I. — Les éléments du sacrifice
Quelle que puisse être l'importance du culte négatif et bien qu'il ait indirectement des effets positifs, il n'a pas sa raison d'être en lui-même ; il introduit à la vie religieuse, mais il la suppose plus qu'il ne la constitue. S'il prescrit au fidèle de fuir le monde profane, c'est pour le rapprocher du monde sacré. Jamais l'homme n'a conçu que ses devoirs envers les forces religieuses pouvaient se réduire à une simple abstention de tout commerce, il a toujours considéré qu'il soutenait avec elles des rapports positifs et bilatéraux qu'un ensemble de pratiques rituelles a pour fonction de régler et d'organiser. A ce système spécial de rites, nous donnons le nom de culte positif.
Pendant longtemps, nous avons ignoré à peu près totalement en quoi pouvait consister le culte positif de la religion totémique. Nous ne connaissions guère que les rites d'initiation, et encore les connaissions-nous insuffisamment. Mais les observations de Spencer et Gillen, préparées par celles de Schulze, confirmées par celles de Strehlow, sur les tribus du centre australien, ont, en partie, comblé cette lacune de nos informations. Il y a surtout une fête que ces explorateurs se sont particulièrement attachés à nous dépeindre et qui, d'ailleurs, paraît bien dominer tout le culte totémique : c'est celle que les Arunta, d'après Spencer et Gillen, appelleraient YIntichiuma. Strehlow
conteste, il est vrai, que tel soit le sens de ce mot. Suivant lui, intichiuma (ou, comme il écrit, intijiumà) voudrait dire instruire et désignerait les cérémonies que Ton représente devant le jeune homme pour l'initier aux traditions de la tribu. I^a fête que nous allons décrire porterait le nom de mbatjalkatiuma qui signifie féconder, mettre en bon état1. Mais nous ne chercherons pas à trancher cette question de vocabulaire qui touche d'autant moins au fond des choses que les rites dont il va être question sont également célébrés au cours de l'initiation . D'autre part, comme le mot d'Intichiuma appartient aujourd'hui à la langue courante de l'ethnographie, comme il est devenu presque un nom commun, il nous paraît inutile de le remplacer par un autre2.
La date à laquelle a lieu l'Intichiuma dépend, en grande partie, de la saison. Il existe, en Australie centrale, deux saisons nettement tranchées : Tune, sèche, qui dure longtemps ; l'autre, pluvieuse, qui est, au contraire, très courte et souvent irrégulière. Dès que les pluies sont arrivées, les plantes sortent de terre comme par enchantement, les animaux se multiplient, et des pays qui, la veille, n'étaient que déserts stériles se recouvrent rapidement d'une faune et d'une flore luxuriantes. C'est juste au moment où la bonne saison paraît prochaine que se célèbre l'Intichiuma. Seulement, parce que la période des pluies est très variable, la date des cérémonies ne peut être fixée une fois pour toutes. Bile varie elle-même suivant les circonstances climatériques, que le chef du groupe totémique, l'Alatunja, a, seul, qualité pour apprécier : au jour qu'il juge convenable, il fait savoir à ses compagnons que le moment est arrivé3.