‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 7 sur 38 · SEE EE PEN PE EEE · texte numérisé non relu

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différentes couleurs, suspendus sur les haies des jardins ou des vergers pour sécher; il y en avait de toutes les couleurs, verts, bleus, violets, rouges etblancs. Une maitresse d’auberge fort jolie, chez laquelle nous nous arrêtâmes pour changer de chevaux, me dit que ces écheveaux de laine étaient d’abord filés, puis teints par les bonnes ménagères , avant qu’on les envoyât au tisserand. Elle me montra du drap qui en avait été fait ; il paraissait vraiment fort bien. Il était d’un brun très foncé, parce que la laine provenait d’une race de moutons noirs. Ce drap est diversement employé pour l’usage de la famille.

« Chaque petite habitation que vous voyez , me dit-elle, a sa portion de terre, et par conséquent, son troupeau de moutons; et, comme les enfants apprennent de bonne heure à filer, à tricoter et à aider leurs parents à teindre la laine , ceux-ci ont par là les moyens de les voir bien et comfortablement vêtus.

Plusieurs de ces mêmes fermes que vous voyez maintenant dans un état si prospère, étaient, il y a environ trente ans, des terres incultes où les Indiens chassaient. L’industrie de quelques hommes pauvres pour la plupart, et qui n’avaient pas un pouce de terre dans leur patrie , a effectué ce changement. »

Les renseignements de cette bonne femme me suggérèrent des réflexions consolantes : « Nous aussi, pensai-je , nous allons acheter des terres en friche ; or, pourquoi ne verrions-nous pas notre ferme égaler avec le tempsla fertilité de ces lieux ? Assurément, c’est un heureux pays que celui où toutes les habitations sont abondamment pourvues des agréments et des objets nécessaires à la vie. »

Peut-être oubliais-je alors les difficultés et les privations qui avaient accueilli ces colons à leur arrivée dans ce pays. Je ne voyais leurs terres qu’à une distance de plusieurs années et parvenues à un haut point de culture. Peut-être même les possesseurs actuels sont-ils les enfants ou les petits enfants des défricheurs primitifs, et tandis qu’ils jouissent des travaux de leurs prédécesseurs, ceux-ci, usés par les fatigues, reposent maintenant dans la poussière.

Entre autres objets qui attirèrent mon attention, je fus frappée de l’aspect des sépultures qui bordaient la route. De petits monticules de verdure , entourés de bouquets de noyers et d’autres arbres, couvraient les tombeaux de toute une famille; peut-être même quelques amis favorisés dormaient-ils tranquillement sous le même gazon. Si cette terre n’était pas consacrée , elle était du moins sanctifiée par les larmes et les prières des pères , des mères et des enfants.

Ces tombeaux devinrent plus intéressants pour moi quand j’appris que , si l’on vend une ferme à un étranger, le premier possesseur se réserve ordinairement le droit de continuer à y enterrer ses morts.

Il faut me pardonner si je vous fatigue parfois en m’arrêtant sur des bagatelles. Quant à moi, rien de ce qui porte le cachet de la nouveauté n’est dépourvu d'intérêt. Il n’est pas jusqu’aux fours de terre, construits sur quatre pieds , à peu de distance des maisons, qui ne m’échappèrent point en passant. Quand on n'a pas la commodité d’un de ces fours en dehors de son habitation , on fait cuire le pain dans de larges pots de fonte , qu’on appelle bake-kettles, marmites à cuire. J'ai déjà vu un pain d’environ huit livres cuire sur l’âtre dans un de ces pots, et j’en ai goûté aussi; mais je crois que la vapeur concentrée communique à ce pain un goût singulier, qu’on ne sent pas dans les pains cuits aux fours de brique ou de terre. D'abord , je ne pouvais deviner ce qu’étaient ces étranges petites constructions rondes, perchées sur quatre pieds, et je

les prenais pour des ruches , jusqu’à ce que j’eusse vu une bonne femme tirer quelques pains chauds et appétissants d’un de ces fours , qu’on avait construits sur un carré de terre inculte , près de la route, à une cinquantaine de pas de la maison.

Outre ces fours , chaque maison a encore un puits dans le voisinage. On n’en tire pas l’eau de la même manière que dans l’ancien continent. Du reste, le procédé est fort simple : une longue perche , soutenue par un potea® , sert de levier pour monter le baquet, et l’eau peut être tirée par un enfant sans grand effort. Beaucoup de personnes préfèrent ce moyen à l’emploi d’une corde ou d’une chaîne ; en effet , le premier venu peut le mettre en usage : on n’a d’autre peine que de fixer la perche. Je n'entre dans ces détails que pour montrer l’esprit inventif des gens de ce pays (1).

Nous fûmes émerveillés de l’aspect magnifique dés chutes du Saint-Laurent. La route qui domine les cascades, à cause de l'élévation du rivage, nous offrait une ravissante perspective. J’échouerais si j’entreprenais de vous décrire cette grande nappe d’eau mugissante. Howison en a fait une description minutieuse dans son ouvrage sur le Haut-Canada, livre que vous connaissez fort bien. Je regrettais de ne pouvoir m’arrêter pour repaître mes yeux d’un spectacle si sauvage et si imposant ; mais une diligence du Canada n’attend personne, et nous fûmes obligés de nous contenter d’avoir vu à la hâte ces chutes célèbres.

Nous nous embarquâmes à Couteau-du-Lac, et nous arrivâmes à Cornwall assez avant dans la soirée. Quelques-unes des diligences roulent toute la nuit, mais j’étais trop fatiguée pour recommencer aussitôt une nuit de quarante-neuf milles sur des routes comme celles du Canada. Notre exemple fut suivi par une dame veuve et sa petite famille. Nous eûmes quelque peine à obtenir un logement, les auberges étant remplies de voyageurs. Pour la première fois, nous éprouvâmes quelque chose de ces manières odieuses attribuées, quoique sans doute trop généralement, aux Américains. Notre maître d’auberge paraissait parfaitement indifférent sur le bien-être de ses hôtes. Il les laissait se servir eux-mêmes ou se passer de ce dont ils avaient besoin. L'absence des femmes dans ces établissements est un grand inconvénient pour les voyageuses. Les femmes se tiennent totalement à l’écart, ou vous traitent avec tant de froideur et d’indifférence, que vous n’avez nul plaisir à être servie par elles.

Après quelques diffcultés pour obtenir une entrevue avec l’hôtesse de l’auberge à Cornwall, je lui demandai de m'indiquer une chambre où nous pussions passer la nuit. Aussitôt, de l’air le plus désagréable , elle me désigna une porte ouvrant sur un simple cabinet où était un lit dépourvu de rideaux , une chaise et un semblant de toilette. Me voyant presque épouvantée à l’idée de ce repoussant domicile , elle me fit observer laconiquement qu’il n’y avait que cela ou rien, à moins que je ne préférasse coucher dans une chambre à quatre lits , dont trois étaient déjà occupés par des messieurs. Je rejetai cette alternative avec une sorte d’indignation , et je meretirai d'assez mauvaise humeur dans mon trou , où les dégoûtants familiers du lit ne nous permirent de fermer les paupières qu’à la pointe du jour.

Nous primes à la hâte un déjeuner matinal, et nous nous mîmes en route. Voici quels étaient alors les membres de notre société : moi-même, mon mari, une dame et

(1) Ce procédé est adopté eh Angleterre et en d’autres pays, et l’on peut voir de ces puits dans les jardins des marchés du faubourg de l’ouest à Londres. Du reste, on ne peut en user ainsi que lorsque l’eau s'élève presque jusqu’au hord.

22 LES FORÊTS INTEÉRIEURES

un monsieur avec trois jeunes enfants et un nouveau-né d’un mois , tous quatre atteints de la coqueluche; nous avions encore deux grands mineurs du Cumberland, puis un pilote français avec son compagnon ; ce dernier était un monstre énorme semblable à un amphibie : il s’élança dans la voiture et se serra dans un coin, faisant un signe de connaissance et une grimace comique au conducteur , qui était dans le secret, et qui, complètement sourd à nos représentations sur cette invasion imprévue, fit claquer son fouet avec une aisance merveilleuse , au milieu des cris d’admiration de deux voyageurs américains qui se tenaient debout devant la porte de l’auberge, n’ayant leur chapeau ni à la main , ni sur la tête, mais retenu par un ruban noir à l’un des boutons de leur veste et retombant jusque sous un de leurs bras; depuis, j’ai vu que cette coutume était assez généralement adoptée , et je pense que si Johnny Gilpin eût pris cette sage précaution, il aurait sauvé sa perruque et son chapeau.

Je fus horriblement fatiguée de ce voyage d’une journée; j'étais littéralement eouverte de meurtrissures. Nous souffrimes beaucoup de l'excessive chaleur, et nous nous serions volontiers passés de la compagnie de deux de nos immenses compagnons.

Nous arrivâmes à Prescott vers cinq heures après midi , et nous fûmes bien traités à l’auberge. Les servantes étaient toutes anglaises et semblaient rivaliser entre elles d’attentions envers nous.

* Dans la ville de Prescott , nous avons vu peu de chose qui fût capable d’intéresser ou de plaire. Après un excellent déjeuner, nous nous sommes embarqués à bord de /a Grande-Bretagne, le plus beau bateau à vapeur que nous ayons encore vu , et, à notre grande satisfaction , nous y fûmes rejoints par nos nouveaux amis.

A Brockville , nous arrivâmes juste à temps pour jouir d’un spectacle que je ne connaissais point encore : on allait lancer un vaisseau. C’était une scène pompeuse et animée. Le soleil brillait dans tout son éclat sur la foule qui, en habit de fête, encombrait le rivage ; les cloches des églises tintaient joyeusement et mélaient leur bruit aux accords des musiciens qui étaient sur le pont de ce nouveau navire : c'était un schooner. Il était richement peint, orné de drapeaux et de banderolles , et portait une société choisie.

Pour ajouter à la solennité un salut fut tiré d’un fort qu’on avait érigé à cette occasion sur une petite île rocailleuse en face de la ville. Le schooner entra dans l’eau avec majesté, et comme impatient de rejoindre l’élément qui allait désormais lui être soumis. Ce fut un moment de vif intérêt. Le nouveau-venu fut salué par trois acclamations de l'équipage de {a Grande-Bretagne paï une salve tirée du petit fort et par le joyeux tintement des cloches, que l'on sonnait aussi en l’honneur d’une charmante mariée qui était montée à bord du schooner avec son jeune époux pour aller visiter les cataractes du Niagara.

Brockville est situé juste à l’entrée du lac des Mille-Iles , et présente un joli coup d'œil du côté du fleuve. La ville a rapidement gagné, m’a-t-on dit , depuis les dernières an nées, et ne tardera point à devenir une place importante.

Les bords du Saint-Laurent prennent un aspect plus pittoresque quand on avance au milieu des Mille-Iles, qui sont couvertes de rochers et de toutes sortes d'arbres. Comme nous avions besoin de bois à brûler, le bateau à vapeur relâcha dans un petit village sur la côte américaine du fleuve , où nous prîmes aussi à bord vingt-cinq magnifiques chevaux qu'on doit mettre en vente à Cobourg ou à Yorck.

Nous ne vimes rien de remarquable dans le village américain , si ce n’est une nou-

veauté assez amusante. Presque toutes les maisons ont un petit modèle d’elles-mêmes, environ de la grandeur d’une maison de poupée, planté sur le devant ou sur le bord du toit. Un des passagers me dit que ces maisons de poupées , comme je voulais bien les appeler, étaient des nids pour les hirondelles.

Il était minuit quand nous passâmes devant Kingston , en sorte que je ne pus apercevoir cette clé des lacs , comme je l’ai entendu nommer. Quand je m’éveillai le matin, le bateau fendait bravement les eaux du lac Ontario, et j'éprouvai un léger mal de cœur.

Quand les eaux du lac sont agitées par de grands vents , on pourrait se croire sur une mer battue par la tempête.

Les bords du lac Ontario sont magnifiques ; ils forment une chaîne onduleuse de collines et de vallées couvertes de bois magnifiques , ou animées par des portions de terres cultivées et par de jolies habitations. A dix heures nous arrivâmes à Cobourg.

Cobourg , où nous sommes à présent , est un bourg florissant et bien bâti, contenant plusieurs bons magasins, des moulins , une banque publique et une imprimerie qui fait paraître un journal une fois par semaine. Il y a une très jolie église et une société choisie ; plusieurs familles recommandables ont fixé leur résidence dans le bourg ou dans le voisinage.

Demain nous quittons Cobourg et nous irons jusqu’à Péterborough, d’où je vous écrirai encore pour vous informer de notre destination future, qui sera probablement l’un des petits lacs de l’Otanabée.

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