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LETTRE HUITIÈME

INCONVÉNIENTS D'UN PREMIER ÉTABLISSEMENT. —— DIFFICULTÉ D'OBTENIR DES PROVI- SIONS ET AUTRES OBJETS NÉCESSAIRES. — BOURRASQUE DE NEIGE ET OURAGAN. — UN ETÉ DE L'INDE ET COMMENCEMENT DE L'HIVER. —— MANIÈRE DE DÉFRICHER LES TERRES.

20 novembre 1833, Notre maison des bois n’est pas encore finie, quoiqu’elle soit en bon chemin. Nous sommes encore sous le toit hospitalier de S... et de sa femme. Comme ils en sont à leur

premier établissement sur leurs terres, ils ont encore, conune tous les résidents des forêts, bien des difficultés à vaincre cette année. Ils ont une belle pièce de terre, bien située , et S. rit des privations présentes, auxquelles il oppose un esprit de contentement et une énergie admirablement propres à les surmonter. Ils vont bientôt habiter une maison plus grande et plus commode, qui a été élevée cet automne, et ils nous laisseront la jouissance de leur ancienne maison jusqu’à ce que la nôtre soit prête.

Nous commençons à nous accoutumer à notre existence de Robinson Crusoé, et la pensée que les maux présents ne sont que temporaires nous aide beaucoup àles supporter.

L'un des plus grands inconvénients est le mauvais état des chemins et la distance à laquelle nous nous trouvons de tout village et de toute ville où l’on puisse se procurer des provisions.

Jusqu'à ce que nous récoltions notre propre grain , et que nous puissions engraisser des cochons , des moutons et de la volaille , il nous faut recourir aux magasins et en tirer tous nos aliments. De là résulte une dépense énorme et une grande perte de temps, grâce à nos belles routes des bois qui, pour me servir de l’expression d’une pauvre femme irlandaise, ne peuvent pas être plus pires. « Ouais , mes amis , disait-elle . « mais ils sont bien assez mauvais, et ne peuvent pas être plus pires ; ouais! mais ils « ne sont pas comme nos élégantes routes en Irlande.»

Nous envoyons à un marchand une liste d’épiceries, pour qu'il nous les fasse parvenir par la première voiture qui se rendra dans nos parages ; et quand nous examinons nos provisions, nous trouvons, le riz , le sucre, les groseilles , le poivre et la moutarde confondus en un seul tas. Que pensez-vous, d'un pudding au riz, copieusement assaisonné de poivre et de moutarde, et arrosé de tabac en poudre ou de tabac du régent en guise de sauce ? Je crois que la recette en figurerait à merveille dans l’oracle des cuisiniers ou dans les préceptes de cuisine de madame Dalgain , avec le titre de pud ding de la forêt.

Surtout, malheur et destruction aux marchandises fragiles qui voyagent sur nos routes ; nous sommes vraiment heureux si, grâce aux soins de la personne qui les emballe, plus de la moitié nous arrive saine et sauve ; nous n’avons aucun recours contre de pareils dommages. Le marchand met l'accident sur le compte du voiturier, et le voiturier le met sur le compte des mauvais chemins, s’étonnant que lui-même revienne avec ses membres entiers d’un voyage à travers la forêt. ‘

Nous voici dans la plus mauvaise saison de l’année , et aussitôt après viendra la fonte des neiges ; il n’y a guère qu’une charrette attelée d’un bœuf qui puisse tenir les chemins ; encore est-ce avec grand’peine , et met-on deux jours au lieu d’un pour faire le voyage. Le pire , c’est qu’à certains moments on ne peut se procurer, à aucun prix, les provisions les plus nécessaires. Vous voyez donc qu’une famille qui va s’établir dans les bois a besoin d'apprendre à se passer non-seulement des objets de luxe et des délicatesses de la table, mais assez souvent même du nécessaire.

Tantôt le porc manque, une autre foisil y a disette de farine , parce que quelque accident est survenu au moulin , que l’on n’a pas donné assez de froment à moudre , ou que peut-être le temps et le mauvais état des chemins interrompent les communications. Il faut alors avoir recours à un voisin, s’il s’en trouve un assez proche , ou bien se contenter de pommes de terre. La pomme de terre est vraiment ici une den-

50 LES FORÈTS INTÉRIEURES rée indispensable ; sans elle les nouveaux planteurs seraient souvent dans une grande détresse , et le pauvre et sa famille mourraient de faim.

Une fois, notre provision de thé était épuisée , et nous ne pouvions nous en procurer d'autre; dans cet embarras, le lait ou le café aurait été un bon remplaçant; mais, nous n'avions ni l’un ni l’autre , en sorte que nous essayâmes du thé américain , c’està-dire des branches d’hemlock bouillies ; je trouvai cette décoction détestable , quoique j'y reconnusse un des éléments du thé qu’on vend à Londres au prix de cinq shellings la livre , et qui, j'en suis certaine, n’est autre chose que des feuilles d’hemlock , séchées et réduites en grosse poudre,

S .… s'amusa beaucoup de nos effroyables grimaces, et trouva la boisson excellente, et il nous donna l'exemple à tous en buvant six tasses de ce breuvage vraiment champêtre. Son éloquence ne put opérer une seule conversion; nous ne pouvions nous persuader que cela remplaçât presque le thé vert ; quand ilnous assura qu’à ses autres qualités cette plante joignait des propriétés médicinales, nous répondimes que comme toutes les médecines elle était fort désagréable au goût.

Après tout, dit S... , d’un air sérieux : « Les biens et les maux de cette vie ne sont ‘ tels que par les contrastes , et c’est par là qu’on doit principalement les estimer. « [s’en faudrait de la moitié que nous pussions apprécier autant les commodités dont « nous jouissons , si nous n’en éprouvions pas quelquefois l’absence; combien au bout « de quelques années nous priserons les agréments d’une ferme bien montée, quand « nous pourrons joindre au nécessaire un peu de superflu.»

— Et comme nous aimerons notre thé vert après cette abominable décoction d'homlock , répartis-je.

… -—Oui, vraiment, et aussiune maison commode, et un joli jardin , et de belles prairies , après avoir vécu dans ces sombres forêts et dans ces huttes sans l'accompagnement du moindre jardin.

— Eicombien nous jouirons de l'absence de ces horribles souches noires, m’écriai-je. — Oùi, reprit-il, de l'absence de ces horribles souches. Croyez-le bien , ma chère, votre ferme du Canada vous semblera un paradis parfait quand tout y sera bien cultivé; et vous la contemplerez avec d'autant plus de plaisir et d’orgueil , que vous saurez que ce n'était autrefois qu'une forêt sauvage maintenant changée en terres fertiles par l’industrie et le travail.

— Chaque nouvel agrément que vous verrez autour de vous ajoutera à votre bonheur ; chaque amélioration au dedans ou au dehors excitera dans votre âme un sentiment de reconnaissance et de plaisir, auquel sont presque étrangers ceux qui nagent dans le luxe , ou qui jouissent seulement des avantages les plus ordinaires de la civili-

sation. Ma devise est : Espoir, résolution et persévérance !

— Voilà, dit mon mari, de la véritable philosophie , et d'autant plus persuasive , que non-seulement vous recommandez vos maximes , mais que vous les pratiquez aussi. »

Je m'étais fait une belle idée de l’été indien , dont j'avais lu de si délicieuses descriptions ; mais je dois dire qui’ a été bien au dessous de mon attente. Juste au commencement de ce mois (novembre), nous avons eu trois ou quatre jours chauds et nébuleux, où l’on étouffait ; un soleil rouge perçait l'atmosphère brumeuse, et colorait d’une teinte de safran et de rouge pâle des nuages fantastiques qui ressemblaient à

des masses de fumée ; ilime semblait revoir les nuages à Londres, par une chaude matinée de printemps.

Les eaux n'étaient pas agitées , pas le moindre zéphire, pas une feuille ne bougeait,

(car les feuilles n'étaient pas entièrement tombées). Ce calme parfait de l'air fut sou-

dain troublé par un tourbillon de vent et de neige qui survint sans aucun averlissement.

J'étais debout près d’un groupe de grands pins, eueillant de beaux lichens rouges ; S..., était à quelques pas avec ses bœufs , qui traînaient du hois à brûler ; tout-a-coup nous entendimes un bruit lointain et sourd qui augmenta rapidement. L'air était encore parfaitement calme autour de nous: je levai les yeux, et je vis les nuages, jusqu'alors immobiles, se mouvoir en tous sens avec vitesse. Une grande obscurité se répandit sur nous : S..., qui était fort occupé de ses bœufs , ne s’était pas aperçu que je fusse si près de lui; alors il me cria de me rendre aussi promptement que possible à la maison ou dans un endroit découvert qui füt éloigné des pins. Je me tournai instinctivement vers la maison , tandis que le fracas des arbres tombant de tous côtés sur la lisière de la forêt, le déchirement des pins que je venais de quitter , ét le grondement du tourbillon qui rasait le lac m'ouvraient les yeux sur le danger dont j'avais été menacée.

Les branches éparses des pins obseureissaient l'air en tournant au dessus de moi; ensuite vint un ouragan de neige épaisse ; mais je pouvais contempler en sûreté les progrès de la tempête, car j'avais atteint le seuil de notre maison. Le conducteur des bœufs s'était jeté à terre, tandis que les pauvres animaux penchaient leur bonne tête et supportaient patiemment les coups de la tempête impitoyable. S..., mon mari et le reste de la maisonnée, réunis en un groupe, nous examinions avec inquiélude ce choc terrible des éléments déchainés. Il ne restait pas une feuille sur les arbres quand l'ouragan eut passé ; ils étaient nus et désolés. Ainsi se termina le court règne d’un été indien.

Je regarde comme absurde l'opinion de quelques voyageurs, que l'été indien doit être attribué à des incendies annuels, allumés dans les forêts par les Indiens qui habitent les régions sauvages au-delà des grands lacs. Songez quelle immense étendue de bois il faudrait consumer chaque année, pour que la chaleur des flammes püt se répandre sur presque tout le continentde l'Amérique septentrionale : en outre, cet été survient dans la saison de l’année où la communication du feu est le plus difficile, à cause de l'humidité de la terre après les pluies d'automne. J’attribuerais plutôt la chaleur particulière et la brume qui distingue cette saison, à la fermentation de ce vaste amis de matières végétales qui se décomposent durant la fin d'octobre et le commencement de novembre. Quelques personnes ont supposé qu'un grand changement s’effectuera dans cette saison, à mesure que les coupes et les défrichements diminueront la quantité des végétaux. J'ai même entendu dire que la différence est déjà sensible pour ceux qui connaissent depuis longtemps le continent de l'Amérique.

Jusqu'ici le climat est favorable. L'automne a été très beau , quoique les gelées se fassent sentir le matin dès le commencement de septembre, d’abord légèrement, puis, plus rigoureusement à l'approche d'octobre. Mais bien la première partie du jour soit froide, le milieu est chaud et agréable,

Nous éprouvons déjà les rudes atteintes de l'hiver, Il a commencé très sérieusement depuis la clôture de l’été indien. Novembre ici ne ressemble aucunement au même mois chez nous. Te commencement en a été doux et chaud, la fin froide avec des gelées

vives et parfois de la neige; mais il n’a pas le caractère sombre, triste et humide de notre mois de novembre en Angleterre. Cependant, ce n’est pas après une seule saison que l'en peut se donner une idée juste du climat canadien ; il faut en examiner les particularités et les vicissitudes pendant une résidence de plusieurs années.

Je veux maintenant vous dire ce que mon mari fait de notre terrain. Il en a loué dix arpents à quelques bûcherons irlandais qui se sont établis dans la hutte pour l'hiver. Ils recevront quatorze dollars par arpent (1) pour abattre le bois, le brûler et enclore ensuite la surface qui leur a été confiée. Le sol doit étre parfaitement nettoyé de tout, à l'exception des souches. Il faut sept à dix ans pour que les racines du pin soient entièrement pourries ; celles de l'hemlock et dusapin résistent beaucoup pluslongtemps. Le procédé pour extirper les souches est trop coûteux pour que les colons récemment arrivés s'y hasardent; la main-d'œuvre est si chère qu’on ne peut l’employer que pour les tra vaux indispensables. La saison du travail est fort courte à cause du long temps que la glace reste sur la terre. A l’exception de la coupe des arbres, on peut faire très peu de chose. Ordinairement ceux qui entendent l’arrangement convenable d’un terrain à défricher ébranchent tout le menu bois qu’on a ainsi coupé ; on le met en tas tandis que la feuille tient encore , et les arbres abattus par le vent sont coupés en morceaux pour être empilés au printemps avee la coupe de l'hiver. La fin de l’été et l'automne sont les meilleures saisons pour cette besogne, et cela par deux raisons : la première, c'est que les feuilles étant alors séchées et fanées aident beaucoup à la combustion du gros bois; la seconde, c’est que, lorsque la neige est d’une certaine épaisseur, le menu bois ne peut être coupé tout près de terre, et les branches mortes et autres inutilités ne peuvent être ramassées et jetées en monceaux.

Nous aurons environ trois arpents de préparés pour la récolte du printemps, si toutefois nous parvenons à bien brûler ce qui est déjà coupé auprès de l'emplacement de la maison; on y sèmera de l’avoine, des citrouilles, du blé d’Inde et des pommes de terre : les dix autres arpents seront prêts pour recevoir les semailles du froment. Ainsi, vous voyez qu'il se passera bien du temps avant que nous récoltions une moisson. Nous n'avons pas même pu faire assez tôt les semailles du printemps pour qu’elles parvinssent à maturité cette année.

Nous tâcherons d’avoir deux vaches au printemps, parce qu'elles coûtent fort peu durant cette saison, et durant l'été et l'automne ; pendant l'hiver nous aurons pour elles des citrouilles et de la paille d'avoine.

(4) Ce qui fait en tout 140 dollars, ou environ 735 francs.

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