Elisée Reclus, le Littoral de la France
à assainir, à défricher, à planter, confiants dans les promesses de Tavenir. En quelques années, sur plus de 70 000 hectares, des fourrés de broussailles et des mares croupissantes ont cédé la place aux Pins maritimes. Or ces arbres précieux, dès l'âge de dix ans, se prêtent à des éclaircies déjà rémunératrices ; à partir de vingt ou de vingt-cinq ans, ils supportent l'opération du gemmage, produisant chaque année de soixante à soixante-dix francs par hectare ; enfin, après un siècle et plus, épuisés de résine, ils tombent sous la hache du bûcheron et, tandis que les tiges fournissent du bois de charpente ou de menuiserie, les souches mêmes se réduisent en gou- (hron.
En même temps que le sol, tout a changé dans la région des Landes. La conquête des bruyères par les forêts a été celle de la barbarie par la civilisation. Le travail, l'industrie, le bien-être sont venus et se sont accrus dans la même proportion que les plantations de Pins. Les arbres, en remplaçant la brande, ont chassé les troupeaux qui la broutaient; les bergers, devenus inutiles, ont, pour la plupart, quitté leurs échasses et leur long bâton pour prendre la hache du résinier; d'autres se sont faits cultivateurs; ils défrichent, ils sèment, ils moissonnent. Les villages se transforment tous les jours; le chemin de fer, remontant de Bordeaux, à la pointe de Grave par dixneuf étapes, descendant à travers vingt-six stations jusqu'à Bayonne, est allé les trouver dans leurs déserts et les a mis en communication les uns avec les autres, avec de grandes villes, avec la France entière. Les enfants ont appris le chemin de l'école; par eux, le livre, objet naguère inconnu, a pénétré dans les familles. La fièvre a décru avec le nombre et l'étendue des marais, et c'est au médecin, non plus au sorcier, que les malades demandent la guérison. « Le territoire français, dit M. Elisée Beclus, s'est enrichi de toute une province, qui sans aucun doute sera .l'une des plus charmantes.
grâce à ses dunes, à ses étangs, à ses vasles forèls. El pour avoir été paciGque, pour n*aToir pas coûté de sang, cette conquête des Landes ne sera pas moins utile et sera plus durable que celle de bien des colonies lointaines achetées au prix de milliers de précieuses vies. »