Spencer et Gillen, North. Tr.y p
rieurs et inférieurs, entre patrons et clients, entre bienfaiteurs et assistés. C'est ainsi que prit naissance cette curieuse notion du génie tutélaire, attaché à chaque individu.
I,a question de savoir comment l'ancêtre fut mis en rapports non seulement avec les hommes, mais aussi avec les choses, peut paraître plus embarrassante; car on ne voit pas, au premier abord, quelle relation il peut y avoir entre un personnage de ce genre et un arbre ou un rocher. Mais un renseignement que nous devons à Strehlow nous fournit de ce problème une solution pour le moins vraisemblable.
Ces arbres et ces rochers ne sont pas situés sur des points quelconques du territoire tribal, mais ils sont principalement massés autour de ces sanctuaires, appelés ertnatulunga d'après Spencer et Gillen, arknanaua d'après Strehlow, où sont déposés les churinga du clan1. On sait de quel respect ces endroits sont entourés par cela seul que les plus précieux instruments du culte y sont conservés. Aussi chacun d'eux rayonne-t-il de la sainteté tout autour de lui. C'est pour cette raison que les arbres, les rochers voisins apparaissent comme sacrés, qu'il est interdit de les détruire ou de les détériorer, que toute violence exercée sur eux est sacrilège. Ce caractère sacré est dû, en réalité, à un simple phénomène de contagion psychique mais l'indigène, pour s'en rendre compte, est obligé d'admettre que ces différents objets sont en rapports avec les êtres dans lesquels il voit la source de tout pouvoir religieux, c'est-à-dire avec les ancêtres de l'Alcheringa, De là vint le système de mythes que nous avons rapporté. On imagina que chaque ertnatulunga marquait le lieu où un groupe d'ancêtres s'était abîmé sous terre. L,es tumulus, les arbres qui recouvraient le sol furent censés représenter leurs corps. Mais, comme l'âme, d'une manière générale,
l. Strehlow, I, p. 5.
garde une sorte d'affinité pour le corps où elle a vécu, on fut naturellement amené à croire que ces âmes ancestrales continuaient à fréquenter, de préférence, ces emplacements où leur enveloppe matérielle subsistait. On les situa donc dans ces arbres, dans ces rochers, dans ces trous d'eau. C'est ainsi que chacune d'elles, tout en restant attachée à la garde d'un individu déterminé, se trouva transformée en une sorte de genius loci et en remplit la fonction1.
Ces conceptions, ainsi élucidées, nous mettent en mesure de comprendre une forme de totémisme que nous avons dû, jusqu'à présent, laisser inexpliquée : c'est le totémisme individuel.
Un totem individuel se définit essentiellement par les deux caractères suivants : i° c'est un être à forme animale ou végétale, qui a pour fonction de protéger un individu ; 2° le sort de cet individu et celui de son patron sont étroitement liés : tout ce qui atteint le second se communique sympathiquement au premier. Or les esprits ancestraux dont il vient d'être question répondent à la même définition. Kux aussi ressortissent, au moins en partie, au règne animal ou végétai. Bux aussi sont des génies tutélaires. Enfin un lien sympathique unit chaque individu à son ancêtre protecteur. 1/ arbre nanja, corps mystique de cet ancêtre, ne peut, en effet, être
1. Il y a, il est vrai, des arbres et des rochers nanja qui ne sont pas situés autour de l'ertnatulunga ; ils sont épars sur des points différents du territoire. On dit qu'ils correspondent à des endroits où un ancêtre isolé a disparu dans le sol, a perdu un membre, laissé couler son sang ou oublié un churinga qui s'est transformé soit en arbre soit en rocher. Mais ces emplacements totémiques n'ont qu'une importance secondaire ; Strehlow les appelle des kleinere Tolemplàlze (I, p. 4-5). On peut donc penser qu'ils n'ont pris ce caractère que par analogie avec les centres totémiques principaux. Les arbres, les rochers qui, pour une raison quelconque, rappelaient ceux que l'on trouvait dans le voisinage de quelques ertnatulunga, inspirèrent des sentiments analogues et, par suite, le mythe qui s'était formé à propos des seconds s'étendit aux premiers.
4oo LES CROYANCES ÉLÉMENTAIRES
détruit sans que l'homme se sente menacé. La croyance, il est vrai, perd aujourd'hui de la force. Cependant Spencer et Gillen l'ont encore observée et, en tout cas, ils estiment qu'autrefois elle était générale1.
L'identité se retrouve jusque dans le détail des deux conceptions.
Les âmes ancestrales résident dans des arbres ou des rochers qui sont considérés comme sacrés. De même, chez les Euahlayi, l'esprit de l'animal qui sert de totem individuel est censé habiter dans un arbre ou dans une pierre2. Cet arbre ou cette pierre sont sacrés : nul ne peut y toucher, sauf le propriétaire du totem ; et encore, quand c'est une pierre ou un rocher, l'interdiction est-elle absolue3. Il en résulte que ce sont de vrais lieux de refuge.
Enfin, nous avons vu que l'âme individuelle n'est qu'un autre aspect de l'esprit ancestral ; celui-ci, suivant le mot de Strehlow, sert, en quelque sorte, de second moi4. De même, suivant une expression de Mrs Parker, le totem individuel des Euahlayi, appelé Yunbeai, est un aller ego de l'individu : « L'âme de l'homme est dans son Yunbeai et l'âme de son Yunbeai est en lui5. » C'est donc, au fond, une même âme en deux corps. La parenté de ces deux notions est si grande qu'elles sont parfois exprimées par un seul et même mot. C'est le cas en Mélanésie et en Polynésie : atai à l'île Mota, tamaniu à l'île Aurore, talegia à Motlaw désignent à la fois l'âme d'un individu et son totem personnel6. Il en est de même de aitu à Samoa7.