‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 142 sur 322 · Fletcher, op. cit., p · texte numérisé non relu

Fletcher, op. cit., p

2. Ibid., p. 583. Chez les Dakota, le totem est appelé Wakan. V. Riggs et Dorsey, Dakota Grammar, Texts a. Ethnog., in Contributions N. Amer. Ethn., 1893, p. 219.

3. James's Account ofLong's Exped. Rocky Mountains, ï, p. 268 (cité par Dorsey, Xllh Rep., p. 431, § 92).

4. Nous n'entendons pas soutenir qu'en principe toute représentation

280 LJSS CROYANCES ÉLÉMENTAIRES

On peut d'ailleurs expliquer pourquoi, en Australie, l'idée de mana ne pouvait pas atteindre le degré d'abstraction et de généralité auquel elle est parvenue dans des sociétés plus avancées. Ce n'est pas seulement à cause de l'insuffisante aptitude que peut avoir l'Australien à abstraire et à généraliser : mais c'est, avant tout, la nature du milieu social qui imposait ce particularisme. En effet, tant que le totémisme reste à la base de l'organisation cultuelle, le clan garde, dans la société religieuse, une autonomie qui, pour n'être pas absolue, ne laisse pas d'être très accusée. Sans doute, en un sens, on peut dire que chaque groupe totémique n'est qu'une chapelle de l'Église tribale ; mais c'est une chapelle qui jouit d'une large indépendance. I/e culte qui s'y célèbre, sans former un tout qui se suffise à soi-même, n'a cependant avec les autres que des rapports extérieurs ; ils se juxtaposent sans se pénétrer ; le totem d'un clan n'est pleinement sacré que pour ce clan. Par suite, le groupe des choses qui sont affectées à chaque clan, et qui en font partie au même titre que les hommes, a la même individualité et la même autonomie. Chacun d'eux est représenté comme irréductible aux groupes similaires, comme séparé d'eux par une solution de continuité, comme constituant une sorte de règne distinct. Bans ces conditions, il ne pouvait pas venir à l'esprit que ces mondes hétérogènes ne fussent que des manifestations variées d'une seule et même force fondamentale; on devait, au contraire, supposer qu'à chacun d'eux correspondait un mana spécifiquement différent et dont l'action ne pouvait s'étendre au-delà du clan et du cercle de choses qui lui étaient attribuées. I,a notion d'un mana unique et universel ne pouvait naître qu'à partir du moment où une religion de la tribu se développa par-dessus les cultes de clans

thériomorphique des forces religieuses soit l'indice d'un totémisme préexistant. Mais quand il s'agit, comme c'est le cas des Dakota, de sociétés ou le totémisme est encore apparent, il est naturel de penser qu il n est pas étranger à ces conceptions.

et les absorba plus ou moins complètement. C'est avec le sens de l'unité tribale que s'éveilla le sens de l'unité substantielle du monde. Sans doute, nous montrerons plus loin1 que les sociétés d'Australie connaissent déjà un culte commun à la tribu tout entière. Mais si ce culte représente la forme la plus haute des religions australiennes, il n'a pas réussi à entamer et à modifier les principes sur lesquels elles reposent : le totémisme est essentiellement une religion fédérative qui ne peut dépasser un certain degré de centralisation sans cesser d'être elle-même.

Un fait caractéristique montre bien que telle est la raison profonde qui, en Australie, a maintenu la notion de mana dans cet état de spécialisation. I,es forces proprement religieuses, celles qui sont pensées sous la forme des totems, ne sont pas les seules avec lesquelles l'Australien se croit obligé de compter. Il y a aussi celles dont dispose plus particulièrement le magicien. Tandis que les premières sont, en principe, considérées comme salutaires et bienfaisantes, les secondes ont, avant tout, pour fonction de causer la mort et la maladie. En même temps que par la nature de leurs effets, elles diffèrent aussi par les rapports que les unes et les autres soutiennent avec l'organisation de la société. Un totem est toujours la chose d'un clan ; au contraire, la magie est une institution tribale et même intertribale. I,es forces magiques n'appartiennent en propre à aucune portion déterminée de la tribu. Pour s'en servir, il suffît qu'on possède les recettes efficaces. De même, tout le monde est exposé à en sentir les effets et doit, par conséquent, chercher à s'en garantir. Ce sont des forces vagues qui ne sont attachées spécialement à aucune division sociale déterminée et qui peuvent même étendre leur action au-delà de la tribu. Or il est remarquable que, chez les Arunta et les I^oritja, elles sont conçues comme de simples aspects et des formes particulières d'une

Page 1