à l'indigence de l'extrême nord, puisque les terres de cet hémisphère, sauf quelques îles, se tiennent prudemment à une grande distance du cercle polaire antarctique.
Il ne faut pas croire que ces différentes zones forestières suivent exactement les degrés de latitude, ni qu'elles soient séparées par des lignes de démarcation nettement tracées. Elles s'élargissent ou se rétrécissent, elles s'élèvent ou s'abaissent sur tels points de leur pourtour, selon la configuration du sol, la direction des vents, la présence ou l'absence des cours d'eau, circonstances qui modifient les conditions climatériques, et elles se pénètrent réciproquement, elles se fondent les unes dans les autres sur leurs confins.
Les montagnes, qui portent sur leurs flancs plusieurs climats échelonnés, troublent ou plutôt varient, dans la contrée où elles s'élèvent, l'uniformité de la population végétale. Elles introduisent dans la zone tempérée la zone froide, et dans la zone tropicale les deux autres. Voici, par exemple, le mont Ganigou, de la chaîne des Pyrénées : à sa base, les Oliviers et même les Orangers mûrissent leurs fruits ; plus haut, on voit s'étaler les larges cimes
des Châtaigniers; au-dessus apparaissent des massifs de Hêtres, que surmontent des Pins, des Sapins, des Bouleaux; enfin au sommet, ce ne sont plus que des Genévriers rabougris, dispersés, et des tapis de gazon qui resteront ensevelis pendant neuf mois sous la neige. Dans les Andes équatoriales, les contrastes sont encore plus frappants. Au pied de ces montagnes, les Palmiers déploient leurs \astes feuilles au-dessus de l'inextricable réseau des lianes et des orchidées; entre 2000 et 3000 mètres de hauteur, les Myrtes, les Lauriers nous rappellent ritalie et la Grèce; franchissons 1000 mètres encore, et nous sommes en présence des arbres de l'Europe, d'abord des essences à feuilles caduques, puis des conifères; l'ascension d'un nouveau kilomètre nous transporte au milieu des humbles plantes du Groenland et du Spitzberg, qui expirent dans les neiges éternelles. Sous les tropiques, chaque montagne présente un résumé de toute la flore du globe.
Nous avons dit que le sol. n'a que peu d'influence sur l'existence des forêts, parce qu'il n'y a pas de terrain, si pauvre soit-il, qui ne convienne à quelque espèce d'arbre; mais parmi les essences appartenant à une même région, tel sol admettra les unes et exclura les autres. Les sables arides et peu profonds de la Sologne acceptent le Pin ou le Bouleau et refusent le Frêne ou le Hêtre. En outre, une terre se lasse de porter toujours les mêmes arbres, elle s'épuise à leur fournir les éléments, toujours les mêmes, qu'ils tirent incessamment de son sein, et elle tend à les éliminer pour en accueillir d'autres. Une ancienne forêt, détruite par un incendie, repousse, mais différente ; elle se repeuple d'espèces nouvelles. Tous les bois, livrés à eux-mêmes, se transforment peu à peu spontanément, pour redevenir, après une série de siècles, ce qu'ils étaient autrefois, et recommencer le même cercle de métamorphoses. La forêt de Gérardmer, dans laquelle chassait Gharlemagne et qui
était alors composée de Chênes, est aujourd'hui une futaie de Sapins et d*Épicéas. Les Hêtres, qui formaient, il y a un siècle et demi, celle de Haguenau, ont étê^ remplacés par des Pins. De nombreux villages qui, en France, s'appellent encore Chesnaie, Charmettes, Tremblaie, Boulaie, n'ont plus droit à ces dénominations, les arbres des bois voisins, auxquels ils les devaient évidemment, ayant disparu et cédé la place à d'autres essences. Ainsi la nature a établi d'elle-même dans ses forêts la rotation que les cultivateurs, éclairés par l'expérience, ont adoptée dans leurs cultures.
Mais le sol et le climat ne disposent pas seuls des forêts ; un autre agent est intervenu, l'homme, dont l'action, quelquefois réfléchie et utile, est le plus souvent aveugle et funeste. Quand l'homme arrache une forêt pour y substituer, sur un sol fécond, les plantes précieuses qui le nourrissent, lui et ses troupeaux, il fait un usage légitime et louable de son pouvoir sur la nature ; il est encore dans son droit et dans son rôle, lorsqu'il tire de la forêt, dans une juste mesure, le bois que réclament son bien-être, ses travaux, ses arts. Mais si, au lieu d'exploiter, il saccage, s'il dévaste sans raison ni profit, ou si, dans sa hâte de jouir, il gaspille, sacrifiant tout l'avenir à l'heure présente, alors il fait une œuvre mauvaise, et se conduit comme un être insensé et malfaisant. Or cette œuvre folle, l'homme l'a commise, il la commet tous les jours, et l'imprévoyance des nations civilisées n'y a pas une moindre part que l'incurie des peuples sauvages.
Il n'est pas sur la terre de domaine forestier qui n'ait été ainsi plus ou moins endommagé. Plusieurs ont même été complètement détruits et ont disparu à jamais. Dans rAmérique du Nord, au Canada, c'est toute une armée de bûcherons — environ 30 000 hommes — qui chaque année se met en campagne, se répand dans les magni; fiques forêts de conifères, principale richesse de ces con-
trées, coupant» abattant sans relâche, dénudant non seulement les plaines et les vallées, mais aussi les collines et les montagnes, sans souci de ce que deviendront, après ce déboisement à outrance, les sources, les ruisseaux qui alimentent les rivières et les lacs. Et tandis que la cognée frappe les arbres un à un, trop souvent un incendie, allumé par un foyer imprudemment abandonné avant d'être éteint, dévore d'un seul coup des pans entiers de forêt.
La Sibérie possède d'immenses massifs de Pins et de Mélèzes, qui de la rive droite de la Lena s'étendent jusqu'aux monts du Baîkal . Mais des chasseurs et des marchands les ont parcourus, les uns à la poursuite des animaux à fourrures, les autres pour aller dans le nord à la recherche des dents de mammouth, et dans leurs stations, ils ont mis le feu au bois, soit pour se chauffer, soit seulement pour faire de la fumée afin d'éloigner les moustique^ qui les incommodaient, de sorte que, l'incendie s'étant propagé, on voit dans ces forêts de vastes et sinistres clairières, encombrées de débris carbonisés, audessus desquels se dressent çà et là de grands troncs noircis, couronnés d'une cime desséchée et d'un rouge de feu> conune si elle flambait encore. Ces parties brûlées ont quelquefois 50, 100 kilomètres de longueur.
Si le Japon, où d'anciennes lois, que tous les peuples devraient envier, défendent d'abattre un arbre sans le remplacer aussitôt par un autre, a conservé une riche végétation forestière, la Chine, défrichée à outrance, est une des régions les plus déboisées et les plus enlaidies du monde. Dans l'Hindoustan, en Birmanie, les tribus sauvages et aussi les paysans ne voient dans les bois qu'une fumure pour la terre ; ils les arrachent, les laissent sécher, y mettent le feu et sur leurs cendres ils sèment, au moment des pluies, du riz ou du millet; après deux ou trois récoltes, ils vont plus loin féconder d'autres champs, c'est-à-dire incendier d'autres forêts. Qu'on ne
se fasse donc pas une idée' exagérée de la beauté des forêts de l'Inde. Trop de générations y ont passé, y ont vécu avec leurs troupeaux. Des villages et des ruines de villages s'y rencontrent à de courtes distances. Cette vieille terre, trop foulée, trop exploitée, paraît usée et comme flétrie. C'est seulement dans les vallées reculées, ou sur les montagnes, que la végétation a pu profiter des faveurs d'un climat généreux et déployer librement A magnificence.
L'Asie Mineure, jadis boisée, est maintenant dénudée et stérile, sauf sur les bords de la mer, où les arbres ne forment guère que des jardins et des vergers. Aussi ses rivières, mal alimentées, sont-elles tantôt à sec, tantôt violentes et torrentueuses ; ou bien, n'ayant pas la force de se creuser un lit, elles se trament languissamment sur le sol, cessent de couler et s'étalent en dévastes marécages saumâtres et insalubres. Quelques belles forêts de cèdres ont échappé à la destruction, parce qu'elles se sont blotties dans des retraites inconnues à 1500 et 1700 mètres de hauteur, sur les flancs escarpés de l'Anti-Taurus.
La Grèce n'a pas été épargnée. « Les hommes l'ont ruinée, dit un géographe^ Les forêts, que chantaient les poètes, ont été dévastées par le plus grand des malfaiteurs, par l'homme; et la dent des troupeaux en empêche la restauration. Les sources ont séché, les rivières, devenues torrents, n'ont d'eau que pour décharner la montagne, et entraîner vers la mer les alluvions de la plaine. Plus de campagnes riantes. A la place d'une nature où la grâce et la fraîcheur s'alliaient à la beauté des profils, à l'éclat du ciel, à la grandeur des horizons, il ne reste dans les cantons les plus fameux jadis que des monts sans bois, sans prairies, sans fontaines, des roches étranges et arides, des gorges où le soleil brûle, des vallées tantôt sèches,
1. M. Onésime Reclus. Voir la Terre à vol d'oiseau. Librairie Hachette.
tantôt noyées et malsaines. » De l'antique Hellénie, le voyageur ne retrouve plus rien, excepté « ce que Thomme ne peut ni dominer, ni ruiner, ni flétrir, le soleil chaud, le ciel clair, la mer bleue, les lignes pures » .
Ce sont les Apennins, particulièrement les Apennins méridionaux, des Abruzzes et des Galabres, qui conservent encore à Tltalie, sur leurs escarpements et dans leurs gorges sauvages, quelques beaux massifs forestiers. Toute l'Espagne centrale est la proie des moutons; elle ne présente que de tristes plaines jaunes, nues, crevassées çà et là de ravins sans eau, rongées par d'immenses troupeaux qui, régulièrement deux fois par an, extirpent l'herbe et tondent les jeunes bois qui voudraient repousser. Ce morne paysage a tout autour pour cadre des sierras pelées.
Malte, la Sicile, ainsi que les îles de l'Archipel, ne sont plus que des rochers stériles. En Corse, l'incendie*, la cognée, la dent brutale des chèvres, au nombre de près de 200000, et d'autant de moutons, ont détruit la plus grande partie des forêts. Des maquis, impénétrables fourrés de Genévriers, de Myrtes, de Lentisques, de Romarins et de Ronces, ou d'horribes déserts pierreux, les ont remplacées. Le Pin laricio en était la gloire. Il y avait naguère de ces pins ayant 50 mètres de hauteur, 8 ou 9 mètres de circonférence, et âgés de 1500 et même de 1800 ans. Un savant voyageur disait en 1873 qu'il avait vu bien des forêts célèbres, celles du Liban, celles de Java et de Bornéo, mais qu'il n'en avait jamais vu d'auss belles que la forêt de Bavella, dans le sud de la Corse. « Qu'on se hâte d'aller l'admirer, ajoutait-il, car la hache y est entrée, et Bavella disparaît I »
Les Arabes du Tell algérien ont déclaré la guerre, une impitoyable guerre d'extermination, aux 1 800 000 hec-
1. Un voyageur a dit qu'un observateur qui passerait en ballon au-dessus de la Corse apercevrait en tout temps quelque point de l 'ile en feu.
tares de bois qui couvrent la partie montagneuse de cette contrée. Il n*est pas d*année où, soit par malveillance, pour se venger, soit par intérêt, afîn de procurer des pâturages à leurs troupeaux, ils ne mettent le feu à de précieuses futaies de Chênes- Liège ou à de superbes massifs de Cèdres. Us organisent ces incendies avec méthode, avec art. Ils choisissent un jour où souffle avec violence le desséchant sirocco ; des bûchers de broussailles et de branches sèches sont disposés d'avance de place en place pour activer la combustion, et des escouades d'incendiaires se tiennent à leur poste, prêts à alimenter, à diriger la flamme et au besoin à la défendre contre ceux qui voudraient tenter de l'éteindre. C'est ainsi qu'en douze ans, de 1862 à 1874, 250 000 hectares de bois ont été brûlés. En 1881, de nombreux incendies, allumés simultanément, détruisirent de vastes massifs de Chênes-Liège sur la côte orientale. Des paquebots virent de la pleine mer tout le littoral s'illuminer d'un cordon de feu ininterrompu sur une longueur de 500 kilomètres, depuis Dellys jusqu'à Bizerte. Le feu dura six jours; de précieuses richesses forestières, d'une valeur de 9 millions, furent anéanties.
Si le nord de l'Europe demeure abondamment pourvu de forêts, au point que les régions boisées de la Scandinavie et de la Russie septentrionale ^ forment presque les deux tiers de l'étendue de ces contrées, si l'Allemagne peut être fière de ses futaies, qui occupent encore presque le quart de son territoire et qu'elle traite avec un soin savant, si le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, la Transylvanie gardent à l'Autriche, sur les pentes de leurs Alpes sauvages, de nombreux massifs restés intacts, la Russie méridionale s'est dépouillée presque complètement de
1. Il n'y a pas un siècle, la Russie était encore toute couverte de forôts. Un voyageur a dit qu'un écureuil, sautant d'un arbre à l'autre, aurait pu aller de Moscou en Finlande sans toucher une seule fois la terre.
ses bois et le Volga voit tristement décroître d*année en année le volume de ses eaux. L'Angleterre n'a plus que des champs et des prés; elle aime passionnément les beaux arbres et elle plante des avenues et des parcs» mais elle doit aller chercher au loin, sur ses navires construits avec des bois étrangers, la matière ligneuse qu'elle consomme. La France a réduit peu à peu ses cantons boisés au sixième de sa surface, et la plupart de ses forêts, chétifs taillis entrecoupés de clairières, sont indignes de ce nom ; elle a à se reprocher sa Sologne, sa Dombes, sa Brenne, ses Landes, tristes déserts qu'elle a créés elle-même, ainsi que ses Pyrénées et ses Alpes, dénudées par les hommes et par les troupeaux, et qui se vengent par la fureur de leurs torrents.
11 est juste d'ajouter que parfois l'homme, effrayé de son œuvre, pris de repentir, s'est efforcé de réparer les malheureux effets de son insouciance ou de son avidité. Nous verrons que, chez les nations vraiment civilisées, l'Etat a fait enfin intervenir la science dans l'exploitation des forêts dont il dispose, et que, sur plus d'un point, on a entrepris de restituer aux montagnes, aux terres stériles, la seule végétation qui leur convienne et qui puisse v les régénérer. Mais quels sacrifices de temps, de travail, d'argent ne nous faudra-t-il pas faire pour obtenir, imparfaitement peut-être, ce que la nature nous avait si libéralement et gratuitement accordé I