LE CULTE NÉGATIF ET SES FONCTIONS LES RITES ASCÉTIQUES
Nous n'avons pas l'intention de tenter, dans ce qui suit, une description complète du culte primitif. Avant tout préoccupé d'atteindre ce qu'il y a de plus élémentaire et de plus fondamental dans la vie religieuse, nous ne chercherons pas à reconstituer dans le détail la multiplicité, souvent confuse, de tous les gestes rituels. Mais nous voudrions, à travers l'extrême diversité des pratiques, tâcher de saisir les attitudes les plus caractéristiques que le primitif observe dans la célébration de son culte, classer les formes les plus générales de ses rites, en déterminer les origines et la signification, afin de contrôler et, s'il y a lieu, de préciser les résultats auxquels nous a conduit l'analyse des croyances1.
Tout culte présente un double aspect : l'un négatif, l'autre positif. Sans doute, dans la réalité, les deux sortes de rites que nous dénommons ainsi sont étroitement associés ; nous verrons qu'ils se supposent l'un l'autre. Mais ils ne laissent pas d'être différents et, ne serait-ce que pour comprendre leurs rapports, il est nécessaire de les distinguer.
1. II y a notamment une forme du rituel que nous laisserons complètement de côté ; c'est le rituel oral qui doit être étudié dans un volume spécial de la Collection de VAnnêe sociologique.
kes êtres sacrés sont, par définition, des êtres séparés. Ce qui les caractérise, c'est que, entre eux et les êtres profanes, il y a une solution de continuité. Normalement, les uns sont en dehors des autres. Tout un ensemble de rites a pour objet de réaliser cet état de séparation qui est essentiel. Puisqu'ils ont pour fonction de prévenir les mélanges et les rapprochements indus, d'empêcher qu'un de ces deux domaines n'empiète sur l'autre, ils ne peuvent édicter que des abstentions, c'est-à-dire des actes négatifs. Pour cette raison, nous proposons d'appeler culte négatif le système formé par ces rites spéciaux. ' Ils ne prescrivent pas au fidèle d'accomplir des prestations effectives, mais se bornent à lui interdire certaines façons d'agir ; ils prennent donc tous la forme de l'interdit, ou, comme on dit couramment en ethnographie, du tabou. Ce dernier mot est celui qui est employé dans les langues polynésiennes pour désigner l'institution en vertu de laquelle certaines choses sont retirées de l'usage commun1 ; c'est aussi un adjectif qui exprime le caractère distinctif de ces sortes de choses. Nous avons eu déjà l'occasion de montrer combien il est fâcheux de transformer ainsi, en un terme générique, une expression étroitement locale et dialectale. Il n'y a pas de religion où il n'existe des interdictions et où elles ne jouent un rôle considérable ; il est donc regrettable que la terminologie consacrée paraisse faire, d'une institution aussi universelle, une particularité propre à la Polynésie2. L'expression d'interdits ou
1. V. l'article « Taboo » dans V Encyclopedia Britannica, dont l'auteur est Frazer.
2. Les faits prouvent la réalité de cet inconvénient. Il ne manque pas d'écrivains qui, sur la foi du mot, ont cru que l'institution ainsi désignée était spéciale ou aux sociétés primitives en général ou même aux
d'interdictions nous paraît de beaucoup préférable. Cependant, le mot de tabou, comme celui de totem, est tellement usité qu'il y aurait un excès de purisme à le prohiber systématiquement ; les inconvénients qu'il présente sont, d'ailleurs, atténués une fois qu'on a pris soin d'en préciser le sens et la portée.
Mais il y a des interdits d'espèces différentes et qu'il importe de distinguer ; car nous n'avons pas à traiter, dans le présent chapitre, de toutes les sortes d'interdits.
Tout d'abord, en dehors de ceux qui relèvent de la religion, il en est qui ressortissent à la magie. Les uns et les autres ont ceci de commun qu'ils édictent des incompatibilités entre certaines choses et prescrivent de séparer les choses ainsi déclarées incompatibles. Mais il y a entre eux de très graves différences. D'abord, les sanctions ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Sans doute, comme nous le dirons plus loin, la violation des interdits religieux passe souvent pour déterminer mécaniquement des désordres matériels dont le coupable est censé pâtir et qui sont considérés comme une sanction de son acte. Mais, alors même qu'elle se produit réellement, cette sanction spontanée et automatique ne reste pas la seule ; elle est toujours complétée par une autre qui suppose une intervention humaine. Ou bien une peine proprement dite s'y surajoute, quand elle ne l'anticipe pas, et cette peine est délibérément infligée par les hommes ; ou, tout au moins, il y a blâme, réprobation publique. Alors même que le sacrilège a été comme puni par la maladie ou la mort naturelle de son auteur, il est, de plus, flétri ; il offense l'opinion qui réagit contre lui ; il met celui qui l'a commis en état de faute. Au contraire, l'interdiction magique n'est sanctionnée que par les conséquences matérielles qu'est censé produire, avec une sorte de nécessité physique, l'acte interdit. En désobéissant, on court des
seuls peuples polynésiens (v. Réville, Religion des peuples primitifs, II, p. 55 ; Richard, La femme dans Vhisloire, p. 435).
risques, comme ceux auxquels s'expose un malade qui ne suit pas les avis de son médecin ; mais la désobéissance, dans ce cas, ne constitue pas une faute ; elle n'indigne pas. Il n'y a pas de péché magique. Cette différence dans les sanctions tient, d'ailleurs, à une différence profonde dans la nature des interdits. I/interdit religieux implique nécessairement la notion du sacré ; il vient du respect que l'objet sacré inspire et il a pour but d'empêcher qu'il soit manqué à ce respect. Au contraire, les interdits magiques ne supposent que la notion toute laïque de propriété. Les choses que le magicien recommande de tenir séparées sont celles qui, en raison de leurs propriétés caractéristiques, ne peuvent être mêlées ou rapprochées sans dangers. Si même il lui arrive d'inviter ses clients à se tenir à distance de certaines choses sacrées, ce n'est pas par respect pour elles et de peur qu'elles ne soient profanées, car la magie, nous le savons, vit de profanations1 ; c'est uniquement pour des raisons d'utilité temporelle. En un mot, les interdits religieux sont des impératifs catégoriques ; les autres sont des maximes utilitaires, première forme des interdits hygiéniques et médicaux. On ne peut, sans confusion, étudier simultanément et sous un même nom deux ordres de faits aussi différents. Nous n'avons à nous occuper ici que des interdictions religieuses2.
Mais entre ces dernières elles-mêmes, une nouvelle distinction est nécessaire.
H y a des interdits religieux qui ont pour objet de séparer, les unes des autres, des choses sacrées d'espèces différentes. On se rappelle, par exemple, comment, chez les