‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 134 sur 322 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

ce qui en dérive. Tant que ces deux questions ne sont pas résolues, rien n'est expliqué.

Nous avons passé en revue les principales explications qui ont été données des croyances totémiques1, en nous efforçant de laisser à chacune d'elles son individualité. Mais, maintenant que cet examen est terminé, nous pouvons constater qu'une critique commune s'adresse indistinctement à tous ces systèmes.

Si Ton s'en tient à la lettre des formules, ils semblent se ranger en deux catégories. Les uns (Frazer, Lang) nient le caractère religieux du totémisme ; ce qui revient, d'ailleurs, à nier les faits. D'autres le reconnaissent, mais croient pouvoir l'expliquer en le dérivant d'une religion antérieure dont le totémisme serait issu. En réalité, cette distinction n'est qu'apparente : la première catégorie rentre dans la seconde. Ni Frazer ni Lang n'ont pu maintenir leur principe jusqu'au bout et expliquer le totémisme comme s'il n'était pas une religion. Par la force des choses, ils ont été obligés de glisser dans leurs explications des notions de nature religieuse. Nous venons de voir comment I,ang a dû faire intervenir l'idée de sacré, c'est-àdire l'idée cardinale de toute religion. Frazer, de son côté, dans l'une comme dans l'autre des théories qu'il a successivement proposées, fait ouvertement appel à l'idée d'âme ou d'esprit ; car, suivant lui, le totémisme viendrait ou de ce que les hommes ont cru pouvoir mettre leur âme en sûreté dans un objet extérieur ou de ce qu'ils ont attribué le fait de la conception à une sorte de fécondation spirituelle

1. Nous n'avons pourtant pas parlé de la théorie de Spencer. Mais c'est qu'elle n'est qu'un cas particulier de la théorie générale par laquelle il explique la transformation du culte des morts en culte de la nature. Comme nous l'avons exposée déjà, nous n'aurions pu que nous répéter.

dont un esprit serait l'agent. Or l'âme et, plus encore, l'esprit sont des choses sacrées, objets de rites ; les notions qui les expriment sont donc essentiellement religieuses, et, par conséquent, Frazer a beau faire du totémisme un système purement magique, lui aussi ne parvient à l'expliquer qu'en fonction d'une autre religion.

Mais nous avons montré les insuffisances et du naturisme et de l'animisme ; on ne peut donc y recourir, comme ont fait Tylor et Jevons, sans s'exposer aux mêmes objections. Ht cependant ni Frazer ni Lang ne paraissent entrevoir la possibilité d'une autre hypothèse1. D'un autre côté, nous savons que le totémisme est étroitement lié à l'organisation sociale la plus primitive que nous connaissions et même, selon toute vraisemblance, qui soit concevable. Supposer qu'il a été précédé d'une autre religion qui n'en différait pas seulement en degrés, c'est donc sortir des données de l'observation pour entrer dans le domaine des conjectures arbitraires et invérifiables. Si nous voulons rester d'accord avec les résultats que nous avons précédemment obtenus, il faut, tout en affirmant la nature religieuse du totémisme, nous interdire de le ramener à une religion différente de lui-même. Ce n'est pas qu'il puisse être question de lui assigner comme causes des idées qui ne seraient pas religieuses. Mais parmi les représentations qui entrent dans la genèse dont il est résulté, il peut y en avoir qui appellent par elles-mêmes et directement le caractère religieux. Ce sont elles qu'il nous faut rechercher.

1. Sauf que Lang dérive d'une autre source l'idée des grands dieux : elle serait due, comme nous avons dit, à une sorte de révélation primitive. Mais Lang ne fait pas intervenir cette idée dans son explication du totémisme.

Page 1