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CHAPITRE VI

Le déboisement des montagnes et les torrents. — Les dévastations des forêts dans les Alpes françaises. — M. Surell et l'œuvre du reboisement des montagnes. — Les opérations du boisement. -- Étendue actuelle des surfaces régénérées.

En Suisse, tous les ruisseaux, toutes les rivières, avant d'avoir atteint le fond plat des vallées, sont nécessairement des torrents, et ces torrents remplissent une fonction d'une haute importance. Ce sont eux qui, tirant leurs eaux des immenses réservoirs des neiges éternelles et des glaciers, conduisent ces eaux comme ils peuvent, à travers mille obstacles, au bas des montagnes et les versent dans plus de cent lacs où elles se rassemblent, s'apaisent, pour s'en aller ensuite vers les quatre points cardinaux former des fleuves et donner à l'Allemagne le Rhin et le Danube, à la France le Rhône, à l'Italie le Pô et l'Adige.

Les torrents ne sont pas nécessairement nuisibles. Reaucoup d'entre eux, malgré leur fracas, leurs bouillonnements, leur écume, malgré leur apparente fureur, sont pacifiques et ne font aucun mal. Quand ils sont violents, ils se jettent hors de leur lit, ou plutôt n'ont point de lit fixe et causent des ravages. On peut affirmer que le déboisement des hauteurs d'où ils descendent en est la cause. Ce déboisement est l'œuvre des hommes. C'est un fait constaté que les cantons de la Suisse qui ont le plus

respecté leurs forêts, sont les plus épargnés, et que ceux qui ne les ont pas ménagées sont déplorablement dévastés. On a vu en plus d'un endroit, à la suite du défrichement d'une surface boisée, un torrent, jusqu'alors inofTensif, changer tout à coup de caractère et devenir dangereux.

Il est certain que l'on rencontre en Suisse, à des hauteurs qui dépassent de beaucoup la limite actuelle des bois, soit de grands arbres, Pins, Sapins ou Mélèzes, isolés au milieu de déserts pierreux, soit d'énormes souches desséchées, vénérables représentants d'anciennes forêts aujourd'hui disparues. C'étaient ces forêts-là, voisines des sommets, qui pouvaient exercer une action modératrice sur les' torrents, dont elles possédaient les sources; elles ont été massacrées, dilapidées par les bergers et par les troupeaux, vendues à vil prix, données pour ainsi dire à des spéculateurs étrangers, ou bien brûlées exprés*. On les regrette aujourd'hui.

Mais c'est surtout dans les Alpes françaises que le déboisement et ses funestes effets frappent tous les yeux. Là comme ailleurs, deux forces ennemies se disputent la montagne, l'une de destruction et de ruine, l'eau, qui démolit les sommets, ravine les versants, comble les vallées; l'autre de conservation et de salut, qui est la végétation. Autrefois, dans la lutte de ces deux forces rivales, la végétation avait le dessus; elle est vaincue aujourd'hui, par la faute de l'homme. Les eaux sont les

•1. C'est dans les Grisons, — d'après une note du traducteur de l'ouvrage de Tschudi, — que ces dilapidations se sont exercées sur la plus grande échelle. Il y a une quarantaine d'années, une des communes de ce canton vendit pour 50 000 francs à des marchands étrangers une forêt qui, après expertise, se trouva en valoir plus de 700000. Dans l'Ëngadine, telle commune, pour augmenter ses pâturages, voulut donner de grandes étendues de terrain à la seule condition qu'elles seraient complètement déboisées en un petit nombre d'années, et comme personne ne fût tenté par son offre, elle eut recours à un moyen expéditif : elle mit le feu à ses forêts.

maîtresses, elles onl le champ libre et font tout ce qu'elles veulent: ce ne sont plus d'utiles ruisseaux arrosant et fertilisant la montagne, ce sont des torrents déchaînés qui la ravagent.

C'est dans les départements des Hautes-Alpes et des Basses-Alpes, dans le premier surtout, que l'œuvre dé-

Ravin creusé par un loireat.

vastalrice des torrents s'accomplit avec le plus de violence. Quand on parcourt les vallées où coule la Durance, ou bien la route qui conduit de Gap à Embrun, on voit de tous c6tés les flancs des montagnes dénudés, comme rongés par une sorte de lèpre, crevassés du haut en bas. Si l'on observe de plus près ces érosions et ces déchirures, on reconnaît que ce sont des ravins, des gorges

don la profondeur dépasse quelquefois 100 pieds. Sur les bords, à droite et à gauche, le sol, miné par les eaux, s'effondre; au delà, des lambeaux de montagne, portant des pâturages et des champs cultivés, commencent à s'affaisser. Plus loin encore, de longues fentes parallèles au lit du torrent annoncent le futur glissement de nou* velles bandes de terrain. Ces dislocations du sol s'étendent à des distances incroyables : à 1000 mètres, on trouve des maisons qui ont perdu leur aplomb et dont les murs sont entr'ouverts ; elles sont vides ; les habitants ont dû les abandonner.

Au pied de la jnontagne, à l'issue de la gorge par où descendent les eaux, s'étale une sorte de plage aride, bombée au milieu, ou plutôt légèrement conique, se déployant en éventail : c'est l'amas des débris, cailloux, galets, quartiers de rocs, que le torrent a arrachés aux parois du mont et qu'il a vomis là. Ces dépôts sont énormes ; ils forment des monticules aplatis qui parfois couvrent trois quarts de lieue et dont le point culminant s'élève à 70 mètres au-dessus du niveau de la plaine. Il y a des routes qui, sur tout leur parcours, sont de place en place coupées par ces vastes tas de décombres ; il faut traverser ces lits de pierraille. En été, la voie est indiquée par les sillons qu'ont tracés les roues des charrettes; mais en hiver, quand un uniforme tapis de neige a recouvert la terre et que tout se confond dans l'universelle blancheur, comment distinguer le chemin? Le regard cherche en vain un point de repère, une habitation, un arbre; on s'égare, on tombe dans des fondrières. Il va sans dire qu'au moment où survient une crue, le passage devient impraticable ; la route disparait, noyée sous des vagues bouillonnantes et à demi solides d'eau, de boue et de cailloux; les voitures publiques s'arrêtent, rebroussent chemin ; il faut, par un long travail, déblayer la voie, que la crue prochaine obstruera de nouveau.

(]es crues sont fréquentes. Les unes se produisent ré-

gulièrement à époque fixe, au commencement de juin, moment de la fonte des neiges; comme on s*y attend, on se tient sur ses gardes. Les autres proviennent des pluies d*orage, en été et surtout vers la fin de Tété. Celles-ci sont soudaines, impossibles â prévoir et d'autant plus dangereuses. Tout à coup un mugissement sourd retentit dans l'intérieur de la montagne et un vent subit, extrêmement violent, se met à souffler. Peu d'instants après, le torrent parait, roulant et poussant devant lui un amas de cailloux et de branchages. La colonne d'air qu'il a déplacée et qui le précède soulève des tourbillons de poussière, emporte des pierres et des quartiers de rochers, et l'on voit souvent, chose étrange î de gros blocs partir, voler dans les airs avant que les eaux soient arrivées et même qu'elles soient visibles.

Les montagnards vivent dans une perpétuelle crainte de ces torrents, qui fondent à l'iraproviste sur eux, les pillent, les ruinent, les affament, et auxquels, comme pour se venger, ils donnent des noms sinistres, tels que ceux d'Épervier, de Malfosse, de Malcombe, de Malpas, de Habioux (Enragé), de firamafam (Hurle^faim). Dans la saison des orages, ils ont à tout moment les yeux levés vers les cimes qui dominent leurs demeures, et si des nuages noirs s'y amassent, l'alarme se répand dans les villages. Beaucoup d'entre eux ont quitté l'ingrat pays d'où la sécurité est bannie et qui de plus en plus refuse de les nourrir. On a constaté que les deux départements des Alpes qui, à la fin du siècle dernier, possédaient une population de 400 000 âmes, n'en ont plus aujourd'hui que 280 000; c'est à peine 22 habitants par 100 hectares. Dans les Basses-Alpes, l'étendue des tenues cultivées était, en 1842,de99000 hectares; en i852, elle était réduite à 74000 : 25000 hectares avaient été ravagés et abandonnés dans l'espace de dix ans.

Cette ruine de toute une région de la France avait été signalée depuis longtemps, et la cause en avait été dé-

noncée. Déjà, en 1797, un ingénieur, Fabre*, accusait rimprévoyance des habitants des fiasses-Alpes, qui perdaient leur pays en le déboisant. En 1806, H. Héricail de Tbury' écrivait au sujet de la vallée d*Ëmbrun : « Dans ce magnifique bassin la nature avait tout prodigué. Les habitants ont joui aveuglément de ses faveurs. Ingrats, ils ont porté inconsidérément la hache et le feu dans les forêts qui ombrageaient les montagnes escarpées, source Ignorée de leurs richesses, fiientôt ces pics décharnés ont été ravagés par les eaux. Les torrents se sont gonflés ; ils sont tombés avec fureur sur les plaines; ils ont coupé, arraché, ruiné leurs bases. Des terrains immenses ont été enlevés ; d autres ont été engravés ; ceux-ci sont recouverts de rochers, ceux-là n'offrent plus qu'un gravier stérile. Bientôt les torrents auront anéanti ce beau bassin, qui naguère pouvait être comparé à tout ce que les plus riches contrées possèdent de plus fertile et de mieux cultivé. » Depuis, plus d'un avertissement a été adressé à l'opinion publique, plus d'un appel à l'intervention de l'État par des ingénieurs, par des fonctionnaires des Eaux et Forêts, par les administrateurs des départements dévastés. L'un de ces derniers', dans un rapport au ministre, disait : a Si des mesures promptes et énergiques ne sont pas prises, on peut presque préciser le moment où les Alpes françaises ne seront plus qu'un désert; dans un demi-siècle, la France comptera des ruines de plus et un département de moins. »

On ne restait pas tout à fait inactif. On cherchait à se défendre contre les torrents. Ne pouvant les supprimer, on s'efforçait du moins de les contenir. Ici les habitants, là des ingénieurs de l'Etat les enfermaient entre des mu-

1 . Fabre est Fauteur d'un Essat sur la théorie des torrents et des rivières.

S. Auteur de la Potamographie des cours d'eau du département des Hautes- Alpes,

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