‹ Les forêtsChapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'amour des bois chez les anciens. — Les chrétiens et le sentiment de la nature. — Madame de Sévigné aux Rochers. — Gœthe et Jean-Jacques Rousseau. — La forêt comparée à la mer et à la montagne. — Les bpis et les saisons. — Corrélation du paysage et de l'amour du pays.

Les bois ne sont plus le séjour des dieux; ils sont encore et seront toujours un refuge où Thomme fatigué du train de ce monde, blessé dans les luttes de la vie sociale, est heureux de trouver la solitude et le silence, la possession de soi-même, l'intimité avec une nature inoffensive, discrète et charmante, qui soulage son âme et enchante ses yeux.

La campagne proprement dite ne saurait nous être d'un égal secours. Elle est trop ouverte; on ne s'y sent pas accueilli, abrité. Les cultures qui couvrent les champs nous parlent encore des travaux, des efforts et des peines de l'homme, non d'indépendance et de repos. Les paradis que les divers peuples ont conçus pour y placer leur bonheur passé ou futur sont tous des bois ou des bocages. Les arbres n'en sont pas seulement le décor nécessaire ; ce sont eux qui en font une retraite, un asile. Il semble que, sans eux, les âmes ne pourraient se promettre d'y rencontrer leur dieu, ni de jouir d'elles-mêmes. Ils sont la condition indispensable du recueillement et de la paix.

L'amour des bois est un sentiment universel; il n'a pas été inconnu des anciens, même de ces Romains que Ton se représente comme toujours plongés dans la mêlée des affaires civiles ou guerrières. Cicéron, réfugié loin du tumulte de Rome dans une de ses villas, écrit à Atticus avec un soupir de délivrance : a Ici je suis libre» personne ne me dérange. Je vais dès le matin me cacher dans un bois épais et sauvage et je n'en sors pas avant le soir. Je n*ai de commerce qu'avec moimême et avec les lettres. » C'est là qu'oubliant les débats poignants de la tribune, les acres ivresses et les blessures cuisantes de Tamour-propre, il s'élevait dans les sereines régions de la philosophie et méditait sur la divinité, sur l'immortalité de l'âme, sur les devoirs des hommes, les douceurs et les obligations de l'amitié, les loisirs noblement occupés d'une heureuse vieillesse.

Virgile est par excellence, dans l'antiquité, le poète ami des bois et des arbres. Lui seul peut-être est un esprit contemplatif, un rêveur. Dans ses Bucoliques et ses GéorgiqueSy ses poèmes favoris, ceux où il a le plus mis de lui-même, il nous parle à chaque page de ses arbres bien-aimés, qu'il connaît comme un botaniste, qu'il prend plaisir à nommer et à dépeindre : ce ne sont que Cytises en fleur, Saules au feuillage pâle. Hêtres touffus à l'ombrage opaque, Cyprès élancés sur lesquels roucoulent d'une voix rauque les Ramiers, Ormes à la cime aérienne où gémissent les Tourterelles. C'est luimême qui parle lorsqu'il fait dire à ses bergers imagi^ naires : a Nobls placeant ante omnia silvœ; nous autres, aimons par-dessus tout les bois. » Tityre, Ménalque, Corydon, ces pasteurs qui passent leur vie couchés sur le gazon au pied des arbres, plus occupés de la contemplation du paysage et de leurs joutes poétiques que du soin de leurs troupeaux, c'est Virgile lui-même. — Heureux les habitants des campagnes! s'écrie-t-il; ils

ignorent les discordes civiles, les palais des grands qu'envahit la cohue des courtisans; ils mènent une vie innocente et tranquille ; ils ont les vrais biens, les seuls qui ne trompent pas, les vastes horizons, les doux sommeils à Tombre des arbres, les grottes, les halliers des bois, retraite des bêtes sauvages. Pour lui, le bien suprême, c'est la poésie, la poésie consacrée à révéler les secrets et les beautés de la nature ; mais si Tinspiration l'abandonne, si son génie tarit, du moins cette nature qu'il ne chantera plus, il l'aimera toujours; il lui restera la vue des campagnes, des rivières, des forêts, et il sera heureux sans gloire. Oh! qu'on l'emporte sans tarder dans les vallons solitaires I Qu'on étende sur sa tête le frais abri des vastes ramures I

Horace n'éprouve pas les mêmes transports. Cependant il aime la campagne; il soupire après elle; il ne se plaît, dit-il, qu'au bord des ruisseaux, parmi les rochers tapissés de mousse, au fond des forêts. Il reproche à ses amis de préférer l'eau trouble qui use le plomb de ses canaux dans les carrefours de Rome à l'onde limpide qui court en murmurant sur la pente de la colline; il vante son modeste domaine de la Sabine; son jardin, son champ, son petit bois (patUum silvœ) comblent tous ses vœux; là plus de solliciteurs ni de fâcheux ; là il est libre, il s'appartient, il se sent roi ! Il se pourrait cependant que l'auteur des Satires finît par trouver les Heures longues dans son cher ermitage, si ses amis, le prenant au mot, l'y laissaient seul, si d'aimables compagnons ne venaient de temps en temps s'asseoir à sa table rustique et animer de leurs causeries le silence de ses bosquets. Horace est l'ancêtre des Parisiens de nos jours, que l'amour de la solitude et des forêts entraîne jusqu'à leurs tonnelles de Meudon et de Montmorency, d'où ils aperçoivent les toits et les fumées de la grande ville.

Aux yeux du chrétien, la nature n'existe pas par elle-

même; elle est avant tout l'œuvre de Dieu» une manifestation de sa puissance. C'est à ce point de vue qu'il la regarde; comme Job, comme le Psalmiste, c'est l'empreinte de la main du Créateur qu'il admire en elle. S'il se retire au désert, il demande à la montagne, à la forêt, au fleuve, non pas tant de le charmer, que de lui montrer l'Être invisible qui les a formés, et aussi de mettre une barrière entre lui et le monde. Pour lui, la mer est un abîme qui protège son isolement; les rochers, les bois sont les murailles de la forteresse où il s'enferme avec son âme et avec Dieu.

Saint Basile, dans une lettre à Grégoire de Nazianze, lui apprend qu'il est allé dans le Pont chercher la vie solitaire qui lui convient : Dieu lui a fait trouver un asile conforme à ses goûts; c'est une haute montagne, enveloppée d'une épaisse forêt, arrosée par des sources fraîches et limpides; la forêt, qui étend tout autour ses arbres de toute espèce, lui sert « de mur et de défense » . Le lieu est charmant; l'île de Calypso elle-même ne saurait lui être comparée. Il est isolé entre deux vallées profondes; d'un côté, le fleuve Iris, qui se précipite de la crête du mont, forme par son cours « une barrière continue et difficile à franchir » ; de l'autre une croupe de montagne, qui ne communique avec la vallée que par des chemins escarpés et tortueux, « ferme tout passage ». Sa demeure est bâtie sur une pointe avancée de la montagne ; de là, il aperçoit au-dessous de lui l'Iris, rapide comme un torrent, et qui va se heurter contre une roche sur laquelle il se brise et d'où il retombe en cascade. Parlera-t-il des vapeurs qui flottent sur la vallée, de la variété des fleurs et du chant des oiseaux? Un autre les admirerait, mais lui, il n'a pas <( le loisir d'y faire attention ». Le seul éloge qu'il veuille faire de ce site, c'est qu'il y trouve le bien le plus nécessaire pour lui, la solitude.

Grégoire de Nazianze, lui aussi, s'est retiré du monde;

il n'est plus évoque; il a quitté Constantinople, la cour, les conciles; il est à la campagne, où il cultive un petit jardin, et là, seul avec lui-môme, il médite sur la nature et la destinée de son âme. « Hier, dit-il dans une de ses poésies, véritables méditations religieuses, j'étais assis sous l'ombrage d'un bois épais, seul et dévorant mon cœur; car, dans la douleur, j'aime cette consolation de s'entretenir en silence avec son âme. Les brises de l'air, mêlées à la voix des oiseaux, qui chantaient réjouis par la lumière, versaient un doux sommeil du haut de la cime des arbres. Les cigales, cachées dans l'herbe, faisaient résonner tout le bois; une eau limpide coulait à mes pieds, serpentant doucement à travers la forêt rafraîchie. Mais moi, je restais occupé de mon chagrin et je n'avais nul souci de ces choses. Dans la tourmente de mon cœur agité, je laissais échapper ces mots : « Qu'ai-je été? Que suis-je? Que deviendraijeî Mon âme, quelle es-tu? D'où viens-tu? Qui t'a chargée de porter un cadavre? Quel pouvoir t'a liée des chaînes de cette vie? Souffle léger, libre esprit, comment es-tu mêlée à la matière, unie à un corps de chair? »

Le sentiment de la nature naquit tard en France si, l'on en croit ses poètes : la raillerie, le badinage, Tamour ou plutôt les amours légères et sans sincérité furent longtemps l'unique et pauvre sujet de leurs rimes. Ronsard, le premier, aperçut et aima les bois; il les fréquentait ; il gémissait quand il voyait la hache du bûcheron saper la forêt, « haute maison des oiseaux bocagers » ; il demanda, comme Alfred de Musset, qu'après sa mort on plantât un arbre sur sa tombe et qu'on y laissât croître le lierre et le gazon : peut-être eût-il occupé une des premières places parmi les chantres de la nature, si un souvenir trop fidèle des poètes grecs et latins, si trop de mythologie ne se fût interposé entre lui et elle. Les fantômes de Nymphes, de Faunes, de Sylvains, quil s'efforça

de ressusciter, Tempéchèrent de voir les arbres tels qu'ils sont, lui en masquèrent la vraie beauté.

Les poètes du dix- septième siècle, tout occupés de rhomme, de ses passions ou de ses travers, n'attendant le succès de leurs vers, la gloire de leur nom, que du suffrage d une ville ou plutôt d'une cour, ne se tournèrent pas du côté de la nature. Us ne virent et n'admirèrent jamais que des jardins, ceux de Versailles et de Marly, sorte d'architecture végétale avec des salons, des cabinets, des portiques, des murailles de verdure, meublés de statues et de vases de marbre et de bronze, presque aussi nombreux que les arbres. S'il y a des forêts, des vallons, des eaux vives, des rochers, c'est par Homère et par Virgile qu'ils l'apprirent et, quand ils voulurent en parler, ils traduisirent, non pas la nature, qu'ils ne connaissaient pas, mais Virgile et Homère. La Fontaine lui-même fait à peine exception. Comme sa « comédie à cent actes divers » a pour personnages des animaux, il a dû placer la scène au milieu des champs, des prés, au bord d'une rivière, parmi les roseaux d'un marais, et il a dessiné ce décor d'un trait bref, juste et charmant; mais le principal intérêt du spectacle réside dans le drame même, dans les sentiments et dans le langage des acteurs sous le déguisement desquels nous prenons plaisir à nous reconnaître.

Si nous trouvons quelque part l'expression franche et vive du sentiment de la nature, c'est chez une femme, chez une dame du grand monde, une « précieuse » ; c'est chez Mme de Sévigné. Passant souvent de longs mois, même en hiver, dans sa terre des Rochers, elle était éprise de son parc, planté de vieux arbres et coupé de nombreuses allées. Elle ne trouvait rien de si beau que ces allées; elle leur avait donné des noms : c'étaient la Solitaire, a si belle et si bien plantée » ; l'Infinie, « allée courbe dont on ne voit pas l'extrémité »; la Sainte-Horreur « toute sombre » ; le Mail, « où règne un silence, une

solitude, une tranquillité » qu'elle ne croit pas qu'on rencontrerait ailleurs. Elle se plaisait à causer avec son Jardinier Pilois; il était, disait-elle, son favori, et elle préférait sa conversation « à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevaliers au parlement de Rennes ». Elle faisait dans son parc de longues promenades ; elle y passait des journées entières, ne se décidant pas à rentrer que « la nuit ne se fût bien déclarée ». Si des visiteurs importuns survenaient, elle se cachait dans les massifs pour leur échapper. Son grand plaisir était de faire des plantations; elle les surveillait et y mettait elle-même la main; elle travei*sait le matin les gazons humides et se trempait de rosée jusqu'à mi-jambe pour prendre des alignements; elle entrait dans la terre fraîchement remuée pour tenir les jeunes arbres, tandis que les ouvriers les plantaient ; il fallait qu'il plût à verse pour qu'elle consentît à quitter la place. Elle observait tous les changements que les saisons apportaient au feuillage de ses arbres. La venue du printemps la ravissait; elle l'annonçait et la décrivait à sa fille comme un événement. (( Si vous avez envie de savoir en détail ce que c'est qu'un printemps, lui dit-elle, il faut venir à moi. Je n'en connaissais moi-même que la superficie; j'en examine cette année jusqu'aux petits commencements. Que pensez-vous donc que soit la couleur des arbres depuis huit jours? Répondez. Vous allez dire : « Du vert. » Pas du tout, c'est du rouge. Ce sont de petits boutons, tout prêts à partir, qui font du vrai rouge; et puis ils poussent tous une petite feuille, et comme c'est inégalement, cela fait un mélange trop joli de vert et de rouge. Nous couvons tout cela des yeux, mms parions de grosses sommes (mais c'est à ne jamais payer) que ce bout d'allée sera tout vert avant deux heures; on dit non, on parie. Les Charmes ont leur manière, les Hêtres une autre. Enfin je sais sur cela tout ce que l'on peut savoir. » L'automne n'avait pas moins d'attrait pour elle;

si elle se trouvait à Paris, elle courait à sa campagne de Livry pour le voir, pour « dire adieu aux feuilles », qui, « au lieu d'être vertes, sont aurore et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocard d'or riche el magnifique ».

Mais c'est au dix-huitième siècle que l'amour de la nature tout à coup fait explosion dans l'âme humaine. Il éclate au même moment, exalté jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'extase, en France chez JeanJacques Rousseau, en Allemagne chez Gœthe. Ce dernier nous montre Werther, c'est-à-dire lui-même, couché dans les hautes herbes de la forêt, observant les mille petites plantes du sol, le tourbillonnement de tout un monde d'insectes parmi la mousse et le gazon, et se sentant emporté, bercé dans une joie infinie par le souffle de l'amour éternel. Plus tard, quand la passion a troublé la tranquillité de son âme, il regrette le temps où la nature versait dans son sein des torrents de bonheur; où l'intime, ardente et sainte vie de la création palpitait dans son cœur enflammé. « Ah! que de fois alors, s'écriet-il, je désirai, avec les ailes de la grue qui passait au-dessus de ma tête, m'envoler vers la mer immense, pour boire, à la coupe écumante de l'infini, ces ravissantes délices et sentir, ne fût-ce qu'un moment, dans l'espace étroit de mon sein, une goutte de la félicité de l'Être qui engendre toutes choses en lui et par lui I ))

L'enthousiasme de Rousseau n'est pas moins vif; peutêtre chez lui l'absorption de l'homme dans la nature estelle moins complète ; il conserve davantage la conscience de lui-même, et sa jouissance n'en est que plus profondément et plus longuement savourée. Nulle part il n'exprime mieux cette jouissance que dans son admirable lettre écrite de Montmorency à M. de Malesherbes : « Quels temps croiriez-vous, dit-il, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont pas

les plaisirs de ma jeunesse ; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que. j'ai passés tout entiei*s avec moi seul,... avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres, ni visites n'en vinssent troubler le charme.... Je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns, et me ménager une plus longue aprèsmidi. Avant une heure, même lès jours les plus ardents, je partais par le grand soleil, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : « Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! » J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt,... quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle sen'blait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration.

« .... Bientôt, de la surface de la terre, j'élevaismes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais

pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas ; je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j^aimais à me perdre en imagination dans l'espace, mon cœur resserré dans les bornes des êtres s*y trouvait trop à l'étroit, j'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait m'écrier quelquefois : « grand Être ! ô grand Être ! » sans pouvoir dire ni penser rien de plus.

« Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées; et quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n'avoir pas assez mis à profit ma journée, et je pensais en pouvoir jouir davantage encore et, pour réparer le temps perdu, je me disais : Je reviendrai demain. ))

Depuis Rousseau, le sentiment de la nature ne s'est pas éteint parmi nous. Chateaubriand lui doit la meilleure partie de son inspiration, la plus durable, la seule durable peut-être, de sa gloire. Lamartine lui est redevable de presque tout son génie. On a dit que tous deux relevaient de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre; c'est à tort, ils ne relèvent que d'eux-mêmes. Nul n'a besoin d'un maître pour apprendre à aimer la nature. Que le cœur de l'homme se trouve directement en contact avec elle, et il s'émeut spontanément. De plus en plus nous recherchons ce contact bienfaisant. Nos villes sortent de leur enceinte, vont s'éparpillant dans les campagnes environnantes, et c'est surtout du côté des bois que nos cottages se portent; ils y entrent. s'iJs peuvent. Chacun

voudrait avoir un coin de forêt, ne serait-ce qu*un arbre forestier, dans son jardin, d'où Timitation, en miniature s*il le faut, du paysage naturel a chassé les marbres et les bronzes d'autrefois. Le printemps est encore à venir, et c'est déjà un continuel pèlerinage vers nos vieilles gloires forestières, Fontainebleau, Compiègne, où les patriarches des futaies ont chacun leur illustration personnelle.

La forêt mérite qu'on la recherche, qu'on veuille vivre auprès d'elle. Les deux autres grands aspects de la nature, plus frappants au premier abord, la mer et la montagne, ne sauraient lui être préférés. Nous allons les visiter, les admirer, mais nous ne nous sentons pas gagnés par un charme croissant qui ne nous laisse plus partir. La mer, dont l'infini n'a pour limites qu'un autre infini, celui du ciel, après nous avoir émerveillés, nous domine, nous surmonte; elle nous absorbe dans son immensité; son mouvement et son bruit perpétuels étourdissent nos sens, assoupissent en nous la pensée ; elle ne permet pas à des êtres aussi chétifs de subsister à côté d'elle; d'ailleurs, capricieuse et violente, à tout moment elle nous chasse par ses tempêtes, par ses vents déchaînés. La montagne, tout d'abord, nous frappe d'étonnement, nous exalte; mais bientôt elle nous oppresse par sa masse et nous attriste; quoique immobile, elle représente à nos yeux une convulsion de la nature et nous trouble comme une menace; si nous demeurons à sa base, elle nous cache le ciel, elle nous retranche l'espace, l'air, la lumière du jour; si nous montons au sommet, elle nous détache absolument de la terre, elle nous suspend et nous perd dans le vide.

La forêt se proportionne bien mieux à Thomme. Elle répond à tous nos désirs; elle remplit toute notre attente, et elle la dépasse. Ses arbres dominent d'assez haut notre taille pour nous donner le saisissant spectacle de la grandeur et de la majesté. Elle ne nous refuse pas non

plus le sentiment de Tinfini. Plongeons nos yeux dans les profondeurs de la futaie : entre les troncs d'arbres les plus rapprochés de nous d'autres troncs apparaissent, et entre ceux-ci d'autres encore; un seul pas, le moindre mouvement nojis ouvre de nouvelles perspectives, où, derrière les colonnades de fûts, s'enfoncent des colonnades plus lointaines; les limites mobiles qui nous entourent changent sans cesse, reculent de tous côtés, fuient sans fin^ et nous donnent, autant que les plus vastes espaces, la sensation de l'illimité.

Est-ce nous-mêmes que nous sommes venus chercher au sein de la foret? Elle resserre sur nous ses draperies de feuillage, ses lambris de verdure, et aucune cellule de chartreux ne nous assurerait plus de silence et de paix, ne nous replierait davantage sur nous-mêmes, que tel sentier percé dans l'épaisseur de la feuillée, que tel réduit enfoui sous l'ombrage compact d'un Charme ou d'un Hêtre. Le bruissement léger des rameaux qui nous environnent, quand un souffle de l'air les remue mollement, le bourdonnement d'un insecte ailé qui passe, le chant soudain d'un oiseau perché sur l'arbre qui nous abrite, le parfum intense et salubre, formé de mille arômes confondus, qui se dégage de tous ces abîmes de végétation, ne seront pas pour nous une distraction importune; ils seront plutôt l'accompagnement discret et délicieux de nos pensées.

La forêt ne risque pas de nous lasser par l'uniformité de son aspect ; elle change continuellement ; elle change quatre fois par an, avec les saisons. C'est comme un flux et un reflux de la végétation, qui rappelle celui de l'Océan. Le flot végétal naît, grandit, se gonfle, envahit tout, reste stationnaire dans sa plénitude, puis décroit, se retire peu à peu et disparait, mais ne disparaît que pour revenir. Ce mouvement de va-et-vient se produit périodiquement, éternellement. Le moment où il commence, c'est-à-dire le printemps, est d'un

charme inexprimable. Les contrées tropicales, qui ne le connaissent pas, peuvent nous Tenvier. On assiste à Téclosion d*un monde nouveau . Le feuillage paraît d*abord sur les buissons, non loin de la terre, puis il grimpe çà et là sur quelques arbres, d*où il saute de cime en cime, faisant de jour en jour, d'heure en heure, de nouvelles conquêtes, jusqu*â ce qu'il enveloppe tout le dôme de la forêt ; il est bariolé des teintes les plus diverses : ici c'est un vert tendre, là du jaune verdâtre, ailleurs du jaune pur, ailleurs du carmin; mais toutes ces nuances se fondent bientôt les unes dans les autres et deviennent un vert éclatant. Sur le sol, couvert d'une couche de feuilles mortes, surgissent des tapis de fleurs : les Pervenches, les Anémones, les Jacinthes, les Primevères, les Violettes, le Muguet y font en même temps ou successivement des taches bleues, jaunes, violettes, blanches, sur un fond vert de mousse et de gazon. Cependant tous les oiseaux, ceux qui sont revenus de leur exil d'hiver et ceux qui ne sont pas partis, chantent à la fois ; Grives, Merles, Coucous, Loriots, Rossignols, Fauvettes, Pinsons, Troglodytes, tous rivalisent d'ardeur; « ils semblent viser à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie^. » De toutes parts les couleurs, les «parfums, les brises tiédes, les chansons assaillent tous nos sens comme pour nous communiquer la joie dont la nature est pleine.

Ensuite vient l'été ; la végétation déploie toute sa puissance; ce n'est plus le règne des bourgeons et des fleurs, c'est celui des épais massifs de verdure, des lourdes voûtes de feuillage, des vastes ombrages opaques. Un vert intense, vigoureux, domine partout. Sauf le Pic vert, qui égrène dans sa fuite sa gamme de cris perçants, les oiseaux se taisent ; la parole est aux insectes qui fourmillent sur le sol, sur les écorces, qui tourbil-

Page 1