‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 201 sur 322 · Turner, Samoa, p · texte numérisé non relu

Turner, Samoa, p

C'est que le totem individuel n'est que la forme extérieure et visible du moi, de la personnalité dont l'âme est la forme invisible et intérieure1.

Ainsi, le totem individuel a tous les caractères essentiels de l'ancêtre protecteur et il remplit le même rôle ; c'est donc qu'il a la même origine et procède de la même idée.

Iv'un et l'autre, en effet, consistent dans un dédoublement de l'âme. Le totem, comme l'ancêtre, c'est l'âme de l'individu, mais extériorisée et investie de pouvoirs supérieurs à ceux qu'elle est censée posséder à l'intérieur de l'organisme. Or, ce dédoublement est le produit d'une nécessité psychologique ; car il ne fait qu'exprimer la nature de l'âme qui, comme nous l'avons vu, est double. En un sens, elle est nôtre : elle exprime notre personnalité. Mais en même temps, elle est en dehors de nous puisqu'elle n'est que le prolongement en nous d'une force religieuse qui nous est extérieure. Nous ne pouvons pas nous confondre complètement avec elle, puisque nous lui attribuons une excellence et une dignité par où elle s'élève au-dessus de nous et de notre individualité empirique. Il y a ainsi toute une partie de nous-mêmes que nous tendons à projeter hors de nous. Cette façon de nous concevoir est si bien fondée dans notre nature que nous ne pouvons pas y échapper, alors même que nous tentons de nous penser sans recourir à aucun symbole religieux. Notre conscience morale est comme le noyau autour duquel s'est formée la notion d'âme ; et pourtant, quand elle nous parle, elle nous fait l'effet d'une puissance extérieure et supérieure à nous, qui nous fait la loi et qui nous juge, mais qui nous aide aussi et nous soutient. Quand nous l'avons pour nous, nous nous sentons plus forts contre les épreuves de la vie, plus assurés d'en triompher, tout comme l'Australien, confiant dans son ancêtre ou son totem per-

1. Ce sont les expressions mêmes employées par Codrington (p. 251).

sonnel, se sent plus vaillant contre ses ennemis1. Il y a donc quelque chose d'objectif à la base de ces différentes conceptions, qu'il s'agisse du genius romain, du totem individuel ou de l'ancêtre de l'Alcheringa ; et c'est pourquoi, sous des formes diverses, elles ont survécu jusqu'à nos jours. Tout se passe comme si nous avions réellement deux âmes ; l'une, qui est en nous, ou plutôt qui est nous ; l'autre qui est au-dessus de nous, et dont la fonction est de contrôler et d'assister la première. Frazer avait bien le sentiment que, dans le totem individuel, il y avait une âme extérieure ; mais il croyait que cette extériorité était le produit d'un artifice et d'une ruse magique. En réalité, elle est impliquée dans la constitution même de l'idée d'âme2.

1. Cet étroit rapport entre l'âme, le génie protecteur et la conscience morale de l'individu est particulièrement apparent chez certaines populations de l'Indonésie. « Une des sept âmes du Tobabatak est enterrée avec le placenta ; tout en résidant de préférence en cet endroit, elle peut le quitter pour donner des avertissements à l'individu ou lui manifester son approbation quand il se conduit bien. Elle joue donc, en un sens, le rôle de conscience morale. Toutefois, ses avertissements ne s'étendent pas seulement au domaine des faits moraux. On l'appelle le plus jeune frère de l'âme, comme on appelle le placenta le frère cadet de l'enfant... A la guerre, elle inspire à l'homme le courage de marcher contre l'ennemi » (Warneck, Der bataksche Ahnen und Geisterkult, in Allg. Missionszeitschrift, Berlin, 1904, p. 10. Cf. Kruijt, Het Animisme in den indischen Archipel, p. 25).

2. Il resterait à rechercher d'où vient que, à partir d'un certain moment de l'évolution, ce dédoublement de l'âme s'est fait sous la forme du totem individuel plutôt que sous celle de l'ancêtre protecteur. La question a peut-être un intérêt plus ethnographique que sociologique. Voici pourtant comment il est possible de représenter la manière dont s'est vraisemblablement opérée cette substitution.

Le totem individuel a dû commencer par jouer un rôle simplement complémentaire. Les individus qui voulaient acquérir des pouvoirs supérieurs à ceux du vulgaire ne se contentèrent pas, et ne pouvaient pas se contenter, de la seule protection de l'ancêtre ; ils cherchèrent donc à se ménager un autre auxiliaire du même genre. C'est ainsi que, chez les Euahlayi, les magiciens sont les seuls qui aient ou qui puissent procurer des totems individuels. Comme, en outre, chacun d'eux a un totem collectif, il se trouve avoir plusieurs âmes. Mais cette pluralité d'âmes n'a rien qui puisse surprendre : elle est la condition d'une efficacité supérieure.

Seulement, une fois que le totémisme collectif eut perdu du terrain et que, par suite, la conception de l'ancêtre protecteur commença à s'effacer des esprits, il devint nécessaire de se représenter d'une autre

I^es esprits dont il vient d'être question sont essentiellement bienfaisants. Sans doute il leur arrive de sévir si l'homme ne se conduit pas avec eux comme il convient1 ; mais il n'est pas dans leur fonction de faire du mal.

Pourtant, l'esprit, par lui-même, peut servir au mal comme au bien. C'est pourquoi, en face des esprits auxiliaires et tutélaires, se constitua tout naturellement une classe de génies malins qui permirent aux hommes de s'expliquer les maux permanents dont ils ont à souffrir, les cauchemars2, les maladies3, les tourbillons et les tempêtes4, etc. Ce n'est pas, sans doute, que toutes ces misères humaines aient paru choses trop anormales pour pouvoir être expliquées autrement que par des forces surnaturelles ; mais c'est que toutes les forces sont alors pensées sous forme religieuse. C'est un principe religieux qui est considéré comme la source de la vie ; il était donc logique de rapporter à un principe du même genre tous les événements qui troublent la vie ou qui la détruisent.

Ces esprits nuisibles semblent bien avoir été conçus sur le même modèle que les génies bienfaisants dont nous venons de parler. On se les représente sous forme animale, ou mi-partie animale et mi-partie humaine5 ; mais on est

manière la double nature de l'âme qui continuait à être sentie. L'idée subsistait qu'en dehors de l'âme individuelle il y en avait une autre chargée de veiller sur la première. Puisque cette puissance protectrice n'était plus désignée par le fait même de la naissance, on trouva naturel d'employer, pour la découvrir, des moyens analogues à ceux dont les magiciens se servaient pour entrer en commerce avec les forces dont ils s'assuraient le concours.

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