Maurice de Guérin
La tovtt en été.
lonnent dans Tair, et dont le bourdonnement, rumeur confuse et continue, remplit toute la forêt.
A Tété, qui a dépensé en prodigue les torrents de sève légués par le printemps, succède l'automne, la plus touchante des saisons, parce qu'elle est le dernier épanouissement de la vie végétale, qui va s'éteindre. Le feuillage, comme pour nous laisser plus de regrets de sa perte, se pare de couleurs magnifiques, qui semblent ne lui être pas naturelles et avoir été empruntées aux métaux ou à la palette d'un peintre : les teintes de Tor jaune et de Tor rouge, du cuivre bronzé par le feu, le vermillon, Tocre, le brun, mêlés à des restes de vert, tachent de bigarrures variées le large dos de la forêt; tout cet éclat fait penser aux splendeurs d'un beau coucher de soleil ; on dirait que la végétation, comme Tastre du jour obligé de céder la place à la nuit, veut du moins mourir dans une glorieuse apothéose. Puis toute cette parure tombe, les squelettes dépouillés et noirs des arbres apparaissent, et c'est l'hiver.
Mais il ne faut pas croire que l'hiver fasse perdre à la forêt toute espèce de beauté. Ces arbres dénudés, dont l'aspect nous attriste d'abord, offrent à qui sait les regarder un intérêt nouveau ; ils nous laissent voir leurs formes, que leur ample vêtement de feuillage cachait à nos yeux ; chacun d'eux se dégage de ses voisins, avec lesquels il se confondait, et reprend sa physionomie propre. Le Chêne, à l'écorce brune et rugueuse, montre sa robuste ramure, ses grands bras noueux, tordus, brusquement coudés, comme si, de peur de s'affaiblir, il ne les étendait qu'avec précaution et en les repliant : nul voisin ne tentera de disputer la place à ce lutteur, à ce souverain de la forêt. Le Hêtre étale majestueusement dans tous les sens la vaste envergure de son branchage divisé, subdivisé à l'infini ; il semble jaloux d'occuper le plus d'espace possible et de remplir le plus possible l'espace qu'il occupe ; on voit sans obstacle la
jolie écorce d'un gris clair, lisse, soyeuse, qui serre son tronc puissant, à la fois replet et musclé comme un corps d'athlète au repos. Le Frêne s'élance hardiment en gerbe et sa haute cime s'épanouit dans les airs comme un éventail. Çà et là le Bouleau, moins noble mais plus gracieux, dresse sa mince colonne d'argent ; ses rameaux fins et souples, retombant de tous côtés, forment un léger panache, une chevelure flottante que balance le moindre vent. Toutes ces ramures diverses composent un réseau compliqué qui se détache en noir sur le fond blanchâtre de l'espace avec la netteté d'une découpure; à travers les mailles, tantôt larges et irrégulières comme celles d'une riche guipure, tantôt fines et serrées comme la plus délicate dentelle, on aperçoit le bleu tendre du ciel, si le temps est clair, et vers le soir, du côté du soleil couchant, l'horizon embrasé comme par un in cendie. Ce sont là des spectacles à faire aimer l'hiver.
La beauté d'un pays — et les arbres en sont le principal élément — importe plus qu'on ne le pense au bonheur de ceux qui l'habitent; elle est un des liens secrets qui attachent le plus fortement Thomme à sa patrie. Vers quels objets se porte avec attendrissement le souvenir de celui qui a dû quitter son lieu natal? Ce sera vers ce coteau boisé qu'il apercevait jadis de sa fenêtre, vers ce couvert de Tilleuls, au fond du jardin paternel, et qui abrita les jeux de son enfance. « Les arbres, ditBernardin de Saint- Pierre, dominent sur les événements de notre vie, comme ceux qui s'élèvent sur les bords de la mer et qui servent de renseignement aux pilotes. » Le même écrivain raconte qu'à l'Ile-de-France, un vieillard qui s'était expatrié et qui ne cessait de regretter son pays, lui disait : a Je serais encore assez tranquille ici, si j'y voyais seulement quelques Violettes de nos bois. » On déplore le dommage causé à notre agriculture par l'absence trop habituelle des grands propriétaires du sol : cette absence obstinée, ce
Le vei^ai daa* la torèt da FoDtainebleau.
malheureux abandon ne s*explique-t-il pas en grande partie par Teiinuyeuse monotonie de nos campagnes dépouillées? Combien de fois n'arrive-t-il pas qu'un bois défriché, un beau parc rasé et détruit, un rideau de grands arbres abattu, nous laissent consternés, révoltés, pleins d un dégoût violent pour un endroit que nous aimions, que nous nous promettions de ne jamais quitter : nous nous sentons atteints, amoindris, mutilés dans notre personne. Lorsque le terrible verglas du mois de janvier 1879 s'attacha aux arbres de la forêt de Fontainebleau, les brisa par centaines de mille et que les habitants entendirent pendant plusieurs jours et plusieurs nuits les continuelles détonations causées par la rupture et par la chute des branches et des cimes, ils se lamentèrent de la ruine de leur forêt; c'était l'écroulement de leur joie et de leur orgueil; plusieurs se sont demandé où ils iraient chercher un asile, puisque la nature se plaisait à détruire une de ses plus belles œuvres et qu'elle les chassait du séjour privilégié qu'ils s'étaient choisi. On dit que les gens des montagnes et des contrées forestières se montrent plus rebelles, plus invincibles à l'invasion de l'étranger et au joug de la tyrannie que ceux des plaines cultivées : cela se conçoit; la vie a pour eux plus de prix, il vaut la peine de la défendre, et les fiers instincts, les sentiments puissants et naïfs des sociétés primitives sont restés plus vivaces en eux. Pourquoi voit-on sur la surface du globe tant de régions autrefois florissantes, fameuses par l'éclat de leur civilisation, changées aujourd'hui en de mornes solitudes où le voyageur ne rencontre plus que la stérilité et des ruines? C'est que les peuples qui s'y sont succédé, oublieux de la solidarité humaine, sans soul^i du sort de leurs descendants, les ont impitoyablement saccagées, dégradées, au point que leurs héritiers,ne recueillant que l'aridité et la laideur, ne trouvant plus aucun reste de beauté pour en repaître leurs yeux et leur imagination, les ont prises
en haine et les ont abandonnées; ils ont émigré, ils se sont éteints, on ne sait ce qu*ils sont devenus ; pour fuir une terre odieuse» ils se sont réfugiés dans Texil ou dans la mort.