CHAPITRE VIII
Les ouvriers des forêts. *- Le garde forestier. — Les bûcherons. — L'abatage et le transport des bois dans les montagnes. — Le schlittage. — Les glissoirs.
La forêt, par les travaux qui s'y exécutent pendant une partie de Tannée et par la surveillance continuelle qu'elle exige, occupe un grand nombre d'hommes. Ceux-ci, gardes forestiers et bûcherons, vivent d'elle et avec elle. Ni les uns ni les autres ne s'enrichissent, ni môme n'acquièrent l'aisance; ils restent pauvres; mais ils ne manquent pas du nécessaire, et la plupart aiment leur état. La forêt exerce sur eux son charme.
Le salaire d'un garde forestier est modique ; il gagne par an de six à sept cents francs; mais à ce modeste traitement s'ajoutent des avantages bien faits pour le séduire : il est logé gratuitement dans une maison située sur la lisière ou au milieu de la forêt qu'il inspecte ; il a la jouissance d'un hectare de terrain, attenant à sa demeure et où , dans ses heures de loisir , il cultive des légumes, des arbres fruitiers et, s'il en a le goût, des fleurs. On lui accorde, pour son chauffage, huit stères de bois et cent fagots. En outre, il a le droit d'avoir deux vaches, qui paissent l'herbe des clairières, et deux porcs, qu'engraisse la glandée. Il complète ordinairement sa petite ferme en élevant des volailles, et aussi des abeilles, qui
vont butiner sur les bruyères et dans les champs d'alentour. Que rpn compare, à ce cottage du forestier, le triste logis de l'ouvrier des villes 1
Tous les jours le garde forestier parcourt son triage, dont l'étendue est de 400 à 600 hectares, quelquefois plus grande encore. Dès l'aube, entre trois et quatre heures du matin en été, il est prêt, ses guêtres sont bouclées ef il se met en marche à travers les herbes trempées de rosée. Rentré à la maison pour une heure ou deux dans le milieu du jour, il repart et fait dans l'après-midi sa seconde tournée, qu'il prolonge jusqu'à la tombée de la nuit. Sa promenade n'est point celle d'un oisif; son attention est toujours en éveil; il écoute, il regarde; son œil sonde les profondeurs lointaines de la futaie, perce l'épaisseur des fourrés ; rien ne lui échappe, ni le moindre craquement d'une branche sèche, ni le plus léger mouvement du feuillage ; il en sait la cause et il passe. Cette vigilance continuelle est en même temps pour lui un amusement; il entend le premier coup de gosier de la grive et du merle annonçant la fin de l'hiver; il surprend, au printemps, le moment de l'arrivée de la fauvette et de celle du rossignol ; il connaît la place des nids dans les buissons et au haut des grands arbres; il distingue sur le sable du sentier l'empreinte toute fraîche de la pince d'un chevreuil, ou des griffes d'une fouine; il reconnaît, en examinant les abords d'un terrier, que les renards sont rentrés chez eux et ne sont pas ressortis, et que le moment est bon pour tendre les pièges. Ces petits événements l'intéressent, et il raconte chez lui à sa famille la chronique quotidienne de la forêt.
Il y a dans sa vie, ordinairement paisible, des heures sérieuses et même quelquefois dramatiques, celles où il constate un délit et prend le coupable sur le fait. Le moment de la rencontre peut lui être fatal ; il se trouve seul, face à face avec le délinquant, qui le plus souvent est armé, d'une serpe ou d'une hache, si c'est un voleur
de bois, d*un fusil, s'il est braconnier. Il n*hésite pas toutefois ; le sentiment de son devoir le pousse, l'honneur l'anime; presque toujours il a été soldat, et le courage militaire bouillonne en lui. 11 aurait pu ne pas se montrer, observer et agir de loin ; ses chefs lui ont recommandé la prudence, lui ont interdit la témérité inutile; mais il n'écoute que son zèle, son attachement jaloux pour sa forêt l'emporte : il court au danger, il affronte la lutte sans soubi de sa vie.
Les faits de ce genre sont très fréquents; les annales forestières en sont remplies. « Nous avons connu, dit H. Giavé, un brigadier forestier, mort aigourd'hui, qui surprit un jour dans l'endroit le plus reculé du bois qu'il surveillait, un délinquant occupé à abattre un arbre. Avant qu'il eût eu le temps de faire aucun mouvement, cet homme s'était élancé sur lui, l'avait terrassé et, un genou sur sa poitrine, la hache levée sur sa tète, il voulait exiger de lui la promesse de ne pas lui faire de procès-verbal pour le délit qu'il commettait, le menaçant de moil s'il refusait. « Si tu me tues, répondit le brigadier, je ne te ferai certainement pas de procès-verbal ; mais si tu ne me tues pas, tu en auras un. » Il ne fut pas tué et le procès-verbal fut dressé ; mais le garde n'y mentionna pas même ce fait, qu'on ne connut que beaucoup plus tard, par l'indiscrétion de l'auteur de l'attentat. »
Le même auteur cite encore l'exemple d'un garde forestier qui, dans l'un de nos départements de l'Est, n'hésita pas à occuper un poste dans lequel quatre de ses prédécesseurs avaient été successivement assassinés, et qui y déploya tant d'énergie qu'il parvint à déraciner complètement les habitudes de pillage invétérées dans le pays. La première année, il dressa 800 procès-verbaux; il finit par n'avoir plus à constater aucun délit. Les habitants traqués, surpris, punis, découragés, renoncèrent à leur ingrat métier de maraudeurs et se mirent à cultiver la terre. Ils trouvèrent bientôt dans les tra-
vaux des champs un bien-être et une douceur de mœurs dont ils n'avaient eu jusqu'alors aucune idée.
Quand le garde forestier est devenu vieux et que ses jambes fatiguées, se refusant aux longues marches, l'obligent à prendre sa retraite, il s'établit souvent dans un village voisin des bois où s'est passée la meilleure partie de sa vie. 11 continue à s'y promener; il suit avec intérêt les travaux, les changements qui s'y font; il se réjouit de la belle croissance d'un massif qu'il a vu tout jeune ; il s'afflige du dépérissement d'un canton qu'il a jadis connu florissant. Sa forêt lui est toujours chère. Presque toujours, s'il a un fils, il lui inspire le goût de la carrière qu'il a aimée. L'administration des forêts est remplie de gardes et d'agents de tous grades qui descendent de plusieurs générations de forestiers; dans aucune autre profession on ne voit un aussi grand nombre de noms se perpétuer.
Les bûcherons ne sont pas moins attachés à leur métier et à leur genre de vie. On peut les considérer comme les plus heureux des ouvriers de la campagne. Leurs gains sont peu élevés, mais ils ne sont pas réduits par de longs chômages. Le travail commence pour eux dans les bois au mois de novembre, il continue tout l'hiver, excepté durant les jours peu nombreux de neige épaisse ou de forte gelée, et il ne cesse qu'à la fin de mai; en été, ils peuvent s'employer à la coupe des foins, à la moisson et à la vendange. De plus, les femmes et les enfants trouvent aussi de petites besognes à la portée de leurs forces et de leur âge, telles que couper des branches et façonner des bourrées, ramasser et entasser des copeaux, lier des bottes d'écorce, empiler des bûches.* Chaque soir, toute la famille revient au village, rapportant une petite charge de bois mort, de menu. bois, de brindilles, de quoi entretenir la provision remisée sous le hangar pour le chauffage de toute l'année, et aussi des sacs remplis de châtaignes et de faines, qui pôUr-
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voient en partie à la nourriture et à Téclairage. Aussi considérez la maison du bûcheron : elle se distingue des autres par un air de propreté, de soin, qui est un indice de bien-être; le jardin est clos d*une haie vive ou d*une palissade, et bien tenu ; quelquefois un champ de blé ou une vigne y fait suite, et le bûcheron moissonne, vendange pour lui-même. C'est qu'en forêt il travaille à la tâche et non à la journée; il peut donc ne pas négliger ce qu'il trouve avantage à faire chez lui ; il dispose de son temps comme il lui plaît. Cette vie active, en plein air, dans la solitude des bois» ce travail qui ne sépare pas la famille, mais au contraire l'unit et la resserre en l'isolant, l'éloignement des mauvais exemples et des tentations dangereuses font des bûcherons une des classes rurales les plus saines, les plus honnêtes.
Examinons de plus près l'influence qu'exerce une grande forêt sur le sort des populations qui l'environnent. La forêt de Compiègne, une des plus importantes que la France ait conservées, nous servira d'exemple. Ce vaste massif occupe, outre un certain nombre d'ouvriers de la ville, presque tous les habitants de six villages, dont deux, fort considérables, y sont enclavés; les quatre autres touchent à ses limites. Les exploitations annuelles fournissent 12 000 stères de bois d'industrie, 85 000 stères de bois de chauffage et 200 000 fagots. Les arbres de futaie, après l'abatage, sont transformés sur place, soit par l'équarrissage, soit par le sciage, soit par la fente, en charpentes, en planches, en chevrons, en échalas. Il faut ensuite que ces divers produits soient transportés. A toutes ces opérations viennent s'ajouter les travaux que nécessitent le repeuplement des vides, l'entretien des routes et des fosF.és, la restauration des bâtiments forestiers, les dessèchements, lé curage des ruisseaux, etc. C'est, pour la main-d'œuvre, un total de plus de 347 000 francs. Sur Cblte somme, ^20 000 se répartissent entre les cinq ou six cents ménages de bûche-
rons, dont chacun tire ainsi de la forêt 350 à 400 francs de salaire ; il faut y joindre les bénéfices du chauffage, qu'ils n*ont qu*à ramasser, du pâturage, qui leur permet de vendre le produit d'une ou de deux vaches, et d^ temps qui leur reste pour aller faire la moisson dans les grandes fermes, travail qui, en un mois ou six semaines, leur rapporte à peu près le pain de Tannée.
« Un autre bienfait vient favoriser de temps en temps les populations forestières, dit Fauteur à qui nous empruntons ces renseignements* : c'est la récolte des graines qui peuvent s'enlever sans inconvénient des massifs de futaie éloignés encore de l'époque de réensemencement. Ainsi la faîne, qui fournit une huile excellente, préférable à celle de la plupart des plantes oléagineuses, est abandonnée aux usagers dans certains cantons moyennant une faible rétribution, destinée plutôt à perpétuer ce droit qu'à créer un produit. Il y a eu telle année où, les hêtres de la forêt de Compiègne étant chargés de faînes, il en a été ramassé une quantité dont la valeur a atteint 400 000 et même 500 000 francs. Les bûcherons n'ont pas seuls exercé ce privilège ; plus de 5000 personnes y ont été admises. On peut citer plusieurs ménages qui ont réalisé des sommes de 500 à 400 francs par la vente de la faîne qu'ils avaient recueillie, en conservant encore leur provision d'huile pour plusieurs années. »
Une pareille bonne fortune ne se présente pas tous les ans ; elle ne se renouvelle que tous les quatre ans à peu près. Hais alors quel bien-être répandu parmi les habitants I Quels avantages les pays de culture offrent-ils qui puissent être comparés à ces moissons forestières si abondantes, et dont la nature fait tous les frais?
« Tout ceci n'est pas exagéré, ajoute l'écrivain que nous citons. La preuve de l'aisance qui règne chez les
1. M. Poirson, qui était inspecteur de la forAt de Compiègne, quand il écriyait ces lignes.
bûcherons se montre dans le prix exorbitant qu'ils donnent de la terre, lorsqu'il s'en trouve à vendre à portée de leurs habitations : il n'est pas rare de voir une Iferre médiocre se payer là le double de ce que valent les meilleures dans la même contrée. » La principale cause de cette aisance, qui est générale chez les habitants de la forêt, c'est « la vie sobre et régulière dans laquelle ils sont maintenus par un travail continuel et isolé, chaque famille ayant un atelier distinct et recueillant ainsi le fruit de son assiduité. »
Le bûcheron n'aime pas seulement son état pour les profits qu'il en tire; il l'aime pour lui-môme, il y trouve une sorte de plaisir qui lui fait oublier sa peine et sa fatigue. L'abatage d'un grand arbre est une sorte de lutte dans laquelle il engage sa vigueur, sa volonté, son amourpropre; quand l'arbre tombe, il est content, quelque chose en lui chante victoire. Un bûcheron, un Américain, qui était enthousiaste de sa profession et qui a écrit ses mémoires, y exprime un sentiment de ce genre : pour lui, la vue d'un bel arbre était aussi émouvante que peut l'être celle d'une superbe pièce de gibier pour un chasseur. Un jour, il découvrit au milieu d'un massif un pin magnifique : « J'ai abattu des centaines d'arbres, dit-il, et j'en ai \u des centaines de mille, mais jamais je n'en ai rencontré, jamais ma cognée n'en a fait tomber un aussi splendide* que ce pin, qui avait poussé sur le bord d'une petite rivière. Son tronc était droit et élancé comme un cierge. A 4 pieds de terre, il avait 6 pieds de diamètre. Il atteignait 145 pieds de hauteur dont 65 sans aucune branche ; il avait presque la même grosseur d'un bout à l'autre. Il me fallut environ une heure un quart pour terrasser ce géant. C'était par une belle après-midi; le calme le plus profond régnait autour de moi et le désert m'environnait de sa majesté. Lorsque je l'eus frappé durant une heure, le puissant colosse, qui avait mis plusieurs siècles à croître, qui avait résisté aux plus vio-
lentes tempêtes et qui dominait tous ses voisins de sa cime sans rivale, ce roi de la solitude commença à trembler sous les coups d'un chètif insecte, car étais-je autre chose auprès de lui? Mon cœur palpitait lorsque je levais les yeux pour épier les premiers indices de sa chute prochaine. Il tomba enfin avec un bruit épouvantable qui me parut ébranler cent arpents de terrain; 1 écho répéta ce craquement sinistre, dont les derniers sons allèrent expirer dans les montagnes lointaines. La surface de la souche formait une vaste plate-forme; une paire de bœufs aurait pu s'y tenir; nous fûmes forcés, mes compagnons et moi, de l'abandonner, la rivière n'étant ni assez large ni assez profonde pour qu'on pût l'y mettre à flot. Il fallut trois voitures traînées chacune par six bœufs, pour emporter les débris de ce pin, après que nous en eûmes tiré cinq grandes poutres. » Le narrateur ne tarit pas sur les dimensions extraordinaires de l'arbre qu'il est fier d'avoir terrassé.
Dans les forêts des pays plats ou faiblement accidentés, le bûcheron éprouve généralement peu de difficultés et ne court guère de danger ; il a toutes ses aises, il choisit son terrain, il assure sa pose, il mesure ses mouvements, surveille l'effet de ses coups, sait le moment et la direction de la chute de l'arbre qu'il tranche; les accidents sont rares. Il n'en est pas de même dans les montagnes. Ici les massifs de sapins croissent le plus souvent sur des pentes abruptes, glissantes, au-dessus de précipices profonds. Il faut d'abord que le bûcheron, les pieds munis de crampons, grimpe le long de l'arbre pour couper toutes les branches inférieures et débarrasser le tronc des lierres, des plantes parasites qui presque toujours l'enlacent d'un réseau de cordages enchevêtrés. Cette opération terminée, il entame à coups de hache le large pied du vieux sapin. Mais le sol lui refuse tout point d'appui; il ne sait où se tenir; on le voit tantôt ramassé sur lui-même, les talons enfoncés
dans la mousse ou accrochés à l'arête d*un rocher» tantôt à demi redressé, les pieds cramponnés à quelque racine saillante, ayant toujours à garder son équilibre menacé à tout moment par un élan trop hardi ou par le choc en retour d*un coup mal assené. Enfin Tarbre craque, s*abat avec fracas et glisse rapidement sur la pente, où il n'est retenu que par la ramure de sa cime : quelquefois une branche oubliée sur le tronc ou bien la cime elle-même saisit le malheureux bûcheron et, comme une fronde» le lance dans Tabîme.
Lorsque les arbres sont abattus, ce n'est pas une moindre difficulté que de les amener au bas de la montagne. S'il s'agit de bois de faibles dimensions et que l'on a sciés sur place, et si le versant de la montagne présente des pentes modérées et à peu près régulières, on se sert de traîneaux plats que l'on fait glisser sur une voie formée de bûches transversales, parallèles, distantes de 40 centimètres environ et solidement maintenues par des piquets fichés en terre. Ces traîneaux, communément employés dans les Vosges, portent le nom de schliltes. On empile sur chacun d'eux 5 ou 6 mètres cubes de bois. Un homme, le schlitteur, se place à l'avant du traîneau, dont il saisit les deux brancards recourbés, et il dirige la descente en se retenant avec les pieds à chaque barreau de cette échelle gigantesque. Quand le sol devient plat, il tire péniblement; dans les endroits rapides, l'énorme fardeau pèse sur lui, le pousse, et il le retient, se renversant en arrière, s'arc-boutant sur ses jambes raidies contre les échelons. S'il fait un faux pas, si la force lui manque un instant, il est perdu : le traîneau le renverse et l'écrase, ou bien, déraillant à un tournant, le jette etle brise contre un rocher ou un tronc d'arbre.
Pour le transport des grosses pièces, le schlittage n'est pas possible, il faut avoir recours à un autre procédé. On construit du haut en bas de la montagne des conduits en bois dans lesquels on jette les troncs d'arbres, soit
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entiers, soit coupés en tronçons, et ceux-ci descendent d'eux-mêmes, entraînés par leur propre poids. Ces conduits, appelés îançoirt, ou glmoirs, sont employés dans toutes les Alpes suisses et aussi en Tyrol, en Styrie. Ils sont composés de plusieurs troncs solidement attachés les uns aus autres de façon à former un canal semi-cylindrique, une sorte de gouttière de 5 à 5 pieds de largeur. Autant que possible on les établit sur le sol, mais là où le sol fait défaut, on est obligé de les suspendre, comme
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des ponts, dans le vide, au dessus d'une gorge, d'un vallon, en les appuyant de place en place tantôt sur de frêles échafaudages, tantôt sur la cime d'un arbre isolé, sur la pointe d'un rocher ou sur le toit d'un chalet. 11 faut que ces canaui, sur toute leur longueur, qui est souvent de plusieurs lieues, tout en se conformant aux sinuosités de la montagne, conservent toujours l'inclinaison nécessaire et ne présentent jamais de coudes trop brusques ni de courbes trop serrées. Ces audacieuses constructions coûtent quelquefois la vie aux bûcherons qui les exécutent.
Le glissoir est posé, prêt à recevoir les troncs d'arbres, mais les ouvriers n*ont pas terminé leur tâche ; la descente ne s'opère pas toute seule; ils ont à la surveiller, à y mettre la main, et c'est un pénible et périlleux labeur. Ils commencent par répandre de^l'eau sur le conduit, dès les premières gelées, afin que les fentes et les joints se remplissent de glace et que tout Tintérieur se couvre d'une couche de verglas. Puis ils amènent les bois, en les traînant, en les faisant rouler sur la neige durcie, jusqu'auprès de l'ouverture du canal. Alors un certain nombre d'entre eux vont se placer de distance en distance le long de la voie, armés de fortes gaffes; ils se tiennent surtout près des courbes où les troncs pourraient s'arrêter et même sauter dehoi^, quoiqu'on ait pris soin en ces endroits de rehausser le côté extérieur pour prévenir cet accident. Lorsque chacun est à son poste, on lance les billes les unes après les autres, et en quelques minutes elles franchissent des lieues avec un roulement sourd et prolongé que l'on entend de très loin. On a vu, au glissoir d'Alpnach, sur le flanc du Pilate, des sapins de 80 pieds ne mettre que deux minutes et demie pour faire un trajet de trois lieues. En général on évite de lancer des arbres tortus, qui pourraient entraver les autres. Aussitôt qu'il se produit un obstacle quelconque, la ■ sentinelle donne un coup de sifflet, qui, répété de proche en proche jusqu'au point de départ des billes, arrête immédiatement le travail; une fois l'obstacle vaincu, un nouveau signal retentit et le lancement des bois recommence.
« Quand il fait une série de jours froids et secs suivis de nuits sereines, on travaille ainsi sans aucune interruption, au prix de fatigues et de privations inouïes. La manière de vivre de ces ouvriers est extraordinairement sobre. Jamais ils ne boivent de spiritueux; obligés de rester de longues heures à la môme place et par les froids les plus rigoureux, ils pourraient s'assoupir sous l'influence de ces boissons, et le sommeil serait leur mort. Quelquefois ils
entretiennent des feux, qui^ au fond de ces sombres gorges ou sur la crête des rochers, produisent des effets fantastiques : les arbres chargés de givre ou de neige que frappe la lumière de ces feux, ont Tair de fantômes aériens.
a Et à quels dangers sont constamment exposés ces hommes I Malgré leurs crampons, ils courent risque de glisser sur les rocs couverts de glace et de se précipiter; ou bien, quand les billes se sont entassées ou entrecroisées dans les lançoirs, il faut à tout prix les dégager : un ouvrier monte sur le bord du canal poli comme un miroir, et il frappe sur les troncs avec sa hache ; s'il ne réussit pas, l'imprudent se hasarde sur Tun d'eux pour essayer de mettre en branle ceux qui sont au-dessous... Soudain toute la masse se met en mouvement au moment où il s'y attendait le moins ; s'il a le temps de faire un bond de côté, il est sauvé, mais que de fois n'arrive-t-il pas qu'il soit entraîné et écrasé ! Il y a bien peu de ces pauvres gens qui, arrivés à un certain âge, ne soient pas estropiés d'une façon quelconque, ou qui n'aient eu les pieds gelés*. »
i. A. Berlepsch, les Alpes.