‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 28 sur 38 · LETTRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SEIZIÈME

CHASSEURS INDIENS, == VOYAGE EN CANOT, == PRIVATION DE BIBLIOTHÈQUES DANS LES FORÊTS.=— NOUVEAU VILLAGE, PROGRÈS DE TOUTE ESTÈCE. = MOUCHES DE FEU.

17 octobre 1834.

Puisque je vous ai donné, dans une de mes anciennes lettres, quelques détails sur une visite en hiver aux Indiens , je vais maintenant vous faire une courte esquisse de leur campement d'été, que j’ai été voir par une belle soirée du mois de juin, accompagnéé de mon mari et de quelques amis qui étaient venus passer la journée avec nous.

Les Indiens étaient campés sur une petite presqu'île qui s’avance entre deux lacs; notre plus court chemin était par le bois, mais la terre était si encombrée d'arbres renversés, que nous convinmes d'aller en canot. La journée était chaude , sans étre étouffante, comme cela n'arrive que trop souvent en été : et, chose étonnante, les mouches noires et les moustiques furent assez civils pour ne pas nous tourmenter. Notre barque légère rasait gaiement la tranquille surface des eaux, sous l’ombrage des branches de cèdres, d’hemlocks et de baumes qui répandaient un délicieux parfum chaque fois que la brise se glissait entre leurs rameaux. Je fus ravie à la vue d’une couche d’iris bleus mêlés à des lis d’eau blancs comme la neige , devant lesquels notre canot passa. En tournant la jetée pierreuse qui forme la pointe de la presqu'île, nous aperçûmes au-dessus des arbres la légère fumée bleuâtre du camp, et, peu'd'instants après , notre canot se trouva sûrement amarré à côté de ceux des Indiens.

A l’aide des branches pendantes des arbrisseaux, je parvins à gravir un sentier escarpé, et bientôt j'arrivai en face de la tente. C'était un dimanche soir ; tous les hommes

us LES FORÉTS INTÉRIEURES

étaient chez eux ; quelques-uns des plus jeunes membres de chaque famille (car il y en avait trois qui habitaient le wigwam) s’amusaient à lancer un tomahawk vers un point marqué dans l'écorce d’un arbre éloigné, ou à tirer de l’arc, tandis que les plus âgés se reposaient à l’ombre sur leurs couvertures, les uns lisant , les autres fumant et regardant gravement les jeunes tireurs qui faisaient assaut d'adresse.

Une seule des femmes se trouvait à la maison; c'était mon ancienne connaissance, la femme du chasseur. Elle était assise sur une couverture; son plus jeune enfant, le petit David , papouse de trois ans, qui n’était pas encore sevré, reposait entre ses pieds; elle le regardait souvent avec tendresse et caressait de temps en temps sa tête crépue. Pierre, qui est une espèce d'homme important, quoiqu'il ne soit point un chef, était assis à côté de sa femme , vêtu d’un beau surtout bleu , avec une ceinture de laine rouge qui lui serrait la taille. Il fumait une pipe courte et regardait la troupe assemblée à la porte de la tente avec une expression d'intérêt tranquille ; quelquefois il soulevait un instant sa pipe, pour faire une espèce d’exclamation intérieure, sur le succès ou sur la défaite de ses fils dans leurs tentatives pour atteindre la marque faite sur l’arbre. La vieille Indienne , dès qu’elle me vit, me fit signe d'avancer, et, me désignant une place vide sur sa couverture, avec un sourire de bonne humeur, elle me dit de m’asseoir auprès d'elle, ce que je fis, et je m’amusai à examiner l’intérieur du wigwam et ses habitants. L'édifice était de forme oblongue, ouvert aux deux bouts; mais on me dit que la nuit ces deux issues étaient fermées par des couvertures ; le haut du toit était pareillement ouvert; les côtés étaient grossièrement garnis de larges bandes d’écorce de bouleau , passées au dehors et au dedans entre les pieux qui formaient la charpente de la tente : une longue et mince perche de bois de fer formait une tringle basse, à laquelle étaient suspendus divers pots et marmites de fonte et de cuivre ; quelques quartiers de venaison nouvellement tuée, et du poisson séché ; les feux occupaient le centre de la hutte, et plusieurs bons chiens de chasse reposaient autour des tisons ; ils avaient quelque chose de la tranquille apathie de leurs maîtres, et ils ouvrirent les yeux seulement pour regarder les nouveaux venus; mais, voyant que tout était dans l’ordre, ils retombèrent dans leur assoupissement, sans s'inquiéter en aucune façon de notre présence.

La famille du chasseur occupait tout un côté du bâtiment, tandis que Joseph Musk- Rat et sa famille, et Joseph Bolens , avec sa femme, partageaient l’autre côté; leurs divers appartements étaient distingués par leurs couvertures , leurs lances à pêcher, leurs carabines , leurs tomahawks et autres objets; quant aux ustensiles de cuisine, leur variété donnait à croire qu’ils appartenaient à toute la communauté; une parfaite union régnait entre les trois failles, et si l’on peut juger par l’extérieur, ils paraissaient heureux et contents. En examinant les livres qui étaient entre les mains des jeunes gens, nous vimes que c'étaient des hymnes et des traités religieux ; l’anglais était d’un côté et une traduction indienne était en regard. Pour satisfaire nos désirs, les hommes chantèrent un hymne et s’en acquittèrent fort bien ; mais il manquait la douce voix des jeunes filles indiennes, que j'avais laissées en face de la maison, assises sur un tronc

de pin, s'amusant avec mon petit enfant, et paraissant charmées de lui et de sa bonne, En dehors de la tente, la vieille Indienne me montra un canot d’écorce de bouleau que l’on construisait ; la forme du canot est tracée par des bâtons enfoncés en terre, à de réguliers intervalles; les bandes sont mouillées et fixées à leur place avec des lattes de cèdre, courbées de manière à remplacer des côtes en bois ; les bandes d'écorce sont cousues ensemble avec de fortes racines de mélèze, et les bouts du canot sont aussi cou«

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sus ou lacés avec la même matière; le tout est ensuite verni avec une gomme épaisse.

J'eus l’honneur d’être reconduite par madame Peter, dans un canot tout neuf, qu’on venait de lancer, et le mouvement en était délicieux ; assise au fond de la petite barque, sur quelques légères branches d’hemlocks, je goûtai beaucoup mon voyage. Le canot, dirigé par le bras vigoureux de la brune amazone, glissait légèrement sur les eaux, et je fus bientôt mise à terre dans une petite anse voisine de mon logis. Pour reconnaître la politesse de l’Indienne, je la charmai en lui faisant présent de quelques perles pour broder des mocassins et des gaînes de couteaux; elle renferma soigneusement son trésor en l’attachant dans un coin de sa couverture avec un bout de fil.

Malgré leur réserve et la gravité de leur caractère, on trouve parfois beaucoup d’en-

fantillage dans les Indiens. Un jour, je donnai au chasseur et à son fils quelques gravures coloriées, dont ils semblèrent excessivement satisfaits. Plusieurs figures habillées à la mode les firent rire immodérément, Quand ils eurent quitté la maison, ils allèrent s’asseoir sur un arbre renversé, et appelèrent leurs chiens autour d’eux, leur montrant à chacun les figures séparément.

Les pauvres animaux, au lieu de regarder les belles dames et les beaux messieurs élégamment habillés, levaient leurs bonnes têtes et léchaient les mains et le visage de leurs maîtres; mais le vieux Pierre voulait absolument que les chiens s’amusassent aussi à regarder les peintures, et il les tournait vers elles, les retenant par leurs longues oreilles quand ils cherchaient à s'échapper. J'aurais eu peine à supposer que le grave Indien fût capable de tant d’enfontillage.

Les Indiens semblent recliercher moins qu’autrefois les ornements éclatants et le clinquant, et ils affectent la manière européenne dans leur habillement ; il n’est pas rare de

voir un Indien vêtu d’un habit et d’un large pantalon de drap fin, quoique, selon moi,.

les manteaux que leur donne le gouvernement, et qui font partie de leurs présents annuels, soient bien plus convenables, et leur siéent beaucoup mieux. Les femmes aussi préfèrent des robes de coton ou d’étoffe, des tabliers et des fichus et autres objets utiles, à toute espèce de parure, quoiqu’elles aiment assez à les regarder et à les admirer ; elles se plaisent cependant à parer les petits enfants, à broder leurs langes avec de la soie et des perles, et elles attachent des ailes d'oiseaux à leurs épaules. Je m’'amusai beaucoup de voir un de ces cupidons indiens paré des ailes d’un oiseau de guerre d'Amérique; c’est un magnifique animal, qui ressemble un peu à notre bouvreuil d'Angleterre, si ce n’est quele plumage en est plus brillant : la poitrine et les plumes qui se trouvent sous les ailes sont du carmin le plus vif, avec des ombres noires et blanches. Cet oiseau a été appelé oiseau de guerre, parce qu’on l’a vu pour la première fois en cette province, durant la dernière guerre d'Amérique; fait que je crois bien avéré, ou qui, du moins, est généralement accrédité.

Je n'ai pu m'empêcher de rire de votre supposition que nous autres habitants des forêts nous pouvons facilement nous procurer une bibliothèque circulante. Jusqu'à un certain point, vous n'êtes pas si éloignée de la vérité, car la bibliothèque de chaque colon peut être considérée comme telle, puisque leurs livres passent tour à tour d’un ami à un autre ; et, heureusement pour nous, nous en avons dans notre voisinage quelques-unes parfaitement bien fournies, et qui nous sont toujours ouvertes. Il y a à York une bibliothèque publique, et à Cobourg une bibliothèque circulante ; mais elles pourraient tout aussi bien être de l’autre côté de l'Atlantique, pour la facilité que nous avons d'en profiter,

Je devine d'où vient votre erreur; vous avez chez vous les mêmes idées que j’avais autrefois sur la facilité de voyager en ce pays-ci : je sais maintenant ce que sont les chemins à travers les forêts; un voyage de quelques milles est une entreprise sérieuse. Vous rappelez-vous le récit que je vous ait fait d’un voyage d’une seule journée à tra vers les bois. Je suis fâché d’être obligée de dire que les chemins n’ont guère changé depuis que j'ai écrit cette lettre. Une fois seulement, j'ai hasardé de faire un voyage semblable, dont la durée fut de quelques heures d’un rude exercice ; et ce fut plutôt par un heureux hasard, que par tout autre raison que j'arrivai saine et sauve à ma destination. Je ne pouvais m'empêcher de rire des fréquentes exclamations du conducteur, malin garçon du Yorkshire : « Oh ! si je pouvais seulement avoir à conduire son excellence le gouverneur par ces chemins, comme je ferais trotter les vieux chevaux sur les troncs et sur les pierres, jusqu’à ce qu'il jetât les hauts cris ; je garantis qu’il ferait quelque chose pour les améliorer avant d’y revenir. »

Par malheur, ce n’est pas une des routes portées sur le règlement relatif à ce côté de la rivière ; elle a été percée par les colons pour leur propre commodité; aussi je crains qu’on ne fasse rien pour l'améliorer, à moins que les habitants eux-mêmes ne s’en chargent.

Nous espérons avoir bientôt , pour nos grains, un marché plus près que Péterboroug; on vient de construire un moulin à farine dans le nouveau village qui s'élève. Ce sera une grande commodité pour nous; il nous faut maintenant aller à grands frais acheter notre farine par de mauvais chemins; et la perte du temps pour ceux qui sont obligés d'envoyer moudre le blé à la ville, est un mal sérieux ; on y remédiera avant peu , à la grande joie de tous les alentours.

Vous ne savez pas de quelle importance sont toutes ces améliorations et quel effet elles produisent sur l’esprit des émigrants ; en excitant leur courage, elles augmentent considérablement aussi la valeur des propriétés. Nous avons déjà ressenti l’avantage d'être près du moulin à scier, parce que non-seulement cela nous met à même de bâtir à moins defrais, mais encore d'échanger des troncs entiers contre des planches sciées. Les grands pins qui, en d’autres circonstances, seraient un grand embarras et une perte, deviennent d’un bon rapport,quand on les coupe d’une longueur suffisante pour en faire des planches, chose facile quand on est près de l’eau ; on commence par les scier en longs morceaux, puis les bœufs les transportent, pendant l’hiver, quand la terre est durcie, jusqu’au bord du lac ; dès que la glace se rompt , les morceaux de bois descendent avec le courant, et entrent dans le bassin du moulin, J'ai vu le lac en face de nos fenétres, couvert de ces bois flottants , qui descendaient vers leur destination.

Combien on estimerait les grands chênes et les pins gigantesques, dans une propriété en Angleterre, tandis qu'ici on y fait aussi peu d’attention qu’aux jeunes arbres chez vous ; dans quelques années on regrettera les arbres qu’on brûle maintenant. Cependant il est impossible de les conserver; ils seraient d’un trop grand embarras pour le fermier. Les chênes sont précieux pour faire des lattes, et forment les barrières les plus durables ; le pin, le cèdre et le frêne blanc sont aussi employés à cet usage ; l’érable et le hêtre sec sont le meilleur bois à brûler ; le frêne blanc brûle bien aussi. Quand on fait la potasse pour le savon , on a soin de n’employer que des cendres de bois dur , tel que le chêne , le frêne , l’érable , le hêtre ; tous les arbres résineux sont

mauvais pour cela , et la potasse, en bouillant, ne se mélerait pas avec la graisse , au grand mécontentement du colon inexpérimenté, qui, s’il avait été mieux informé, se

serait épargné beaucoup de peine inutile et une grande perte de matières, choses toujours fâcheuses après de longs mois d'économie. Je tiens ces renseignements de la femme d’un colon américain, laquelle m’a recommandé d’avoir bien soin de ne pas me servir de cendres d’aucun pin pour extraire la potasse ; et, à ce propos, je dois observer que, de tous les peuples, les Yankees, comme on les appelle, sont les plus industrieux et les plus attentifs ; ils ne sont jamais à court d’expédients : si une chose leur manque, ils en adoptent une autre, avec une promptitude de pensée qui me confond, tandis que ce n’est pour eux qu’une chose toute naturelle. Il semble qu'ils aient une présence d’esprit innée, et au lieu de perdre le temps en paroles, ils agissent. Les vieux colons qui ont vécu longtemps parmi eux, semblent avoir si bien pris les mêmes habitudes , qu'il est impossible de les distinguer. J'ai entendu appeler les Américains un peuple bavard et vaniteux ; eh ! bien, autant que je puis les connaître, je pense qu'ils sont presque laconiques, et s’ils me déplaisent, c’est par une froide brièveté qui semble placer une barrière entre eux et vous.

J'ai été assez frappée d’une remarque que nous fit un horloger voyageur, né dans la province de l’Ohio. Après avoir répondu à quelques questions que mon mari lui faisait sur la supériorité du climat de l’Ohio, il dit qu’il était surpris que des hommes comme il faut préférassent les provinces du Canada, surtout les forêts, où ils manquaient pendant plusieurs années de toutes les commodités de la vie, à la province riche, bien cultivée et fertile de l'Ohio, où le terrain était moins cher, qu’il füt ou non défriché.

Nous lui répondîmes que, d’abord, des Anglais préféraient le gouvernement anglais ; et en outre, qu’ils détestaient les mœurs de ses compatriotes. Il se rendit franchement à la première objection ; mais, en réponse à la seconde, il fit observer que tous les Américains ne devaient pas être jugés d’après ceux que l’on trouvait dans les colonies anglaises, parce que ces derniers étaient, pour la plupart, des gens perdus de réputation, qui s'étaient enfuis au Canada, pour échapper à leurs créanciers ou à la vindicte des lois ; et il ajouta : « 11 serait dur pour les Anglais qu’on les jugeât comme nation, d’après les condamnés de Botany-Bay. »

Il n’y avait rien de répréhensible ni de grossier dans les manières de cet étranger, et sa défense en faveur de sa nation, était raisonnable, et telle que toute personne exempte de prévention lui en aurait su gré.

Je viens d’être interrompue par un ami qui est venu me dire qu’une occasion se présente pour envoyer sûrement et sans frais à Londres ou à Liverpool, et qu’il pourra se charger d’un paquet.

Je suis ravie de cette nouvelle, mais je regrette de n’avoir à vous envoyer que quelques graines de fleurs, un échantillon de l'industrie des femmes indiennes , et quelques papillons. — Ces derniers sont pour Jane. J'espère qu’ils n’auront pas tous le même sbrt que celui que j’ai envoyé la dernière fois. Sarah m'a écrit que, lorsqu’elles ouvrirent la petite boîte où j'avais enfermé l’insecte vert, il ne restait de sa dépouille terrestre qu'un peu de poussière et quelques pattes rouges. J'ai pu, quoique avec peine, m'en procurer un autre encore plus beau ; et de peur qu’il n'éprouve le même sort, je veux au moins conserver le souvenir de ses beautés en vous les dépeignant.

Ce scarabée a juste cinq pouces d’une aile à l’autre; le corps est gros comme mon pe tit doigt, blanc comme la neige, et couvert de longues soies ; les pattes sont d’un rouge vif, ainsi que les antennes, qui sont dentelées de chaque côté, comme un peigne, plus courtes que celles des papillons, et élégamment bouclées ; les ailes de dessus et de des-

sous sont de la plus charmante teinte de vert pâle et dorées au bout; chaque aile a un petit croissant nuancé de bleu pâle, de rouge foncé et d'orange ; le bleu forme le centre, comme un œil à demi clos. Les ailes de dessous sont allongées en longue découpure, de manière à former deux queues, comme celles du papillon à queue d’hirondeile ; elles n’ont qu’un pouce de long, et sont bordées d’or ; enfin, cet insecte est un des plus charmants que j'aie jamais vus.

Nous avons une grande variété de papillons-paons, très-beaux, et qui ont un grand nombre d’yeux sur les ailes. Le papillon jaune à queue d’hirondelle est aussi très-commun; nous avons encore l’amiral noir et bleu, l’amiral rouge, le blanc et le noir, ainsi que d’autres belles variétés que jene saurais décrire. Le plus gros papillon que j'aie encore vu, est d’un rouge vif, avec des dessins noirs comme du jais, qui forment comme une dentelle légère sur ses larges ailes.

Quant aux demoiselles, nous en avons de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Je fus surtout charmée de deux superbes demoiselles bleues, que je voyais toujours cet été sur mon chemin en allant visiter ma sœur. Elles étaient aussi grosses que des papillons, avec des ailes de gaze noire; sur chacune d’elles était un croissant du plus beau bleu de ciel, nuancé d’écarlate; les corps de ces beaux insectes étaient bleus aussi. J’en ai vu d’écarlates, de jaunes et de noirs, de cuivrés, de verts et de bruns; ces derniers sont fort ennemis des moustiques et d’autres petits insectes, et on les voit en grand nombre voler le soir dans toutes les directions , à la recherche de leur proie.

Il ne faut pas oublier les mouches de feu, car elles sont entre toutes les plus remarquables ; elles se montrent généralement avant la pluie; on les voit souvent, par des soirées chaudes et humides, se jouer parmi les cèdres, sur la lisière du bois, et surtout près des marais, où l’air est illuminé par leur vive lumière. On les voit quelquefois par groupes, glisser comme des étoiles filantes, ou descendre si bas qu’elles entrent dans les demeures et voltigent sur les draperies du lit ou sur les rideaux des fenêtres ; la lumière qu’elles répandent est plus brillante que celle du ver luisant; mais elle vient de même de la partie inférieure du corps. On voit fréquemment aussi le ver luisant, même jusqu’en septembre, pendant des nuits calmes, chaudes et humides. Nous avons une multitude de grands et de petits scarabées ; les uns sont vert et or, d’autres roses ou rouges et noirs, ou jaunes et noirs; quelques-uns sont tout noirs, énormément grands, avec de larges cornes branchues. Les guêpes ne sont pas si importunes qu’en Angleterre; mais je suppose que c’est parce que ces insectes gloutons ne trouvent pas dans nos jardins une proie aussi riche que dans les vôtres.

L'un de nos bûcherons m’a apporté l’autre jour ce qu’il appelait un nid de frélons ; c'était assurément un ouvrage trop petit et trop délicat pour un insacte si grand; je suppose plutôt qu’il appartenait au bel insecte noir et or qu’on appelle mouche-guépe,

mais je n’en suis pas certaine, Le nid avait à peu près la grosseur et la forme d’un œuf de dindon, et se composait de six espèces de coupes engagées les unes dans les autres, et s’amoindrissant jusqu’à la dernière, qui n’est pas plus grande qu’un œuf de pigeon. En regardant attentivement dans l’orifice de la dernière coupe, on y apercevait un petit rayon qui contenait douze cellules, faites avec le soin le plus merveilleux; elles étaient supérieures en régularité aux cellules des abeilles domestiques, et il en eût fallu trois pour en faire une de ces dernières. La substance qui compose ces coupes est une sorte de tissu soyeux d’un gris argenté, et aussi fin que le plus beau papier de soie des Indes ;

il est en outre très-fragile ; légèrement humecté, il devient gluant, et s'attache un peu au doigt ; le tout est soigneusement fixé à un bâton : depuis, j'en ai vuun quiétait fixé à un pin ordinaire. Je ne pouvais qu’admirer le soin instinctif déployé dans la formation de cette merveilleuse pièce d’architecture, pour préserver l’animal encore non formé, soit de la pluie, soit de la voracité des oiseaux.

Je croyais avoir soigneusement conservé mon trésor, en le mettant dans un de mes tiroirs; mais une méchante petite souris maraudeuse le déterra et le mit en pièces, par amour pour le miel contenu dans une ou deux des cellules. Je fus très-contrariée, parce que je voulais l’envoyer par une orcasion favorable à une amie intime qui demeure dans Gloucester-place, et qui n’aime rien tant que les curiosités naturelles ; une fois, elle me montra un nid de forme semblable à celui dont je viens de parler; on l’avait trouvé dans une ruche à miel; la matière en était plus grossière, et, si j’ai bonne mémoire, il ne contenait que deux cases au lieux de six.

J'ai toujours eu un grand désir d’avoir le nid d’un oïseau-mouche (ou colibri), mais jusqu'ici j'ai été désappointée. Cet été, j'ai des plates-bandes de réséda et d’autres fleurs, ainsi que de grands convolvulus, que les Américains appellent «gants du matin»; ces charmantes fleurs tentèrent les colibris et les attirèrent dans mon jardin, et j’eus le plaisir de voir un couple de ces beaux petits oiseaux, mais leur vol est si étrange qu’on peut à peine bien saisir leurs couleurs ; leur mouvement, lorsqu'ils volent, ressemble au tournoiement d’un rouet, et le bruit qu’ils font est comme le bourdonnement d’une roue en travail; je planterai des fleurs pour les engager à bâtir leur nid près de nous.

Je crains parfois que vous ne vous fatiguiez de mes longues et ennuyeuses lettres ; mes seules resssources sont les détails domestiques et l’histoire naturelle du pays; chaque fois que je trouve quelque nouveauté qui soit digne de votre attention, je vous en fais part. IL est possible que je vous désappointe souvent par des détails qui semblent présenter la position de l’émigrant sous un jour défavorable; je donne seulement les faits, tels que je les ai vus ou entendu raconter. Je pourrais vous parler de défricheurs dont les établissements sont très-florissants ; je pourrais aussi retourner la médaille, et vous en concluriez qu'il y a de nombreux arguments pour et contre l’émigration. Or, le plus fort argument, et celui qui a le plus de poids, c’est la nécessité, et presque toujours il fait pencher la balance en faveur de l’émigration ; et cette même impérieuse dame nécessité me dit qu’il est nécessaire de terminer ma lettre.

Adieu. Votre sœur toujours bien tendre et bien affectionnée,

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