‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 135 sur 322 · II. — La notion de principe ou mana totémiqiie · texte numérisé non relu

II. — La notion de principe ou mana totémiqiie

et l'idée de force

Puisque le totémisme individuel est postérieur au totémisme de clan et paraît même en être dérivé, c'est à celuici que nous devons nous prendre tout d'abord. Hais, comme l'analyse que nous en avons faite l'a résolu en une multiplicité de croyances qui peuvent paraître hétérogènes, il est nécessaire avant d'aller plus loin, que nous cherchions à apercevoir ce qui en fait l'unité.

Nous avons vu que le totémisme met au premier rang des choses qu'il reconnaît comme sacrées les représentations figurées du totem ; ensuite viennent les animaux ou les végétaux dont le clan porte le nom, et enfin les membres de ce clan. Puisque toutes ces choses sont sacrées au même titre, quoique inégalement, leur caractère religieux ne peut tenir à aucun des attributs particuliers qui les distinguent les unes des autres. Si telle espèce animale ou végétale est l'objet d'une crainte révérentieîle, ce n'est pas en raison de ses propriétés spécifiques, puisque les membres humains du clan jouissent, quoique à un degré légèrement inférieur, du même privilège, et que la simple image de cette même plante

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ou de ce même animal inspire un respect encore plus prononcé. Les sentiments semblables, que ces différentes sortes de choses éveillent dans la conscience du fidèle et qui font leur nature sacrée, ne peuvent évidemment venir que d'un principe qui leur est commun à toutes indistinctement, aux emblèmes totémiques comme aux gens du clan et aux individus de l'espèce qui sert de totem. C'est à ce principe commun que s'adresse, en réalité, le culte. En d'autres termes, le totémisme est la religion, non de tels animaux, ou de tels hommes, ou de telles images, mais d'une sorte de force anonyme et impersonnelle, qui se retrouve dans chacun de ces êtres, sans pourtant se confondre avec aucun d'eux. Nul ne la possède tout entière et tous y participent. Elle est tellement indépendante des sujets particuliers en qui elle s'incarne, qu'elle les précède comme elle leur survit. Les individus meurent ; les générations passent et sont remplacées par d'autres ; mais cette force reste toujours actuelle, vivante et semblable à ellemême. Elle anime les générations d'aujourd'hui, comme elle animait celles d'hier, comme elle animera celles de demain. A prendre le mot dans un sens très large, on pourrait dire qu'elle est le dieu qu'adore chaque culte totémique. Seulement, c'est un dieu impersonnel, sans nom, sans histoire, immanent au monde, diffus dans une multitude innombrable de choses.

Et encore n'avons-nous ainsi qu'une idée imparfaite de l'ubiquité réelle de cette entité quasi divine. Elle n'est pas seulement répandue dans toute l'espèce totémique, dans tout le clan, dans tous les objets qui symbolisent le totem : le cercle de son action s'étend au-delà. Nous avons vu, en effet, qu'outre ces choses éminemment saintes, toutes celles qui sont attribuées au clan comme dépendances du totem principal ont, en quelque mesure, le même caractère. Elles aussi ont quelque chose de religieux, puisque certaines sont protégées par des interdits et que d'autres remplissent dans les cérémonies du culte des fonctions déter-

minées. Cette religiosité ne diffère pas en nature de celle qui appartient au totem, sous lequel elles sont classées ; elle dérive nécessairement du même principe. C'est donc que le dieu totémique — pour reprendre l'expression métaphorique dont nous venons de nous servir — est en elles comme il est dans l'espèce qui sert de totem et dans les gens du clan. On voit combien il diffère des êtres dans lesquels il réside puisqu'il est l'âme de tant d'êtres différents.

Mais cette force impersonnelle, l'Australien ne se la représente pas sous sa forme abstraite. Sous l'influence de causes que nous aurons à rechercher, il a été amené à la concevoir sous les espèces d'un animal ou d'un végétal, en un mot d'une chose sensible. Voilà en quoi consiste réellement le totem : il n'est que la forme matérielle sous laquelle est représentée aux imaginations cette substance immatérielle, cette énergie diffuse à travers toutes sortes d'êtres hétérogènes, qui est, seule, l'objet véritable du culte. On est ainsi mieux en état de comprendre ce que veut dire l'indigène quand il affirme que les gens de la phratrie du Corbeau, par exemple, sont des corbeaux. Il n'entend pas précisément que ce sont des corbeaux au sens vulgaire et empirique du mot, mais qu'en eux tous se trouve un principe, qui constitue ce qu'ils ont de plus essentiel, qui leur est commun avec les animaux du même nom, et qui est pensé sous la forme extérieure du corbeau. Et ainsi l'univers, tel que le conçoit le totémisme, est traversé, animé par un certain nombre de forces que l'imagination se représente sous des figures empruntées, à peu d'exceptions près, soit au règne animal, soit au règne végétal : il y en a autant que de clans dans la tribu et chacune d'elles circule à travers certaines catégories de choses dont elle est l'essence et le principe de vie.

Quand nous disons de ces principes que ce sont des forces, nous ne prenons pas le mot dans une acception métaphorique ; ils agissent comme des forces véritables. Ce sont même, en un sens, des forces matérielles qui engendrent

mécaniquement des effets physiques. Un individu entre-t-il en contact avec elles sans avoir pris les précautions convenables ? Il en reçoit un choc que l'on a pu comparer à l'eiïet d'une décharge électrique. On semble parfois les concevoir comme des sortes de fluides qui s'échappent par les pointes1. Quand elles s'introduisent dans un organisme qui n'est pas fait pour les recevoir, elles y produisent la maladie et la mort, par une réaction tout automatique2. En dehors de l'homme, elles jouent le rôle de principe vital ; c'est en agissant sur elles, nous le verrons3, qu'on assure la reproduction des espèces. C'est sur elles que repose la vie universelle.

Mais en même temps qu'un aspect physique, elles ont un caractère moral. Quand on demande à l'indigène pourquoi il observe ses rites, il répond que les ancêtres les ont toujours observés et qu'il doit suivre leur exemple4. Si donc il se comporte de telle ou telle manière avec les êtres totémiques, ce n'est pas seulement parce que les forces qui y résident sont d'un abord physiquement redoutable, c'est qu'il se sent moralement obligé de se comporter ainsi ; il a le sentiment qu'il obéit à une sorte d'impératif, qu'il remplit un devoir. Il n'a pas seulement pour les êtres sacrés de la crainte, mais du respect. D'ailleurs, le totem est la source de la vie morale du clan. Tous les êtres qui communient dans le même principe totémique se considèrent, par cela même, comme moralement liés les uns aux autres ; ils ont les uns envers les autres des devoirs définis d'assistance, de vendetta, etc., et ce sont ces devoirs qui constituent la

1. Dans un mythe kwakiutl, par exemple, un héros ancêtre perce la tête d'un ennemi en tendant le doigt vers lui (Boas, Vth Rep. on the North. Tribes of Canada, B.A.A.S., 1889, p. 30).

2. On trouvera les références à l'appui de cette assertion, p. 182, n. 1, et p. 458, n. 1.

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