LETTRE SEPTIÈME
DÉPART DE PETERBOROUGH, = FORÈTS DU CANADA, = CHARIOT ET ATTELAGE, == AR- RIVÉE À UNE MAISON RUSTIQUE SUR LES BORDS D'UN LAC, = ÉTABLISSEMENT ET PRE- s’é MIERS TRAVAUX,
25 octobre 1833.
Je commencerai ms lettre par une description de notre voyage à travers iles bois ; puis, je continuerai à vous faire le récit de nos vccupations au dedans et au dehors. Je sais que mes petits détails domestiques ne seront pas sans intérêt pour vous, car je suis certaine que l’œil d’une mère ne se fatigue jamais de lire les lignes tracées par la
main d’une fille absente et bien-aimée. sé Après quelques difficultés, nous parvinmes à louer un chariot et une couple de forts I chevaux pour nous transporter, nous et notre bagage à travers les bois, jusqu’au lae ”h où S***#*** devait venir nous prendre avec un bateau et nous passer à l’autre bord. fes Il n’y avait pas « routes tracées, si ce n’est, d’un côté, une lueur à demi cachée par vel des arbres renversés , et interrompue par un grand marais de cèdres, où l’on peut en- $ foncer jusqu’aux genoux , à moins qu’on n'ait la précaution de marcher le plus près fo possible des vieux arbres couverts de mousse , ou de poser le pied sur quelque bloc de br granit ou de pierre calcaire. Ce qu’on appelle une /ueur dans le langage des forêts n’est ék rien autre que des entailles creusées dans l’écorce des arbres , ponr marquer la ligne du au chemin. Les limites des différents lots sont souvent marquées par un arbre entaillé, ar aussi bien que les lignes de concessions (1). Ces entailles servent donc autant que des | le: poteaux indicateurs par une nuit sombre. su Le chemin que nous fûmes obligés de prendre traverse les plaines de Peterborough, tu | l} (1) Ces lignes de concessions sont certaines divisions des districts; elles sont subdivisées se elles-mêmes en lots de 200 arpents. On avait coutume de distinguer les lignes de concessions d
par unc large avenue qu’on pratiquait entre elles, ct qui servait de chemin de communication; mais on trouva ensuite ce moyen insuffisant, car, en peu d'années les nouvelles pousses ren- m daient inutile ce que l'on avait fait. Les territoires nouvellement formés sont;,rje crois, divisés
seulement par des lignes d’entailles.
dans la direction de la rivière ; le paysage me plaît beaucoup, quoiqu'il présente pet d'apparence de fertilité , à l'exception de deux ou trois vastes clairières.
A trois milles environ au-déssus de Peterborough, le chemin tourne autour du sommet d'une montagne éscarpée, dont le pied a bien l’air d’avoir servi de lit à une branche latérale de la rivière actuelle ; ou peut-être à quelque petit lac, qui a été détourné de cet emplacement et s’est perdu dans l’Otanabée ; de chaque côté de cette montagne est une pente escarpée; sur la droite, on rencontre l’Otanabée qui coule avec rapidité sur son lit rocailleux , formant des courants qui ressemblent , en miniature, à ceux du Saint-Laurent ; des forêts de sombres pins donnent à ces lieux un aspect de grandeur qui laisse une forte impression. Sur la gauche , au pied de la montagne, on voit une solitaire vallée de cèdres, d’hemlocks et de pins, dont la triste verdure est relevée par celle de quelques arbres annuels. A travers cette vallée serpente un sentier qui conduit à une belle ferme, dont les pâturages étaient d’autant plus agréables à voir qu’on n’y rencontrait point ces odieuses souches qui, dans cette partie du Canada, défigurent les terres défrichées. Un charmant ruisseau limpide coule à travers la prairie qui s'étend au pied de la montagne; on y descend tout-à-coup, et l’on se trouve à côté d’un petit moulin à farine mû par les eaux du ruisseau, juste à l’endroit où il se mêle au courant de Ja rivière.
J'appelai cet endroit glen Morrison (la vallée de Morrison) , en souvenir de la charmante vallée Morrison, dans les montagnes de l’Écosse, et aussi parce que c'était le nom du colon à qui ces terres appartenaient.
Nous avancions lentement à cause de l'inégalité du chemin, des blocs de granit et de pierre calcaire qui encombrent les alentours de la rivière et des lacs; sans parler des arbres renversés, des grosses racines , des bourbiers et des ponts appelés corduroy, Sur lesquels on est si agréablement cahoté qu’il semble que tous les os du corps sont disloqués. Un voyageur expérimenté évite plus d’une meuririssure en se levant ou en se cramponnant aux parois de cette rude voiture. dr 14 |
Comme le temps était remarquablement beau, j'ai souvent quitté le chariot pour faire à pied un mille et plus avec mon mari.
Nous perdimes bientôt entièrement de vue la rivière et nous entrâmes dans la profonde solitude de la forêt, dont le calme, presque solennel , n’était troublé par aucun bruit, C'était à peine si une feuille remuait ; parfois seulement le vent agitait les têtes élevées des pins, et produisait ainsi une rauque et plaintive cadence. Ce bruit, joint aux coups de bec que les piverts gris et à tête rouge donnaient sur le tronc des vieux arbres, et au cri aigu et sifflant du petit écureuil rayé, que les naturels du pays appellent chitmunk, était le seul qui rompît le silence de cette solitude. Je ne fus pas moins surprise de l'absence de tout être animé, A l’exception du susdit écureil , aucune Crédture vivante ne traversa notre route pendant notre voyage dans les bois.
Dans ces vastes solitudes, on serait naturellement porté à croire que l’absence de l'homme permet aux animaux sauvages de se multiplier librement; mais le contraire
semble arriver, Ils se trouvent généralement en plus grand nombre dans les parties défrichées que dans les bois. L'industrie de l’homme fournit à leurs besoins plus facilement que les productions des foréts.
On entend continuellement parler des déprédations commises par les loups, les ours, les ratons , les lynx et les renards, dans les parties depuis longtemps habitées
de la province, tandis que dans les forêts il est beaucoup plus rare de rencontrer des bêtes sauvages.
J'ai été désappointée en voyant les arbres des forêts. Je m'étais imaginé des géants presque aussi vieux que le pays, et surpassant autant par leur forme majestueuse les arbres de ma patrie, que les vastes lacs et les fleuves puissants du Canada surpassent les lacs et les ruisseaux de la Grande-Bretagne.
Les bois manquent de beauté pittoresque. Les jeunes pousses ont seules quelque prétention à l'élégance de la forme; j’excepte encore les hemlocks , qui sont extrêmement légers et gracieux , et d’une teinte de verdure agréable et fraîche ; ce qui fait que même, durant l'hiver, la forêt est encore belle et verdoyante. Les jeunes hêtres aussi sont assez jolis; mais, en somme, on cherche vainement ces délicieuses voûtes d'ombre que l’on trouve dans nos parcs et dans nos bois, en Angleterre.
On ne voit point, au Canada, de ces anciens chênes aux larges branches, qu’on pourrait appeler les patriarches des forêts. Une décadence prématurée semble être leur partage. Ils sont déracinés par la tempête et tombent dans leur première maturité, pour faire place à une nouvelle génération qui s’élève bientôt sur leurs ruines.
Les pins sont certainement les plus beaux arbres. Pour la taille, il n’en est aucun qui les surpasse ; ils s'élèvent au-dessus de tous les autres, et, semblables à des tours, ils forment une ligne sombre qu’on aperçoit de plusieurs milles. Les pins étant beaucoup plus élevés que les autres arbres, sont plutôt déracinés, parce qu’ils reçoivent à leur sommet toute la force du vent ; aussi jonchent-ils continuellement le sol de leurs troncs pourris. Ils paraissent être aussi plus susceptibles de se pourrir et de prendre feu , et la foudre semble les frapper de préférence ; ce sont les pins que l’on rencontre en plus grand nombre parmi les arbres morts. Quoique j’eusse beaucoup entendu parler du mauvais état des routes au Canada, je n'étais point préparée à en trouver une aussi détestable que celle que nous avons suivie durant tout ce jour; on peut à peine lui donner le nom de route, car ce n’est guère qu’une ouverture faite avec la hache à travers les bois; puis on jette de côté les arbres, de façon à laisser passage pour une voiture à deux roues.
Le marais et les ruisseaux qui traversent le chemin sont recouverts par des morceaux de bois placés les uns à côté des autres. Les espèces de sillons et les raies que présente la surface de ces ponts les ont fait appeler assez à propos cordonnés (corduroy).
Sur ces abominables ponts, la voiture sautille d’une bûche à l’autre , et vous imprime des secousses qu’il faut endurer d’aussi bonne grâce que possible. Si vous pouviez supporter ces cahots, ces coups et ces bosses , sans d’horribles grimaces , votre patience et votre philosophie surpasseraient de beaucoup la mienne ; — quelquefois, je riais afin de ne pas pleurer.
Figurez-vous me voir perchée sur un siége fait de sacs de nuit, de malles et de divers paquets , dans une voiiure qui n’est guère qu’une boîte de sapin posée sur des roues, et dont les côtés sont seulement retenus avec des fiches, en sorte que je me trouvais dans une position assez étrange, lorsque lesdits côtés se déboîtaient. Au beau milieu du bourbier, l’ais de devant sauta en l’air, et par la violence du choc le conducteur fut lancé hors de la voiture, et sembla assez confondu de se trouver planté dans un étang aussi mauvais que le « bourbier du désespoir. » Pour moi, comme je ne pouvais être d’aucun secours , je restai eu place et j'attendis patiemment que l’ordre füt
rétabli; ce qui ne fut pas long, et tout reprit son train jusqu'à ce qu'un nouveau cahot contre un énorme pin vint donner une telle secousse à la machine mal jointe, qu’un des ais du fond sauta en l'air, accompagné d’un sac de farine et d’un sac de pore salé, destinés tous les deux à un colon dont l'établissement se trouvait sur notre chemin. Un bon conducteur est rarement démonté par de semblables bagatelles.
IL est pourvu, ou doit l’être, d’une hache. Un chariot, un attelage, ou toute autre voiture de voyage, ne doit jamais se mettre en route sans un instrument de ce genre, parce qu’on ne saurait répondre des obstacles qui peuvent arrêter sa marche dans les forêts. Nos désastres ne nécessitèrent heureusement que peu d’habilcté pour les réparer. Les ais n’eurent besoin que d’une forte attache, et les planches du fond ayant été promptement replacées, nous reprîimes notre trot par-dessus les racines, les vieux troncs, les pierres , les bourbiers et les ponts cordounés; tantôt montant sur un pin renversé, tantôt heurtant contre un arbre debout , avec une violence qui mettrait en pièces un équipage plus léger qu’un chariot canadien. Cette machine est parfaitement propre, par sa grossièreté même, à rouler sur des chemins tels que nous les avons dans les bois.
La sagacité des chevaux de ce pays est vraiment admirable. Leur patience à surmonter les difficultés qu’ils rencontrent , leur adresse à éviter les trous et les pierres , et à poser leur pied sur les büches glissantes des ponts, les rendent très précieux. S'ils manquent de la vivacité et de la légèreté de nos chevaux de noble race, ils ont en retour de la douceur, de la force, de la patience , et ils traversent des lieux où un cheval anglais ne pourrait passer avec autant de sûreté pour son conducteur. Les chevaux du Canada , quand ils sont bien nourris et bien soignés , ne manquent nullement de beauté pour la couleur, la taille et les formes; ils ne sont pas souvent employés à trainer le bois: on leur préfère le bœuf.
L’obscurité croissante de la forêt commençait à nous avertir de l'approche du soir, et je me sentais fatiguée et affamée, lorsque notre conducteur, un peu confus, nous avoua qu’il croyait avoir perdu la trace du chemin, quoiqu’il ne pût dire comment cela se faisait puisqu'il n’y en avait qu’un seul. Nous étions à environ deux milles de la dernière habitation, et il disait que nous aurions dû apercevoir le lac, si nous avions été sur la bonne route. Nous pensâmes que la seule chose à faire était qu’il quittât l’attelage pour aller voir si l’eau était proche. Dans le cas où il ne la trouverait pas, nous retournerions à la maison que nous avions passée et nous demanderions notre chemin,
Après avoir couru en avant un bon demi-mille, il revint d’un air abattu, disant qu'il devait s’être trompé, car il ne voyait aucune apparence d’eau ; il ajoutait que la route où nous étions aboutissait, sans doute, à un marais de cèdres, puisque plus on avancait plus les cèdres et les hemloks s’épaississaient. Or, comme nous n'avions nul désir de commencer notre établissement par une nuit passée dans un marais, où, pour me servir de l’expression de notre conducteur, les cèdres croissaient aussi drus que les poils sw le dos d’un chat, nous convinmes de revenir sur nos pas.
Après quelque peine, la lourde machine fut tournée en sens inverse, et nous commenâmes lentement notre marche rétrograde. Nous n'avions guère fait plus d’un mille, quand survint un jeune garcon qui nous dit que nous pouvions bien rebrousser chemin de nouveau, parce qu'il n’y en avait pas d'autre vers le lac ; et il ajouta avec un hochement de tête significatif : « Maître, je pense que si vous aviez connu la forêt auss bien que moi, vous n’auriez jamais été assez simple pour retourner en arrière quand
vous suiviez le bon chemin. Eh ! mais, chacun ne sait-il pas que les cèdres et les hemlocks croissent plus serrés près de l’eau ? — Ainsi vous n’avez qu’à recommencer. »
Tout était sombre, excepté les étoiles, quand soudain nous sortîmes de la profonde obscurité de la forêt pour nous trouver sur les bords d’un beau petit lac, qui brillait plus vivement par le contraste des bois de pin qui croissaient sur ses rives.
Là, assise sur un énorme bloc de pierre où s’étendait un moelleux coussin de mousse, à l'ombre des cèdres qui bordent le lac, entourée de malles , de boîtes, de paquets de toute espèce, que le conducteur avait sortis à la hâte du chariot; là était votre fille écoutant avec inquiétude si quelque voix amie répondait aux cris répétés de mon mari.
Mais quand l’écho de sa voix eut cessé par degrés , nous n’entendimes que le murmure des courants et le bruit rauque d’une chute d’eau à environ un demi-mille plus bas.
Nous n’apercevions sur le rivage opposé aucune trace d'habitation, aucune lueur. Vainement nous prétions une oreille attentive pour entendre les coups de la rame, ou le bruit de la voix humaine, ou l’aboiement de quelque chien de garde, qui pût nous assurer que nous n’étions pas condamnés à passer la nuit dans cette solitude.
Nous commencious à craindre d’avoir véritablement perdu notre chemin : nous ne pouvions penser à nous replonger dans les ténèbres croissantes de la forêt pour aller chercher un guide ; la route était si mal tracée que nous nous fussions bientôt égarés dans ces labyrinthes touffus. Le dernier bruit des roues du chariot s’était perdu dans l'éloignement ; il devenait impossible de le rejoindre. Mon mari me dit de rester tranquille où j'étais ; puis il se fit passage à travers les épais taillis du rivage, dans l'espoir de découvrir quelque trace de la maison que nous cherchions, et que nous avions tout lieu de supposer être proche, quoique probablement cachée à nos yeux par la masse compacte des arbres.
Tandis que j'étais seule ainsi au milieu du silence et de l'obscurité, mes pensées se reportèrent au-delà de l’Atlantique, vers ma mère chérie et mon ancienne demeure ; et je songeais à ce que vous auriez éprouvé si vous aviez pu me voir en ce moment, assise sur la froide pierre, dans le profond silence de cette vaste forêt, à des milliers de lieues de tout ce qui fait du foyer domestique un lieu béni. C’était une situation propre à bien graver dans mon esprit toute l'importance du parti de la résolution que j'avais prise, lorsque j'avais partagé volontairement le sort de l'émigrant et quitté le lieu de ma naissance où, selon toute probabilité, je ne pourrais jamais revenir. Quelque grand que fût le sacrifice, même à ce moment, malgré l’étrangeté de ma situation, je ne sentis aucun regret, aucune crainte, abattre mon âme. Une sainte et tranquille paix descendit en moi et vint fortifier et adoucir mes esprits en leur apportant un calme aussi parfait que celui des eaux étendues à mes pieds.
Ma rêverie fut interrompue par le léger bruit d’une rame, et une ligne lumineuse me montra un canot glissant sur le lac; en peu d’instants, une voix amie et bien connue m'appela, tandis qu’on amarrait la barque au tronc d’un cèdre. Mon mari, après avoir gagné une pointe du rivage, avait découvert la lueur tant désirée du feu qui brûlait dans la maison rustique, et il avait réussi à éveiller l’attention des habitants qu’elle renfermait. On avait renoncé depuis longtemps à nous voir arriver ce jour-là, et notre premier signal avait été pris pour le bruit des clochettes des bœufs dans les bois : telle avait été la cause du retard quinous avait tant embarrassés.
Nous oubliâmes bientôt nos courses et nos fatigues auprès d’un bon feu qui pétillait
ent
De M M (Om. fun ‘Cu
DU CANADA, 47 dans la cheminée de la cabane, où nous trouvâmesS... commodémentlogéavec sa femme,
Jefus présentée dans les formes à cette dernière, et, malgré les remontrances de la tendre mère, trois beaux enfants endormis furent successivement tirés de leurs berceaux par le père, qui me les montra avec orgueil et ravissement.
Nous fümes accueillis avec cette affectueuse et franche cordialité qui est si douce au cœur. Tous les moyens possibles furent employés pour adoucir ce qu’il y avait d’un peu grossier dans notre logement, et s’il manquait de cette élégance et de ces prévoyantes commodités auxquelles nous avions été accoutumés en Angleterre, il n’était pas dépourvu du bien être rustique. En tout cas, bien des colons du premier rang ont été fort heureux d’en trouver de semblables, et beaucoup d’entre eux n’ont pas été de moitié aussi bien logés que nous le sommes maintenant.
Nous pouvons vraiment nous considérer comme très heureux de n'être pas obligés d'aller sur-le-champ dans la grossière hutte ou shanéy qui est surnotre terre. Cette épreuve nous a été amicalement épargnée par S..., qui a insisté pour que nous restassions sous son toit jusqu’à ce que nous ayons élevé une maison sur nos propres terres. Pour le moment nous sommes done fixés ici, comme disent les Canadiens ; et si je manque de beaucoup des petites douceurs et des aisances de la vie, je jouis d’une santé et d’une humeur excellentes, et je suis très heureuse dans la société de ceux qui m’entourent.
Les enfants m’aiment déjà beaucoup. Ils ont découvert ma passion pour les fleurs, et ils en cherchent avec soin parmi les vieux arbres et le long du lac. J’ai commencé une collection, et quoique la saison soit fort avancée, mon herbier peut s’enorgueillir de plusieurs beaux échantillons de fougère. On y voit, en outre, la violette jaune du Canada, qui fleurit deux fois l’an, au printemps et à la chute (on donne ici à l'automne ce nom expressif), deux sortes de paquerettes de la Saint-Michel, comme nous appelons les astères arborescents ; les variétés en sont vraiment élégantes; je possède encore une guirlande de pin festonné, jolie plante toujours verte dont les tiges rampantes s’étendent jusqu’à neuf ou dix pieds, poussant de six en six pouces des rejetons droits, roides et verdoyants, qui ressemblent à quelques-unes de nos bruyères par leurs feuilles sombres, luisantes et écourtées, Les Américains ornent les glaces de leurs cheminées avec des guirlandes de cette plante, mélées aux fleurs sèches des ééernelles (les jolies fleurs blanches et jaunes que nous appelons immortelles) : cette plante se nomme aussi pin festonné. En me promenant dans les bois, près de la maison, j’ai découvert une plante rampante qui ressemble beaucoup au cèdre, et qu’on pourrait appeler, selon moi, cèdre de terre ou rampant.
Comme une grande partie de la flore de ces lieux sauvages est inconnue aux naturalistes, et que beaucoup de plantes n’ont point de nom, je prends la liberté de leur en donner selon mon goût et ma fantaisie. Mais tandis que j'écris sur les fleurs , j’oublie que vous prendrez plus d'intérêt à ce que nous faisons sur nos terres.
Mon mari a loué des gens pour ranger le bois, c’est-à-dire , pour mettre en pile le bois abattu en attendant qu’on le brûle, et pour nettoyer un espace de terrain afin d'y bâtir notre maison. Il a aussi fait un arrangement avec un jeune colon de notre voisinage pour la terminer au dedans et au dehors, d’après un plan donné. Nous devons cependant convoquer l’essaim et nous procurer tout ce qui est nécessaire pour recevoir notre vénérable ruche. Or, vous savez qu’un essaim , en langue ou plutôt en phraséologie américaine, signifie ces rassemblements officieux de voisins qui viennent, à votre demande, pour élever les murs de votre maison, de votre hutte , de votre grange ou de
tout autre bâtiment : cela s'appelle convoquer l'essaim. 11 y a.donc des essaims rangeurs, des essaims éplucheurs, des essaims bûcherons et des essaims piqueurs. Chaque essaim tire son nom de la nature de sa besogne. Dans les districts plus peuplés et formés depuis longtemps, cette coutume n'est plus guère en usage , mais elle est fort utile et presque indispensable pour les nouveaux venus dans les terres reculées , où le prix du travail est nécessairement plus élevé, et où il est difficile de se procurer des ouvriers.
Figurez-vous la situation d’un émigrant qui arrive avec une femme et une jeune famille pour prendre possession d’uu let de terre inculte ; peut-être ses enfants sont-ils trop faibles encore pour lui prêter le moindre secours dans l’importante affaire d’abattre, de ranger et de bâtir. Combien alors leur commune position serait déplorable s'ils ne recevaient une prompte et facile assistance de ceux qui les entourent.
Cette louable coutume est née de la nécessité, et si elle a ses inconvénients, tels, par exemple, que d’être appelé à un moment inopportun pour rendre un semblable service à ceux qui vous ont autrefois assisté, elle est néanmoins si indispensable pour tous que la dette de la reconnaissance doit être joyeusement acquittée. Elle est, en effet, considérée comme une dette d'honneur ; on ne peut vous forcer de vous rendre à votre tour à l’appel d’un essaim ; mais nul ne se refuse à ce devoir, à moins de raisons très urgentes; dans ce cas, vous pouvez envoyer à votre place, soit un domestique, soit des bœufs, si vous en avez.
Dans aucune circonstance, le système égalitaire de l'Amérique ne paraît aussi avantageusement que dans les rassemblements de ce genre. Toutes distinctions de rang, d'éducation et de fortune sont pour le moment mises de côté. On voit le fils du gentleman et celui de l’ouvrier pauvre, l'officier et le simple soldat, le propriétaire indépendant et l’ouvrier à la journée, se réunir gaîment pour une œuvre commune. Chaque individu est excité par le désir de prêter secours au pauvre nécessiteux et de contribuer à élever un abri pour celui qui n’en a pas.
Jusqu’à présent, nous avons si peu de terrain de défriché dans notre lot de la forêt, que je ne puis guère vous décrire le lieu que nous allons habiter. Sachez seulement qu’il borde une belle nappe d’eau, faisant partie de la chaine des petits lacs de l’Otanabée. J'espère cependant vous donner une description plus ample de notre situation dans ma prochaine lettre.
Pour le moment donc, je vous dis adieu.
ee SD-Q © © ne