CHAPITRE III
Les grandes forêts de la Gaule et de l'ancienne France. — Les moines auteurs des premiers défrichements. — Les droits d'usage et les abus. — Appauvrissement croissant de nos forêts. — État forestier de la France actuelle.
L'aspect de la France actuelle ne peut donner aucune idée de celui qu'elle présentait à l'époque où elle s'appelait la Gaule et où les Romains l'envahirent. Elle est aujourd'hui une grande plaine cultivée, parsemée çà et là de bouquets de bois ; elle était alors une grande forêt entrecoupée de clairières. Elle ressemblait à ce qu'était il y a un siècle l'Amérique du nord, où les défrichements se perdaient dans les profondeurs des futaies.
Le sombre feuillage des Pins et des Sapins tapissait les Pyrénées, les Alpes, les Cévennes. Si plusieurs régions méridionales, la Provence, occupée depuis longtemps par des colonies phocéennes, une partie de la Narbonnaise et de l'Aquitaine, étaient moins boisées, si, dans le centre de la Gaule, des champs de blé, de seigle, de lin, des mines importantes, des cités avaient pris possession du sol, de longues bandes de forêts coupaient en tous sens le pays séparaient les territoires des divers peuples Celtiques. Au delà de la Loire, la végétation arborescente devenait encore plus prédominante ; les forêts d'Orléans, 4^ Hontargiç, de Fontainebleau, de Rambouillet^ de
Meudon, de Marly, de Saint-6erraain-en-Laye sont les restes épars d*un immense massif qui s'étendait jusqu'à la Seine. A Fouest, le Haine, TAnjou, la Bretagne, la Normandie étaient traversés par de grandes zones forestières; les arbres débordaient jusque dans la mer; les vastes plages sablonneuses qui entourent le mont Saint- Michel étaient une forêt; on retrouve de vieilles souches ensevelies dans le sol. Aux rives de la Seine commençait la Gaule-Belgique, qui n*était qu'une suite presque ininterrompue de hautes et profondes futaies : au nord et au nordrest de Lutèce, les forêts de l'Isle-Adam, de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Compiègne, de Goucy se rejoignaient, ne formaient qu'un seul massif, se prolongeant jusqu'à TAmiénois ; la Somme charriait des troncs déracinés que, dans ses débordements, elle arrachait à ses rives. Enfin, plus haut, régnait la forêt des Ardennes, la plus grande, la plus sauvage de toute la Gaule ; elle se déployait sur une longueur de cent lieues depuis le pays des Nerviens, c'est-à-dire le Hainaut, jusqu'aux Vosges, jusqu'au Rhin; ce fleuve la séparait de la forêt Hercynienne, sous laquelle disparaissait la Germanie tout entière, et dont César disait qu'après y avoir marché soixante jours, on n'en trouvait nulle par les limites.
Les arbres qui composaient ces forêts étaient les mêmes que nous rencontrons aujourd'hui dans nos bois, Hêtres, Chênes, Érables, Bouleaux, Ormes, Frênes, mais bien différents par leurs dimensions. A l'abri de la cognée, au fond d'impénétrables massifs, ils croissaient librement pendant des siècles et prenaient un développement auquel nous ne laissons jamais aux nôtres le temps de parvenir. Cependant quelques individus plusieurs fois centenaires, épargnés jusqu'à nos jours, nous permettent de nous représenter ces géants d'autrefois : tels sont certains Chênes célèbres de la forêt de Fontainebleau, le Clovis, le Henri IV, le Sully et les vieux arbres des fameuses
futaies du Gros-Fouteau et du Bas-Bréau ; le Chêne d*Allouville, près d'Yvetot, qui a près de douze mètres de circonférence et dont on évalue Fâge à 900 ans; Ténorme Hêtre des Beaureraonts, dans la forêt de Gompiègne; le Chêne de» Vendeurs, de la forêt de Montfort, qui mesure plus de treize mètres de tour; celui de la Chair au Point dans le bois de Saint-Benoit-du*Sault, encore debout naguère et dont la circonférence n'avait pas moins de dix-sept mètres à trois mètres au dessus du sol; celui de Treignac, dans la Gorrèze, plus gros encore, dont les principales branches avaient 1",20 de diamètre et qui couvrait de son ombrage une surface de plus de dix ares. Qu*on se figure une futaie formée de pareils colosses! Pline, parlant des Chênes de ces forêts de la Germanie et de la Gaule, s'exprime ainsi : « La majestueuse grandeur de ces arbres dépasse tout ce qu'on peut s'imaginer; ils n'ont jamais été frappés par la cognée; ils sont contemporains de la création du monde et semblent le symbole de l'immortalité. Là où leurs puissantes racines se rencontrent, elles soulèvent en un monticule la terre qui les recouvre, et, si le sol résiste, elles surgissent, elles montent jusqu'au niveau des branches, elles s'entrelacent et forment des portiques, des arcades sous lesquelles pourraient passer à cheval des escadrons entiers. »
La longue guerre des Romains et des Gaulois fut funeste aux forêts; bien des fois, durant cette lutte acharnée de huit années, elles furent incendiées, tantôt par les Gaulois pour arrêter la poursuite de l'ennemi, tantôt par César ou par ses lieutenants pour déloger les Gaulois des retraites où ils s'étaient réfugiés. A la conquête succédèrent l'occupation, la colonisation et par conséquent les défrichements, mais exécutés avec mesure, avec méthode. Les Romains étaient des hommes pratiques, ne négligeant rien, réglant tout. Ils savaient la valeur des forêts et l'intérêt qu'ils avaient à les ménager. Leur loi des Douze
Tables défendait de mutiler les arbres et condamnait à une amende ceux qui commettaient ce délit. Ils avaient des agents spéciaux, appelés forestiers comme les nôtres, pour la garde des bois publics ou privés. Leurs connaissances en sylviculture étaient précises; ils se servaient de termes techniques pour désigner les essences qui se régénèrent spontanément par des. semences, celles qui poussent des rejets après avoir été coupées, celles qui émettent des drageons par les racines. Les forêts de la Gaule ne purent pas échapper à la vigilance de Tadministration romaine.
Les peuples germains, qui méprisaient Tagriculture, qui, dans leur patrie, vivaient en nomades de leurs troupeaux et de leur chasse, habitant les bois et, Thiver, se cachant dans des tanières souterraines, n'eurent aucun motif de détruire les forêts, quand ils furent devenus maîtres de la Gaule. Ils les aimaient, et aussitôt qu'instruits par les Romains et capables de parler à peu près leur langue, ils rédigèrent des lois, ils y mirent des articles punissant de peines sévères les abatis et les vols de bois. La loi salique frappait d'une amende presque aussi forte les attentats contre les arbres que ceux contre les hommes. La loi ripuaire ne se montrait pas moins rigoureuse pour les délits forestiers. Celle des Lombards coupait le poing à qui coupait un arbre. Les invasions, les guerres, toutes les misères de ces temps malheureux eurent xl'ailleurs ce résultat, que les campagnes dépeuplées, les villages désertés, les champs abandonnés et redevenus incultes se reboisèrent tout seuls. On trouve au milieu des forêts, en Alsace, en Lorraine, en Normandie, partout, des ruines appartenant à l'époque romaine. La végétation forestière a repris possession du sol qu'on lui avait enlevé.
L'accroissement de la puissance royale et l'établissement de la féodalité furent favorables aux forêts. Les rois francs aimaient passionnément la chasse qui, à cette
époque, était une école de courage. Le gibier était formidable : c'était Taurochs, énorme, farouche, terrible dans sa colère; c'étaient l'élan, ce cerf géant qui ne craignait pas le loup, le lynx, véritable bête féroce qui s'attaquait à l'élan, le loup, enfin le sanglier, aussi redoutable que les carnassiers. Pour jouir de leur plaisir favori, les rois s'approprièrent les forêts qui, du temps des Gaulois et aussi des Romains, étaient restées indivises, et ils les firent sévèrement garder par des officiers spéciaux. Plusieurs capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire traitaient de la régie des bois de la Couronne. Toute forêt fut désormais considérée surtout comme un parc à gibier. Les animaux qui la peuplaient devinrent le bien du roi et furent tenus pour plus inviolables que le bois lui-même. Les successeurs des Carlovingiens ne furent pas moins jaloux de leurs chasses. Quand le prince n'était pas à la guerre, il chevauchait avec sa cour sous les futaies de son domaine. Les plus pieux, comme saint Louis, les moins chevaleresques, comme Louis XI, furent des veneurs intrépides. Les longues avenues ombragées, résonnant du son des cors et des aboiements des chiens, les landes des vastes clairières, où la fuite du cerf et le galop des chevaux redoublaient de vitesse, les halliers impénétrables , les étangs entourés de roseaux, les tapis de mousse et l'épais feuillage des grands Hêtres invitant au repos et aux devis sérieux ou badins, étaient la poésie de la vie royale au moyen âge. Le monarque vivait dans la forêt ; il s'y occupait même des affaires de l'État ; il y rendait la justice, ainsi que l'atteste le Chêne légendaire de saint Louis à Yincennes ; c'était son palais préféré, et ceux qu'il se faisait construire en pierre, il les voulait à proximité des grands bois; à travers les profondes fenêtres de ses tourelles, il voyait une nappe indéfinie de verdure se prolonger de tous côtés jusqu'à l'horizon; il entendait, la nuit, hurler les loups, glapir les renards, bramer
Une foret de ]■ Caille.
les cerfs, que sa meute de lévriers forcerait le lendemain ^
Les seigneurs, chacun selon sa richesse et sa puissance» imitaient les rois. Posséder des bois giboyeux et s'y livrer au noble plaisir de la chasse leur semblait le signe le plus éclatant de leur importance. Non contents de leurs forêts, ils voulaient avoir des garennes peuplées de lièvres, de lapins, de perdrix, et les établissaient aux dépens des blés, des vignes et des jardins de leurs tenanciers. Ceuxci réclamaient, n*obtenaient rien, se décourageaient et abandonnaient leurs terres. Le gibier se multiplia tellement que les récoltes étaient dévorées, foulées, détruites. Le cultivateur devait garder son champ jour et nuit. L*air, disait-on, était infecté par cette multitude d'animaux sauvages; il se dégageait des bois une odeur de fauves, comme d'une ménagerie. On se lamentait de voir paître les daims et bondir les chevreuils là où il y avait eu autrefois des chaumières, des hameaux, des familles humaines. Les loups pullulaient, se répandaient dans les campagnes, entraient jusque dans les rues des villes. Plus d'une fois des bandes de lynx pénétrèrent dans un village et y dévorèrent des femmes et des enfants*.
Cependant, loin des châteaux, dans la profondeur des grandes forêts, de nombreux défrichements s'étaient opérés au profit de Tagriculture ; la civilisation faisait son œuvre, et c'étaient les moines qui en étaient les agents.
1 . U en fat de même à toutes les époques de la monarchie : témoin les châteaux de Ghambord, de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Compiègue, de Rambouillet, de Versailles, bâtis au milieu ou sur la lisière des forêts.
2. Un édit de Charles VI reproche aux seigneurs d'abuser de leur puissance et de a faiblesse de leurs tenanciers pour leur imposer de nouvelles garennes, ce qui a pour résultat de dépeupler d'habitants le pays Yoisin et de le peupler de botes sauvages : ce pourquoi les labourages et vignes des pauvres gens étaient tellement endommagés que les malheureux n'avaient plus de quoi vivre et s'étaient vus forcés d'abandonner leurs demeures.
Le but de ces religieux ne fut pas d*abord de fonder des communautés et de cultiver la terre. Ce qu'ils allaient chercher au fond des bois, c'était la solitude, le silence, la liberté de se livrer à la méditation et à la prière, loin des hommes, de leurs querelles, de leurs violences, de leurs guerres cruelles, lis voulaient y vivre en anachorètes et non en cénobites. •« Pour s'enfoncer dans ces forêts impénétrables, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux et les fonds marécageux, descendant jusqu'au bord des grands fleuves et dans la mer même, creusées çà et là par des cours d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés, entrecoupées par des marais et des tourbières où s'engloutissaient les animaux et les hommes, peuplées d'innombrables bêtes fauves, il fallait un grand courage.... Ils y entrent, seuls ou bien avec un ou deux disciples, à la recherche de quelque retraite inaccessible. Aucun obstacle, aucun danger ne les arrête. Plus la noire profondeur des forêts est effrayante, plus elle les attire. Il faut se glisser en déchirant ses vêtements à travers des* sentiers étroits, hérissés d'épines, ramper sous des branches entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces. Là où la caverne naturelle leur manque, ils se construisent un abri quelconque, une hutte de branchages ou de roseaux, et, s'ils sont plusieurs, un oratoire avec un petit cloître. Tantôt, rencontrant au fond des bois les débris d'anciens édifices abandonnés, ils les transforment en cellules et en chapelles, au moyen de quelques rameaux enlacés à un pan de mur ruiné ; tantôt ils se creusent une cellule dans le roc ; le lit, le siège, la table, sont également taillés dans la pierre vive.
a La nuit, couchés sur la dure, et le jour, défendus contre toute irruption par d'épais ombrages et d'innombrables défilés, ils s'abandonnaient à la prière et à la contemplation. Souvent, quand, au fond de leurs chapelles
recoutertes de jonc et de ramée» ils célébraient leur office nocturne, les hurlements des loups accompagnaient leur voix et servaient comme de répons à leur psalmodie de matines ^ »
S*ils étaient restés seuls dans leur retraite, selon leur désir, les ermites n'auraient pas beaucoup défriché. Il leur fallait peu de chose pour se nourrir; des herbes, des racines, des fruits sauvages, ou quelques légumes cultivés dans un petit jardin leur suffisaient. Mais les hommes, qu^ils fuyaient, venaient les chercher au fond de leur solitude. Un soir, on frappait à la porte de leur cabane : un voyageur égaré sans doute, et peut-être mourant de faim; il fallait ouvrir, et c*était un jeune homme, pris du dégoût du monde, altéré de pénitence et d*austérité, ou bien quelque vieux prêtre qui voulait terminer ses jours dans le recueillement; les renvoyer était impossible : c'étaient des hôtes, et il s'agissait de leur salut éternel. Peu de jours après, survenait une autre âme éprise du désert, affamée de privations, implorant un asile et une direction, puis une autre encore, que la charité commandait d'accueillir, et voici Tanachoréte devenu, malgré lui, le chef d'une petite communauté.
Petite communauté au début, mais bientôt grandissante : le sentier qui conduit à la demeure des cénobites est devenu un chemin, tous les jours plus fréquenté ; quelques-uns, dans leur pieux respect, apportent des offrandes ; la plupart demandent des aumônes, les pauvres du pain, les malades la guérison, les pécheurs des prières, les malheureux des consolations; on espère même des miracles : comment ces hommes si saints, qui ne vivent que pour Dieu et avec Dieu, n'en feraient-ils pas? On dit qu'ils ont rendu la vue à un aveugle, fait marcher un paralytique, nettoyé un lépreux, délivré un possédé; il y a eu des témoins; comment en douter? Plusieurs de
1, I|ont|i|efpbert» Ip» Motneê dOccident*
ceux qui sont venus ne veulent plus s*en aller; ils restent.
Parfois ce sont des brigands, ayant leur repaire dans la forêt, qui découvrent la hutte de rermite. Frappés de son air vénérable, ils ne lui font pas de mal; ils voient d*ailleui*s qu*il ne possède rien ; ils le considèrent avec étonnement et l'interrogent : a Qu*es-tu venu faire ici? Ce lieu est pour les bandits et non pour les ermites. Ici il faut vivre de rapine. Le sol est stérile; tu auras beau le cultiver, il ne te donnera rien. — J*y viens pleurer mes péchés. Sous la garde de Dieu, je ne crains les nienaces d'aucun homme, ni la rudesse d'aucun travail. Le Seigneur saura bien dresser dans ce désert une table pour ses serviteurs, et vous pourrez vous-même, si vous le voulez, vous y asseoir avec moi. » Touché du courage et de la douceur de cet homme extraordinaire, l'un des brigands revient le lendemain avec quelques pains cuits sous la cendre et un rayon de miel sauvage; il les offre à l'ermite; il écoute ses conseils; il lui amène plusieurs de ses compagnons, et ces bandits deviennent les premiers moines du nouveau monastère. C'est ainsi, dit-on, que Launemar, Séquanus, Ëbrulphe, fondèrent leurs abbayes; des brigands convertis furent leurs premières recrues.
Lorsque l'ermitage se trouva peu à peu transformé en une communauté de trente, de cinquante, de quatrevingts religieux, pour vivre il fallut travailler, c'est-à-dire prendre la cognée et abattre les arbres de la forêt, arracher les souches, couper les halliers et les broussailles, défoncer le sol avec la bêche et la houe, l'ameublir, le sarcler, semer, moissonner ; ce ne fut plus un jardin ni un champ que l'on cultiva, ce fut un vaste domaine : tantôt les possesseurs de la foréft, le roi, le seigneur ou l'évêque, concédaient aux moines la jouissance du territoire défriché à la charge d'une redevance; tantôt, touchés de leur vertus et pour faire une œuvre agréable à Dieu, ils le leur donnaient en toute propriété. Outre que
l'agriculture fut une nécessité, on la considéra comme honorable, à titre de travail. I^ régie monastique, reconnaissant que Toisiveté est Tennemie de Tâme» que la méditation, la lecture, les exercices spirituels ne suffisent pas et qu'il est bon d'occuper et de fatiguer le corps, obligea les religieux à travailler de leurs mains tous les jours pendant un certain nombre d'heures. Travailler beaucoup devint un mérite. Théodulphe qui, issu d'une riche et puissante famille d'Aquitaine, s'était fait moine à Saint-Thierry, prés de Reims, s'illustra comme laboureur. Il mena la charrue pendant vingt-deux ans. Lui qui aurait pu vivre noblement dans son manoir, passer son temps à chasser dans les forêts de son domaine, il aima mieux fendre péniblement le sein de la terre, du matin au soir, en toute saison, sous le soleil, sous la pluie, comme le plus pauvi*e des paysans, comme le dernier des serfs. 11 était plus infatigable que les bœufs qu'il conduisait, car tandis que ceux-ci se reposaient, couchés à l'ombre et ruminant à leur aise, il prenait la bêche ou le boyau et continuait à travailler; et quand il rentrait au monastère après des journées si fatigantes, il était toujours le premier aux offices et psalmodies de la nuit. Après ces vingt-deux années de labourage^ Théodulphe fut élu abbé de sa communauté. Alors les habitants d'un village voisin s'emparèrent de sa charrue et la suspendirent dans leur église comme une relique. Longtemps après, les paysans des environs parlaient encore avec vénération de ce rude travailleur; dans leur simplicité, ils admiraient un vieil arbre qui ombrageait le bord d'un chemin : ils le croyaient sorti de l'aiguillon dont l'abbé Théodulphe se servait pour piquer ses bœufs et qu'il avait planté en terre, un jour qu'en les ramenant au monastère il s'était arrêté. sur ce chemin pour raccommoder sa charrue endommagée ^ Sur tous les points de la France, au moyen âge, les
i. Monlalembert, Uê Moinei d'Occident,
forêts s'éclaircirent sous la cognée des moines et firent place aux moissons. On attribue à saint Fiacre le défrichement d'une partie de la forêt dans laquelle il s'était retiré en Brie, et c*est maintenant lune des plaines si fertiles qui entourent la ville de Meaux. Saint Déicol conquit sur les bêtes fauves et cultiva le canton de Lure, à l'est de Vesoul, près des Vosges. Robert d'Arbrissel fit pour la première fois pénétrer le soleil et mûrir le blé au milieu des futaies de l'Anjou. Ses disciples devinrent si nombreux qu'il les dispersa dans toutes les forêts voisines. Des groupes de religieux, soumis à sa règle, allèrent s'établir dans les régions boisées de l'est de la France. C'est aux abbayes de Notre-Dame des Vaux-de-Cernay, de Saint-Léger, de Saint-Remi-des-Landes qu'est dû le démembrement de la vaste forêt Yveline, dont les bois qui portent encore ce nom, ainsi que ceux de Trappes, de Rambouillet, de Dourdan, sont des restes épars. Les moines de l'abbaye de Longpont entamèrent profondément la partie orientale de la forêt de Rez, ou de Villers-Cotterets. La forêt d'Orléans était, au douzième siècle, parsemée de colonies monacales, c'est-à-dire de centres de défrichement. Il en fut de même en Picardie, dans l'Artois, dans les Ardennes, en Bretagne, en Normandie, en Touraine, en Champagne, partout*. Consultez les anciennes cartes de nos provinces : vous y verrez les forêts coupées de tous côtés par de vastes clairières au milieu desquelles des abbayes dressent leurs toits aigus surmontés d'une croix.
Les moines n'étaient pas seuls à mettre en culture le sol forestier. Les seigneurs admettaient, et même appelaient sur leurs terres désertes et improductives des artisans, sortes de fermiers, auxquels ils donnaient, avec une masure, le droit de défricher quelques acres de forêt. Ces côlons, qui portaient le nom dhôteSf presque toujours
1. Voif Alf, M«ury, les forets (le la Qaule et de Vançienne France,
éloignés de toute surveillance, ne se renfermaient pas dans les limites qui leur étaient prescrites et empiétaient peu à peu sur les bois environnants. Quelquefois ils se multiplièrent tellement qu'ils formèrent des hameaux, des villages; les maisons avançaient, les arbres reculaient; la plaine chassait la forêt.
Il faut reconnaître que ces déboisements furent heureux; ils préparèrent la France féconde d'aujourd'hui. Toutefois on ne peut voir sans chagrin notre pays se dépouiller ainsi de sa parure, se priver d'une richesse qui profitait à tous. Certaines populations tenaient jalousement à leurs forêts et s'opposaient aux défrichements exagérés. Nous en avons la preuve dans les lignes suivantes écrites par un Bourguignon du seizième siècle : « Quant aux bois, pour la multitude desquels nos voisins coutumièrement se mocquent, ils sont couchés pour une singulière commodité et proffit de tout le peuple, non-seulement pour la nécessité des bastiments et du chauffage, mais pour le plaisir et proffit des bêtes sauvages qui s'y establent en infinie multitude, mais encore pour les glands, faînes, cerises, pasturages et austres choses nécessaires au bestail, desquels l'on tire tant de proffit que nous disons cela valoir une troisième portion des graines du pays. Et c'est "pourquoi les laboureurs les appellent le troisième grenier de Bourgogne. » v
Autrefois, en effet, tous les habitants riverains ou voisins d'une forêt — et c'était tout le monde' puisqu'il y avait des bois partout — avaient part aux produits de cette forêt. Les pauvres en vivaient pour ainsi dire ; ils y trouvaient une garantie contre l'extrême misère. Les droits d'usage accordés à tous, moyennant un cens fort minime et quelquefois gratuitement, par les propriétaires de bois, rois ou seigneurs, étaient une sorte d'assistance publique. Peut-être avaient-ils pour origine la reconnaissance d'un droit primordial de chacun à lajouissance d'un bien naturel, le souvenir de l'ancien temps où
les forêts appartenaient à tout le monde. Ces droits étaient fort étendus ; les usagers prenaient tout le bois qui leur était nécessaire non seulement pour leur chauffage, mais aussi pour la construction et la réparation de leurs demeures, pour la clôture de leurs vergers et de leurs champs, pour la confection de leurs instruments aratoires et de leurs ustensiles de ménage. Quand ils avaient besoin d'un grand arbre, ils devaient le faire désigner par le forestier préposé à la surveillance du bois ; mais si ce fonctionnaire négligeait de s'acquitter de son office, ils pouvaient Tabattre eux-mêmes. Quant au taillis et au bois de peu de valeur, bois blanc, arbustes, buissons, arbres renversés ou brisés par le vent, vieux arbres caducs, couronnés, bois mort ou demi-mort, ils le coupaient sans autorisation.
En outre, chacun avait la faculté de faire paître des bestiaux dans la forêt, de sorte que ceux même qui ne possédaient pas de terre, pouvaient avoir un troupeau, les plus pauvres ménages d'un hameau aussi bien que les seigneuries, les prieurés, les fermes. Les uns y élevaient des chevaux ou plutôt les laissaient s'élever tout seuls, libres, marqués du chiffre de leur propriétaire ; d'autres y menaient leurs bœufs, leurs vaches, leurs brebis ; les chèvres seules, dont la dent malfaisante n'épargne rien, étaient exclues. Le pâturage était ouvert partout, sous le haut couvert de la futaie, dans les clairières, dans les landes et les bruyères, excepté dans les coupes récentes, dans les jeunes taillis et les massifs au-dessous de cinq ou six ans; encore l'hiver, à partir de Noël, allait-on partout où l'on voulait. Mais le plus apprécié peut-être de ces avantages était le droit de panage : c'était le pâturage spécial du porc, l'animal de prédilection de nos aïeux. On laissait les pourceaux, surtout les jeunes, vaguer dans . les bois ♦toute l'année, si ce n'est durant le mois de mai, moment où les glands qui germent doivent être épargnés. On avait aussi le droit de glandée, qui consistait à ra-
masser et à emporter le fruit du chêne, pour engraisser les porcs à domicile.
Le tribut à payer en échange de concessions si importantes variait de quotité et de nature, mais il était toujours fort modique : c'était, par exemple, une mine (la moitié d'un setier ou six boisseaux) de froment ou de seigle, de méteil ou d'avoine, ou bien un pain et un denier par feu pour avoir droit au bois de chauffage (droit à! affouage) ; trois oboles, ou seulement deux, ou même une seule par porc pour le droit de panage. Aussi toutes les paroisses s'empressaient-elles de revendiquer le payement des usages. Quelquefois la redeyance était ou diminuée ou abolie; le prince ou le seigneur, soit en considération de services rendus, soit par un motif de piété ou de charité, accordait à un de ses officiers, à une communauté religieuse, à de pauvres gens, la complète gratuité de tel ou tel usage.
Les artisans des villes profitaient aussi du voisinage de la forêt. Les charpentiers, les charrons, les huchiers, les tourneurs allaient y chercher de quoi façonner des solives, des roues et des brancards de voitures, des meubles. Les tanneurs y récoltaient Técorce des arbres abattus. Dans certaines provinces, les bouchers s'y taillaient des crochets à suspendre la viande, les boulangers des pelles à enfourner le pain, les tisserands des perches pour fabriquer leurs métiers, les forgerons des manches de marteau et des billots pour leiu's enclumes.
Malheureusement les usages devinrent des abus, et les forêts en souffrirent beaucoup. Les gros usagers, seigneurs, abbés, prieurs, arrivèrent, par des concessions successives, à exercer des droits exorbitants. Tel prieuré, outre le panage gratuit, en toute saison, pour ses nombreux pourceaux et le pâturage pour son troupeau de bœufs de labour et ses juments avec leurs poulains, prenait dans une forêt du domaine royal le bois nécessaire pour ré-
parer non seulement ses propres bâtiments, mais toutes les maisons qui dépendaient de lui, et pour enclore de palissades leurs vignes et leurs jardins. Tel autre, seulement pour lessiver son linge, emportait annuellement vingt-six charretées de bois. Les seigneuries n'avaient pas plus de réserve : celle-ci ne consommait pas moins de 40 cordes par an ; celle-là empilait dans ses bûchers 4 charretées à 3 chevaux par semaine ; cette autre s'approvisionnait de 5 charretées à 2 chevaux par jour. Les petits usagers, de leur côté, outrepassaient leurs droits. L'un, qui devait seulement faire ramasser ou casser à la main, <( sans ferrement », du bois mort par des femmes et des « valletons qui ne portent brayes, étant de l'âge de 12 ans et au-dessous », y envoyaient des hommes munis d'une serpe. L'autre faisait confusion du bois mort et du mort-bois, qui étaient pourtant bien différents, le second consistant en bois vifs tels que marsaux, aunes, coudres et épines, et il prenait les deux; ou bien, avec les menues branches permises, il coupait aussi les tiges formellement interdites. Un autre, en sus des genêts et des bruyères, qui étaient son dû, coupait des perches dans les taillis, où il n'avait pas entrée, et au lieu d'emporter sa charge sur son dos, il la mettait, double et triple, dans une voiture, ce qui était une fraude passible d'une amende. La négligence ou la connivence des agents forestiers favorisait trop souvent ce pillage*.
Quand on parcourt le recueil des ordonnances des rois de France du treizième au quinzième siècle, on y trouve la constatation de la ruine croissante des forêts. Louis IX se plaint de l 'improbité des baillis, sénéchaux et autres officiers, qui, s'attribuant une part sur le produit de la vente des bois, multiplient les coupes. François P' s'efforce de réprimer par des peines sévères les déprédations
1. Voir Hené de Haulde, Étude sur la condition forestière de l'Orléanais,
des usagers. Henri IV entreprend de réduire le nombre infini des droits d'usage et d'arrêter l'extension des coupes exajsrérées, « considérant que les grands dégâts des forêts du royaume, tant de celles du domaine royal que de celles des ecclésiastiques, commanderies et communautés, proviennent des ventes extraordinaires qui se font contre les règlements, du nombre excessif d'officiers, grands et petits, qui prennent gages et taxations, chauffage et autres droits, de l'extrême quantité d'usages, et des délits, sbus, malversations qui se commettent en ces forêts. » Enfin Louis XIV, ou plutôt Colbert, qui a tant fait par son ordonnance de 1669 pour reconstituer la propriété forestière, malgré la résistance de plusieurs parlements, notamment de celui de Paris, accuse de la ruine des forêts a la mauvaise administration des grands maîtres et des officiers aux maîtrises particulières, qui, non contents de dégrader eux-mêmes les bois par des coupes forcées et par l'emploi des plus beaux arbres à leurs maisons et bâtiments, ont traité avec les riverains, usagers, rentiers, bénéficiers, syndics et principaux habitants pour permettre et souffrir les abus, moyennant sommes notables et pensions annuelles, outre les droits exorbitants qui ont souvent absorbé le prix des ventes, et l'application des amendes à leur profit particulier. »
Ces innombrables abus, joints aux empiétements incessants de l'agriculture, résultat nécessaire de l'accroissement de la population, et au développement de l'industrie métallurgique^ vorace de bois, réduisirent tellement l'étendue de nos forêts, qu'à la fin du dix-huitième siècle elles ne formaient plus qu'un ensemble d'environ 9 600 000 hectares : elles avaient diminué de moitié depuis le moyen âge, des trois quarts depuis l'arrivée de César en Gaule. Elles sont encore plus restreintes aujourd'hui : la liberté des défrichements, donnée par la> loi en 1791 à la propriété privée, les dévastations commises par les populations furieusement acharnées contre
les arbres à toutes les époques de troubles politiques et d'anarchie, — en 1789, en 1830, en 1848, en 1851, — la regrettable aliénation^ plusieurs fois répétée, de parties importantes du domaine forestier de TÉtat pour subvenir à des besoins financiers S la déplorable perte de 1* Alsace- Lorraine ^ ont abaissé le nombre de nos hectares boisés au chiffre de 9 millions. De ce sol forestier, dont l'étendue pourrait être doublée par l'adjonction de tant de terres improductives, un dixième seulement est la propriété de l'État et peut recevoir de lui un traitement patient et rationnel^, tout le reste appartient aux communes et surtout aux particuliers, qui, pressés de jouir du produit de leurs bois, trop souvent en abusent et les ruinent.
La France n'occupe aujourd'hui que le huitième rang parmi les nations européennes, classées d'après le rapport de leur surface boisée à l'étendue totale de leur territoire. Elle a devant elle la Russie d'Europe, la Suède, la Norvège, l'Autriche, l'Allemagne, la Turquie d'Europe, la Suisse; elle ne laisse derrière elle que la Grèce, l'Espagne et le Portugal, la Belgique et la Hollande, l'Angleterre, le Danemark, Etats qui, au point de vue de la richesse forestière, ne comptent pour ainsi dire pas. Cette infériorité, dont il dépendrait de nous de relever notre pays, malheureusement l'opinion publique l'accepte avec une résignation qui mérite plutôt le nom d'indifférence. L'état le plus souvent médiocre de nos bois, dont on ne s'occupe qu'au moment d'y porter la cognée, la multitude des délits forestiers journellement commis
î. Les aliénations ont été de 958 922 hectares : 168 826 hectares de 1814 à 1850; 118 166 hectares de 1831 à 1848; 71 930 hectares de 1852 à 1870. Ces parties aliénées, passées aux mains des particuliers, ont été les unes défrichées, les autres mal administrées, gaspillées.
2. C'est-à-dire de 350 530 hectares de nos plus belles forêts.
3. Le domaine forestier de l'État se réduit à 758 forêts, occupant une superficie totale de 967 160 hectares.
sans scrupule» rarement réprimés, et qui, dans nos campagnes, ne sont pas considérés comme des délits, IHndulgenceavec laquelle beaucoup d'hommes, jugés dignes de faire nos lois, entendent proposer de nouvelles aliénations de nos forêts nationales, ne semblent pas annoncer encore un avenir meilleur.