‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 8 sur 38 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

VOYAGE DE COBOURG A AMHERSY. —— DIFFICULTÉS A VAINCRE POUR FORMER UN ÉTABLISSEMENT DANS LES FORÊTS INTÉRIEURES. —— ASPECT DU PAYS. —— LE LAC DE RIZ. -— MŒURS DES INDIENS. — VOYAGES EN REMONTANT L'OTANABÉE., —— UNE HUTTE ET SES HABITANTS. —— BATEAU DE PASSAGE. —— VOYAGE À PIED JUSQU'A PETERBOROUGH,

Peterborough, district de New-Castle, 9 septembre 1832.

Nous quittâmes Cobourg le 1° septembre vers l’après-midi, dans un petit chariot chaudement garni de peaux de buffle. Mes compagnons de voyage étaient trois messieurs et une jeune demoiselle, tous gens fort agréables et disposés à nous donner tous les détails possibles sur le pays que nous traversions. Il faisait très beau; c’étaitune de ces journées douces et fécondantes comme on en a souvent au commencement de septembre, Les teintes chaudes de l’automne se voyaient déjà sur les arbres des forêts, mais annonçaient plutôt la maturité que la décadence. Le pays , aux environs de Cobourg , est

bien cultivé; une grande partie des forêts a été remplacée par des champs bien découverts, de jolies fermes, de beaux vergers fleuris et de verts pâturages, où viennent paître de nombreux troupeaux.

La prison du comté et la cour de justice d’Amherst , ville située à environ un mille et demi de Cobourg, forment un bel édifice en pierre, bâti sur une éminence d'où l’on aperçoit le lac Ontario et les lieux environnants. À mesure qu’on avance dans la diréction d’Hamilton et des plaines du lac de Riz , le terrain s'élève et forme une suite de collines et de vallons.

L'ensemble du pays me rappela la partie montagneuse du comté de Glocester. Cependant on n’y trouve pas les villages romantiques , les villes florissantes , les fermes cultivées, les vastes pâturages et les nombreux troupeaux que la civilisation a donnés à cette partie de la Grande -Bretagne. Ici, de hautes forêts de chênes , de hêtres , d’érables et de joncs, entremétées par intervalle d’un sombre bois de pins couvrent les collines et ne sont animées de loin en loin que par un établissement orné d’uné cabane rustique, et entouré d’une barrière en zig-zag formée de solives : ces clôtures choquent mes regards ; je cherche vainement les belles haies de mon pays. Les séparations en pierres, comme on en voit dans le nord et à l’ouest de l’Angleterre, toutes simples et nues qu’elles sont, déplaisent moins à l'œil. Mais les Canadiens ne songént qu’? épargner le travail et l'argent. La grande loi de la promptitude est strictement observée ; elle est née de la nécessité. Les objets de goût paraissent être peu considérés, ou du moins ne viennent qu’en seconde ligne.

Un sourire effleura les lèvres de mes compagnons de voyage, lorsque je parlai de nos projets pour l’ornement de notre habitation future.

«a Si vous allez dans les forêts intérieures, votre maison sera nécessairement en bois, me dit un vieux monsieur qui avait été défricheur dans le pays durant plusieurs années, car vous serez probablement éloignés d’un moulin à scier, et vous aurez tant à faire et tant d'obstacles à vaincre pendant les deux ou trois premières années, que vous n’aurez guère la possibilité d’effectuer vos projets d'améliorations. »

« Il y a un vieux dicton, ajouta-t-il avec un mélange de gravité et de bonne humeur, que j'avais coutume d’entendre quand j'étais enfant : Rampez d’abord (1), et marchez ensuite. Tout ne se fait pas aussi aisément ici que dans la mère-patrie. Quelques semaines d’existence parmi les buissons (c'est ainsi que nous appelons les forêts non défrichées) prouveront la vérité de ce que j’avance. Au bout de cinq années vous pourrez commencer à parler de ces petits embellissements, et vous saurez alors où vous en êtes. v

« Je croyais, répondis-je, que tout se ferait très promptement dans ce pays, J'ai certainement entendu dire et lu qu’on y bâtit des maisons en un jour. » Le vieux monsieur se prit à rire.

« Oui, répliqua-t-il , les voyageurs n'ont pas de peine à élever des maisons en douze ou vingt-quatre heures , et des murs de bois peuvent être élevés même en moins de temps; mais la maison n’est pas finie quand les murs extérieurs sont élevés ; votre mari l’apprendra à ses dépens. »

« Mais, dis-je, tous les ouvrages que j'ai lus sur l’émigration font une agréable pein-

(1) Ceci fait allusion aux enfants, qui se traînent d’abord sur leurs mains avant d'avoir la force de se redresser sur leurs pieds.

ture dela vie d’un colon; car, suivant leurs calculs, les obstacles sont aisément surmontés. »

« Ne faites pas attention aux livres, dit mon compagnon, faites usage de votre propre raison. Regardez ces forêts interminables où l’œil ne peut pénétrer au-delà de quelques toises , et dites-moi comment ces arbres immenses peuvent étre entièrement extirpés. Le sol nettoyé par le feu , une moisson semée et protégée par des haies, et une maison construite, ditesmoi comment tout cela peut se faire sans difficulté, sans dépense , sans un grand travail? Ne me parlez jamais de ce qui est dans les livres ; ils ont presque tous été écrits par des voyageurs qui n’ont vu que le coin de leur feu. Donnezmoi des faits. L'expérience d’un émigrant simple et véridique vaut tout ce qu’on a écrit sur la matière. En outre, une peinture peut s’appliquer à une partie du pays et ne se rapporter nullement à une autre. Les avantages et les désavantages résultant de la nature ou de la situation du sol et des progrès de la civilisation sont très différents selon les divers districts. Le prix même des marchandises et des produits varie excessivement selon qu’on est plus ou moins éloigné des marchés et des villes. »

Je commençai à croire que mon compagnon de voyage, avec son expérience de trente années, devait parler sensément sur une pareille matière. Je craignis que nous aussi nous n’eussions conçu une idée trop brillante de la vie d’un colon dans les forêts. Le temps et notre expérience personnelle seront la plus sûre épreuve, et il faut nous y soumettre. Nous sommes toujours portés à croire ce que nous souhaitons.

A mi-chemin environ de Cobourg et du lac de Riz est une jolie vallée située entre deux montagnes escarpées. 11 y a là une grande étendue de terres défrichées et une taverne : cet endroit s’appelle les Sources froides. Qui sait si dans un siècle ou deux ce lieu ne deviendra pas un rendez-vous à la mode pour prendre les eaux. Un Bafh ou un Chettenham canadien (1) peut se fonder dans ces forêts où la nature sauvage règne seule en ce moment.

Nous montâmes ensuite sur les plateaux. On y voit clair-semés des chênes , de petits

pins avec d’autres arbres et divers arbrisseaux. Le sol est en quelques endroits sablon-

neux , mais il s’en faut de beaucoup, m’a-t-on dit, qu’il soit partout le même. Par lorges places, il est couvert d’une riche verdure et il offre aux bestiaux les pâturages les plus beaux et les plus abondants. Une grande quantité de fleurs délicieuses et d’arbustes ornent ces plateaux qui, durant le printemps et l'été, rivalisent avec les jardins les plus riches. Plusieurs de ces plantes sont particulières aux plaines et se rencontrent rarement dans d’autres sites. Les arbres aussi , quoique moins élevés que ceux des forêts, sont plus pittoresques ; ils croissent en groupes ou isolés , et donnent à cette portion du pays l’apparence d'un parc. L'opinion générale paraît être que ce qu'il y aurait de plus avantageux pour les colons serait de disposer ces plaines en pâturages ou d’y organiser des laiteries , parce qu’elles contiennent des terres d’une amélioration peu coûteuse, et où l’on pourrait semer du froment et d’autres grains, sans compter que les pâturages y abondent naturellement. Un des grands avantages que présenterait l’adoption de ce système, c'estque l’on pourrait introduire sur-le-champla charrue dans ces plaines, et que la fatigue serait nécessairement bien moindre que sur un sol entièrement couvert de bois.

Il y a dans ce district plusieurs colons qui possèdent des fermes considérables. La situation doit être, ce me semble, saine et agréable, à cause de l'élévation et de la sé-

() Bath et Chettenham sont célèbres en Angleterre pour leurs eaux minérales,

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cheresse du 50! , et de la vue dont on y jouit , particulièrement aux points d’où l’on aperçoit le lac de Riz avec ses îles diverses et ses bords pittoresques. Le terrain lui-même est agréablement entrecoupé de hauteurs et de vallées qui descendent quelquefois par une douce pente , et qui parfois s'ouvrent brusquement comme des précipices.

Un fermier américain qui, au déjeuner suivant faisait partie de notre société , me dit que ces plateaux étaient autrefois de célèbres rendez-vous de chasse pour les Indiens , qui, afin d’arréter la pousse des arbres , y mettaient le feu tous les ans; par ce moyen , ils parvinrent à détruire les jeunes arbres , ou du moins ils les empéchèrent de s'étendre autant qu'auparavant. Il en resta seulement assez pour former des couverts; car les daims viennent dans ces lieux par grands troupeaux pour y chercher une espèce de haute plante appelée plante de daim qui y croît en abondance, et qui les engraisse excessivement à certains temps de l’année.

La nuit arriva avant que nous fussions parvenus à la taverne, qui est située sur les bords du lac de Riz, et où nous devions passer la nuit ; je perdis donc quelque chose du beau spectacle que cette grande étendue d’eau présente au moment où l’on descend des plateaux. Ce que j'en saisissais , je le devais aux fréquents éclairs qui illuminaient l'horizon au nord , et c'était assez pour que je regrettasse de n’en pas voir davantage ce soir là. Le lac de Riz est agréablement varié par de petits îlots boisés ; la rive septentrionale s'élève doucement du sein des eaux. En vue de Su/ly, nom donné à la taverne d’où part le bateau à vapeur qui remonte l’Otanabée , on découvre plusieurs établissements bien cultivés ; et au-delà du village Zndien, les missionnaires ont ouvert une école pour l’éducation et l'instruction des enfants indiens. Plusieurs d’entre leurs jeunes élèves savent lire et écrire couramment , et ils ont fait de grands progrès dans la morale et la religion; eux et leurs parents sont convenablement habillés, et ils ont des maisons ; mais ils sont encore trop attachés à leurs habitudes vagabondes pour devenir de bons et industrieux défricheurs. Durant certaines saisons de l’année , ils quittent le village et campent dans les bois , au bord des lacs et des rivières les plus propres à la chasse et à la pêche.

Les Indiens du lac de Riz et du lac de Fange (Mad-Lake) appartiennent, m’a-t-on dit, aux Chippewas; mais la ruse et la cruauté que ce peuple déployait jadis à la guerre semblent avoir disparu sous la douce influence du christianisme.

IL est certain que l'introduction de la religion chrétienne est le premier pas.et le plus important vers la civilisation et le progrès, puisque le propre de l'Évangile est de: forcer jusque dans leurs retranchements les préjugés et l'ignorance, et d’unir le genre humain par un lien commun de confraternité. On m’a raconté que pendant longtemps l'ivresse avait été inconnue dans ce district, et que même l'usage modéré du vin était religieument rejeté par tous les convertis. Cette abstinence est encore en pratique parmi quelques familles; mais la passion des liqueurs fortes a fini par se glisser de nouveau parmi eux, et elle fait grand tort à leur croyance. Peut-on s'étonner, lorsqu'un Indien voit ceux qui se disent chrétiens et qui ont reçu les leçons de la civilisation , se livrer à ce vice abrutissant; peut-on s'étonner, dis-je, qu’il laisse son inclination naturelle l’emporter sur ses devoirs de chrétien, qui souvent n'ont pas encore jeté.en lui de profondes racines? J'ai été surprise et dégoùtée des censures prononcées contre les Indiens vicieux par des personnes qui donnaient elles-mêmes l’exemple de la fragilité à table et à la taverne ; comme si l’ivrognerie était plus excusable dans l’homme bien élevé que dans le sauvage à demi-civilisé,

11 y a quelques bons établissements sur le Jac de Riz, mais on dit que les bords n’en sont pas sains et que les habitants y sont sujets aux fièvres, surtout dans les endroits où le terrain est bas et marécageux. Quelques gens supposent que ces fièvres sont causées par les vastes couches de riz dont le lac est couvert. Ces végétations rendent l’eau stagnante ; l’eau se corrompt, pourrit à son tour les végétations qui l’encombrent, et l’évaporation constante de cette eau viciée doit avoir un effet nuisible sur la constitution de ceux qui sont immédiatement exposés à son influence pernicieuse.

Outre de nombreux ruisseaux appelés ici Creeks , deux grandes rivières , l’Otanabée et la Trent, se jettent dans le lac de Riz. Ces rivières se lient entre elles par une chaîne de petits lacs qu’on peut apercevoir sur toute bonne carte de la province. Je vous envoie un plan qui a été publié à Cobourg et qui vous donnera la géographie de cette partie du Canada. C’est sur un de ces petits lacs que nous avons l'intention d’acheter des terres ; et s’il est vrai qu’on ait sérieusement le projet de rendre ces eaux navigables , les terres riveraines deviendront très avantageuses pour ceux qui les posséderont : quant à présent, ces lacs sont interrompus par de grands blocs de granit et de pierre calcaire, par des courants et des chutes qui ne permettent la navigation qu’à des canots ou bateaux plats, et encore le passage n'est-il possible qu’en certains endroits. En creusant davantage le lit de .la rivière et des lacs, en formant des canaux et des écluses dans quelques parties, la masse de ces eaux pourrait porter son cours jusqu’à la baie de Quinte. La dépense serait nécessairement grande, et jusqu’à ce que les villes de ce côté du district se soient:entièrement organisées, il n’est pas croyable qu’une entreprise si vaste soit mise à exécution, quelque désirable qu’elle puisse être.

Après un délai inaccoutumé , nous avons quitté la taverne du lac de Riz, à neuf heures. La matinée était humide, et un vent froid soufflait sur le lac , qui ne paraissait pas avec avantage à travers une pluie fine , dont je garantissais ma figure ayec mon large manteau écossais, car il n’y avait point de cabine sur le petit bateau à vapeur, et le seul abri que l’on eût était une banpe insuffisante. Cette espèce de bateau formait un grand contraste avec les vaisseaux richement équipés, à bord desquels nous avions traversé le lac Ontario et le Saint-Laurent. Mais un bateau à vapeur, quel qu'il fût, sur l’Otanabée , était un objet de surprise pour nous et d’allégresse pour les premiers colons établis près de ce lac, qui, pendant plusieurs années , s’étaient contentés d’un esquif ou d’un canot pour eux-mêmes et pour les produits qu’ils portaient au marché, ou d’un chariot nommé s/eigh , pour traverser les plus affreux chemins.

L’Otanabée est une belle, large et limpide rivière qui embrasse , en se jetant par deux embouchures dans le lac de de Riz, une basse pointe de terre, trop humide pour la culture. Ce beau fleuve (car je le considère comme tel) serpente entre deux rives couvertes de bois épais , qui s'élèvent graduellement à mesure qu’on le remonte.

Vers midi, les brouillards se dissipèrent et le soleil se montra dans tout l'éclat d’un jour de septembre. Nous étions si complètement abrités du vent, de chaque côté, par un épais rideau de pins, que je ne ressentais plus le froid qui m'avait saisie en traversant le lac le matin.

Pour le passager ordinaire qui s'inquiète peu des beautés de détails du paysage , il y a certainement de la monotonie dans cette ligne continue de bois qui inspire insensiblement un sentiment de mélancolie voisin de Ja tristesse. Cependant, il y a dans ce tableau des objets propres à charmer délicieusement un observateur de la nature. Ses yeux seront attirés par de singuliers bosquets, formés par le grimpeur écarlate (ou

lierre du Canada) et par la vigne vierge qui entrelacent leur riche et éclatant feuillage autour des arbres de la forêt, et marient leurs couleurs avec les bourgeons rosés de l’érable , dont les belles teintes, en automne, n’ont point d’égales parmi tous les arbres de notre patrie.

Les grappes empourprées du raisin, qui ne sont nullement aussi méprisables pour la dimension que je l’avais cru, tentaient mes yeux avides par leur apparence de maturité au milieu de ces berceaux de verdure. On m’a dit que le jus de ce raisin donne une gelée délicieuse et parfumée lorsqu'on le fait bouillir avec une quantité suffisante de sucre. Il est impossible de le préparer autrement, parce que les pepins en sont trop gros. J’essaierai, tôt ou tard , quelle amélioration la culture y peut apporter. Il est probable que là où la nature a si abondamment prodigué ses fruits, le climat doit permettre de les amener à perfection avec le secours de la culture.

Les eaux de l’Otanabée sont si limpides et si pures , qu’on voit distinctement tous les caillous et les coquillages qui sont au fond. De temps en temps on aperçoit dans les forêts une ouverture qui trahit la présence de quelque ruisseau tributaire, se faisant passage au dessous des arbres dont les cimes gigantesques se rejoignent. Le silence de ces lieux n’est interrompu que par le frôlement soudain des ailes de l’oie sauvage , troublée dans sa retraite au milieu des saules, ou par le cri aigu du martin-pécheur plongeant dans les eaux. Comme l’on avait besoin de bois à brûler, on relâcha dans une clairière , environ à mi-chemin de Péterborough , et je profitai de l’occasion pour cueillir quelques-unes de ces belles cardinales qui croissent entre les pierres sur le bord de l’eau. Je cueillis encore là une rose aussi parfumée qu’on en peut trouver en Angleterre dans un jardin. Je trouvai aussi, parmi les herbes de la prairie, de la menthe aigue, et, plus près du rivage, de la menthe poivrée. Il y avait là un buisson qui ressemblait à notre aubépine, et qui, après l’avoir examiné, se trouva être l’aubépine dentelée. Ses fruits étaient aussi gros que des cerises, charnus, d’un goût un peu aigre, agréable d’ailleurs, et rappelant celui du tamarin. Les épines de cet arbre étaient d’une force et d’une longueur formidable. Je crois qu’on pourrait s’en servir avantageusement pour former des haies vives; les fruits ne seraient pas non plus à dédaigner pour en faire des conserves.

Comme je désirais vivement voir l’intérieur d’une hutte en bois, j’entrai par la porte ouverte de la taverne, comme on l’appelait, sous prétexte d’acheter un peu de lait. L'intérieur de cette grossière demeure ne présentait pas un aspect bien tentant. Les murs étaient faits de grossières bûches non rabotées, et les fentes étaient remplies de mousse et de coins de bois irréguliers pour ôter passage au vent et à la pluie. Le plafond, dépourvu de plâtre , laissait voir les solives , couvertes de mousse et de lichens verts, jaunes et gris; les lattes qui surmontaient ces solives étaient revêtues d’un beau brun d’acajou. Elles devaient cette couleur à la fumée qui, au lieu de monter dans la large cheminée. de pierre et d’argile , tournoyait gracieusement autour du toit, et cherchait un passage à travers les différentes ouvertures dont ce toit et les côtés du bâtiment étaient remplis.

Le plancher était de terre, que le temps avait durcie et aplanie. Cette cabane me rappelait la hutte décrite par les quatre matelots russes qui passèrent l’hiver dans l’île du Spitzberg. L’ameublement en était aussi agreste que la construction ; quelques escabeaux grossiers et raboteux ; une table de sapin, qui, pour avoir été faite de bois vert, s'était fendue à trois endroits , et n’était maintenue , dans son intégrité , que par quatre

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pieds mal tournés ; trois ou quatre blocs de granit gris, qui étaient placés auprès de l’âtre et servaient de siéges pour les enfants; ajoutez à cela, deux lits faiblement exhaussés par un pied fait de planches de cèdres. Deux pauvres hommes y étaient étendus ; ils souffraient des ravages de la fièvre du lac. Leur visage jaune et bilieux contrastait étrangement avec les éclatants couvre-pieds piqués (1) de leur couche. J’étais émue de compassion pour ces pauvres émigrants, qui, à peine arrivés dans le pays, me dirent-ils, avaient été saisis par la fièvre. Tous les deux avaient une femme et des enfants, qui paraissaient fort misérables. Les femmes aussi avaient été prises de la fièvre, et n’avaient pas une maison, ni même une pauvre hutte qui leur appartint; les maris, étant tombés malades , étaient incapables de travailler, et le peu d'argent qu'ils avaient apporté, ils l'avaient presque entièrement dépensé pour payer leur nourriture et leur logement dans ce lieu misérable qu’ils honoraient du nom de taverne. Je ne puis dire que je fusse grandement prévenue en faveur de l’hôtesse, femme criarde et avide. Outre les divers émigrants , hommes, femmes et enfants, qui logeaient en dedans de ces murs, la hutte avait encore des habitants d’une autre sorte. Un beau veau était parqué dans un coin, quelques cochons rôdaient en grognant, de compagnie avec une demi-douzaine de volailles, et trois pigeons, blancs comme la neige, ramassaient humblement les miettes de pain. Ils paraissaient trop purs et trop innocents pour habiter un tel lieu.

La rivière est trop basse en cette saison et les courants trop rapides pour permettre au bateau à vapeur d’aller jusqu’à Peterborough. Un esquif ou bateau à rames , comme on l'appelle quelquefois, — machine lourde , gauche et à fond plat, reçoit les passagers à un certain endroit de la rivière, en face d’un pin singulier qui se trouve sur la droite; on l’appelle le « bonnet du Yankee » à cause de la prétendue ressemblance de sa cime avec une espèce de bonnet américain qui rappelle les bonnets bleus des Écossais.

Par malheur, le bateau à vapeur s’engrava à quelques milles au dessous de la place ordinaire du rendez-vous, et nous attendîmes l’esquif jusqu’à près de quatre heures. Quand il parut, nous nous aperçümes , à notre grand mécontentement, que les rameurs (au nombre de huit, et tous Irlandais) étaient sous l’influence d’un baril de whiskey qu'ils avaient vidé dans le voyage. Ils étaient de plus irrités du retard du vaisseau , qui les avaient contraints à ramer vigoureusement pendant quatre milles de surcroît. Outre un grand nombre de passagers, leur esquif devait recevoir un chargement énorme de meubles , de boîtes , de coffres, de sacs de blé, de tonneaux de farine, de sel et de porc, avec un amas confus de paquets et d'articles petits et grands, que l’on entassa à une hauteur que je trouvai fort peu rassurante pour les passagers et les marchandises.

Avec une mauvaise grâce étonnante, nos Irlandais prirent leurs rames quand le chargement fut achevé ; mais ils déclarèrent qu'ils voulaient aller à terre et allumer du feu pour faire cuire leur diner, attendu. qu'ils n’avaient pris aucune nourriture , quoiqu’ils eussent fait de larges libations de whiskey. Quelques passagers s’opposèrent à cette mesure, et ceci donna lieu à une querelle furieuse , à la fin de laquelle les mutins jetèrent leurs rames et refusèrent positivement de bouger avant qu'ils eussent satisfait leur appétit.

Peut-être éprouvais-je un sentiment de sympathie pour eux, car je commençais à unir moi-même grand’faim, n'ayant rien mangé depuis six heures du matin : j'étais

(1) Gay palch-work quitls, ces couvre-pieds sont faits de petites pièces cousues ensemble ct coupées dans des étoffes de couleur et de dessins différents. (N. du T.) ÿ

si faible que je fus contrainte de prier mon mari d'obtenir des rameurs un morceau de pain grossier et repoussant, qu’ils mangeoaient avec d'énormes tranches de porc cru mariné, assaisonnant ce repas peu délicat de jurements furieux et d’amères invectives contre ceux qui les avaient empéchés de faire cuire leur nourriture comme des Chrétiens.

Tandis que je mangeais ce pain avec avidité , un vieux fermier, qui me regardait depuis quelque temps avec un mélange de curiosité et de compassion, me dit : « Pauvre femme! vraiment vous paraissez avoir bien faim, et sans doute vous arrivez du vieux pays, et vous êtes bien peu accoutumée à une telle chère! Voici quelques gâteaux que la femme (pour ma femme) a mis dans ma poche comme je partais de la maison ; je ne m'en soucie guère , mais ils sont meilleurs que ce mauvais pain; prenez-les, et que Dieu vous bénisse. » À ces mots, il jeta sur mes genoux quelques gâteaux de ménage très appétissants , et en vérité jamais rien ne fut accepté plus volontiers que ce secours venu si à propos.

Une humeur sombre et sournoise semblait s’être emparée de nos bateliers, et elle ne paiut nullement diminuée à l'approche du soir et des courants. Le soleil était couché, la lune et les étoiles brillaient au-dessus des eaux tranquilles qui réfléchissaient la foule brillante des corps célestes. Un spectacle si merveilleusement beau aurait pu calmer les esprits les plus turbulents; du moins le pensais-je , tandis que, enveloppée dans mon manteau, je m’appuyais sur le bras de mon mari en contemplant alternativement les eaux et le ciel avec délice et admiration. Ma douce rêverie fut néanmoins bientôt interrompue quand je sentis soudain le bateau heurter contre les rochers, et que j’entendis les bateliers protester qu’ils n’iraient pas plus loin ce soir là. Nous étions encore à trois milles de Péterborough , et je ne savais comment je pourrais franchir à pied cette distance , affaiblie comme je l’étais par ma récente maladie et par la fatigue de notre long voyage. Passer la nuit dans un bateau découvert au milieu des vapeurs épaisses qui s'élèvent du lac, c'était presque s’exposer à la mort. Tandis que nous délibérions sur ce que nous devions faire , les autres passagers avaient pris leur parti, et s'étaient mis en route à travers les bois par un chemin qu’ils connaissaient. Nous les eûmes bientôt perdus tous de vue , à l'exception d’un seul qui faisait marché avec l’un des rameurs , pourvu que celui-ci vint le prendre, lui et son chien , au-delà des courants et le transportât sur l’autre rive dans un batelet.

Figurez-vous notre situation. Il était dix heures de la nuit; nous ne connaissions nullement notre chemin, et cependant il nous fallait trouver comme nous pourrions notre route jusqu’à une ville éloignée, ou passer la nuit dans la forêt sombre.

Presque désespérés , nous conjurâmes le passager de nous servir de guide jusqu'aux lieux où il allait ; mais nous rencontrâmes tant d'obstacles sous la forme d’arbres nouvellement coupés et de blocs de pierre , que nous eûmes la plus grande difficulté à ne point perdre de vue notre guide. Enfin nous arrivâmes avec lui au lieu où le batelet devait le prendre, et, avec une insistance que nous n’eussions jamais employée en d’autres circonstances , nous persistâmes à vouloir entrer aussi dans le bateau. En signe de consentement, l’insolent Caron fit un grognement d'humeur, et nous entrâmes à la hâte dans la frêle barque qui paraissait à peine capable de nous conduire en sûreté à l’autre rive. Je ne pouvais m'empêcher d’éprouver une frayeur impossible à rendre en écoutant le torrent de grossières invectives qui sortaient des lèvres du batelier. Une ou deux fois

nous fûmes en danger d’être submergés à cause des branches de pins et de cèdres qui étaient tombées dans l’eau près du rivage. Combien je fus aise quand nous atteignimes

le bord opposé ; mais ici une nouvelle fatigue nous attendait ; il y avait encore un bois non frayé à traverser avant de retrouver l’esquif qui avait à franchir un petit courant, et qui devait nous attendre à la tête du petit lac formé par l’Otanabée un peu avant Péterborough. A peine avions-nous fait quelques pas que notre route fut obstruée par des arbres abattus ; c’était pour la plupart des alemlocks, des sapins ou des cèdres dont les branches s’entrelacent si étroitement qu’il est à peine possible de les séparer et de se faire jour à travers les buissons épais qu’elles forment.

Sans l’humanité de notre conducteur, je ne sais comment j'aurais surmonté ces difficultés. Quelquefois j'étais prête à tomber d’épuisement. Enfin, j’entendis avec une joie inexprimable la voix rauque de notre batelier irlandais , et après beaucoup de grognements de sa part nous fûmes encore une fois assis dans son bateau.

Ce fut avec une grande satisfaction , je vous assure, que nous aperçûmes, à la lumière éclatante d’un énorme monceau de bois, la maison de notre nouvelle connaissance : on nous y offrit un guide qui nous conduirait à la ville par un sentier frayé dans les bois. Nous primes quelques tasses de thé, et après avoir repris un peu de repos , nous recommençâmes notre voyage, guidés par un garçon irlandais tout déguenillé, mais poli, et dont la franchise et la belle humeur gagnèrent tout-à-fait nos bonnes grâces. Il nous apprit qu’il avait perdu son père et sa mère du choléra, et qu’ils avaient laissés sept orphelins. « C’est une triste chose, disait-il, de rester sans père ni mère sur une terre étrangère, » et il essuyait les larmes qui mouillaient ses yeux tandis qu’il aisait avec simplicité ce récit touchant ; mais il ajoutait en souriant qu’il avait trouvé un bon maître qui avait pris quelques-uns de ses frères et sœurs à son service , aussi bien que lui-même.

A peine nous sortions de l’obseurité des bois, que notre marche fut arrétée par un creek, nom que donnait ce jeune garçon à un ruisseau qu’il fallait, dit-il, passer sur un pont de bois pour arriver à la ville. Mais ce pont de bois consistait en une bûche, ou plutôt en un arbre renversé que l’on avait placé en travers du ruisseau , et que les vapeurs du mauvais temps avaient rendu très glissant. Comme cette sorte de pontne pouvait laisser passer qu’une personne à la fois, je ne pouvais être aidée de mes compagnons ; et, quoique notre jeune guide, avec une politesse naturelle qui provenait de son caractère bienveillant, fit pour moi tout ce qu’il pouvait en tenant la lanterne très près du tronc d’arbre pour y jeter toute la lumière possible , la tête me tourna juste au moment où je touchais à l’autre bord, et j’eus le malheur de tomber dans l’eau jusqu'aux genoux. Je fus done mouillée aussi bien que fatiguée. Pour comble d’ennui, nous voyions les lumières disparaître une à une dans le village , jusqu’à ce qu’une chandelle solitaire, qui brillait encore dans les chambres supérieures d’une ou de deux maisons, devint notre seul fanal. 11 nous restait à chercher un logement, et il était près de minuit quand nous arrivâmes à la porte de l’auberge principale ; 1à , au moins , pensais-je , nos peines finiront; mais quelle ne fut pas notre mortification quand on nous dit qu’il ne restait pas un seul lit dans la maison, tous étant occupés par des émigrants qui se rendaient dans un des districts intérieurs des forêts.

Je ne pouvais aller plus loin, et nous demandâmes en grâce une place auprès du feu de la cuisine, une place pour nous yreposer, sinon dormir, et pour sécher mes vêtements mouillés. En voyant mon état , l’hôtesse eut pitié de moi; elle me conduisit devant un feu pétillant que ses servantes ranimèrent aussitôt ; l’une apporta un bain chaud pour mes pieds , tandis qu’une autre préparait une boisson chaude et spiritueuse qui, tout

étrange qu’elle parut à mes lèvres , me fit, je crois, du bien ; enfin , nous recûmes tous les soins nécessaires de l’hôte et de l’hôtesse, qui nous cédèrent leur propre lit, se contentant d’un lit de plumes devant le feu de la cuisine.

Je puis maintenant rire des désastres de cette journée, mais sur le moment ils ne me paraissaient pas peu de chose, et vous le comprendrez bien.

Adieu , ma bien bonne mère.

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