Sauf dans le cas de grandes chasses à battue
2. « The peaceful monotony of this part oî his life », disent Spencer et Gillen {Nortfi. Tr., p. 33).
3. Howitt, Nat. 7>., p. 683. Il s'agit, en l'espèce, des démonstrations qui ont lieu quand une ambassade, dépêchée vers un groupe d'étrangers, rentre au camp avec la nouvelle d'un résultat favorable. Cf. Brough Smyth, I, p. 138 ; Schulze, loc. cit., p. 222.
toutes parts, que gestes violents, que cris, véritables hurlements, bruits assourdissants de toute sorte qui contribuent encore à intensifier l'état qu'ils manifestent. Sans doute, parce qu'un sentiment collectif ne peut s'exprimer collectivement qu'à condition d'observer un certain ordre qui permette le concert et les mouvements d'ensemble, ces gestes et ces cris tendent d'eux-mêmes à se rythmer et à se régulariser ; de là, les chants et les danses. Mais, en prenant une forme plus régulière, ils ne perdent rien de leur violence naturelle ; le tumulte réglé reste du tumulte. La voix humaine ne suffit même pas à la tâche ; on en renforce l'action au moyen de procédés artificiels : on frappe les boomerangs les uns contre les autres ; on fait tourner les bull-roarers. Il est probable que ces instruments, dont l'emploi est si général dans les cérémonies religieuses d'Australie, ont, avant tout, servi à traduire d'une manière plus adéquate l'agitation ressentie. Mais en même temps qu'ils la traduisent, ils la renforcent. L'effervescence devient souvent telle qu'elle entraîne à des actes inouïs. Les passions déchaînées sont d'une telle impétuosité qu'elles ne se laissent contenir par rien. On est tellement en dehors des conditions ordinaires de la vie et on en a si bien conscience qu'on éprouve comme le besoin de se mettre en dehors et au-dessus de la morale ordinaire. Les sexes s'accouplent contrairement aux règles qui président au commerce sexuel. Les hommes échangent leurs femmes. Parfois même, des unions incestueuses qui, en temps normal, sont jugées abominables et sont sévèrement condamnées, se contractent ostensiblement et impunément1. Si l'on ajoute à cela que ces cérémonies ont géné-
1. V. Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 96-97, North. Tr., p. 137; Brough Smyth, II, p. 319. — Cette promiscuité rituelle s'observe notamment dans les cérémonies d'initiation {Spencer et Gillen, Nat. Tr., p. 267, 381 ; Howitt, Nat. Tr., p. 657), dans les cérémonies totémiques (Spencer et Gillen, Norih. Tr., p. 214, 237 et 298). Dans ces dernières, les règles exogamiques ordinaires sont violées. Toutefois, chez les Arunta, les unions entre père et fille, fils et mère, frères et sœurs (il s'agit dans
ralement Heu la nuit, au milieu de ténèbres que perce, çà et là, la lumière des feux, on se représentera aisément quel effet doivent produire de semblables scènes sur l'esprit de tous ceux qui y participent. Biles déterminent une si violente surexcitation de toute la vie physique et mentale qu'elle ne peut être supportée très longtemps : l'acteur qui tient le principal rôle finit par tomber épuisé sur le sol1.
Voici au surplus, pour illustrer et préciser ce tableau forcément schématique, le récit de quelques scènes que nous empruntons à Spencer et Gillen.
Une des solennités religieuses les plus importantes chez les Warramunga est celle qui concerne le serpent Woîlunqua. C'est une série de cérémonies qui se développent sur plusieurs jours. Au quatrième, a lieu celle que nous allons décrire.
Suivant le cérémonial usité chez les Warramunga, des représentants des deux phratries y prennent part, les uns en qualité d'officiants, les autres comme préparateurs et assistants. Seuls, des gens de la phratrie Uluuru ont qualité pour célébrer le rite ; mais ce sont des membres de la phratrie Kingilli qui doivent décorer les acteurs, préparer l'emplacement, les instruments, et jouer le rôle de l'assemblée. A ce titre, ils sont chargés de confectionner par avance, avec du sable mouillé, une sorte de monticule sur lequel est exécuté, au moyen du duvet rouge, un dessin qui figure le serpent Wollunqua. I^a cérémonie proprement dite, à laquelle assistèrent Spencer et Gillen, ne commença qu'une fois la nuit arrivée. Vers dix ou onze heures du soir, Uluuru et KingilK arrivèrent sur le terrain ; ils s'assirent sur le tertre et ils se mirent à chanter. Ils étaient tous dans un état d'évidente surexcitation (every one was evidently very excited). Un peu plus tard dans la soirée,
tous ces cas de parenté par le sang) restent interdites [Nai, Tr., p. 96-97).
1. Howitt, Nat. Tr., p. 535, 545. Le fait est d'une extrême généralité.
les Uluuru amenèrent leurs femmes et les livrèrent aux Kingilli1, qui eurent commerce avec elles. On introduisit alors des jeunes gens récemment initiés auxquels toute la cérémonie fut expliquée en détail et, jusqu'à trois heures du matin, les chants se poursuivirent sans interruption. Alors eut lieu une scène d'une frénésie vraiment sauvage (a scène of the wildest excitement). Tandis que les feux, allumés de tous les côtés, faisaient ressortir violemment la blancheur des gommiers sur le fond des ténèbres environnantes, les Uluuru s'agenouillèrent les uns derrière les autres à côté du tumulus, puis ils en firent le tour en se soulevant de terre, d'un mouvement d'ensemble, les deux mains appuyées sur les cuisses, pour s'agenouiller à nouveau un peu plus loin, et ainsi de suite. En même temps, ils penchaient leurs corps tantôt à droite, tantôt à gauche, poussant tous à la fois, à chacun de ces mouvements, un cri retentissant, véritable hurlement, Yrrsh ! Yrrsh ! Yrrsh ! Cependant, les Kingilli, dans un grand état d'exaltation, faisaient résonner leurs boomerangs et leur chef était encore plus agité que ses compagnons. Une fois que la procession des Uluuru eut fait deux fois le tour du tumulus, ils quittèrent la position agenouillée, s'assirent et se remirent à chanter ; par moments, le chant tombait, puis reprenait brusquement. Quand le jour commença à poindre, tous sautèrent sur leurs pieds ; les feux qui s'étaient éteints furent rallumés, les Uluuru, pressés par les Kingilli, attaquèrent furieusement le tumulus avec des boomerangs, des lances, des bâtons, en quelques minutes il fut mis en pièces. I^es feux moururent et ce fut un profond silence2.
Une scène plus violente encore est celle à laquelle les mêmes observateurs assistèrent pendant les cérémonies du feu, chez les Warramunga.
Déjà, depuis la tombée delà nuit, toutes sortes de proces-
1. Ces femmes étaient elles-mêmes des Kingilli et, par conséquent, ces unions violaient la rèyle d'exogamie.