CHAPITRE VII
L*exploitation des bois. — Le taillis simple; ses inconvénients. — Le taillis sous futaie; le balivage. — La futaie; les coupes de régénération et celles d'amélioration. — Supériorité de la futaie pour le produit, du taillis pour le revenu. — Assiette des coupes d'une forêt.
Si nous ne demandions aux forêts que le spectacle de belles masses de verdure ou d'agréables ombrages, nous pourrions les abandonner à elles-mêmes. Mais nous avons besoin du bois qu'elles produisent, nous voulons que les arbres qui les composent se prêtent à divers usages, qu'ils aient la taille, le volume convenables à ces emplois, qu'ils végètent tous bien» sans se nuire les uns aux autres, enfin que l'ensemble du massif persiste en se renouvelant sans fin : de là la nécessité d'intervenir dans la vie libre des forêts, de les cultiver et de les exploiter de façon à tirer d'elles le plus de proût possible.
Ne regretterons-nous pas cette nécessité de l'intervention de l'homme au point de vue de la beauté de la forêt? Certes on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de chagrin, parfois même d'indignation, en voyant les grands arbres d'une futaie qu'on admirait, qu'on aimait, tomber sous les coups de la cognée. Mais il faut songer que ces arbres, laissés à la nature, passeraient inévitablement de la maturité à la vieillesse, puis à la
décrépitude, qu*ils perdraient peu à peu leurs branches, leur cime, que leur tronc se fendrait, se creuserait, se réduirait en poussière, qu*ils encombreraient le sol de leurs débris; que d'ailleurs ils disparaissent pour faire place à de jeunes arbres qui ont poussé sous leur abri, qui veulent grandir à leur tour, et qui nous rendront, à nous-mêmes ou à nos descendants, les mêmes ombrages. Songeons aussi que nous les devonà aux soins des forestiers, ces chemins qui traversent en tous sens nos bois et qui ouvrent à nos pas des promenades, à nos regards de si charmantes perspectives, que nous leur devons aussi cet ordre, cette harmonie, cette mesure qui régnent dans la végétation de nos massifs et qui peut-être conviennent mieux à l'homme que la sauvage exubérance de la forêt vierge. Laissons donc, sans protester, les sylviculteurs déclarer que Taménagement d'une forêt, s'il est bien entendu, sert plutôt qu'il ne nuit à sa beauté.
Au moyen âge, l'exploitation des forêts était livrée au hasard. Gonmient leur aurait-on appliqué un traitement rationnel, quand on ignorait les plus simples lois de la végétation? Un ouvrage d'agriculture qui parut à la fin du quinzième siècle et qui acquit une grande autorités enseigne que les arbres naissent spontanément a de la semence et humeur contenue en la matrice de la terre, et que par la vertu du ciel ils saillent en haut, où ils se dressent en souches de diverses plantes, selon la diversité de l'humeur et des lieux où ils croissent ». L'auteur admet d'ailleurs qu'ils poussent aussi quand les semences tombent à terre, ou que les oiseaux les apportent, ou que les eaux les amènent.
C'est seulement vers la fin du dix -septième siècle (après l'ordonnance de Colbert en 1669) qu'un procédé
1. Le Livre des proufits champestres et ruraulx, compilé par maistre de CreacenceSf écrit d'abord en italien^ puis traduit en français en 1486.
régulier fut adopté en France pour la coupe des bois. Cette méthode, dite à tire et aire^ consistait à diviser la forêt en un certain nombre de cantons de contenance égale et à les couper les uns après les autres, de proche en proche ; on abattait tout excepté dix arbres, généralement dix chênes, par arpent forestier, c est-à-dire vingt par hectare. Un tel système était défectueux. Les arbres réservés étaient trop peu nombreux pour repeupler par leurs semences tout le terrain. Ils y sufiisaient d'autant moins que, se trouvant tout à coup isolés et privés d*abri, quelques-uns séchaient sur pied, d*autres étaient renversés ou brisés par le vent. En outre, comme on laissait les jeunes bois croître à leur gré, il arrivait que les espèces inférieures, qui poussent plus rapidement, prenaient le dessus et étouffaient les essences précieuses. Et même quand tout allait bien, les arbres, trop serrés, manquant d'espace et d'air, se développaient mal ; ils s'allongeaient, mais ne grossissaient pas. C'est ainsi que de magnifiques forêts dégénéraient peu à peu en bois médiocres, parsemés de clairières et de vides nombreux. Un autre mode d'exploitation, connu sous le nom de jardinage, était autrefois usité, surtout en Allemagne. On coupait ça et là, où on les trouvait, les arbres morts, mourants, ou malades, et aussi quelques autres, bien portants, dont on avait besoin. On n'enlevait qu'un très petit nombre de pieds dans le même endroit, et l'on parcourait, chaque année, une grande étendue de la forêt, quelquefois la forêt tout entière. On voit aisément les inconvénients de ce procédé : on ne récoltait que peu de bois, et un bois de qualité médiocre ; le massif trop compacte ne bénéficiait pas de ces quelques trouées épaisses et ne s'en trouvait pas éclairci; les arbres abattus endommageaient par leur chute leurs voisins, cassaient les branches, écorchaient les tiges; enfin l'enlèvement de ces arbres coupés à travers les colonnades serrées de la futaie et les épais fourrés des buissons causait de nou-
veaux dégâts. Toutefois cette méthode discrète du jardinage, qui cueille de place en place les sujets condamnés à disparaître par la nature elleHuéme, mérite d'être conservée dans certains cas, par exemple lorsqu'on tient à garder un bois à l'état de massif constant soit comme ornement, soit comme abri contre les vents régnants; elle s'impose absolument dans le traitement des forêts qui tapissent les hautes croupes des montagnes, quand ces forêts préservent les terrains situés au-dessous d'elles des éboulements et des avalanches.
Ceux qui aiment les bois, qui s'y promènent souvent et qui, ne se contentant pas de voir vaguement autour d'eux des tentures de feuillage, des profondeurs de verdure, regardent les arbres, observent leur taille, leur disposition, connaissent, sans l'avoir appris dans les livres , les trois différentes formes que prennent les forêts traitées par la sylviculture moderne. Ici les arbres sont tous jeunes, de petite ou de moyenne taille, à peu prés égaux, tantôt buissons feuillus, tantôt arbustes minces et élancés, formant un massif composé de touffes séparées, entre lesquelles croissent des plantes diverses, des bruyères, des fougères ou des genêts : c'est un taillis. Là se dressent, comme des colonnes, des troncs puissants, droits, serrés, ne se ramifiant qu'à une grande hauteur, abritant d'une ombre perpétuelle le tapis de mousse et de feuilles mortes qui couvre le sol, ou bien plus espacés et laissant grandir dans les intervalles qui les séparent une forêt nouvelle : c'est la futaie. Ailleurs le taillis est dominé de place en place par de vieux arbres qui déploient dans l'air libre leur vaste cime arrondie, et c'est le taillis composé ou taillis-sous- futaie.
On peut presque dire que les arbres qui composent un taillis ne sont pas en réalité des arbres ; ils n'ont pas une existence indépendante, individuelle : l'arbre véritable a disparu ; il ne reste plus de lui que la souche, qui ne dépasse guère le niveau du sol. Cette souche a
donné naissance à des rejets, et c*est elle qui continue à les faire vivre ; elle leur fournit un point d*appui, et par ses racines elle pompe pour eux les sucs de la terre. On ne peut donc former un taillis qu'avec des essences jouissant de la propriété de repousser de souche, telles que le Chêne, le Charme, le Frêne, TÉrable, l'Orme, le Châtaignier, le Bouleau, le Saule. Quelques espèces, par exemple le Châtaignier, le Bouleau, le Saule, le Frêne, ont le privilège de produire aussi des rejets de racines ou drageons, qui bientôt, se munissant de racines nouvelles pour leur propre compte, se rendent indépendants et vivent d'une vie propre. Il n'existe pas de taillis d'arbres résineux, puisque ceux-ci n'émettent pas de rejetons ; ils ne peuvent se reproduire que par la semence.
On coupe les taillis à d'assez courts intervalles, afin de ne pas laisser s'éteindre la vitalité des souches : ceux de Chêne et des autres bois durs destinés à fournir du bois de chauffage, tous les 25 ans (dans les bons sols on peut attendre jusqu'à 30 et même 40 ans); ceux de bois tendres tous les 20 ans, à moins que la rigueur du climat n'engage à adopter un terme un peu plus long.
On soumet à une révolution variant de 10 à 15 ans les taillis de bois durs destinés au fagotage, et à celle de 5 à 8 ans les bois tendres réservés au même emploi.
Les taillis de Châtaigniers se coupent tous les 7 ans : cette essence fait preuve d'une vitalité vraiment extraordinaire; à peine le sol couvert des tiges abattues est-il déblayé, qu'on voit surgir de toutes parts des faisceaux de brins vigoureux garnis de larges feuilles, qui à la fin du premier été ont acquis un mètre et demi de long; au bout de 7 ans, ils forment un massif de jeunes arbres ayant 25 et 30 pieds de hauteur, que Ton débite sur place en échalas, en lattes pour treillages, en cercles de tonneaux. Et on les exploite ainsi depuis un temps immémorial, sans qu'ils laissent apercevoir le moindre signe d'épuisement ni même de lassitude.
Si nous assistons, en automne, au moment où les feuilles tombent et où la sève est arrêtée, à Tabalage d un taillis, nous verrons que cette opération demande quelques précautions. Le bûcheron, s'il connaît son métier, ne se sert pas d une scie; la scie ne coupe pas, elle déchire ; elle décollerait Técorce de la souche, et les bourgeons qui forment les reje(s ne se développeraient pas ; de plus, elle donnerait une «surface mâchonnée, pelucheuse, où l'eau s'arrêterait, s'imbiberait comme dans une éponge et deviendrait bientôt une cause de pourriture. C'est pourquoi le bûcheron emploie la serpe ou la cognée, qui tranchent net : la serpe pour les tiges minces, — son choc plus léger ne risque pas d'ébranler la souche et de briser les racines, — la cognée pour les troncs plus épais. En tout cas, qu'il manie l'un ou l'autre de ces deux instruments, il a soin d'inciser d'abord l'écorce jusqu'au bois du côté opposé à celui où il coupe, afin d'en éviter l'arrachement.
On remarquera que si l'ouvrier a donné à la souche, en frappant à droite et à gauche et de haut en bas, la forme d'une gouttière, il s'applique à la retailler de façon à ce qu'elle présente une surface bien unie et un peu en pente : c'est afin de faciliter l'écoulement de l'eau.
Il s'attache surtout — ce point est essentiel — à faire sa coupe aussi près de terre que possible : ainsi les rejets partiront de l'intérieur du sol, ou du moins de la surface du sol, et seront en contact avec lui ; ils y trouveront un appui qui leur permettra de mieux supporter plus tard les coups de vent, le poids du givre et de la neige, et même ils pourront y lancer des racines qui feront d'eux des arbres complets, indépendants de la souche-mère. Il est cependant un cas où l'on s'abstiendra de couper les tiges à ras de terre : c'est celui où le sol, bas et plat, est fréquenoment inondé; on laissera alors aux souches assez de longueur pour qu'elles dépassent le niveau ordinaire de l'eau.
On voit que le système du taillis est tout artificiel ; on ne s*y conforme pas à la nature, on la contrarie, on la violente. Le plus grand inconvénient de ce régime est la dénudation périodique du terrain, qui, lavé par les pluies, desséché par les vents, brûlé par le soleil; perd son humidité et sa fertilité; les arbres, y trouvant de moins en moins les éléments qui leur sont nécessaires, languissent, deviennent rachitiques. Dans les terres fraîches et grasses, la végétation reste longtemps vigoureuse; mais, dans les parties sablonneuses et arides, elle s*appauvrit peu à peu et succombe. Partout où le sol est maigre et sec, le taillis finit par ruiner la forêt. Qui n'a été frappé, à Fontainebleau, de voir, tout à côté de magnifiques futaies séculaires, ces misérables taillis, rabougris, clairsemés, envahis par les Bruyères et les genévriers. Pourtant le terrain est identique de part et d'autre, c'est le même sable à peu prés pur ; mais ici l'ombreuse futaie l'abrite et le fertilise, là le taillis l'a stérilisé^.
Le taillis-80U8-futaie est de beaucoup supérieur au taillis simple. Aux produits de ce dernier il joint une partie de ceux de la futaie. Il séduit par son aspect : les deux étages de végétation qu'il présente, les vastes dômes de verdure dont son faîte est mamelonné, donnent l'impression de la grande forêt.
Au point de vue des sylviculteurs, il n'est pas exempt de défauts : le sous-bois, qui est un taillis, détériore le sol, comme « nous venons de le dire, en le dénudant à
1. <r C'est le mode du taillis quia dépeuplé les forêts d'Orléans, de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Gompiëgne, dit M. Tassy. Dans une forêt où l'on voit une très belle futaie de hêtres et de chênes, on trouve des taillis plus que médiocres. Les deux portions sont enchevêtrées l'une dans l'autre, et le sol est identique quant aux éléments minéralogiques ; partout, à côté de la croissance rapide de la futaie qui annonce un sol fertile, on est frappé de la croissance languissante du taillis qui accuse un sol appauvri, et tandis que la futaie ne renferme que des bois durs, le taillis est déjà rempli de bois blancs. »
chaque exploitation ; en outre, les grands arbres nuisent au développement des rejets qu'ils couvrent de leur ombrage, et le vide finit par se faire autour des troncs. Il arrive encore que les jeunes tiges réservées dans les coupes pour devenir des arbres de futaie, privées tout à coup de Tappui de leurs voisines, n'ont pas la force de se soutenir; elles fléchissent, s'inclinent et se renversent au premier coup de vent; ou bien leur écorce, subitement découverte et dont le tissu est tendre, ne résiste pas aux morsures de la gelée ou à celles du soleil, et la carie pénètre à Tinlérieur, gagne le bois. Nous ferons remarquer qu'il est un moyen d'atténuer beaucoup ces divers inconvénients : qu'on allonge la révolution, c'est-à-dire le temps qui sépare les exploitations périodiques, qu'on laisse croître le taillis pendant 50 et 40 ans : alors le sol, restant longtemps couvert, ne perdra pas sa fertilité, et les fûts réservés seront assez robustes pour n'avoir plus rien à craindre des influences atmosphériques.
Le taillis-sous-futaie ne se forme pas tout seul ; il n'est pas un produit de la nature ; il faut le créer et l'entretenir par des soins intelligents. Il importe d'abord de bien choisir les jeunes arbres, — les baliveaux ^ — que l'on veut conserver. Le mieux serait de prendre exclusivement des sujets provenant de semence ; ils vivent plus longtemps ; ils atteignent les plus grandes dimensions que l'espèce puisse acquérir; leur pied, solidement enraciné, est toujours sain. Mais on est généralement obligé d'y renoncer; comme ils croissent plus lentement, les autres les dominent, et ils sont chétifs, mal venus. On choisit donc, parmi les rejets de souches, ceux qui sont bien conformés, droits, vigoureux, et dont le pied s'épate bien : c'est une bonne note lorsque ce pied a englobé la souche-mère qui, soustraite ainsi à l'action de l'air et de l'eau, n'est plus exposée à la décomposition. On tient grand compte aussi de l'espèce à laquelle appartiennent les arbres. C'est au Chône que l'on donne la préférence ; il est le plus
précieux de tous, et son ombrage, plus léger, nuit moins au sous-bois. On admettra, après lui, le Frêne, l'Orme champêtre, l'Érable plane et le Sycomore. Le Hêtre et le Charme ne seront adoptés qu'en troisième lieu ; leur couvert est très épais, quand ils sont vieux, et il étouffe tout sous lui : aussi ne les laissera-t-on pas vieillir ; on les exploitera après deux ou trois révolutions ; ils auront eu le temps de donner des graines pour l'entretien du taillis, et c'est ce qu'on attendait d'eux. Les Chênes, les Frênes, les Ormes, ne seront pas abattus avant leur entier développement et leur maturité complète, à moins qu'on ne les voie dépérir.
A mesure que l'on choisit les arbres que l'on décide de conserver, on les marque. Le forestier se sert pour cela d'un marteau dont la partie antérieure est tranchante et dont le dos présente en relief le chiffre du propriétaire du bois. Avec le tranchant du marteau il enlève sur l'arbre une plaque d'ècorce, et d un coup frappé avec le dos, il imprime les lettres saillantes sur le bois mis à nu. Cette marque désigne aux marchands de bois et aux bûcherons les arbres qui ne sont pas compris dans la coupe.
Le nombre des arbres de futaie est ordinairement réglé de telle sorte qu'ils occupent, par leurs cimes, à peu près le tiers de la surface du bois. Mais on peut, surtout si ce sont des Chênes, leur faire une part plus large ; ils ne seront jamais trop nombreux, tant qu'ils ne se gêneront pas; c'est en eux, et non dans le taillis, que réside surtout la valeur de la forêt. Ce sera alors, si l'on veut, non plus un taillis-sous-futaie, mais une futaie-sur-taillis.
Dans les bois bien tenus, on n'abandonne pas le taillis h lui-même. On favorise par des nettoiements, par des éclaircies, les rejets les mieux venants, les plus précieux. Dans chaque cépée, il y a une ou plusieurs perches plus faibles, qui penchent, qui traînent jusqu'à terre : on les retranche, au profit des autres. On dégage aussi les brins
poussés de semence, auquels les bois blancs et les broussailles disputent l'espace et l'air. Ces petits travaux se renouvellent plusieurs fois, tous les 4 ou 5 ans, jusqu'à ce que le taillis ait bien pris son essor; ou bien on les fera peu à peu, d'une manière continue, quotidiennement, presque sans peine et sans frais, a On ne se figure pas, dit M. Bagneris, ce qu'un garde peut faire d'utile dans un triage : qu'une fois seulement par semaine, tout en faisant sa tournée, il passe dans les jeunes coupes, une serpe ou un sécateur à la main ; que ce jour-là il dégage seulement 100 brins : au bout de l'année, cela représente 5000 sujets, c'est-à-dire l'équivalent de un à deux hectares de vides repeuplés et réussis. Mais le garde peut faire ce travail presque chaque jour ; on ne saurait estimer à moins de 10 000 par an les chênes qu'un homme intelligent aura dégagés et entretenus. Qu'un dixième seulement de ces chênes soit utilisé pour le balivage, et quelle richesse n'y a-t-il pas là pour l'avenir ! »
Les arbres de réserve ne seront pas non plus négligés. Comme ils sont soumis à un régime anormal, ils ont besoin d'être aidés et dirigés dans leur croissance. Après Tabatage du taillis qui les enveloppe, il arrive que leurs troncs, tout à coup exposés à l'air et à la lumière, se couvrent de bourgeons, puis de branches gourmandes. Ces branches sont bien nommées : elles absorbent la sève, qui ne monte plus en quantité suffisante jusqu'à la cime ; celle-ci se dessèche, les rameaux morts se cassent, les cassures pourrissent, la décomposition gagne les grosses branches, envahit le tronc et l'arbre dépérit. On supprime donc ces branches gourmandes pour sauver la cime. On les coupe, tandis qu'elles sont encore jeunes, avec une serpe ou un émondoir. Quelquefois on voit l'élagueur grimper le long du tronc au moyen de crampons attachés à ses pieds et qu'il enfonce dans l'écorce : ce procédé n'est pas sans danger; les pointes du crampon peuvent, à travers l'écorce, piquer et blesser l'aubier. On fera
mieux de se servir d'une échelle et d'un cmondoir muni
d'un long manche.
Ces arbres isolés ne s'élèvent pas beaucoup, leur croissance en hauteur s'arrête vite; mais en revanche ils s'étalent largement, ils développent une vaste et riche ramure. S'ils sont par là plus exposés aux coups de vent, à la neige, au givre, en revanche ils se fortifient dans cette lutte incessante; leur fibre se serre, se durcit; leur bois devient plus dense et plus robuste. Aussi est-ce a eux de préférence que l'industrie demande les charpentes les plus solides, les pièces les plus capables de résistance et de durée. En outre, ils offrent dans leur branchage des coudes, des courbes bien utiles pour certains ouvrages et qu'on chercherait vainement ailleurs.
Quels que soient les avantages du taillis-sous-futaie, le troisième mode de traitement, la futaie, l'emporte sur lui; seul il obtient sans réserve l'approbation des sylviculteurs. Il est fondé sur l'observation de la nature; il en imite fidèlement les procédés. Que se passe-t-il dans une forêt livrée à elle-même? Lorsque les arbres ont pris tout leur développement, ils fleurissent et fructifient; leurs semences, tombant à terre, y germent, donnent naissance a de jeunes plants; mais ceux-ci, après avoir essayé de végéter sous l'épais couvert qui les abrite, s'étiolent faute d'air et de lumière, et bientôt périssent. De nombreuses générations se succèdent ainsi, ne naissant que pour mourir. Mais voici qu'enfin, parmi les arbres du massif, les plus grands, les plus vieux, ayant atteint le terme de leur vie, se dessèchent, perdent branche après branche, s'affaissent sur le sol en un monceau de poussière. Leur mort est le salut du jeune peuplement qu'ils dominaient et qui n'attendait, pour prendre son essor, que des conditions favorables, de l'espace, de l'air, du soleil. 11 s'élance donc impétueusement vers la lumière ; mais il est trop nombreux; toutes ces tiges, ces branches, tous ces feuillages se pressent, s'étouffent dans cette
foule compacte et qui se serre toujours davantage; il faut qu'il y ait des yictimes : ce sont les plus petits, les plus faibles; ils disparaissent et laissent de la place aux autres, qui en profitent. Chaque année il se produit de nouveaux vides, chaque année la nouvelle forêt prend des forces et monte. Un siècle, deux siècles et plus se sont écoulés, la voilà grande à son tour, en possession de toute sa croissance, puis vieille, décrépite, mourante, et qui peu à peu cède le terrain au jeune semis né de sa graine et destiné à la remplacer. Ainsi agit la nature; le forestier fait de même, et il fait mieux : il retranche à temps les bois superflus et nuisibles, et, au lieu de les laisser se perdre, il les recueille. Il y parvient au moyen d'une série de coupes faites à propos.
Ces coupes sont de deux sortes : les unes portent sur le vieux massif et ont pour but de permettre le développement du semis, qui doit reconstituer la forêt : on les appelle coupes de régénération; les autres, nommées coupes d! amélioration, s'appliquent au massif nouveau et se proposent d'en favoriser la croissance.
Les coupes de régénération sont au nombre de trois. Les semences, tombées des grands arbres sur une couche de terreau humide et léger, s'y sont trouvées dans les circonstances les plus propices et ont facilement germé ; mais les jeunes plants sortis de ces semences ont bientôt d'autres besoins; ils ne tarderaient pas à souffrir s'ils restaient plongés dans une fraîcheur et une obscurité éternelles; ils réclament un peu de lumière et de chaleur : on les leur procure en entr'ouvrant le massif qui les couvre. Cette première coupe porte le nom de coupe d'ensemencement; on l'appelle aussi coupe sombre; elle est faite de telle sorte que les cimes des arbres réservés se touchent légèrement par l'extrémité de leurs rameaux quand le vent les agite : elles ne doivent pas laisser arriver le soleil massé en grandes plaques sur le sol, mais seulement divisé en petites mailles, en réseau de
dentelle, tamisé en quelque sorte par les feuilles. On ne vise donc pas à une répartition régulière des tiges que Ton conserve ; on a surtout en vue une égale distribution du feuillage; c'est en regardant en Tair, et non devant soi, que Ton voit ce qu*il faut enlever ou conserver.
A la coupe sombre succède la coupe secondaire. On y procède lorsque le semis, bien garni, commence à former un 'fourré; il est nécessaire alors de lui faire une plus large part de lumière. Cette opération ne s'achève généralement pas en une seule fois. On découvre les parties où le peuplement est serré et vigoureux ; celles où les plants sont encore chétifs et clairsemés, on ne les prive pas encore de leur abri.
Enfin le jeune massif est assez robuste pour vivre à ciel ouvert ; il ne craint plus ni les gelées de Thiver, ni les chaleurs brûlantes de Tété ; Ife moment est venu de faire la troisième et dernière coupe, la coupe définitive. On abat tous les arbres épargnés jusqu'alors. Cependant on peut avoir intérêt à en laisser çà et là subsister quelques-uns, soit qu'ils n'aient pas encore terminé leur croissance, soit qu'on désire leur faire acquérir des dimensions exceptionnelles. Entre la coupe d'ensemencement et la coupe définitive il s'écoule une période de 15 à 20 ans; j&'est ordinairement le temps nécessaire pour que la régénération d'un peuplement soit accomplie.
Viennent ensuite les coupes d'amélioraliony d'où dépend désormais la prospérité de la nouvelle forêt. Ces coupes consistent en nettoiements et en éclaircîes. Par les premiers, on assure la conservation des essences précieuses en sacrifiant les bois de peu de valeur qui leur nuiraient. Cette opération est absolument nécessaire, mais elle doit être exécutée avec discernement. Nettoyer le sol n'est pas le dénuder; on se gardera de détruire la végétation basse et buissonnante ; celle-ci est inoffensive, et même elle est utile : elle maintient en place la couche de feuillesmortesqui, en se décomposant, produit l'humus,
c'est-à-dire Tengrais du sol ; par son abri, elle entretient une constante fraîcheur au pied des arbres et elle contribue, elle aussi, à enrichir la terre par ses détritus.
Au moyen des éclaircies, on se propose de donner aux arbres de l'espace et de l'air, d'améliorer ainsi leur végétation, et par suite la qualité de leur bois. Elles se font successivement. C'est l'état du massif qui décide des moments où il convient de les entreprendre. Elles sont opportunes toutes les fois que le peuplement est devenu trop seiTé et ne permet plus aux cimes de prendre leur développement normal. Il est sage de ne les commencer que tard, à l'époque où les arbres sont assez grands pour qu'il soit facile de distinguer les sujets d'avenir, c'est-àdire vers 30 et même 40 ans. On les répète ensuite de dix en dix ans, jusqu'à ce qu'ils en comptent environ 70. Passé cet âge, onn*enfera plus que tous les 15 ou 20 ans. La dernière coupe d'amélioration se confondra avec la première de régénération, celle d'ensemencement.
Les éclaircies doivent être d'abord faibles ; on se borne à enlever les arbres morts ou dépérissants, dominés ou sur le point de l'être. Elles seront progressivement plus fortes*, mais elles n'iront pas jusqu'à interrompre le massif, ou le trop desserrer : les fûts, trop espacés, cesseraient de s'allonger; ils pourraient se couvrir de branches gourmandes, qui amèneraient la mort de la cime ; ils se trouvei'aient exposés tout à coup aux violentes secousses du vent et n'auraient pas la force d'y résister. Le vent est un enneiiii redoutable pour les forêts ; il ne faut pas le laisser s'y introduire. Aussi évitera-t-on d'éclaircir les lisières; on n'en retirera que les bois morts ; on se gardera bien
i. On tiendra compte de la nature des arbres. On éclaircira da- Tantage une futaie de chênes (après qu'elle aura atteint toute la hauteur dont elle est susceptible), et beaucoup moins un massif de hêtres, de sapins ou d'épicéas, ces arbres poussant volontiers en peuplement serré et la qualité de leur bois ne bénéficiant pas d'une croissance rapide.
d*élaguer les branches basses qui ont poussé du côté extérieur; elles forment un rideau protecteur qu'il importe de conserver.
On conçoit que, particulièrement dans les dernières coupes, Tabatage des arbres de haute futaie doive être exécuté avec prudence; il s*agit d'épargner autant que possible le sous-bois qui les entoure. Ce dernier aurait beaucoup à souffrir si Ton jetait bas ces géants au printemps ou en été, alors que les pousses sont tendres et cassantes ; on choisit donc la fin de Tautomne ou Thiver. On n'a pas ici à ménager la souche, comme pour le taillis ; aussi le bûcheron peut-il se servir à son gré de la scie ou de la cognée. Si l'on tient à ne rien perdre de la longueur d'un sujet de prix, on a recours à l'arrachage : on creuse autour du pied un fossé circulaire et l'on tranche les grosses racines que l'on a mises à découvert; on provoque ensuite et l'on dirige la chute de l'arbre au moyen de cordes attachées à son faîte et que tirent plusieurs hommes. On a toujours dû préalablement le dépouiller de toutes ses branches ; si on lui laissait sa puissante ramure, il ferait en tombant de grands ravages; réduit à l'état de simple fût, et entraîné du côté où le sous-bois est le moins serré, il ne cause que peu de dommage.
11 suffit de voir ces chênes couchés par terre, énormes, . droits, parfaitement cylindriques, à l'écorce régulièrement striée et absolument saine, que traînent avec peine hors du massif cinq ou six chevaux attelés à la file, quelquefois trois ou quatre paires de bœufs, ou bien suspendus par de fortes chaînes sous les voitures à hautes roues qui les transportent lentement à travers les rues des villes, il suffit de voir ces colosses pour apprécier les produits de la futaie. C'est elle qui fournit aux plus nobles de nos industries, aux constructions navales et civiles, la précieuse matière qui les alimente. Le taillis ne peut donner que des bois de faibles dimensions, qui
ne servent guère qu*au chauffage. Ceux-ci, après une courte vie, se dissipent promptement en flamme et en fumée dans nos foyers; la futaie, deux fois centenaire, survit encore à plusieurs siècles dans la charpente de nos cathédrales et de nos palais.
La supériorité de la futaie sur le taillis, tant comme mode de culture, assurant infiniment mieux la perpétuité de la forêt, que comme source de produits incomparablement plus précieux*, étant un fait incontesté, on peut se demander pourquoi tous les bois ne sont pas des futaies. C'est que le propriétaire d'un bois voit dans ses arbres un capital dont il a le désir et presque toujours l'obligation de tirer un revenu aussi fréquent et aussi élevé que possible, et c'est le taillis, exploité à de courtes révolutions, qui peut le mieux lui procurer cet avantage. Tel est le cas de la plupart des particuliers et môme des communes. L'État seul est en situation de sacrifier le présent à l'avenir et de considérer surtout le véritable intérêt du pays. Encore, trop souvent, l'État, affamé de promptes ressources, entretient-il dans son domaine fo-
1. a La supériorité de la futaie, dit M. Clavé, s'explique par la marche même de la végétation. Ce qui constitue le bois, ce sont les couches ligneuses accumulées les unes sur les autres. Chaque année, il se forme une couche nouvelle entre l'écorce et le tronc. Les ar- ' bres de futaie, le chêne, le hêtre, le charme, le sapin, croissent très lentement d'abord et ne commencent à se développer avec quelque vigueur qu'à partir d'un certain âge. Il y a donc avantage à leur permettre une longue croissance. En les soumettant à de courtes révolutions, comme les bois qui poussent vite d'abord et se ralentissent ensuite, on les ramènerait périodiquement à l'âge où l'accroissement est le plus faible, sans leur laisser jamais parcourir la phase où la végétation est pour elles le plus active. Ces essences de mandent donc à être exploitées à de longues révolutions, car les produits qu'elles fournissent augmentent non seulement de quantité, mais encore de qualité, à mesure que l'âge des arbres s'élève. Un chêne de 200 ans peut donner jusqu'à 10 mètres cubes de bois valant 400 francs et plus ; coupé en taillis à chaque période de 25 ans, c'est-à-dire 8 fois pendant ces deux siècles, il n*eùt guère produit que 3 stères de bois de feu, d'une valeur de 30 francs. »
restier beaucoup plus de taillis que de futaies. C'est ce que nous Yoyons en France, et ce qui donne lieu aux regrets, aux pressantes remontrances des sylviculteurs éclairés. Il n'en est pas de même en Allemagne, où de nombreuses forêts d*arbres résineux, qui ne peuvent constituer que des futaies, sont un des éléments principaux de la fortune publique.
Chacun a pu observer qu*un bois de quelque étendue ne s exploite pas tout entier en une seule fois. On le coupe par parties, successivement, lune une année, une autre l'année suivante. L'étendue de chaque partie et Tordre de succession des coupes sont fixés d'avance; le plan d'exploitation de la forêt est établi une fois pour toutes*. Au moyen de cette réglementation, on en retire annuellement une égale quantité de bois et un revenu constant.
Vassiette des coupes d'un taillis présente en général peu de difficulté. Comme on abat à la fois tous les arbres qui le composent (sauf les réserves, dans les taillis-sousfutaie), on n'a qu'à partager le terrain en autant de cantons d'égale superficie qu'il y a d'années dans la révolution que l'on a adoptée, et l'on exploite chaque année un de ces cantons. Supposons que l'on possède une forêt de 100 hectares et que l'on ait décidé de la soumettre à la révolution de 25 ans, on en coupera tous les ans la vingt-cinquième partie, soit 4 hectares, et le roulement s'établira d'une manière continue. Toutes les parties, au moment où arrivera leur tour d'exploitation, présenteront toujours des bois âgés de 25 ans, qui donneront des produits, en matière et en argent, à peu près égaux.
11 faut convenir que l'on n'obtiendra pas aussi facilement de la futaie un revenu régulier. Le problème est
1. n doit être tracé sur le terrain par des tranchées, ou chemios étroits, séparant les cuupes. aux extrémités de ces chemins sont placées des bornes, ou des poteaux indicateurs, numérotés.
ici plus compliqué. Les diverses coupes de la- futaie se succèdent à des intervalles variables; on est amené tantôt à les avancer, tantôt à les relarder, selon les exigences du sous-bois, avenir de la forêt, qu'il faut favoriser. Ce n*est donc pas retendue du terrain boisé qui doit servir de base à l'exploitation, c'est la quantité de bois qu'il contient; on tiendra compte, non de la superficie, mais du volume ; on ne coupera pas un nombre déterminé d'hectares, on coupera un nombre déterminé de mètres cubes de bois. Par le calcul, ou bien par l'expérience, en faisant abattre et débiter en stères, à plusieurs reprises, une partie des arbres d'un massif, on saura de quelle quantité de matière ligneuse ce massif s'enrichit en moyenne par an* ; c'est cette quantité, ni plus ni moins, qu'on lui enlèvera annuellement. Ainsi l'équilibre entre la croissance et l'exploitation de la forêt ne sera jamais rompu, et la futaie, comme le taillis, fournira indéfiniment le même revenu. Mais ce n'est pas encore assez, et nous ajouterons avec M. Clavé : « Pour que l'aménagement d'une forêt soit complet, il ne suffit pas de connaître la quantité de bois qu'on peut y prendre chaque année sans en compromettre la production future ; il faut encore que les coupes ne soient pas portées au hasard sur les différents points. La régularisation des massifs boisés et la graduation des âges, tel est le but qu'on ne dpit jamais perdre de vue. Une forêt n'est en effet dans son état normal que lorsqu'elle présente dans toutes ses parties un peuplement uniforme et complet, qu'elle comprend, se succédant de proche en proche, sans interruption, des bois de tous les âges, depuis le bois naissant jusqu'à l'arbre prêt à tomber. »
i. En ÂUemagne, en multipliant les expériences, on a pu dresser des tables indiquant la marche de la végétation de chaque essence dans les différents sols pour presque toutes les forêts.