‹ Les formes élémentaires de la vie religieuseChapitre 256 sur 322 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3. V. sur ce point Hubert et Mauss, Mélanges d'histoire des religions, préface, p. V et suiv.

d'où tous les autres types de sacrifice sont sortis. Mais si l'universalité du rite est hypothétique, l'existence n'en est plus contestable. On doit désormais regarder comme établi que la forme la plus mystique de la communion alimentaire se rencontre dès la religion la plus rudimentaire qui soit présentement connue.

Mais sur un autre point, les faits nouveaux dont nous disposons infirment les théories de Smith.

Suivant lui, en effet, la communion ne serait pas seulement un élément essentiel du sacrifice ; elle en serait, au moins à l'origine, l'élément unique. Non seulement on se serait mépris quand on réduisait le sacrifice à n'être qu'un tribut ou une offrande, mais encore l'idée d'offrande en serait primitivement absente ; elle ne serait intervenue que tardivement, sous l'influence de circonstances extérieures, et elle masquerait la nature véritable de ce mécanisme rituel, loin qu'elle pût aider à le comprendre. Smith croyait, en effet, apercevoir dans la notion même d'oblation une absurdité trop révoltante pour qu'il fût possible d'y voir la raison profonde d'une aussi grande institution. Une des fonctions les plus importantes qui incombent à la divinité est d'assurer aux hommes les aliments qui leur sont nécessaires pour vivre ; il paraît donc impossible que le sacrifice, à son tour, consiste en une présentation d'aliments à la divinité. Il semble contradictoire que les dieux attendent de l'homme leur nourriture, quand c'est par eux qu'il est nourri. Comment auraient-ils besoin de son concours pour prélever leur juste part sur les choses qu'il reçoit de leur mains ? De ces considérations Smith concluait que l'idée du sacrificeoffrande n'avait pu naître que dans les grandes religions, ou les dieux, dégagés des choses avec lesquelles ils se confondaient primitivement, furent conçus comme des sortes de

rois, propriétaires éminents de la terre et de ses produits. A partir de ce moment, le sacrifice fut assimilé au tribut que les sujets payent à leur prince, comme prix des droits qui leur sont concédés. Mais cette interprétation nouvelle aurait été, en réalité, une altération et même une corruption de la conception primitive. Car « l'idée de propriété matérialise tout ce qu'elle touche » ; en s'introduisant dans le sacrifice, elle le dénatura et en fit une sorte de marché entre l'homme et la divinité1.

Mais les faits que nous avons exposés ruinent cette argumentation. Les rites que nous avons décrits comptent certainement parmi les plus primitifs qui aient jamais été observés. On n'y voit encore apparaître aucune personnalité mythique déterminée ; il n'y est question ni de dieux ni d'esprits proprement dits ; ils ne mettent en œuvre que des forces vagues, anonymes et impersonnelles. Et cependant les raisonnements qu'ils supposent sont précisément ceux que Smith déclarait impossibles en raison de leur absurdité.

Reportons-nous, en effet, au premier acte de l'Intichiuma, aux rites qui sont destinés à assurer la fécondité de l'espèce animale ou végétale qui sert de totem au clan. Cette espèce est la chose sacrée par excellence ; c'est en elle que s'incarne essentiellement ce que nous avons pu appeler, par métaphore, la divinité totémique. Nous avons vu cependant que, pour se perpétuer, elle a besoin du concours de l'homme. C'est lui qui, chaque année, dispense la vie à la génération nouvelle ; sans lui, elle ne verrait pas le jour. Qu'il cesse de célébrer l'ïntichiuma et les êtres sacrés disparaîtront de la surface de la terre. C'est donc de lui, en un sens, qu'ils tiennent l'existence ; et pourtant, sous un autre rapport, c'est d'eux qu'il tient la sienne ; car, une fois qu'ils seront parvenus à la maturité, c'est à eux qu'il empruntera les forces nécessaires pour entretenir et réparer

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