V. Iiv. II, chap. II
4. V. par exemple, Howitt, Bat. Tr., p. 482 ; Schurmann, The Aboriginal Tribes of Port Lincoln, in Woods, Nal. Tr. of S. Auslralia, p. 231.
parenté. Le principe totémique est donc, en même temps qu'une force matérielle, une puissance morale : aussi verrons-nous qu'il se transforme facilement en divinité proprement dite.
Il n'y a rien là, d'ailleurs, qui soit spécial au totémisme. Même dans les religions les plus avancées, il n'y a peut-être pas de dieu qui n'ait gardé quelque chose de cette ambiguïté et qui ne remplisse des fonctions à la fois cosmiques et morales. En même temps qu'une discipline spirituelle, toute religion est une sorte de technique qui permet à l'homme d'affronter le monde avec plus de confiance. Même pour le chrétien, Dieu le Père n'est-il pas le gardien de l'ordre physique, aussi bien que le législateur et le juge de la conduite humaine ?
On se demandera peut-être si, en interprétant ainsi le totémisme, nous ne prêtons pas au primitif des idées qui dépassent la portée de son esprit. Et sans doute, nous ne sommes pas en mesure d'affirmer qu'il se représente ces forces avec la netteté relative que nous avons dû mettre dans notre analyse. Nous pouvons bien faire voir que cette notion est impliquée par l'ensemble de ses croyances et qu'elle les domine ; mais nous ne saurions dire jusqu'à quel point elle est expressément consciente, dans quelle mesure, au contraire, elle n'est qu'implicite et confusément sentie. Tout moyen manque pour préciser le degré de clarté qu'une idée comme celle-là peut avoir dans ces obscures consciences. Mais ce qui montre bien, en tout cas, qu'elle n'excède en rien la mentalité primitive, ce qui confirme, au contraire, le résultat auquel nous venons de parvenir, c'est que, soit dans des sociétés parentes des tribus australiennes, soit même dans ces dernières, nous trouvons, et sous forme explicite, des conceptions qui ne
différent de la précédente qu'en nuances et en degrés. Les religions indigènes de Samoa ont certainement dépassé la phase totémique. On y trouve de véritables dieux, qui ont des noms propres et, dans une certaine mesure, une physionomie personnelle. Cependant, les traces de totémisme sont difficilement contestables. Chaque dieu, en effet, est attaché à un groupe, soit local soit domestique, tout comme le totem à son clan1. Or, chacun de ces dieux est conçu comme immanent à une espèce animale déterminée. Ce n'est pas qu'il réside dans un sujet en particulier : il est dans tous à la fois ; il est diffus dans l'espèce tout entière. Quand un animal meurt, les gens du groupe qui le vénèrent le pleurent et lui rendent de pieux devoirs, parce qu'un dieu habite en lui ; mais le dieu n'est pas mort. Il est éternel comme l'espèce. Il ne se confond même pas avec la génération présente ; il était déjà l'âme de celle qui a précédé comme il sera l'âme de celle qui suivra2. Il a donc tous les caractères du principe totémique. C'est un principe totémique que l'imagination a revêtu de formes légèrement personnelles. Encore ne faudrait-il pas s'exagérer une personnalité qui n'est guère conciliable avec cette diffusion et cette ubiquité. Si les contours en étaient nettement arrêtés, elle ne pourrait se disperser ainsi et se répandre à travers une multitude de choses.
Cependant, dans ce cas, il est incontestable que la notion de force religieuse impersonnelle commence à s'altérer ; mais il en est d'autres où elle est affirmée dans sa pureté abstraite et atteint même un bien plus haut degré de généralité qu'en Australie. Si les différents principes totémiques auxquels s'adressent les divers clans d'une même tribu
1. Frazer emprunte même à Samoa bien des faits qu'il présente comme proprement totémiques (v. Totemism, p. 6, 12-15, 24, etc.). Nous avons dit, il est vrai, que Frazer n'apportait pas toujours une critique suffisante aux choix de ses exemples. Mais de si nombreux emprunts n'auraient évidemment pas été possibles s'il n'y avait pas réellement à Samoa d'importantes survivances de totémisme.