Fortn. Rev., sept. 1905, p
26o LES CROYANCES ÉLÉMENTAIRES
totem qu'elles. De cette façon, une femme pourra être fécondée par un esprit de son propre totem ou du totem de son mari, alors même qu'elle résidera dans un district totémique différent. Suivant qu'on imaginera que ce sont les ancêtres du mari ou les ancêtres de la femme qui suivent ainsi le jeune ménage en épiant les occasions de se réincarner, le totem de l'enfant sera ou celui de son père ou celui de sa mère. En fait, c'est bien ainsi que les Gnanji et les Umbaia, d'une part, les Urabunna, de l'autre, expliquent leurs systèmes de filiation.
Mais cette théorie, comme celle de Tylor, repose sur une pétition de principe. Pour pouvoir imaginer que les âmes humaines sont des âmes d'animaux ou de plantes, il fallait déjà croire que l'homme emprunte soit au monde animal soit au monde végétal ce qu'il y a de plus essentiel en lui. Or cette croyance est précisément une de celles qui sont à la base du totémisme. La poser comme une évidence, c'est donc s'accorder ce dont il faudrait rendre compte.
D'autre part, de ce point de vue, le caractère religieux du totem est entièrement inexplicable ; car la vague croyance en une obscure parenté de l'homme et de l'animal ne suffit pas à fonder un culte. Cette confusion de règnes distincts ne saurait avoir pour effet de dédoubler le monde en profane et en sacré. Il est vrai que, conséquent avec lui-même, Frazer se refuse à voir dans le totémisme une religion, sous prétexte qu'il ne s'y trouve ni êtres spirituels, ni prières, ni invocations, ni offrandes, etc. Suivant lui, ce ne serait qu'un système magique ; il entend par là une sorte de science grossière et erronée, un premier effort pour découvrir les lois des choses1. Mais nous savons ce qu'a d'inexact cette conception et de la religion et de la magie. Il y a religion dès que le sacré est distingué du profane et nous avons vu que le totémisme est un vaste système de choses sacrées. L'expliquer, c'est donc faire
1. Fortn. Rev., mai 1899, p. 835, et juillet 1905, p. 162 et suiv.
voir d'où vient que ces choses ont été marquées de ce caractère1. Or le problème n'est même pas posé.
Mais ce qui achève de ruiner ce système, c'est que, aujourd'hui, le postulat sur lequel il repose n'est plus soutenable. Toute l'argumentation de Frazer suppose, en effet, que le totémisme local des Arunta est le plus primitif que nous connaissions, et surtout qu'il est sensiblement antérieur au totémisme héréditaire, soit en ligne paternelle, soit en ligne maternelle. Or, déjà d'après les seuls faits que le premier ouvrage de Spencer et Gillen mettait à notre disposition, nous avions pu conjecturer qu'il devait y avoir eu un moment dans l'histoire du peuple Arunta où les totems, au lieu d'être attachés à des localités, se transmettaient héréditairement de la mère aux enfants2. Cette conjecture est définitivement démontrée par les faits nouveaux qu'a découverts Strehlow3 et qui ne font d'ailleurs que confirmer les observations antérieures de Schulze4. En effet, ces deux auteurs nous apprennent que, maintenant encore, chaque Arunta, outre son totem local, en a un autre qui est indépendant de toute condition géographique, mais qui lui appartient par droit de naissance : c'est celui de sa mère. Ce second totem, tout comme le premier, est considéré par les indigènes comme une puissance amie et protectrice qui pourvoit à leur nourriture, qui les avertit des dangers possibles, etc. Ils ont le droit
1. Tout en ne voyant dans le totémisme qu'un système magique, Frazer reconnaît qu'on y trouve parfois les premiers germes d'une religion proprement dite {Fortn. Rev., juillet 1905, p. 163). Sur la manière dont, suivant lui, la religion serait sortie de la magie, v. Golden Bough2, I,
2. Sur le totémisme, in Année sociol., V, p. 82-121. Cf. sur cette même question, Hartland, Presidential Address, in Folk-lore, XI, p. 75 ; A. Lang, A Theory of Arunta Totemism, in Man, 1904, n° 44 ; Conceptional Totemism and Exogamy, ibid., 1907, n° 55 ; The Secret ofthe Totem, chap. IV; N. W. Thomas, Arunta Totemism, in Man, 1904, n° 68 ; P. W. Schmidt, Die Stellung der Aranda unter den Australischen Stâmmen, in Zeilschrifi fur Ethnologie, 1908, p. 866 et suiv.