‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 218 sur 322 · Brough Smyth, I, p · texte numérisé non relu

Brough Smyth, I, p

6. Ridley, Kamilaroi, p. 136 ; Howitt, Nat. Tr,, p. 585 ; Mathews, J. of B. S. of N. S. Wales, XXVIII (1894), p. 111.

42o LES CROYANCES ÉLÉMENTAIRES

que la mythologie des grands dieux et celle de ces totems sont étroitement parentes. Cette parenté apparaîtra comme plus évidente encore si Ton remarque que l'émule du dieu est régulièrement ou le corbeau ou l' aigle-faucon qui sont, d'une manière générale, des totems de phratrie1.

Baiame, Baramulun, Nuralie, Bunjil semblent donc bien être des totems de phratrie qui ont été divinisés ; et voici comment on peut concevoir que se fit cette apothéose. C'est manifestement dans les assemblées qui ont lieu à propos de l'initiation que s'élabora cette conception ; car les grands dieux ne jouent un rôle de quelque importance que dans ces rites, tandis qu'ils sont étrangers aux autres cérémonies religieuses. D'ailleurs, comme l'initiation est la forme principale du culte tribal, c'est seulement à cette occasion qu'une mythologie tribale pouvait prendre naissance. Déjà nous avons vu comment le rituel de la circoncision et celui de la subincision tendaient spontanément à se personnifier sous la forme de héros civilisateurs. Seulement, ces héros n'exerçaient aucune suprématie ; ils étaient sur le même pied que les autres bienfaiteurs légendaires de la société. Mais là où la tribu prit un plus vif sentiment d'elle-même, ce sentiment s'incarna tout naturellement dans un personnage qui en devint le symbole. Pour s'expliquer à eux-mêmes les liens qui les unissaient les uns aux autres, à quelque clan qu'ils appartinssent, les hommes imaginèrent qu'ils étaient issus d'une même souche, qu'ils étaient les enfants d'un même père à qui ils devaient l'existence sans que lui la dût à personne. Le dieu de l'initiation était tout désigné pour ce rôle ; car, suivant une expression qui revient souvent sur les lèvres des indigènes, l'initiation a précisément pour objet de faire, de fabriquer des hommes. On attribua donc à ce dieu un pouvoir créateur et il se trouva, pour toutes ces raisons, investi d'un prestige qui le mit bien au-dessus des autres

1. V. plus haut, p. 207. Cf. P. Schmidt, L'origine de l'idée de Dieu, in Anthropos, 1909.

héros de la mythologie. Ceux-ci devinrent ses subordonnés, ses auxiliaires ; on fit d'eux ses fils ou ses frères puînés comme Tundun, Gayandi, Karween, Pallyan, etc. Mais il existait déjà d'autres êtres sacrés qui occupaient dans le système religieux de la tribu une place également éminente : ce sont les totems de phratrie. Là où ils se sont maintenus, ils passent pour tenir sous leur dépendance les totems des clans. Ils avaient ainsi tout ce qu'il fallait pour devenir eux-mêmes des divinités tribales. Il était donc naturel qu'une confusion partielle s'établît entre ces deux sortes de figures mythiques ; c'est ainsi que l'un des deux totems fondamentaux de la tribu prêta ses traits au grand dieu. Mais comme il fallait expliquer pourquoi, seul, l'un d'eux fut appelé à cette dignité dont l'autre était exclu, on supposa que ce dernier, au cours d'une lutte contre son rival, avait eu le dessous et que son exclusion avait été la suite de sa défaite. L'idée fut d'autant plus facilement admise qu'elle était d'accord avec l'ensemble de la mythologie, puisque les totems de phratrie sont généralement considérés comme ennemis l'un de l'autre.

Un mythe que Mrs Parker a observé chez les Buahlayi1 peut servir à confirmer cette explication ; car il ne fait que la traduire sous une forme figurée. On raconte que, dans cette tribu, les totems n'étaient d'abord que les noms donnés aux différentes parties du corps de Baiame. Les clans seraient donc, en un sens, comme des fragments du corps divin. N'est-ce pas une autre manière de dire que le grand dieu est la synthèse de tous les totems et, par conséquent, la personnification de l'unité tribale ?

Mais il prit en même temps un caractère international. En effet, les membres de la tribu à laquelle appartiennent les jeunes initiés ne sont pas les seuls qui assistent aux cérémonies de l'initiation ; des représentants des tribus

1. Op. cil., p. 7. Chez le même peuple, la femme principale de Baiame est également représentée comme la mère de tous les totems, sans être elle-même d'aucun totem (ibid., p. 7 et 78).

voisines sont spécialement convoqués à ces fêtes qui sont des sortes de foires internationales, à la fois religieuses et laïques1. Des croyances qui s'élaborent dans des milieux sociaux ainsi composés ne peuvent rester le patrimoine exclusif d'une nationalité déterminée. Iv'étranger à qui elles ont été révélées les rapporte dans sa tribu natale, une fois qu'il y est rentré ; et comme, tôt ou tard, il est forcé d'inviter à son tour ses hôtes de la veille, il se fait, de société à société, de continuels échanges d'idées. C'est ainsi qu'une mythologie internationale se constitua dont le grand dieu se trouva tout naturellement être l'élément essentiel, puisqu'elle avait son origine dans les rites de l'initiation qu'il a pour fonction de personnifier. Son nom passa donc d'une langue dans l'autre avec les représentations qui y étaient attachées. Le fait que les noms des phratries sont généralement communs à des tribus très différentes ne put que faciliter cette diffusion. L'internationalisme des totems de phratrie fraya les voies à celui du grand dieu.

Nous voici parvenus à la conception la plus haute à laquelle se soit élevé le totémisme. C'est le point où il rejoint et prépare les religions qui suivront, et il nous aide à les comprendre. Mais en même temps, on peut voir que cette notion culminante se relie sans interruption aux croyances plus grossières que nous avons analysées en premier lieu.

Le grand dieu tribal, en effet, n'est qu'un esprit ances-

1. V. Howitt, Nal. Tr., p. 51 1-512, 513,602etsuiv.; Mathews, J. ofR. S. ofN. S. Wales, XXXVIII, p. 270. On invite aux fêtes de l'initiation non seulement les tribus avec lesquelles un connubium régulier est établi, mais aussi celles avec lesquelles on a des querelles à régler ; des vendetta, à demi cérémonielles et à demi sérieuses, ont lieu dans ces occasions.

tral qui a fini par conquérir une place éminente. Les esprits ancestraux ne sont que des entités forgées à l'image des âmes individuelles de la genèse desquelles ils sont destinés à rendre compte. Les âmes, à leur tour, ne sont que la forme que prennent, en s'individualisant dans des corps particuliers, les forces impersonnelles que nous avons trouvées à la base du totémisme. 1/ unité du système en égale la complexité.

Bans ce travail d'élaboration, l'idée d'âme a, sans doute, joué un rôle important : c'est par elle que l'idée de personnalité a été introduite dans le domaine religieux. Mais il s'en faut que, comme le soutiennent les théoriciens de l'animisme, elle contienne toute la religion en germe. D'abord, elle suppose avant elle la notion de mana ou de principe totémique dont elle n'est qu'un mode particulier. Puis, si les esprits et les dieux ne pouvaient être conçus avant l'âme, ils sont pourtant autre chose que de simples âmes humaines, libérées par la mort ; car d'où leur viendraient leurs pouvoirs surhumains ? L'idée d'âme a seulement servi à orienter l'imagination mythologique dans une nouvelle direction, à lui suggérer des constructions d'un genre nouveau. Mais la matière de ces constructions a été empruntée, non à la représentation de l'âme, mais à ce réservoir de forces anonymes et diffuses qui constituent le fond primitif des religions. La création de personnalités mythiques n'a été qu'une autre façon de penser ces forces essentielles.

Quant à la notion de grand dieu, elle est due tout entière à un sentiment dont nous avons déjà observé l'action dans la genèse des croyances les plus spécifiquement totérniques : c'est le sentiment tribal. Nous avons vu, en effet, que le totémisme n'était pas l'œuvre isolée des clans, mais qu'il s'élaborait toujours au sein d'une tribu qui avait, à quelque degré, conscience de son unité. C'est pour cette raison que les différents cultes particuliers à chaque clan se rejoignent et se complètent de manière à former

un tout solidaire1. Or c'est ce même sentiment de l'unité tribale qui s'exprime dans la conception d'un dieu suprême, commun à la tribu tout entière. Ce sont donc bien les mêmes causes qui sont agissantes de la base au sommet de ce système religieux.

Toutefois, nous avons considéré jusqu'ici les représentations religieuses comme si elles se suffisaient et pouvaient s'expliquer par elles-mêmes. En fait, elles sont inséparables des rites, non seulement parce qu'elles s'y manifestent, mais parce qu'elles en subissent, par contre-coup, l'influence. Sans doute, le culte dépend des croyances, mais il réagit sur elles. Pour les mieux comprendre, il importe donc de le mieux connaître. I,e moment est venu d'en aborder l'étude.

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