‹ Les forêtsChapitre 5 sur 25 · Elisée Reclus, le Littoral de la France · texte numérisé non relu

Elisée Reclus, le Littoral de la France

un autre ennemi, qu*il semblait impossible de combattre» la menaçait sans cesse et empêchait qu'on fût tenté de s'y établir. Cet ennemi» ou plutôt ces ennemis, car ils formaient toute une armée, c'étaient les monticules de sable qui se dressaient sur toute sa lisière occidentale, le long du rivage de la mer; c'étaient les dunes. La chaîne des dunes, s'étendant depuis la pointe de Grave jusqu'à Bayonne sur une longueur de 200 kilomètres, couvrant une superficie de 90 000 hectares, était mobile ; elle s'avançait d'un pas lent et régulier sur les landes et les ensevelissait sous elle.

La formation et la progression des dunes sont un phénomène facile à comprendre. La mer apporte du sable qu'elle a soulevé et qu'elle tient en suspension dans ses eaux toujours remuantes, et en se retirant elle le dépose sur la plage. Ce sable s'y sèche bientôt à l'air et au soleil ; comme il est fin et léger, le vent du large l'enlève, le balaye vers la côte. Si le sol était uni, il s'y formerait partout une couche sablonneuse d'une épaisseur égale, mais il ne l'est pas ; des pierres, des plantes, des épaves projetées par les flots, y font çà et là saillie; la brise, qui rencontre ces obstacles, est forcée d'y laisser les grains de sable dont elle est chargée ; ces grains peu à peu s'accumulent, et voici une quantité de petites buttes, qui, par l'apport continuel du vent d'ouest, presque constant sur cette côte, finissent par devenir de véritables collines, hautes de 30, de 60 et même de 80 mètres, alignées sur plusieurs rangs plus ou moins rapprochés et séparés par de longues et étroites vallées ou lettes.

Ces énormes amoncellements de sable, larges en moyenne de 6 kilomètres, ne sont pas stables. Le vent, qui les construit, les démolit en même temps; il les forme et les déforme sans cesse; en somme, sous la pression de sa puissante haleine, il les déplace, il les fait avancer de l'ouest à l'est. En montant sur une dune par un temps de brise assez forte et régulière, on voit très

bien ce qui se passe : le flot de sable accourt de la plage en la rasant, il escalada la pente antérieure de la dune et, dans celle ascension, s'augmente d'une nouvelle quantité de sable enlevé à la superficie de cette pente; il arrive sur la cime, la parcourt et s'entasse en corniches sur les dernières arêtes d'où, de moment en moment, il s'éboule pour se répandre en nappe sur le versant postérieur. Lorsque le vent soufde en tempête, l'opération s'accélère et se fait d'une manière désordonnée, tumultueuse : les crêtes des collines sablonneuses se hérissent de panaches de poussière; on dirait qu'elles fument comme de petits volcans; des masses de sable s'en détachent, roulent avec bruit et forment des traînées inégales le long du talus d'éboulement. C'est ainsi que les dunes empiètent inceséamment sur les terres de l'intérieur. Elles avancent d'environ 20 mètres par an. On les a vues, par un grand vent, progresser de plus de 60 centimètres dans l'espace de 3 heures.

A celte invasion des sables sur la lande, rien ne résistait; il fallait reculer. Les grands étangs qui confmaieni à la base orientale de la dune se reliraient et, toujours repoussés, voyageaient de l'ouest à l'est. Des villages, qui s'étaient créé à grand'peine de petites oasis dans la bruyère, se voyant cernés et sur le point d'être engloutis, ont dû plusieurs fois s'enfuir et ont été définitivement abandonnés; on sait leurs noms : Lillan, Lélos, Sart, Anchise, mais on ignore où ils étaient situés et ce qu'ils sont devenus. Celui de Lège s*est transporté, de 4 kilomètres en 1480, de 5 kilomètres en i660, plus avant dans les terres. Le bourg de Mirmizan, qui fut l'un des plus importants des Landes, se décida à émigrer quand les deux pointes avancées d'un croissant de sable se recourbaient déjà autour de lui, comme deux bra§ pour l'étreindre et l'étouffer. Les bergers et les pêcheurs n'avaient pas d'établissement durable; ils vivaient,, ainsi que leurs familles, en nomades, en fugitifs; chassés par le

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sable ou par Teau, ils démolissaient leurs chaumières et en emportaient les matériaux pour les reconstruire plus loin.

On a lieu de penser que ces dunes mouvantes, fléau de toute une contrée, ne devinrent telles que par la faute des hommes. Laissées à elles-mêmes, elles avaient dû se couvrir spontanément d'une végétation de plus en plus puissante, qui les avait consolidées ; des plantes basses y avaient sans doute d*abord pris racine ; puis, dans les creux abrités et plus frais, des arbrisseaux, des arbres, dont les semences légères avaient été apportées par les venls, avaient germé ; ces bouquets d'arbres avaient peu à peu gravi les flancs et enfin le sominet de la dune, qui s'était complètement boisée. Des troncs de Chênes, de Pins et de plusieurs autres essences, trouvés en plusieurs endroits enfouis dans le sable, nous attestent l'existence de ces anciens bois. Un document remontant au quatorzième siècle parle de forêts recouvrant les dunes et dans lesquelles les seigneurs du pays chassaient le cerf, le chevreuil et le sanglier. On voit, d'ailleurs, encore aujourd'hui, près de Cazaux, une vieille futaie de Pins magnifiques, sans pareils en France, et des Chênes ' ayant près de dix mèlres de tour. Ces beaux bois auront été peu à peu abattus au moyen âge par les riverains ou brûlés par les bergers; les troupeaux auront brouté les arbustes, les buissons, jusqu'aux moindres herbes, piétiné et défoncé le sol, et les sables seront redevenus le jouet du vent et des tempêtes de l'Océan.

C'est à la fin du dix-huitième siècle qu'a été entreprise la grande œuvre du reboisement et de la fixation des dunes de Gascogne. Brémontier s'est illustré en la commençant. Le choix de l'essence à employer ne faisait pas de doute; cette essence était le Pin maritime, qui aime les vapeurs salines et tièdes de la mer; la difficulté était de protéger les semis. Brémontier y réussit au moyen de cordons de fascines opposant un obstacle à l'invasion des

sables nouveaux et de branchages fichés en terre, inclinés dans le sens du vent, pour abriter le sol ensemencé. Les jeunes Pins poussèrent. Plus de 250 hectares de sables mouvants, dans les environs d'Arcachon, retenus par les racines des arbres, se fixèrent*.

Depuis, par les soins de Tadministration publique, les plantations se sont étendues sur tout le littoral. Les procédés sont restés les mêmes. On commeniee les reboisements par la lisière voisine de l'Océan et Ton poursuit de proche en proche par bandes parallèles et contiguës. Pour défendre les jeunes plantations contre l'assaut des sables que la mer ne cesse de jeter sur le rivage, on crée une sorte de dune' artificielle, immobile, en avant des dunes naturelles que la végétation est en train de fixer. a Pour cela, dit M. Glavé, on établit, parallèlement à la ligne du fiot, une palissade de planches indépendantes les unes des autres, d'une largeur moyenne de 20 centimètres et espacées de 5 centimètres. Le sable déposé par la mer et enlevé par le vent vient heurter cet obstacle et s'accumule à la base; il filtre à travers les interstices ménagés entre les planches de la barrière, qu'il charge simultanément des deux côtés en formant un bourrelet qui s'élève sans cesse. Lorsque cette barrière est sur le point d'être engloutie, on relève les planches au moyen d'une chèvre ou d'un levier et Ton reconstitue ainsi l'écran protecteur. » Quelquefois on se sert d'un clayon-

i. En Russie^ dans les steppes qui s'étendent de la mer Noire à la mer Caspienne, on emploie un ingénieux procédé pour fertiliser et fixer en même temps le sol sablonneux et mouvant avant de semer le pin. On y répand une quantité de petites baguettes de- saule, de la grosseur du petit doigt et d'une longueur d'environ 10 centimètres. Le sable ne tarde pas à recouvrir ces tronçons de saule, qui s'enracinent bientôt et donnent naissance à un peuplement qu'on laisse croître pendant plusieurs années. On les coupe alors; les plus gros brins sont susceptibles d'être vendus ; les autres, ainsi que les minces brancbages, sont laissés sur le sol. Au bout de deux ans ils se sont décomposés et l'on sème le pin sylvestre à la volée sur la couche de terreau formée par leurs détritus.

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nage, qui remplit le môme office que la palissade. On prend en outre la précaution de consolider le talus de la dune protectrice en y plantant des végétaux qui poussent volontiers dans les sables les plus arides, telles que le gourbet (arundo arenaria) et le tamaris.

Les Pins se développent admirablement sur les dunes; leurs racines y plongent à Taise dans un terrain meuble et indéfiniment profond. Sous leur ombrage, le sol se couvre d'arbustes et de gazon. Les dépressions qui séparent les collines sablonneuses, ne sont plus des fondrières impossibles à traverser ; les innombrables racines qui boivent incessamment Teau des pluies les ont desséchées. Cette bande de sables stériles, ruinés par le déboisement, devenus à leur tour une cause de ruine pour les terres voisines, sont aujourd'hui une belle forêt d'une valeur de plus de 25 millions.

Dés que les propriétaires des Landes se sont vus délivrés du danger dont les menaçaient sans cesse les dunes mouvantes, ils ont songé à transformer, eux aussi, leurs bruyères en forêts. Les premiers essais ne furent pas encourageants. Les semences de Pins et de Chênes, noyées sous les eaux stagnantes, pourrissaient. Le remède était facile à trouver. On creusa de nombreux fossés d'écoulement ; les terres s'égouttérent, s'assainirent, et les arbres, excepté dans les endroits où le fond rocheux imperméable élait trop rapproché dô la surface du sol, prospérèrent. Certains domaines, conduits avec intelligence, montrèrent ce que l'on pouvait attendre d'un terrain en apparence si ingrat : tel est celui de Geneste, situé à 15 kilomètres de Bordeaux, sur la route de Lesparre. Acheté vers 1820 pour un prix des plus modiques, cette terre de 300 hectares ne produisait que des genêts, des joncs et des bruyères. « Actuellement elle est sans aucun doute le plus beau jardin d'acclimatation qui existe en Europe. La propriété, qu'assainissent des fossés d'écoulement, est divisée en carrés de 10 ares au moyen de larges chemins

dont la terre végétale a été reportée sur les plates-bandes. Ainsi exhaussé de plus d*un demi-pied, le sol, doublé pour ainsi dire, offre une épaisseur moyenne de 70 centimètres, et donne une vigueur extraordinaire aux plantes qu*on lui confie. Les pépinières renferment en abondance des Pins et des Chênes d'espèces diverses adaptées au terrain et au climat des Landes. A côté des Pins maritimes ordinaires s'élèvent des milliers de Pins de Riga, droits comme des mâts de navire, et destinés à fournir d'excellents bois de charpente; puis viennent des Pins de Corte, plus hâtifs que les Pins des Landes et fournissant une résine d'aussi bonne qualité; ailleurs ce sont des Pins de Weymouth, des Mélèzes et toute la série des Chênes de l'Amérique du nord, depuis le Tinctoriay aux feuilles longues d'un pied, jusqu'au Pcdustris, dont le bois émousse la hache. Dans le parc de Plaisance, on se promène sous l'ombrage d'arbres exotiques d'une admirable venue. Cèdres du Liban, Araucarias, Tulipiers, Magnolias, Séquoias de la Californie se développent avec une rapidité inconnue dans presque tous les autres jardins de France. Les Liquidambars, hauts de 30. mètres, ont le tronc aussi droit et aussi pur que s'il eût été coulé dans un moule. Les. Cyprès de la Louisiane sont plus beaux et plus garnis de branches que ceux des forêts mississipiennes*. »

De tous côtés des parcs, des pépinières, des vergers ont apparu; le sombre tapis de la Lande s'est tacheté d'îlots de verdure s'élargissant, se multipliant sans cesse. Des routes nouvelles se sont ouvertes à travers la plaine, et de jeunes bois se sont alignés sur leur passage. Les communes, obligées par la loi de 1857, ont ensemencé chaque année une partie de leurs bruyères, et ont vendu celles dont elles n'étaient pas en état d'entreprendre la transformation à des particuliers qui se sont mis avec ardeur

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